‹ Oiseaux de passageChapitre 20 sur 44 · VIEILLE GAULE · texte numérisé non relu

VIEILLE GAULE

Légende d'Ir^na

Dolmen ! rocher gaulois, témoin du temps passé,

O dernier monument d'un culte renversé,

Combien les eaux du ciel, sur ton vieux front de pierre,

Ont effacé de sang et lavé de poussière !

La druidesse, jadis, au milieu de ces bois

Habitait dans le creux des arbres. — Chaque fois

82 Kiwes fantastiques.

Qu'un voyageur errant cheminait par la plaine, Sortant de son réduit, retenant son haleine Comme un lion au guet retient son hurlement, La prêtresse avançait à pas sourds, lentement, Saisissait, entraînait la victime attachée : Alors, comme une fleur que la serpe a fauchée, Le malheureux tombait sous le couteau sacré. Sur le dolmen jadis plus d'un fut massacré ; Mais le temps a passé sur le front de la pierre ; Mais la pluie a lavé le sang et la poussière !

Le ciel s'est assombri ; l'horizon s'est fermé, Et la grande forêt pleure comme une veuve. Ici mourut Irma : son beau corps parfumé

Roula, souple, dans l'eau du fleuve.

Car, druidesse, elle avait aimé !

C'était un beau soir de septembre :

La rose, avant que de mourir.

Exhalait des arômes d'ambre Dans le bois qui la vit fleurir ;

Vieille Gaule.

Et déjà kl feuille plus pâle Frissonnait sur l'arbre chenu.

Plus d'émeraude ; mais l'opale Sur le branchage presque nu

Étalait ses splendeurs. — L'haleine Du vent par moments s'arrêtait, Dormait sur la cime du chêne, Et comme par bonds remontait.

Tandis que le bois roux pliait sous la caresse

Du zéphyr bleu, tendre et muet Qui meurt en le baisant, — au cœur de la prêtresse

Quelque chose aussi remuait.

Tout d'abord, c'est comme un frisson dans sa poitrine ; C'est un frémissement, un murmure léger, Pareil au vent du soir dans l'arbre qui s'incline, A l'essor palpitant de l'oiseau passager.

Irma lève les yeux : elle voit dans l'espace

Vaste et mystérieux, L'éclair, pâle coursier qui s'élance et qui passe,

Illuminant les cieux !

84 Rimes fantastiques.

Là-haut, comme en son sein, déjà gronde un orage Lointain ; et la couleur pâlit sur son visage, Comme aussi la clarté pâlit au front du jour; Elle pressent déjà, morne, baissant la tête,

Dans le ciel la tempête,

Et dans son cœur l'amour !

Pauvre fille ! l'amour !,.. Et qui donc attend-elle ?

Elle n'a point d'amant !

Son époux est celui dont l'œil rouge étincelle

Au fond du firmament.

Tentâtes de là-haut contemple sa prunelle.

Silencieusement.

Non ! ce n'est pas l'amour qui torture ton âme

Et qui te fait pâmer !

Non ! ce n'est pas l'amour, Irma ! Ce qui t'enflamme,

C'est le besoin d'aimer!

Le vent se lève ; et comme une pierre de fronde,

Le nuage plombé passe et repasse encor.

Le ciel est sombre au loin : il voile aux yeux du monde

Vieille Gaule. 85

L'astre resplendissant à la figure d'or ;

Et l'on entend des voix dans la forêt profonde !

Sur le gui la corneille a clianté quatre fois ; Des pas sur le sentier ont fait craquer la branche. O vierge, l'étranger qui passe ici, tu dois L'immoler à ton Dieu dont résonne la voix, Teutatès à la barbe blanche !

Dans le ciel pâlissant Rugissent les tempêtes :

C'est que Dieu veut des têtes !

C'est que Dieu veut du sang !

Deux corps sur l'herbe se tordent Dans un suprême combat : Regardez : les bouches mordent.,.

Le passant vaincu s'abat.

Oh ! c'en est fait de sa vie !

Rien ne saurait apaiser, Irma, ta sanglante envie !...

— Si ! — Bacchante inassouvie, Tu luttes pour un baiser !

86 Rimes fantastiques.

Tu tiens, avide prêtresse, Le voyageur dans tes bras ; Mais tu veux son bonheur, et non pas son trépas. Et ce n'est qu'une caresse Que tu cherches, n'est-ce pas ?

Oh ! c'est là : dans ta poitrine !

Tu sens l'amour te ronger !

Qu'importe la loi divine ?

Elle te dit d'égorger Sans pitié tout étranger...

Qu'importe ! dans ta poitrine Tu sens l'amour te ronger !...

L'éclair, brillant soudain à travers la ramée,

Frappe Irma qui s'affiùsse, et roule, inanimée,

Dans le fleuve grossi tumultueusement ;

Irma de Teutatès était la bien-aimée ;

Le Dieu n'a pas voulu qu'elle prit un amant.

Ni qu'un baiser humain souillât son cou charmant

Mais il porte son deuil : sur la terre embrumée

On voit tomber du ciel des pleurs de diamant !

Page 1