‹ Oiseaux de passageChapitre 18 sur 44 · NOUVELLE DAME BLANCHE · texte numérisé non relu

NOUVELLE DAME BLANCHE

Prenez bien garde ; car la plaine Des vapeurs de la nuit est pleine.

Craignez, passant, sous les roseaux Que l'ondine ne vous entraîne :

Son palais d'outremer est bâti sur l'arène Qui tapisse le fond des eaux !

— « Quand l'ange du soir glisse, échappé de son aire, « Comme un sinistre oiseau qui s'abat lentement,

66 Rimes fantastiques.

« Seule, que fais-tu là, sous le brun firmament, « Dans la vapeur crépusculaire ?

« Prends garde; ilfaitbiensombre, et le fleuve est profond. « Prends garde d'y tomber, et retourne au village : « La bruine des soirs va mouiller ton corsage ; « Les sorcières dansent en rond ;

« Et c'est l'heure où le mort s'éveille dans la tombe. « L'éclair silencieux à l'horizon reluit. « Jeune fille, retourne au hameau : la nuit tombe ; « Il pleuvra bien fort cette nuit ! »

Ainsi le voyageur parlait à la bergère Qu'il croyait voir errer, le soir, dans les buissons. Elle chantait ; son pied ne touchait pas la terre ; La chèvre eût envié sa démarche légère. Et le rossignol ses chansons.

La belle tout à coup s'évanouit, pareille Au feu follet tremblant qui meurt sur un roseau. L'étranger veut revoir la vision vermeille . . . Il s'élance, il perd pied, et disparaît sous l'eau.

Nouvelle dame blanche. 67

Prenez bien garde ; car la plaine Des vapeurs de la nuit est pleine.

Craignez, passant, sous les roseaux Que l'ondine ne vous entraîne :

Son palais d'outremer est bâti sur l'arène Q.ui tapisse le fond des eaux.

RE V EN A NTS

Sur le clocher se découpait en noir

L'ombre des vieux sapins du cimetière.

Un bon curé, non loin du presbytère,

Après souper se promenait un soir.

II cheminait, disant son bréviaire.

L'été durant, fait-il pas bon s'asseoir,

L'estomac plein, à la brume tombante,

Sur un vieux tronc, près d'un lac d'eau dormante

Ainsi fit-il : adonc, auprès des eaux,

Il dégoisait oraisons nasillardes ;

Et sa voix s'unissait dans les roseaux

70 Rimes fantastiques.

Au dur concert des grenouilles criardes.

Or, ce soir-là, l'air était orageux.

Tiède et pesant. — Le curé solitaire

Se vit distrait du soin religieux

Par un soupir qui sortait de la terre.

Bravoure et lui ne se connaissaient pas :

Croyant toucher à l'heure du trépas.

Le bon abbé fit un bond en arrière :

Un jet de feu s'élançait de la pierre

Près de laquelle il était en prière.

« Jésus Maria ! (dit-il), un revenant !

« Mon saint patron, quelle flamme écarlate !

Comme un damné le feu se démenant Siffle, et soudain avec fracas éclate Sous le menton du curé pâlissant, Qui croit sentir se figer tout son sang.

— « Pour effrayer un dévot et saint moine, « Q.ui donc es-tu, démon malicieux ?

« Es-tu celui qui tenta saint Antoine?... » Le pauvre abbé ne peut expliquer mieux Le phénomène. — Il rentre au presbytère,

Revenants. 71

Rend grâce à Dieu d'avoir pu s'esquiver,

Puis réfléchit à ce profond mystère :

« Par saint Crépin ! (dit-il), je veux trouver ! »

Il cherche dans un bouquin vieux et sale

Qjael est ce feu qui l'effraya si fort,

Et trouve enfin, — juste Dieu ! — qu'il s'exhale

Des ossements et des têtes de mort !

Aussi, depuis ce jour, chaque fois qu'il enterre, Après avoir prié Dieu pour le malheureux, Au malheureux lui-même il dit une prière : « Ami, reste couché paisible dans ta bière ! « Ne sors pas du tombeau , fantôme phosphoreux, « Pour venir effrayer la terre ! »

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