CHAPITRE II
Retour de M. Walker et de Marche. — Détails sur leur excursion. — Le roi Rénoqué nous envoie un gorille qui se trouve être un chimpanzé. — Sans nouvelles du Delta et du roi- Soleil. — Pourquoi je reproduis textuellement mon journal de voyage. — \}n triste jour de Noël. — Le roi -Soleil revient très-malade. — Il est empoisonné. — L'agonie du vieux pécheur. — Nous nous adressons à Rénoqué pour nous transporter dans l'intérieur. — N'Combé est mort. — Joie des Inenga. — Cérémonie aussi funèbre que grotesque. — Comme quoi les esclaves , en refusant de se laisser égorger, et les femmes, en ne se laissant pas fouetter, firent manquer une partie importante du programme. — Le testament de N'Combé, — Deux de ses fils épouseront leurs belles-mères. — Rénoqué consent à nous guider. — Encore retardés par suite de nouvelles désastreuses. — Le Delta a été surpris par les noirs du cap Lopez. — rimoral prisonnier. — Assiégés dans Adanlinanlango. — Le 1^*^ janvier 1874 se passe à travailler aux fortifications. — Des auxiliaires comme il n'en faut pas. — Actes de barbarie. — Adanlinanlango devient un véritable enfer. — Mort pour avoir bu trop d'eau-de-vie. — Grande nouvelle ! le Delta est dégagé et le secours arrive. — Revirement des noirs à notre égard. — Engagement et paye de nos hommes. — Arrivée du Marabout. — Joie de revoir des visages amis. — i\I. Guisolfe accélère énergiquement les préparatifs du voyage. — Enfin nous voilà partis !
M. Walker et Marche revinrent le 8 ou le 9 décembre ; leur excursion s'était bien passée, seulement le mauvais temps et un brouillard affreux les
avaient empêchés de pousser aussi loin qu'ils Tauraient voulu leur exploration du lac Oguémouen ; ils s'étaient cependant avancés deux ou trois milles plus loin que File Fétiche, point extrême atteint par Marche et par moi au mois d'août, et avaient pu constater que le lac, loin de finir à cet endroit, allait au contraire en s'élargissant aussi loin que pouvait s'étendre la vue. Le lac Isanga, dont M. Walker put prendre la latitude , n'est pas très-étendu ; sur ses bords se sont concentrés en nombre considérable des Bakalais, qui s'adonnent à la récolte du caoutchouc et à la chasse de l'éléphant. Ils ont couvert le pays de plantations de bananiers et ont des bananes en si grand nombre, qu'ils donnent presque pour rien ce fruit qui, chez les Gallois et les Gabonais, coûte relativement assez cher. Ces Bakalais sont de rudes travailleurs, ils paraissent très-désireux d'avoir des blancs , et le voyageur qui traverserait leur territoire serait sûr de trouver chez eux des guides et des porteurs, ou plutôt des porteuses (car, dans ce pays, c'est sur la tête des femmes qu'on charge les fardeaux), en quantité suffisante. Marche rapportait le squelette , malheureusement pas tout à fait complet, d'un énorme gorille tué près de la factorerie de Digomi. Ce qui le frappa surtout dans ce voyage, c'est le changement complet d'aspect du lac Z'Onangué. Tous les rochers et les bancs de sable avaient disparu; la plupart des îles étaient submer-
gées; une grande partie de notre ancien terrain de chasse était envahi par les eaux; enfin, les oiseaux sacrés avaient quitté les îles N'Gouray.
Le 10 décembre, M. Walker envoya le Delta ^ ayant à son bord M. Amoral, à Yombé pour y chercher des marchandises attendues du Gabon; il donna des ordres formels pour que son vapeur fût revenu le 15, et nous promit très-gracieusement qu'à cette époque il nous accompagnerait jusqu'au pied des rapides. Le roi-Soleil était parti le 5, pour faire une tournée dans ses Etats, mais son absence ne devait durer que cinq ou six jours , et nous l'attendions d'un moment à l'autre. Notre départ était donc imminent, et nous faisions activement nos préparatifs, bien que nous ne fussions pas dans un brillant état. J'avais maintenant tous les jours la fièvre et les vomissements; et la quantité d'ipécacuana, de quinine et de sels d'Epsom que j'absorbais, n'arrivaient pas à m'en débarrasser; j'eus aussi à la fois une douzaine de très-gros clous, qui me firent beaucoup souffrir.
Vers cette époque le roi Rénoqué , qui nous avait promis, Dieu sait combien de fois, de faire tuer pour nous des gorilles par ses chasseurs, nous envoya en très-grande pompe un grand quadrumane qu'il affirma être un n'jina (goriUe). Ses esclaves l'avaient tué à coups de lance dans une plantation de bananiers où il commettait les plus grands dégâts. C'était une
femelle, et sans doute une très-vieille femelle, car ses crocs étaient déjà tout usés; sa taille ne dépassait pas quatre pieds et demi ; vérification faite, ce gorille se trouva être un énorme chimpanzé. Nous n'avions pas eu jusque-là occasion de rencontrer de chimpanzés, bien qu'ils soient assez nombreux dans certaines parties du Gabon, et nous crûmes, sur le moment que, comme l'affirmaient les noirs, nous avions affaire à une petite espèce de gorille ; aussi nous payâmes grassement le roi Rénoqué, qui se sera sans doute fort réjoui de nous avoir attrapés en nous vendant un n'shiégo pour un iijina. Au reste, nous n'avons pas eu de regrets, car l'animal qu'il nous a procuré est une variété très-remarquable et trèsintéressante du chimpanzé, et Bouvier, qui l'a fait artistiquement monter, en est très-fier.
Cependant le temps passait, et ni N'Comhé ni le Delta ne revenaient. Le 24 décembre arriva, sans que nous ayons entendu parler du roi ou du vapeur. A partir du 25 décembre, comme des événements d'une extrême gravité pour nous se sont succédé presque quotidiennement, je demanderai la permission au lecteur de reproduire ici mon journal de voyage tel qu'il a été écrit à cette époque.
Nous sommes réveillés au point du jour par les Gabonais, en ce moment ici, qui crient de tous
côtés à la porte de notre case : Christmas! Christmas ! (Noël! Noël!) Je trouve un peu dur d'être importuné par les étrennes à Adanlinanlango. A midi , nous avons célébré le jour de Noël par un grand repas. Mais personne n'a été gai, malgré Tapparition imprévue de quelques bouteilles de Champagne, apportées par M. Walker, et d'un énorme pudding que Sinclair est arrivé à fabriquer, Dieu sait avec quoi ! Le retard inexplicable du Delta est d'autant plus inquiétant que ce vapeur a dû traverser, pour se rendre à Yombé , le pays hostile des Cama; d'un autre côté , des rumeurs sinistres commencent à circuler sur les causes de l'absence de N'Combé, dont nous sommes absolument sans nouvelles.
Le roi N'Combé est revenu aujourd'hui : Sedquantummutatus ah illo! Ses yeux sont hagards, son visage hâve et livide est méconnaissable. Le bruit court qu'il a été empoisonné, et je le croirais volontiers. Il m'a fait demander aussitôt son arrivée : « Compiègne , m'a-t-il dit, je suis ensorcelé, je vais mourir, donnemoi un peu de rhum. » M. Walker a voulu le soigner, mais tout le village s'y est opposé ; il faut qu'il soit traité à la manière du pays et prenne les remèdes que lui prépare le féticheur, et quels remèdes! A chaque instant on lui ingurgite des calebasses plei-
nés de médecines d'un aspect effroyable. Les femmes du roi sont toutes dans sa case : elles se figurent que si N'Combé dort, il mourra aussitôt; aussi, dès que le malheureux, épuisé de fatigue, ferme les yeux, deux de ses favorites, assises sur le lit, lui frappent ses deux mains Tune contre l'autre et chassent le sommeil. A six heures tous les hommes d'Adanlinanlango et des environs se sont rangés devant la case du malade et ont fait un charivari épouvantable ; tous, tenant un rameau vert à la main, ont hurlé en chœur des imprécations contre le misérable qui avait ensorcelé et empoisonné leur excellent souverain. Cette cérémonie a fâcheusement impressionné N'Combé. Lors même que le roi-Soleil guérirait, il serait dans l'impossibilité de nous guider dans notre voyage au pays des Okanda. Nous ne voulons pas de nouveaux retards; aussi nous avons, dès aujourd'hui , fait faire des ouvertures à Rénoqué, lui offrant le commandement de notre expédition , à condition qu'il organiserait tout de suite le départ. Rénoqué a accepté avec enthousiasme.
Aujourd'hui, dans un accès de fièvre chaude, N'Combé s'est saisi d'un sabre, a chassé toutes ses femmes de sa case et est allé s'asseoir nu-tête sous un soleil ardent. 11 a fallu que , Marche et moi,
nous le prissions chacun sous un bras pour le reconduire dans sa case. Le vieux pécheur a la conscience terriblement chargée et, en ce moment suprême, est en proie à des hallucinations épouvantables. Il se croit sans cesse nageant dans le sang, voit partout des mares de sang et se débat constamment contre des esprits imaginaires qui, dit-il, veulent le saisir. A une heure et demie, il a demandé Walker et l'a supplié de soigner son pauvre ami mourant, disant qu'un blanc en savait plus que tous les noirs. M. Walker lui a expliqué que cela était impossible, car les Gallois ne le voulaient pas.
— Tu as raison, dit tristement le pauvre roi- Soleil, laisse-moi mourir.
Et il se retourna du côté de la muraille. A partir de ce moment, il ne nous a plus parlé. Vers onze du soir, il eut une heure de calme et dé lucidité parfaite. Il en profita pour faire une sorte de testament. Il priait ses femmes de ne pas quitter le village, de prendre des amants, mais de ne pas se remarier : il exprima le vœu que ses blancs le fissent habiller après sa mort avec de riches vêtements et le promenassent devant la factorerie ; enfin il termina en prenant divers arrangements au profit de ses enfants : il légua sa femme favorite M'Bourou à son fils aîné Olymbo, et une autre femme qu'il aimait beaucoup, Akéva, au plusjeune frère d'Olymbo.
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Ce matin, à six heures, j'ai été voir le roi; il est brûlé par la fièvre et torturé par ses visions sanglantes. Il y a devant sa porte une centaine d'individus qui font avec beaucoup de bruit une nouvelle cérémonie pour maudire ceux qui ont mis N'Combé dans cet état. A sept heures et demie, je suis parti en pirogue pour Lombaréni, où je devais traiter définitivement avec Rénoqué les conditions auxquelles il consentirait à nous fournir des hommes et à nous transporter, nous et nos bagages, au pays des Okanda. J'étais enfermé avec Rénoqué, ses trois neveux et les onéros (anciens, membres du conseil chez les Inenga), dans la salle des palabres, et nous débattions ensemble le prix à donner pour chacun des hommes qui nous accompagneraient, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit avec bruit et un homme se précipita dans la case en criant : « N'Comhè ayouvi! ->) (N'Combé est mort!) Un éclair de joie sauvage brilla dans les yeux de tous les onéros, en secret les ennemis mortels du roi des Gallois, qui leur inspirait une profonde jalousie et une grande terreur. Quant à Rénoqué , sa figure s'illumina, car maintenant il allait redevenir le ïcmg pass todos (le roi par-dessus tous). Cependant ces hommes se continrent devant moi, et avec une grande dignité Rénoqué se contenta de dire :
— ' Ceci ne nous regarde pas. Continuons la délibération.
Mais j'avais peur qu'il n'y eût quelque désordre à Adanlinanlango, et, après avoir remis la séance au lendemain, je montai dans ma pirogue et ordonnai aux pagayeurs de pousser au plus vite vers la factorerie. Nous ne mîmes pas plus d'une heure à arriver. Un épais nuage de fumée planait sur Adanlinanlango, et une fusillade si vive retentissait de tous côtés, que j'aurais cru une bataille engagée si je n'avais su combien les Gallois aiment à brûler de la poudre en l'honneur de leurs morts. Je gravis rapidement la colline et arrivai à la case du feu roi : j'entrai, et après m'être frayé un passage à travers cinquante ou soixante femmes qui portaient en signe de deuil un jonc vert autour de la tête, se roulaient par terre et poussaient des hurlements sauvages, j'arrivai jusqu'à la dépouille mortelle du pauvre N'Combé. On l'avait assis dans son grand fauteuil et coiffé d'un bonnet orné de grelots, fait jadis pour quelque rôle de folie au théâtre ; il était revêtu du gilet d'argent qu'il tenait de notre munificence, et de ses plus beaux pagnes; entre ses jambes étaient sept ou huit cannes, et au-dessus de sa tête se déployait tout grand ouvert cet énorme parapluie dont le défunt était autrefois si fier. Ses deux femmes favorites avaient chacune une de ses mains dans leurs mains, et de temps à autre lui secouaient les
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bras ; ses fils se tenaient debout à ses côtés et pleuraient. Tout cela présentait un incroyable mélange de sinistre et de grotesque. Tous les hommes du village étaient assis autour de la case , leur fusil à la main ; de temps en temps ils tiraient une salve funèbre. Aussitôt que le roi avait fermé les yeux, les Gallois avaient voulu livrer au pillage ses magasins, qui passaient pour renfermer des richesses énormes; mais les esclaves du roi, au nombre de vingt-cinq ou trente, ont déclaré qu'ils tueraient le premier qui toucherait la porte du magasin : ils se sont conduits non pas en esclaves, mais en maîtres, et ont juré qu'ils défendraient jusqu'à la mort les droits des enfants de IV'Gombé et de ses femmes. En ce moment ils sont groupés, le fusil armé , autour des magasins, et leur attitude inattendue a complètement décontenancé les pillards.
A onze heures, selon le vœu exprimé par le roi* Soleil mourant, on a promené son cadavre dans un hamac autour des factoreries et du village. Le cortège, précédé d'un accordéon, de deux tambours et d'une petite musique de marchand de robinets, était très-nombreux et faisait un tapage infernal. D'après l'ordre de M. Walker, Sinclair a donné une barrique de rhum, deux cents livres de poudre et pas mal d'étoffes , pour qu'on pût célébrer d'une manière tout à fait exceptionnelle les obsèques de ce chef illustre. Vers trois heures, on a fait sortir
les femmes de la case pour mettre le corps dans son cercueil. La factorerie avait donné une caisse immense; on la remplit à moitié des plus beaux effets du défunt, que l'on coucha sur ce lit précieux, après quoi on continua à mettre dans la caisse des objets donnés par la factorerie ou ayant appartenu à N'Combé , tels que son grand chapeau à claque, son chapeau à soleil d'or, ses cannes, ses parapluies, ses gobelets, ses flacons d'eau de lavande et une quantité d'étoffes de toute espèce. On répandit sur tout cela le contenu de quatre bouteilles de gin, après quoi le menuisier de la factorerie ferma le cercueil au moyen de clous énormes. Toutes les femmes rentrèrent, et alors éclata une explosion de désespoir plus tapageuse, si c'est possible , que celles qui avaient précédé. Non-seulement les femmes de N'Combé, mais encore toutes celles du village semblaient littéralement possédées du démon.
Personne ne doit coucher dans les cases du village d'Adanlinanlango aujourd'hui. Aussi , de tous côtés les Gallois allument de grands feux et se préparent à passer la nuit dehors.
Il paraît que N'Combé a fait halte, il y a quinze jours, dans ce village qu'il avait brûlé après avoir fait exécuter plusieurs de ses habitants. Il avait soif; d'ordinaire il ne touchait à aucune boisson ou à aucun aliment dont il n'avait pas préalablement fait
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prendre une certaine quantité par deux de ses femmes. Sed quos vult perdere Jupiter dementat. N'Combé négligea, au milieu même de gens dont il avait tout à craindre, les précautions dont il ne s'était jamais départi chez ses amis les plus dévoués. Il but, d'un seul trait et sans le faire goûter par ses femmes, une bouline de vin de palme qu'une habitante du village lui apportait. Quelques heures après, il ressentait les premières atteintes du mal qui Ta enlevé. — M'Bourou affirma qu'à Tinstant même où le roi rendait le dernier soupir, se trouvant devant sa case, elle en vit sortir un grand fantôme blanc qui se dirigea du côté du fleuve.
A huit heures du soir est arrivé un féticheur célèbre, destiné à jouer le rôle du iassi (esprit redoutable et puissant); il porte sur sa figure un masque blanc et est vêtu d'une foule de ces petites nattes fines fabriquées par les Ivéia. Sa venue est le signal de nouvelles cérémonies ; il ne faut pas songer à fermer l'œil cette nuit. A onze heures, quand la lune a cessé de briller, on a chassé les femmes de la case funèbre, et quelques hommes sûrs ont mystérieusement emporté le corps du roi pour le transporter dans sa demeure dernière. Le lieu dans lequel repose son cercueil est connu de ceux-là seuls qui l'y ont déposé. Le révéler serait pour eux un crime puni de mort. Nous savons seulement que les restes de N'Combé n'ont pas été enterrés, mais sont
cachés dans une case construite à dessein au plus épais d'une immense forêt.
A deux heures du matin, il entrait dans le programme d'égorger en mémoire de leur maître trois OU quatre de ses esclaves. Seulement la manière dont ceux-ci s'étaient comportés la veille laissait croire que celte partie du programme rencontrerait de grandes difficultés d'exécution. Les Gallois résolurent donc d'employer la ruse : pour cela ils vinrent trouver les esclaves et leur demandèrent de faire une décharge générale en souvenir du roi expiré ; si les pauvres diables s'y étaient laissé prendre, ils eussent été saisis et désarmés avant d'avoir pu recharger leurs fusils; mais ils se doutèrent du piège et répondirent que leurs fusils étaient chargés à balle, et qu'ils gardaient les balles pour les hommes qui les tracasseraient trop. En conséquence, les Gallois préférèrent renoncer à regorgement des esclaves et passer à un autre exercice. L^usage voulait qu'on fouettât toutes les femmes du défunt : ces malheureuses sont maintenant dans la condition la plus misérable. Personne ne fait plus attention à elles, excepté les ennemies qui les ont longtemps jalousées dans la prospérité et qui aujourd'hui les accablent d'outrages. Dans un mois,
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tous les héritiers du roi se les partageront comme un mil bétail, et les vieilles surtout sont sûres de traîner une existence affreuse. Dans les circonstances présentes, cependant, toutes ces dames trouvèrent moyen d'éviter le supplice des verges, en jurant que N'Combé mourant avait demandé qu'on ne fouettcàt pas ses femmes après sa mort. Cela est possible du reste, car le pauvre roi-Soleil les aimait bien... à sa manière. Jusqu'au jour, les hommes étaient dans une prostration complète et donnaient tous les signes de la plus profonde douleur. Tout à coup, au moment où le soleil se leva, brusquement et sans transition aucune, ils se livrèrent à toutes les démonstrations d'une joie insensée. Une branche de palmier à la main, ils exécutaient des danses de toute sorte, riaient, criaient et se donnaient des tapes amicales; ils exécutèrent ensuite un simulacre de combat qui se termina par une ronde générale. Faudrait-il voir dans cette joie, succédant sans transition aucune à la douleur, l'indice d'une croyance à la vie future, le symbole d'une résurrection quelconque? Je ne le pense pas; un certain nombre de ces noirs, il est vrai, se figurent que le défunt revêt la forme d'un animal quelconque , ordinairement d'un papillon ; mais la grande majorité croit, comme on peut du reste le voir par le sujet de leurs lamentations dans les chants funèbres, qu'après la mort tout est fini. C'est pourquoi ils ont si peur de mourir.
Ce matin, Rénoqiié nous a fait dire qu'il acceptait le prix de 25 francs par homme que nous avions proposé à ceux qui nous accompagneraient au pays des Okanda, et qu'il serait prêt, lui et les siens, dans quatre ou cinq jours au plus tard. Cette nouvelle nous a causé une joie qui n'a pas, du reste, duré longtemps. A quatre heures de l'après-midi est arrivé Issogué le seul des chefs cama qui ne soit pas hostile à M. Walker. 11 est venu en grand mystère prévenir M. Walker que le Delta avait été surpris et attaqué au cap Lopez par ses compatriotes les Cama; que le vapeur était tombé entre les mains des noirs avec Amoral et tout son équipage; qu'Amoral avait été cruellement bâtonné, et était trèssoufTrant; enfin, que les Oroungou s'étaient joints aux Cama, et que quatre ou cinq cents guerriers de ces deux tribus devaient dans quelques jours remonter le fleuve et brûler la factorerie, tuer M. Walker, à qui ils en voulaient tout particulièrement, et chasser les deux Français de l'Ogooué, sur les eaux duquel ils ne veulent plus un blanc. Voilà encore notre voyage retardé, car nous ne pouvons que rester aux côtés de M. Walker dans un pareil moment. A six heures et demie, nous avons tenu conseil : les Gallois sont tout feu et tout flamme pour nous, et il a été résolu qu'on se défendrait à ou-
trance. M. Walker a immédiatement expédié quelques hommes de bonne volonté qui vont chercher à aller par terre, en traversant le pays des Pahouins, au Gabon, pour porter au commandant des lettres dans lesquelles nous le prévenions de notre situation critique.
Le jour de Tan s'est passé pour nous à travailler, comme des nègres ne travaillent pas , à fortifier la grande case que nous habitions dans le village de feu N'Combé. La factorerie n'est pas un poste tenable, et nous faisons transporter ici tout ce qu'elle contient de plus précieux. C'est Marche qui est l'ingénieur en chef. Heureusement, nous pouvons disposer de quarante barriques qui, remplies de terre, forment d'excellents gabions. Nous protégeons aussi notre ligne de défense par un fossé assez profond. Nous n'avons pour nous aider que quelques Kroumans employés à la factorerie ; car nos alliés les Gallois veulent bien se battre, disent-ils^ mais refusent formellement de travailler, et poussent la mauvaise volonté jusqu'à s'opposer à ce que nous démolissions une petite case qui nous gêne horriblement, et que nous offrons de payer plus qu'elle ne vaut. Au reste, ces Gallois sont en proie à une extrême surexcitation et aux discordes les plus violentes : les rixes éclatent à chaque instant, les
fusils sont toujours armés, et à chaque instant on craint qu'ils n'en viennent aux mains.
Nous continuons à travailler avec acharnement. Aujourd'hui, on s'est enfin décidé, après les palabres les plus orageux, à ouvrir les fameux magasins du roi-Soleil. A la profonde stupeur de l'assistance, on n'y a pas trouvé pour cent francs de marchandises. Cette pauvreté de N'Combé est facile à expliquer, bien qu'il ait reçu des cadeaux énormes, si l'on considère que depuis deux ans le roi avait acheté neuf femmes et pas mal d'esclaves, et qu'il tenait à honneur de traiter princièrement tous ceux de ses sujets ou des chefs étrangers qui venaient le visiter. Mais il se trouva une foule de gens qui accusèrent les femmes et les enfants du monarque d'avoir volé ses trésors, et une grande bataille s'ensuivit, dans laquelle les esclaves prirent naturellement le parti des accusés. Après quelques horions reçus de part et d'autre, l'affairefinit par s'arranger, et le calme se rétablit pendant une demi-heure. Au bout de ce temps, nouveau tumulte. Les Gallois d'Adanlinanlango avaient juré de faire boire le m'boundou à la femme par laquelle on présumait que N'Combé avait été empoisonné. Ne pouvant mettre la main sur elle, ils se saisirent de cinq ou six habitants de son village qu'ils prirent comme
otages, jusqu'à ce qu'elle leur fût livrée. Ces pauvres otages ont été enchaînés et traités avec la dernière barbarie. Les veuves de N'Combé sont comme de véritables furies : armées de tisons ardents, elles venaient faire de cruelles brûlures à ces malheureux, qu'elles savent parfaitement innocents de tout crime. Ce spectacle sauvage a achevé de nous exaspérer : Marche et moi , nous avons empoigné chacun une trique et administré à ces dames une volée qui les dégoûtera de recommencer. Nous avons ensuite fait transporter les prisonniers devant notre case, et interdit qu'on les tourmentât d'une manière quelconque. Nous avons des Oroungou employés à la factorerie; nous craignions qu'ils ne fissent cause commune avec leurs compatriotes, et nous voulions nous emparer d'eux pour les garder comme otages ; mais il se sont doutés du coup , et maintenant sont toujours armés et sur leurs gardes. Du reste, ils nous ont juré de nous être fidèles, même contre les leurs; mais quelle foi peut-on avoir en ces gens-là?
Adanlinanlango est un véritable enfer. Aujourd'hui, on a fait un charivari épouvantable et l'on s'est battu toute la journée. M. Walker n'ose pas refuser le rhum aux Gallois, et ils sont constamment ivres. D'ailleurs, on a surpris un des parents de N'Combé
portant sur sa tête le fameux bonnet de folie du roi qu'il avait volé sur le cadavre. Une partie du village a voulu enchaîner le coupable; mais comme celui-ci a de nombreux amis, il a été énergiquement défendu, et les coups ont plu de part et d'autre dru comme grêle. Ce soir, cependant, nousavons reçu un renfort important : Papa Yousouf, le vieux brave Sénégalais, est arrivé de sa factorerie d'Adanlinanlango, ainsi qu'un Anglais, agent de Tune des factoreries de M. Walker, nommé Sparshol. L'épicier Sinclair a une contenance superbe : l'idée qu'on pourrait piller les marchandises le met en feu.
Cette nuit , un Gallois a fait un petit trou dans une des barriques d'eau-de-vie de la factorerie, et s'est mis à boire le précieux liquide au moyen d'un chalumeau. Il en a tant bu qu'on l'a trouvé mort sur la place même. On veut maintenant nous faire payer une indemnité pour avoir causé la mort de ce farceur-là. On n'a pas idée de l'insolence des noirs, maintenant qu'ils nous savent en péril. M. Walker avait inventé d'appeler à notre secours une tribu de Bakalais; ils sont arrivés aujourd'hui et ont énormément bu, après quoi ils ont déclaré qu'ils nous défendraient jusqu'à la mort si nous nous transportions cliez eux avec toutes les mar-
chandises de la factorerie. Autant vaudrait se mettre dans la gueule du loup.
Ce soir, à neuf heures, nous avons entendu retentir une quantité de coups de fusil du côté de la factorerie. Notre première idée a été que les Cama avaient débarqué et que l'heure de la bataille était sonnée pour nous ; mais, au bout de quelques instants, nous avons été agréablement détrompés. Des noirs venaient effectivement de débarquer, mais c'étaient des hommes au service de M. Walker qui s'étaient échappés du cap Lopez où ils étaient prisonniers en compagnie d'Amoral : on sut tout de suite par eux qu'Issogué avait beaucoup exagéré l'étendue de nos désastres. Les Cama avaient bien attaqué le Delta et fait prisonnier Amoral et plusieurs autres, mais le petit vapeur lui-même n'était pas tombé entre leurs mains ; avec quelques hommes de l'équipage, il avait pu gagner le large et filer sur le Gabon. C'est en signe d'allégresse que les Gallois et les hommes de la factoterie tiraient des coups de fusil. Et ils avaient raison, car notre situation est maintenant entièrement changée. Evidemment, le commandant du Gabon est informé , par le Delta^ de ce qui s'est passé, et enverra immédiatement à notre secours.
Aujourd'hui les femmes du roi, qui étaient enfermées depuis le jour de sa mort dans la case de
leur défunt époux, sont sorties en procession pour aller se laver, ce dont elles paraissent avoir terriblement besoin. Elles se sont ensuite fait raser la tête et se peignent le corps en rouge et en jaune. Cette nuit il a été , comme de coutume , impossible de fermer Tœil; on a célébré, avec un tapage épouvantable, une grande cérémonie en Thonneur des esprits qu'on supplie de faire connaître les meurtriers de N'Combé. Déjà, dans la journée, on avait préparé le m'boundou en notre présence. J'ai décrit, plus haut, les procédés employés pour obtenir ce poison redoutable.
Maintenant que M. Walker ne court plus aucun danger à Adanlinanlango , nous pouvons recommencer les préparatifs de notre départ. Vingt-deux Inengas ont été enrôlés aujourd'hui. Demain, nous demanderons les Gallois de bonne volonté. Tous ceux qui nous accompagneront auront cinq piastres, dont trois seront payées d'avance et deux lors du retour à Adanlinanlango.
Nous avons inscrit cinquante-sept Gallois. Les
Inengas ont été payés aujourd'hui par Marche , sur
qui retombe, en ce moment, tout le travail , car j'ai
la fièvre et des vomissements continuels. Rénoqué
a reçu , en cadeau spécial, deux fusils, deux neptunes, vingt brasses d'étoffe, de la parfumerie, etc. Il paraît plein d'ardeur.
Les Gallois ont , à leur tour, reçu leur payement aujourd'hui. J'ai passé toute la journée au lit. A neuf heures du soir, on est venu nous apprendre que le Marabout venait de jeter l'ancre à quelques milles d'Adanlinanlango. Cette nouvelle m'a causé une joie indicible : à la veille de me jeter, affaibli et souffrant , dans l'inconnu et dans des dangers de toute sorte, j'éprouvais un besoin presque puéril, mais néanmoins bien ardent , de retremper mon esprit énervé par la maladie et par une série non interrompue de tracas en serrant quelques mains amies, et en passant quelques heures avec des Français, sur un ])àtiment de guerre français. Il n'y a pas à dire, on devient chauvin dans ces moments-là.
Ne pouvant y tenir, nous avons immédiatement, Marche et moi, fait armer une -pirogue, et à onze heures nous arrivions à bord du Marabout , sur lequel nous avons réveillé tout le monde. Le comn^andant Guisolfe est accompagné d'un aspirant et d'un chirurgien de marine : ces messieurs "ous ont forcés à prendre leurs lits, ceux que nous occupions durant le voyage au Fernand-Vaz, et nous
nous sommes endormis le cœur léger. Ce seul instant nous avait fait oublier tous nos maux.
Notre journée s'est passée à bord : le Marabout s'est avancé aujourd'hui jusqu'à Lombaréni ; M. Guisolfe, en grand uniforme, a été faire une visite officielle à Rénoqué et à ses trois neveux; ce vSont de mauvais sujets et des hommes dangereux ; mais je crois qu'ils ne nous joueront aucun tour, car le commandant les a déclarés personnellement responsables de tout ce qui pourrait nous arriver par la faute des Inengas, et ils ont paru horriblement effrayés. M. Guisolfe s'est ensuite rendu à Adanlinanlango, où il a adressé à tous les Gallois réunis une petite allocution énergique et, j'ose le dire, bien sentie. Ces messieurs les Gallois voulaient encore remettre notre départ : mais M. Guisolfe leur a déclaré que, maintenant qu'ils étaient payés , il leur ordonnait de partir, et cela le lendemain à midi, sous ses yeux. Les noirs ont une profonde terreur de Vowaro toutou (bateau à fumée) et de ses canons, et tout porte à croire qu'enfin nous partirons demain.
Dieu merci! noussommes en mouvement. Marche, plus robuste que moi, a pris le commandement des
Gallois, troupe turbulente et indisciplinée. Je prends place dans la grande pirogue du roi Rénoqué, et à onze heures et demie, après un déjeuner d'adieu au Marabout^ après trois salves en l'honneur du pavillon français, notre petite armée se met en campagne dans cinq pirogues; sur chacune d'elles flotte le drapeau tricolore. Maintenant, à la grâce de Dieu !