‹ Oiseaux de passageChapitre 16 sur 44 · LES FANTOMES DU CAFÉ · texte numérisé non relu

LES FANTOMES DU CAFÉ

Tout près de l'ombre d'un rocher J'aperçus l'ombre d'un cocher, Qui, tenant l'ombre d'une brosse, Nettoyait l'ombre d'un carrosse.

Un ami de Scarron.

Au clair de lune, l'autre soir, J'étais assis sous les ramées.

De ma tasse de café noir Montaient des vapeurs embaumées

Et les petits oiseaux joyeux Accourus en nombreuse troupe.

56 Rimes fantastiques.

Autour des fleurs de ma soucoupe Voltigeaient, et jasaient entre eux.

Un frisson courant dans les branches Faisait remuer la clarté Sur le frais tapis de pervenches Qui s'étalait à mon côté.

Tout à coup d'étranges pensées Prirent ma cervelle d'assaut ; De vagues lueurs nuancées Parurent s'épandre d'en haut ;

Puis enfin je vis apparaître Dans les vapeurs de mon moka, — O prodige ! — une forme d'Être!,.

Ma raison d'abord s'en moqua ;

Mais quoi ! c'était bien une femme.

Une négresse au sein doré !

Elle ondulait comme une flamme Parmi le brouillard azuré.

Dans sa main une branche verte Se balançait nonchalamment,

Les fantômes du café. 57

Et je fus stupéfait, — oui certe, — Lorsque, majestueusement.

Elle secoua sur ma tasse La touffe, et que je crus ouïr Sa voix, comme un souffle qui passe.

Oh ! je faillis m'évanouir !

La. Vision.

«■ Ingrats Européens ! quand l'émail de la Chine « Se dore de café, chez vous, courbant l'échiné,

« Vous fumez le tabac divin, (c Sans penser, — mauvais cœurs ! — à moi, la jeune fille, « Qui récoltai le fruit dont l'essence scintille

« Dans la tasse, après le festin !

(c Oh ! la pauvre négresse, elle est pourtant à plaindre ! « Oh! plier sous le fouet ! Oh ! dès le matin, ceindre,

« Sous l'œil du ciel au bleu poitrail, « Une courroie où pend un sac ; et, sans relâche, « Se courber en sueur sous le poids de la tâche !...

i< Mais Blancs, le nègre, vil bétail,

58 Rimes fantastiques.

« Vousne le plaignez pas ! — Cependant, pour vous plaire, « Il soufFre... Européens, donnez-lui son salaire :

« Une ombre de votre amitié ! — « Dites de lui : « C'est un malheureux qu'on marchande ! » « Il sera consolé, le nègre ! Il ne demande

« Qu'un peu de pain et de pitié ! »

Elle dit ; — de sa forme brune D'abord s'efface le contour ; Puis, sous les rayons de la lune S'anéantissent tour à tour

Mon sucrier, mes tasses roses Et ma bouteille de liqueur, Et ma soucoupe aux fleurs écloses Sous les doigts de l'enlumineur.

Oh ! la bulle de savon crève !

Dans un nuage de pétun Tout s'évanouit comme un rêve...

Or, mes amis, c'en était un !

Depuis, — pour parler sans mensonge, — Le souvenir m'en est resté ;

Les fantômes du café. 59

Et toutes les fois que j'y songe, Loin de moi la réalité !

Toutes les fois que je déguste L'essence du moka vieilli, Je crois voir surgir l'ombre auguste Des pauvresses qui l'ont cueilli.

Je me dis : « Quelle récompense (( Leur décerner, en vérité ? »

— Ne nous mettons pas en dépense, Amis, buvons à leur santé !

'Wcc

• T^^^-ZS»

Page 1