LA LUMIÈRE ÉLECTRIQUE
Le soleil est couché. — L'urne crépusculaire
Verse l'ombre douteuse à grands flots sur la terre.
La ville, se noyant dans le brouillard du soir,
Prend de flottants contours. — Seule, au firmament noir
La pâle lune veille, et pareille à la lampe
D'un autel, verse un jour mystérieux qui rampe,
Un jour vague aux reflets comme elle somnolents.
Puis, la nuit s'épaissit. — Les édifices blancs
92 liiuies fantastiques.
Sont à peine baignés d'une lueur qui tremble ; Et la cité se tait, paresseuse ; elle semble, Se livrant tout entière au sommeil souhaité. Attendre pour revivre un rayon de clarté.
Mais soudain, l'air s'enflamme; il pleut de la lumière Sur les palais de marbre et les maisons de pierre Semés de points d'argent à des astres pareils : C'est une explosion subite de soleils; C'est un fourmillement éclatant et vivace ; C'est une splendeur blanche envahissant l'espace, Plus limpide et plus claire en ses rayonnements Que celle du cristal et des purs diamants. Cette étrange clarté semble immatérielle, Comme si le Divin étincelait en elle ; Tandis qu'elle est à l'homme et ne vit que par lui : Car l'homme l'a créée, et l'homme la conduit!
O Benjamin Franklin, honneur du Nouveau-Monde, Q,ui, le premier, scrutas l'immensité profonde, Et revins, triomphant, la foudre dans ta main ; Salut I — Nous acclamons, moderne Prométhée,
La Lumière électrique. . 93
La gloire, lumineuse auréole, jetée
Sur ton front surhumain !
Et toi, Volta, qui sus faire naître sur terre Cette puissance errant, terrible et solitaire, A travers l'épaisseur du nuage noirci; Toi qui sus la lancer dans un fil métallique Sous forme d'un courant invisible et magique, Nous t'acclamons aussi !
Le fruit de ton labeur, nous l'avons en partage ! Tu léguas en mourant, ainsi qu un héritage. Aux hommes ébahis le fluide dompté, Et d'autres, poursuivant ton entreprise énorme, Dirigent à leur gré le monstre multiforme De l'Électricité !
Ce n'était pas assez que, bravant l'Atlantique, L'Europe en un instant lançât en Amérique Des dépêches glissant le long d'un fil de fer; Ce n'était pas assez qu'en un quart de seconde, Une force portât à l'autre bout du monde Une pensée-éclair!
O Volta ! l'homme a dit au génie électrique : « Sois clarté ! resplendis sur la place publique!
94 Rimes fanla
(c Éclaire-nous, puisque le soleil n'est plus là ! « Puisque Dieu ne veut pas nous laisser sa lumière, « Nous nous en passerons ! « — Dressant sa tête altière, Oui, l'homme a dit cela !
Le feu du ciel, soumis aux volontés de l'homme. Très-docile vassal, le considérant comme Son tout-puissant vainqueur et maître suzerain, A dérobé l'éclat, la forme et l'apparence D'un astre, et s'est fixé, dans son obéissance, Sur un pilier d'airain !
Les foyers de clarté, victorieux de l'ombre. Se sont multipliés : ils ruissellent sans nombre. Versant dans l'air un jour tout artificiel ; Mais un jour radieux illuminant l'espace. Comme si le soleil, qu'un lac d'azur enchâsse. Rayonnait dans le ciel !
Rimes d'ébène