REVE
Je côtoyais un bois bordé par une haie,
Et la voix du Matin chantait dans la futaie.
Sous les grands arbres verts, sous le bleu firmament,
La branche d'églantier se berçait doucement.
Je marchais... quand soudain parut un spectre pâle :
Il nageait au milieu d'une splendeur d'opale.
En secouant les phs de son long vêtement.
— « Spectre, qui donc es-tu ? »
— '< Dans le tronc creux des chênes « Je vis, et de l'écorcc où je suis enfermé,
74 Rimes fantastiques.
« Sur les terres, les mers, les montagnes, les plaines,
« Je roule à tout moment mon regard enflammé.
« Quand vient la nuit, je sors pour chanter sur les cimes
« Des grands sapins, ce que j'ai vu pendant le jour :
« Aux échos des forêts je conte tour à tour
« Les bonnes actions des hommes, et leurs crimes.
« Voici l'aube : — Il est temps que je rentre. «
Pour moi, Je restai stupéfait et palpitant d'émoi. Je le vis entr'ouvrir l'écorce d'un vieux chêne : Il rentra. — Par degrés la lumière pâlit : Tout était devenu plus sombre que l'ébène, Lorsque je m'aperçus que j'étais dans mon lit.
Cette apparition, quoi ! c'était donc un songe ! Ce qui m'avait semblé si réel, un mensonge ! Je me pris à penser sur mon rêve détruit, Et je ne dormis plus le reste de la nuit.
— Existe-t-il, Seigneur, un témoin qui regarde, Caché dans le tronc creux d'un vieil arbre des bois ? Quand la lune répand sa lumière blafarde, Planant sur les rochers, élève-t-il la voix ? Dit-il ce qui se fait d'horrible sur la terre ?
Rêve. 75
Dit-il ce qui se fait de bien ? — C'est un mystère ; Nul ne sait s'il existe, et si le bruit du vent Q.ui fait plier la branche et fait frissonner l'onde, N'est pas sa voix d'airain, fantastique et profonde, Qui traverse le ciel du couchant au levant.
SOMNIA PYTHAGOREA
A Rome sommeillait le souffle poétique,
Quand Lucrèce parut : Aigle mélancolique
Déchirant de sa voix le ciel brumeux et noir,
Il éleva bien haut son cri de désespoir ;
Et tandis que Catulle, aimable et fin poète,
Tirait de son luth d'or une note discrète,
Lui, sondant d'un coup d'œil le destin des humains,
Méprisa leur faiblesse et mourut de ses mains.
Minos, n'osant damner sa grande âme morose, Permit en sa faveur une métempsychose,
78 Rimes fantastiques.
Ajourna son arrêt, pour qu'il pût expier, Redescendre sur terre et s'y purifier.
L'âme du grand Lucrèce et le corps de Virgile S'unirent pour former un tout harmonieux, Et la Muse sublime, à Jupiter docile, Éleva désormais la tête vers les cieux.
Le poète divin étendit les deux ailes.
Et, pour glorifier Celui qui fut clément. Montant plus haut encor que les cris infidèles De l'athée, — il chanta, planant au firmament,
La juste Providence, et Cybèle, la mère Des humains ; il chanta la majesté des dieux ; Puis l'émule charmant d'Hésiode et d'Homère, Ayant tout expié, s'éteignit radieux.
— O Virgile, dis-nous, toi couronné de roses. Si dans tes premiers chants tu ne t'écriais pas : « Heureux qui put sonder la nature des choses, « Et, foulant toute crainte, affronter le trépas ; » Si souvent, dévoré d'une douleur sans causes. Tu ne maudissais pas le destin d'ici-bas ?
Somnia pythagorea. 79
C'est que Lucrèce en toi reprenait son empire ; De ses émotions il inondait ton cœur ! C'est- qu'en toi renaissait, poète au doux sourire, Le poète de Li douleur !