‹ Okanda, Bangouens, OsyébaChapitre 11 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les Gallois sont très-difficiles à faire partir. — Une escorte très-mal composée. — Xous franchissons la pointe Fétiche.

— Invocation du roi Rénoqué aux esprits. — Son discours d'ouxerture n'a pas de succès. — Une pluie torrentielle. — Un séchage beaucoup trop long. — Visite d'un hippopotame.

— Emplettes de viande d'éléphant. — Derniers adieux au Marabout. — Les premiers rapides de l'Ogooué. — Arrivée chez les Okôta. — Un sale et vilain peuple. — Un faux roi démasqué. — Un aveugle extraordinaire. — Edibé, roi de tous les Okôta. — Echange de cadeaux. — Les affaires se brouillent. — La malédiction d'Edibé. — Une navigation dangereuse et difficile. — Les Yalimbongo. — Le mont Otombi et le lac Fétiche. — Les premiers villages apingis.

— Un transfuge osyéba. — Il a très-mauvais caractère. — Blanc comme nous et pourtant manquant de tout. — Un roi grotesque. — Vendu pour l'amour d'une femme. — La fusée.

— Un congrès international. — Sept de nos hommes se sauvent. — Symptômes orageux. — Révolte générale des Gallois. — L'insurrection est écrasée. — Chute d'Elandja.

— Ma commère la reine bakalaise. — Le premier village okanda. — Un orage effroyable. — Une carotte du roi Rénoqué. — Nous franchissons la porte de l'Okanda. — Un beau moment dans notre voyage. — Arrivée à Lopé.

Le 10 janvier, comme je Fai dit dans le précédent chapitre, nous nous étions mis en mouvement, Marche avec les Gallois, moi avec les Inenga, pour le pays des Okanda. Ce fut avec des difficultés inouïes que Marche arriva à faire partir les Gallois. Encore

en fut-il pour les trois piastres payées d'avance à douze ou quinze d'entre eux qui , au dernier moment, manquèrent à l'appel : parmi ceux qui étaient venus , il y en avait la moitié au moins appartenant à ce qu'il y avait de plus ivrogne, de plus paresseux et de plus indiscipliné à Adanlinanlango : au reste, depuis la mort de N'Combé les Gallois ne voulaient plus obéir à qui que se soit : Marche les obligea à se choisir un chef, ils élurent un nommé Manilo, assez brave homme à sa manière, mais incapable d'exercer sur eux une autorité quelconque. Dès ce premier jour nous ne vîmes que trop clairement les racas sans nombre qui allaient pleuvoir sur nous quand nous serions à la merci d'une pareille escorte ; mais nous n'avions pas le choix; à tout prix il fallait marcher en avant. Deux heures après notre départ, le Marabout ^ mouillé à Lombaréni, levait l'ancre et partait dans la même direction que nous. M. Guisolfe avait résolu de remonter avec son vapeur TOgooué jusqu'au pied des rapides. Cette tentative était d'autant plus méritoire qu'il allait sciemment au devant de difficultés extrêmes causées par le peu de profondeur des eaux à cette époque ' et le manque absolu d'un pilote capable de guider le bâtiment.

1 On se trouvait dans la seconde saison sèche , dite la petite saison sèche , qui commence le 15 décembre et finit habituellement à la fin de février, La grande saison sèche va du l'^ juin au \.^^' octobre.

Néanmoins, les choses se passèrent bien au commencement ce jour-là, et le Marabout nous dépassa triomphalement. ïl est vrai que nous ne fîmes pas grand chemin : devant la pointe Fétiche, Rénoqué avait perdu beaucoup de temps à évoquer les mânes de ses ancêtres et à les supplier de regarder notre expédition d'un œil favorable. ApeineFeûmes-nous dépassée, il ordonna de camper sur un grand banc de sable situé au milieu de la rivière. Nous voulions aller plus loin; mais il nous dit que, de temps immémorial, ses pères, puis lui, avaient passé la nuit en cet endroit le soir de leur départ pour FOkanda, et nous dûmes, bon gré mal gré, nous conformer à cette tradition. Les Gallois refusèrent de se mêler aux Inengas. On dressa les moustiquaires qui servaient de tentes, de manière à former deux camps bien distincts, qui tous deux affectaient la forme d'un cercle. Au centre de chacun de ces deux camps, on avait laissé un assez grand espace vide, destiné à Marche, chez les Gallois, à moi et à Rénoqué chez les Inengas. A huit heures du soir, Rénoqué agita vivement une sorte de clochette, afin de convoquer autour de lui tout le personnel de l'expédition, et, après de nouvelles invocations aux esprits, il prononça un long discours dans lequel il déclara aux Gallois qu'il était leur roi. Ceux-ci répondirent par des grognements et se retirèrent de fort mauvaise humeur.

Partis de grand matin, nous rencontrons, au bout de sept à huit milles, le Marabout ^ qui avait touché sur un banc de sable dont il se dégageait à grand'peine. Nous montons à bord , mendions un pain et un verre de vin de quinquina, et nous remettons en campagne quelques minutes après, accompagnés une fois de plus des vœux de succès de tous ces messieurs du bord.

On ne voit plus le Marabout^ . Nous sommes arrivés à Sam-Quita à onze heures et repartis à une heure. Les traitants gabonais qui se trouvent en ce moment sur ce point, le dernier qu'ils osent atteindre dans Tintérieur, ne nous ont pas dissimulé qu'ils nous regardaient comme des fous furieux qui allaient chercher chez les cannibales du haut Ogooué une mort certaine.

Nous avons couché sur un banc de sable ; trois milles au delà de Sam-Quita, nos hommes ayant refusé d'aller plus loin ce jour-là. A onze heures du soir est tombé un véritable déluge de pluie. J'avais cherché un abri sous le moustiquaire de Rénoqué ,

1 Le Marabout a pu remonter le fleuve jusqu'à deux milles de Sam-Quita; il a eu ainsi l'honneur de s'avancer près de dix-huit milles au delà du Pionnier, qui, jusque-là, n'avait pas été dépassé dans rOgooué.

plus épais que le mien ; mais bientôt l'eau nous a envahis, et nous avons couché dans une véritable mare. Rénoqué passait son temps à appeler à grands cris ses esclaves, dont, naturellement, pas un n'est venu.

A trois heures du matin, nous avons reçu la visite d'un hippopotame qui est venu grogner ses bruyants « hon ! hon! » à deux pas de nos moustiquaires. Aussitôt que le soleil a paru , il a fallu procéder à un séchage général des étofTes, de la poudre, des fusils, etc., qui étaient dans un état épouvantable. A midi tout était fini; mais nos hommes ont refusé, sans raison aucune, de se mettre en mouvement. Il ne faut pas nous le dissimuler, quand ils ont une idée en tête, ce que nous leur disons ou rien est absolument la même chose.

Aujourd'hui on a pagayé avec beaucoup d'entrain. Nous avons atteint les collines élevées d'Erere-Volo et fait environ quatorze milles. Dans la journée , nous avons rencontré sur la rive gauche une bande de Bakalais qui venaient de tuer deux éléphants, et étaient en train de les faire fumer : bonne occasion de faire de grandes emplettes de viande pour nos hommes et pour nous.

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La rivière est encaissée entre des collines élevées, et couvertes de forêts magnifiques. A neuf heures, nous passons devant les rochers de Télagogué, que leur forme a fait vénérer comme fétiches par les noirs , et , après avoir longé plusieurs grandes îles , nous arrivons à celle d'Adéké, presque au pied des rapides. Là, nos hommes débarquent et vont couper des lianes gigantesques qui serviront pour traîner les pirogues, lorsqu'il sera impossible de leur faire franchir autrement les obstacles en présence desquels nous allons bientôt nous trouver. A quatre heures de l'après-midi , nous sommes en vue des premiers rapides ; ils n'ont, du reste, en cet endroit rien de bien effrayant. Seulement la rivière, trèslarge sur ce point, coule avec une excessive violence; des rochers montrent partout à fleur d'eau leurs pointes aiguës, et l'eau est couverte de gros flocons d'écume.

— Ce n'est rien auprès du N'Gounié, dis-je à Rénoqué.

— Penguina (attends), m'a répondu le vieillard en hochant la tête, ohe'iena, oheiena (tu verras, tu verras).

Ce matin, nous avons eu un grand palabre avec nos hommes, qui demandaient une augmentation

sur le prix convenu, et de plus, voulaient nous faire promettre formellement de revenir avec eux aussitôt que nous aurions atteint le pays des Okanda. Ils se figurent que nous allons établir là-bas une factorerie, et leur faire concurrence dans leur trafic avec ces peuples. La discussion a été très-violente ; mais nous avons tant et si bien menacé du Marabout ^ qui n'est pas encore très-loin, que la peur a pris les séditieux, et qu'ils ont cédé. Vers cinq heures, nous avons atteint la grande île de Kamba, sur laquelle sont construits les premiers villages Okôta. Nous avons campé à côté de l'un de ces villages , auquel nous avons, dès notre arrivée, rendu visite. Les maisons sont faites en écorce d'arbre, l'herbe n'est pas arrachée autour, et tout, chez ces sauvages, est sale et misérable. Refoulés sur la rive gauche de l'Ogooué par les Osyéba, qui les ont chassés de leurs villages et de leurs plantations de l'autre côté de l'eau, les Okôta souffrent beaucoup de la faim : ils vivent presque exclusivement d'un assez gros fruit vert, un peu sucré et très-pàteux, qui croît en abondance dans leurs forêts. C'est, du reste, un vilain peuple que ces Okôta : les hommes sont petits, et ont l'air faux et méchant, comme ils le sont en réalité; les femmes sont non-seulement affreuses, mais encore excessivement grimacières; elles marchent toujours en se dandinant et en tendant l'estomac eu avant, se maquillent horriblement avec du rouge.

du jaune et du bleu , et se donnent de petits airs hideux. Leur chasteté nous avait été beaucoup exagérée par les Gallois; mais elles n'ont certainement pas le dévergondage des femmes appartenant aux autres tribus riveraines de TOgooné. La traite des esclaves est à peu près le seul commerce que font les Okota. Leur langue présente les similitudes les plus frappantes avec celle de Benga de Corisco ; mais la plupart d'entre eux comprennent et parlent le m'pongwé.

Au moment où nous allions partir, une bande d'Okôta est venue nous déclarer que nous n'irions pas plus loin sans leur payer un tribut. Je leur ai répondu que je ne voulais avoir affaire qu'au roi de leur pays. Si ce roi était parmi eux, qu'il se montrât et prît la parole. — Après un instant d'hésitation générale, un homme se leva et soutint être le roi :

— Toi, un roi! lui dis-je aussitôt : où sont tes femmes? où est ton chapeau? où est ta canne? où est la chèvre que tu nous apportes en présent? Crois-tu que les blancs sont des fous?

Le prétendu roi s'est sauvé tout honteux, et le palabre en est resté là. Nous sommes partis à huit heures. Je suis vraiment stupéfié de l'intelligence et de la mémoire extraordinaire du vieil aveugle Rénoqué : il se rend compte de la vitesse de notre bateau, et calcule avec précision les distances par-

courues par nous. Lorsque je demande le nom d'une crique, d'un rocher, d'un village, c'est toujours lui qui me répond, et cela avec autant d'exactitude que si ses yeux pouvaient voir le paysage devant lequel nous passons. Il est vrai que pendant vingt ans de suite, alors qu'il n'était pas encore privé de la vue, il a remonté plusieurs fois chaque année l'Ogooué, depuis Lombaréni jusqu'au pays des Okanda.

Deux heures après notre départ, nous passons devant une caverne qui ouvre sur la rive gauche du fleuve une bouche béante et profonde. C'est un objet de terreur pour les nègres. La rivière, en cet endroit, n'a pas soixante mètres : obstruée de tous côtés par des rocliers et par de petites îles, elle présente un coup d'œil vraiment misérable. Sur la rive droite, on aperçoit la fumée des villages osyéba, ces cannibales dont le nom seul fait trembler les Okôta, les Apingis, les Okanda et même les Bakalais. Bientôt nous arrivons à la résidence du roi de tous les Okôta, Edibé, dont nous avions été avertis d'avoir beaucoup à nous méfier. Le village qu'il habite est construit sur une île, au sommet d'une petite colline. Aussitôt que nos pirogues ont accosté la terre, nous allons présenter nos hommages à Sa Majesté. C'est un tout petit homme, avec de tout petits yeux percés en vrille : sa figure est celle d'un singe, mais d'un très-méchant singe. Il a sur la tête un chapeau haute forme tout râpé, et est habillé d'une capote de

garde mobile. Il nous tend la main, et, après s*être assis, fait apporter le présent qu'il nous destine. C'est un mouton', quatre poules et un régime de bananes. Ce cadeau était vraiment royal, et nous engageait à beaucoup. Aussi nous commençâmes par offrir au roi un brillant uniforme de chasseur d'Afrique. Edibé, dont les yeux s'étaient allumés à cette vue, eut un instant de désespoir, car la veste était trop étroite, et il ne pouvait entrer dedans. A force de travailler cependant, tout le monde tirant et poussant à qui mieux mieux, l'uniforme apparut sur le dos du monarque triomphant. Nous lui avons encore donné un grand baril de poudre, une chemise, des étoffes, du cuivre, du fer, du sel, des glaces, des couteaux, des perles et trois bouteilles de rhum. Le roi a tenu à nous embrasser, et semble très-satisfait.

La nuit porte conseil. Ce matin, Edibé est venu nous déclarer qu'il n'était pas content de notre cadeau, et que si nous ne lui donnions pas encore de la poudre, des étoffes et du rhum, il ne nous

1 Ces montons (en mpongwé, idomhê) semblent originaires du pays, et forment une sorte d'intermédiaire entre la chèvre, dont ils ont le poil, et le mouton, dont ils ont la tête : on n'en trouve du reste que fort rarement, et les nègres eux-mêmes les estiment beaucoup plus cher que les chèvres.

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laisserait pas aller plus loin. Après une violente et interminable discussion, il a été convenu que nous ajouterions au cadeau de la veille une pièce d'étoffe et du rhum. Mais à peine avons-nous eu payé ce tribut, de nouvelles difficultés ont surgi. Rénoqué, toujours conciliant, les a apaisés en donnant à ses frais un neptune de cuivre , et tout semblait terminé, lorsque le roi est entré, Dieu sait pourquoi ! dans une grande colère, et a déclaré que nous ne passerions pas sans payer quatre barils de poudre. Cette fois, j'ai perdu patience ; j'ai appelé mon ami Marche, qui s'était déjà embarqué. Il s'est empressé d'arriver, tenant à la main notre fameux chassepot, dont il avait eu soin, la veille, de montrer la puissance aux Okôta. De leur côté, nos Gallois ont couru aux armes , et nous avons crié que nous tirerions sur le premier nègre qui chercherait à nous barrer le passage. Les pauvres Okôta ont été pris d'une peur affreuse, et se sont sauvés à toutes jambes. Sa Majesté Édibé, qui s'était cachée derrière un gros arbre, vociféra bien un torrent de malédictions à notre adresse ; mais le terrain était déblayé , et nous en profitâmes pour partir immédiatement.

Ce triomphe, qui caressait la vanité de notre escorte, a stimulé son énergie et son activité au passage des rapides qui, maintenant, sont vraiment terribles. Nous franchissons à chaque instant de vraies chutes d'eau ou des tourbillons effrayants. Tous nos hommes

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sont debout, armés de longues et solides perches avec lesquelles ils prennent un vigoureux point d'appui sur le lit du fleuve qui, heureusement, est peu profond à cette époque de l'année. Les deux meilleurs pagayeurs, armés de longues perches, tantôt évitent Técueil avec ces perches, tantôt sautent sur le rocher lui-même pour tirer à eux la pirogue ; d'autres se jettent à l'eau, tenant une corde qu'ils vont attacher à quelque endroit d'où l'on peut haler le bateau. Rénoqué excite sans cesse ses Inengas par ses cris; lorsque la difficulté devient trop grande, il se fait donner une perche, tâtonne un instant, puis pousse avec une vigueur herculéenne. Nos pirogues, d'ailleurs, sont plates, faites d'un bois extrêmement épais et peuvent supporter les chocs les plus violents sans être endommagées. — Sur la rive droite, au pied du pic de Kondo-Kondo, une très-grande rivière, la rivière Okono, vient se jeter dans rOgooué ; ses bords sont habités par les Osyéba. A quelque distance de là, nous trouvons l'île Djana ou île de la Faim , qui certes n'a pas volé son nom : ce pays est le plus misérable que j'aie jamais rencontré, on n'y trouve même pas une banane à acheter. En arrivant à Tîle d'Éménié, sur laquelle nous campons, nous découvrons que nos hommes ont acheté, chez Edibé, plusieurs esclaves qu'ils tiennent garrottés et cachés au fond de leur pirogue. Nous faisons semblant de ne pas les voir, car nous

avons déjà sur le dos autant de difficultés que nous en pouvons porter.

Après de longues et fatigantes discussions avec nos hommes, nous sommes partis à neuf heures et demie. Les rapides sont toujours très-dangereux, et le fleuve coule sur une pente si inclinée qu'il nous semble avoir une colline élevée à gravir ; vers la fin de la journée nous sommes arrivés au pays des Yalimbongos, peuple qui diffère sensiblement des Okôta, bien qu'il parle la même langue et appartienne à la même famille qu'eux. Au physique, les hommes sont plus grands et mieux faits ; au moral , plus doux, plus accueillants et plus industrieux.

Nous avons pris congé des Yalimbongos de grand matin; au bout de quelques heures, nous sommes arrivés à un village de Bakalais, au pied du mont Otombi, que M. Walker, trompé par de faux renseignements, avait désigné, à tort , comme un volcan en activité. Le mont Otombi est flanqué d'une autre éminence que les noirs considèrent comme sa femme; c'est le point culminant d'une chaîne de montagnes qui va de l'est à l'ouest parallèlement au cours de l'Ogooué. Les noirs prétendent qu'il y a un lac au sommet du mont Otombi ; mais comme

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ils disent en même temps que ce sommet fétiche a pour gardiens des tigres et des gorilles innombrables , et que jamais être humain n'est arrivé en haut de la montagne, je ne vois pas bien comment ils peuvent savoir qu'il y a là un grand lac. Nous brûlions, Marche et moi, du désir de faire l'ascension de l'Otombi ; mais c'eût été de la folie de quitter un instant nos hommes, qui, déjà, étaient en pleine révolte. Plusieurs accidents, arrivés ce matin à nos pirogues, avaient achevé d'exaspérer leur esprit, et les meneurs, tous Gallois, ne se gênaient pas pour dire constamment que nous sommes des fous, qu'il faut nous laisser en plan sur quelque île, et retourner au plus vite à Adanlinanlango... Toute la journée, nous nous sommes attendus à voir éclater l'orage; mais, comme plusieurs Gallois et beaucoup d'Inengas désirent acheter des esclaves chez les Apingis, dont nous ne sommes plus séparés que par quelques milles , la mise à exécution du complot a été retardée de quelques jours. Nous sommes, du reste, mis au courant de tout ce qui se trame par le fidèle Chico, qui, malgré la défiance qu'il inspire aux Gallois, trouve moyen d'être parfaitement renseigné sur leurs faits et gestes.

Nous atteignons le premier village de la tribu des Apingis; c'est là qu'est mort, il y a quelques années,

un frère de Rénoqué ; aussi le \ ieux roi se id\i débarquer sur le sable, à Feutrée du village ; il s'asseoit et reste près d'une heure à méditer, la tète entre ses deux mains ; il ordonne ensuite trois décharges en souvenir de son frère, après quoi nous remontons en pirogue et poussons jusqu'au village suivant; car, pour toutes les richesses des blancs, nous dit Rénoqué, je ne voudrais pas coucher en cet endroit maudit.

La tribu des xlpingis, cantonnée sur les bords de rOgooué , n'est pas très-nombreuse. Je pense qu'elle compte sept ou huit cents membres au maximum. C'est un peuple doux, industrieux, concluant vite les affaires et n'importunant pas les étrangers par une mendicité perpétuelle comme les Okôta , Gallois, etc. Ils récoltent du caoutchouc et du miel en abondance et cultivent beaucoup le haschich. Ils ne veulent acheter ni perles , ni brimborions , mais seulement des étoffes, de la poudre et du sel, qui a déjà chez eux une grande valeur. Eux-mêmes fabriquent des nattes très-fines, des tondos (ou épingles à cheveux) pour les femmes et de la poterie. Ils ont une quantité de chèvres et de poules, et, somme toute, seraient très-heureux sans lesOsyéba; mais les Osyéba brûlent leurs plantations delà rive droite, tirent sur eux et les tiennent dans un état de terreur perpétuelle.

Nous avons passé la journée chez les Apingis :

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nos hommes achètent beaucoup de caoutchouc, et nous, des bananes, des poules, des objets fabriqués dans le pays et de petites dents d'éléphants. Dans la journée, on nous a amené un transfuge Osyéba ; il a, paraît-il, tué par jalousie un chef de son village, et, pour échapper à la mort, s'est enfui chez les Apingis qui Font assez bien accueilli. C'est un beau garçon , à l'œil vif et intelligent ; il a adopté le pagne et la manière de se coiffer des Apingis, seulement ses dents sont limées en pointe comme celle des Pahouins. Je lui ai demandé de me traduire, dans sa langue natale, une certaine quantité de mots mpongwé ; j'étais très-curieux d'en prendre note, afin de comparer la langue osyéba avec celle des Fans; mon homme m'a répondu qu'il ne faisait rien pour rien , et qu'il n'ouvrirait pas la bouche si je ne lui offrais pas un beau cadeau. J'ai fini par lui promettre du sel, et il m'a donné les renseignements que je lui demandais; en conséquence, j'ai dit à Chico de lui remettre une demi-poignée de sel. Ce présent avait son importance, car avec quatre poignées de sel on achète , chez les Apingis , une chèvre de la valeur d'un fusil; mais mon Osyéba a trouvé que c'était un prix dérisoire pour le bon service qu'il venait de me rendre, et est venu d'un geste dédaigneux, à l'horreur profonde de l'assistance, jeter à mes pieds la demi-poignée de sel qu'il avait reçu en payement. Si tous ses concitoyens sont

comme lui , nous aurons de l'agrément quand il faudra voyager chez eux.

Les Apingis ont des captifs qui viennent, à ce qu'ils nous ont dit, des points les plus reculés de l'intérieur. J'en ai interrogé un qui parlait mpongwé et semblait fort intelligent : il me dit appartenir à la race des Madouma (peuple sur lequel j'aurai occasion de donner plus loin quelques détails) ; il avait les dents limées et un tatouage singulier sur le ventre; je lui demandai le nom des divers peuples que nous rencontrerions dans notre marche en avant sur rOgooué ; il me donna la succession suivante : Okanda, Akalois, Osyéba, Madouma, Ashaké, Ondômbo , Akanigi , Akané , Acrombo , Obamba : il prétendit que, chez les Obamba, l'Ogooué n'était plus qu'un petit ruisseau dans lequel on n'avait de l'eau que jusqu'à mi-jambe \

Chez les Apingis se trouve un albinos complètement blanc et d'une laideur repoussante ; ce brave homme est intimement convaincu qu'il appartient à la même race que nous ; aussitôt qu'il a été informé de notre venue, il est accouru en gambadant et en

* Ces renseignements sont d'autant plus intéressants qu'ils se sont trouvés exacts jusqu'au pays de Madouma inclusivement, et, par conséquent, pourraient bien l'être jusqu'au bout. Je persiste cependant à croire que l'Ogooué ne finit pas ainsi en ruisseau, mais, au contraire, prend sa source dans quelque très-grand lac.

donnant tous les signes d'une joie extravagante : il voulait nous serrer sur son cœur, mais nous avons arrêté net cette effusion d'une tendresse un peu trop démonstrative; il nous a alors tenu le discours suivant : «Je suis blanc, où sont mes vêtements? où est mon tabac? où est mon rhum? où sont mes fusils? Veuillez me donner de suite tout cela, afin que je ne diffère plus en rien de vous. » Nous avons accueilli quelque peu froidement ce collègue en blancheur, et nous nous sommes contentés de lui donner quelques feuilles de tabac et un verre d'alougou. Il est parti navré.

Ce soir, le roi des Apingis est venu nous voir et nous apporter un mouton : c'est un pauvre diable, nous lui avons fait cadeau d'un uniforme de spahis et de divers objets parmi lesquels se trouvaient du tabac et une bouteille de rhum. Aussitôt il a été en^ touré par une foule d'Apingis et d'inengas qui voulaient partager avec lui le rhum et le tabac ; mais le bonhomme n'a pas perdu la tête, il a donné les étoffes et les menus objets à porter à un esclave, et vêtu de son uniforme de spahis il s'est sauvé comme un dératé, tenant d'une main son tabac et de l'autre sa bouteille de rhum ; il a gravi en courant une colline élevée, hué par les Inengas et poursuivi par tous ses sujets. Je n'ai jamais rien vu de plus grotesque.

A la nuit, nous faisons, à la stupéfaction gêné-

raie, partir une fusée, présent de M. Walker; nous avons dit aux Apingis que c'était un projectile terrible, et que si nous l'avions dirigé sur leur village, au lieu de Tenvoyer en l'air, il aurait produit un massacre épouvantable. Les pauvres Apingis nous ont de suite supplié de leur en donner pour exterminer les Osyéba.

Les Gallois et les Inengas ont acheté pas mal d'esclaves ; nous avons avec nous un certain nombre d'Inengas qui voyagent pour leur compte , que nous ne payons pas, et par conséquent sur lesquels nous n'avons aucune autorité; naturellement, tous les esclaves sont censés achetés par eux ; ces pauvres diables sont attachés par un procédé assez singulier : on leur met autour de chaque main une sorte de l)racelet en lianes très-épaisses ; dans ce bracelet, on passe un grand bâton, de sorte que, si le captif se sauvait, il se heurterait à chaque instant contre les arbres et les broussailles. Ce système permet au patient une certaine liberté de mouvements, mais il l'oblige à tenir constamment les bras écartés, ce qui, à la longue, doit être une vraie souffrance. Parmi les patients, il y a un tout jeune Apingi, un beau garçon, ma foi ; un mari Fa surpris en flagrant délit d'adultère avec sa femme, et, en conséquence, l'a vendu à son profit à un de nos Gallois. Le pauvre séducteur a l'air honteux comme un renard qu'une poule aurait pris. Je cite ce fait parce que c'est la

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première fois, à ma connaissance, que des noirs de l'Afrique équatoriale vendent comme esclave un membre de leur propre tribu; habituellement, en pareil cas, le délinquant devient bien le captif du mari outragé et doit travailler pour lui , mais il ne doit en aucun cas être exporté. Comme les noirs connaissent l'horreur que nous inspire leur trafic d'esclaves, ils sont très-peu causants sur cette matière, et je n'ai pas pu m'assurer si les Apingis étaient coutumiers du fait ou si nous nous trouvions en présence d'un cas exceptionnel.

Le matin, de très-bonne heure, les moustiquaires étaient déjà repliés, et nous allions partir lorsqu'un palabre, pour une question de femmes, s'est élevé entre les Apingis et quelques Okanda de passage qui s'en retournaient chez eux après avoir été visiter les Okôta. Rénoqué a été demandé comme arbitre par les deux partis, et comme les arbitrages de ce genre sont toujours payés par le cadeau d'une chèvre, il a immédiatement accepté. On eût dit un congrès international ; il y avait là des Bakalais représentés par un vieux chef au teint cuivré comme celui d'un Peau-Rouge, des Okôta, des Gallois et des Inengas, tous gens que l'affaire ne regardait pas, mais qui parlèrent néanmoins beaucoup; enfin des Apingis et des Okanda. Ces deux derniers peu-

pies ont une manière assez curieuse de discuter les palabres ; toute Tassistance s'asseoit en cercle, ceux d'un même pays ou d'un même parti ont soin de se grouper ensemble. Un orateur se lève, fait une sorte de salut avec son cbasse-mouches en peau de bœuf sauvage , puis prononce , ou plutôt chantonne quelques paroles rhythmées que toute l'assistance reprend immédiatement en chœur : c'est le préambule d'un long discours qu'il débite avec des gestes très-animés. De temps en temps, il termine ses périodes oratoires par une phrase cadencée que tous ceux de son parti chantent bruyamment. Les Okanda accompagnent leur orateur en battant des mains en mesure. L'orateur apingi s'interrompt assez souvent pour exécuter au milieu du cercle une danse toujours trèsapplaudie, même par ses adversaires. Ce spectacle, nouveau pour Marche et pour moi , absorbait notre attention à tous deux et nous empêchait de surveiller nos hommes avec notre vigilance habituelle ; aussi un certain nombre de Gallois ont jugé le moment favorable pour mettre à exécution un complot tramé la veille dans le plus grand mystère. Sept d'entre eux se sont saisis d'une petite pirogue apingi , et ont redescendu l'Ogooué à toute vitesse emportant une partie de nos pagaies et de nos chaudrons. Chico, qui les a aperçus le premier, s'est mis à pousser des cris à fendre l'âme ; nous sommes accourus, mais il était déjà trop tard. Marche a bien fait siffler une II. 6

balle de cliassepot à vingt pieds au-dessus de leur tête; mais cette menace a eu justement pour effet d'accélérer prodigieusement leur fuite ; ce ne sont pas, du reste, les premiers Gallois qui nous abandonnent : sur cinquante-sept payés par nous, il n'en reste aujourd'hui que vingt-six, dont vingt au moins sont de fort mauvaises têtes. Heureusement, nous aidons pu engager, séance tenante, dix de ces Okanda qui s'en retournaient dans leur pays ; nous les avons payés d'avance à raison de deux brasses d'étoffe et d'une pincée de sel par homme.

A deux heures et demie nous sommes partis; mais au bout de trois quarts d'heure nos hommes ont fait halte sur l'île Téritché , et refusé d'aller plus loin aujourd'hui. Dans la soirée, Chico est venu nous prévenir que les Inengas et les Gallois avaient à nous parler ; ils étaient assis en cercle , et l'absence de leurs deux chefs, Rénoqué et Manilo, nous a immédiatement fait voir qu'ils avaient quelque chose d'exorbitant à nous demander. En effet, tous ont, d'un commun accord, déclaré que, sans une forte augmentation, ils n'iraient pas plus loin. Nous leur avons répondu que nous brûlerions la cervelle au premier qui nous volerait quelque chose, mais qu'ils sont parfaitement libres de débarquer nos effets sur la plage et de nous abandonner sur l'île, quittes à régler, lors de leur retour, cette affaire avec le commandant français. \'0us avons été ensuite trouver

nos dix Okanda ; nous leur avons expliqué que les Gallois et les Inengas ne voulaient pas que les blancs apportassent leurs trésors chez eux, mais que nous irions malgré nos hommes voir leur pays et les faire profiter de l'immense quantité de merveilles que renfermaient nos caisses. ÎVous allions rester sur nie de Téritché à la garde de nos bagages; quant à eux, ils fallait qu'ils fissent force de pagaies pour regagner leur pays, et nous amener au plus vite des pirogues et des hommes qui vinssent chercher nous et nos affaires. Ils ont accepté avec enthousiasme ; seulement, nous voilà avec la perspective de rester huit jours, en les attendant, sur une petite île de sable, exposés à toutes les ardeurs du soleil, et sans autre nourriture que quelques boîtes de conserve. Nous nous apprêtons à passer toute la nuit à veiller, la carabine à la main, auprès de nos bagages. C'est d'autant plus pénible que nous souffrons, Marche et moi, d'une fièvre très-violente, augmentée encore par les contrariétés qui surgissent à tout moment devant nous.

Rénoqué a passé la nuit à supplier les Inengas de ne pas nous abandonner. Déjà ébranlés par la fermeté de notre attitude, ils ont fini par écouter les prières de leur vieux roi, et ce matin, au jour, ont commencé à replier les moustiquaires et à faire leurs préparatifs d'embarquement comme si rien

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d'extraordinaire ne s'était passé la veille. Les Gallois, au contraire, réunis en groupe compacte, n'ont pas donné signe de vie. Marche voulant alors savoir au juste à quoi s'en tenir, s'est avancé vers eux. « Que ceux, a-t-il dit, qui veulent nous abandonner, restent où ils sont; que ceux, au contraire, qui veulent continuer le voyage avec nous viennent se ranger à nos côtés. 15 Vingt-trois hommes ne bougèrent pas, trois seulement se présentèrent : le premier était Manilo, chef des Gallois; le deuxième, rhonimedont Marche avait soigné la femme, blessée par les Bakalais ; le troisième et dernier, un petit bossu' nommé Jsingué, qui, depuis, nous a outrageusement volés. En présence d'un semblable résultat, nos dispositions ont été immédiatement prises. Il a été convenu avec Marche que l'un de nous allait partir tout de suite avec Rénoqué et les Inengas pour le pays des Okanda, d'où il enverrait le plus vite possible des pirogues et des hommes à son compagnon , qui devait garder les bagages sur l'île de Téritché , en compagnie du ûdèle Chico. Refusant d'accepter le dévouement désormais inutile de Manilo et des deux autres Gallois, nous avons ordonné aux dix Okanda de décharger nos bagages et de les empiler sur le sable, ce qu'ils ont fait im-

^ Cette infirmité est très-rare dans l'Afrique équatoriale, je ne me souviens pas d'en avoir rencontré plus de deux ou trois cas.

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médiatement. De leur côté, les meneurs des Gallois, à la tête desquels était un sauvage nommé Adolpo, se sont mis à Tœuvre pour préparer leur départ immédiat sur Adanlinanlago; seulement, ils ont bientôt trouvé que la chose était loin d'être aussi facile qu'ils l'avaient cru d'abord, et que l'enthousiasme de leurs complices s'était singulièrement refroidi. Beaucoup de Gallois n'avaient voulu que nous intimider et nous arracher une augmentation de paye; d'ailleurs, ceux qui voulaient reto-urner chez eux n'avaient pas un instant mis en doute qu'ils nous ramèneraient avec eux , et maintenant, voyant la tournure que prenait l'affaire, avaient horriblement peur en songeant à la responsabilité qu'ils allaient encourir lors de leur retour vis-à-vis du grand commandant français. Manilo, le bossu et l'homme à la femme soignée se promenaient sur la plage en s'arrachant les cheveux et en hurlant : " Ah ! mongéchino ! ah ! mongéchino ! (ah ! concitoyens! ah! concitoyens!) N'tchani! n'tchani! (honte! honte!) Que de maux vont pleuvoir sur nous ! Le village brûlé ! la factorerie enlevée ! les Français nos ennemis ! Ah ! mongéchino ! » Pour mol , assis sur une caisse, j'écrivais tranquillement sur mon mystérieux calepin les noms des plus séditieux, que je désignais à haute voix à mesure que je les notais. Cette pantomine acheva de les terrifier. Au bout d'un instant, nous étions, Marche et moi,

entourés de Gallois nous suppliant de les emmener, et jurant qu'ils mourraient plutôt que de nous quitter. Pendant longtemps nous nous sommes fait prier, disant que tous les Gallois étaient mauvais et que nous n'en voulions plus aucun ; à la fin Marche leur dit : « Eh hien ! que ceux qui veulent venir se rangent auprès de moi; que ceux qui veulent s'en aller restent au bout de l'île. » Du premier coup, quinze hommes sont à nos côtés; ce que voyant les autres, la plupart d'entre eux se hâtent de rallier notre groupe, si hien qu'il ne reste plus du côté des séditieux qu'Adolpo et trois Gallois. Xous pardonnons aux pécheurs repentants, seulement nous déclarons aux quatre communeux que comme on ne leur donnera pas un bateau pour quatre, ils resteront sur l'île ou s'en iront à la nage. A leur tour ils se traînent à nos genoux, pleurent, supplient, et sont fort heureux et fort aises de se cacher dans une des pirogues, dans laquelle nous n'avons pas l'air de les voir. Cette fois, je crois, l'insurrection est définitivement domptée.

Nous partons à onze heures; bientôt nous arrivons à un endroit si dangereux que Rénoqué, qui le connaît, se fait débarquer à terre et suit à pied la rive du fleuve, tandis qu'on hàle les pirogues. Nous refusons de quitter les nôtres, pour bien montrer i\\\x noirs que nous n'avons pas peur de ces rapides qui, disaient-ils auparavant, nous feraient frémir.

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Nous nous arrêtons aujoiircVhui sur l'ile Kandja.

Ce matin ce sont les Okanda qui demandent une augmentation; ces tiraillements et cette mauvaise foi perpétuelle deviennent insupportables à la longue. Dans la journée, nous arrivons à une vraie chute d'eau, celle d'Elendja; on décharge tous les bagages que Ton transporte par terre, et deux hommes seulement restent dans les pirogues, que Ton hisse au moyen de grandes lianes, et qui remontent à grand'peine.

A trois heures, six des Okanda payés par nous se sont sauvés.

A cinq heures de l'après-midi , nous nous arrêtons dans un grand village bakalais, où nous faisons emplette de bananes, de pistaches, de miel, de cannes à sucre, etc., etc. Le sel est de plus en plus demandé ; une pincée achète cinq livres de miel. On nous apporte des paquets remplis d'un fruit oblong, en apparence assez semblable à une datte, et qui , haché et bouilli , a presque le goût de l'oseille. Les Bakalais sont très-accueillants pour nous ; une femme à qui j'avais acheté une petite dent d'ivoire me prend pour n'dégo^ c'est-à-dire pour compère. Les n'dégoï se doivent en tous cas aide et protection, et échangent de temps à autre de petits cadeaux, Ma nouvelle commère n'est rien moins

que la reine du pays ; c'est aussi une élégante ; sa coiffure surtout est remarquable : toute sa tête est rasée, à l'exception d'un petit casque de cheveux plâtré de rose et de jaune vif, d'une natte qui lui forme un bandeau sur le front, et d'une autre natte qui descend du casque et va se percher derrière son oreille droite.

A neuf heures du matin, on nous montre sur la rive gauche le premier village okanda. L'Ogooué a en cet endroit plus de huit cents mètres de largeur; mais son cours est tellement obstrué d'îles, de bancs et de rochers, que nous avons toutes les peines du monde à nous frayer un passage. Le soir, nous couchons au pied du mont Okéko, l'un des sommets de celte chaîne de montagnes que nous avons trouvée àEdibé, se dirigeant constamment vers l'est, et dont le mont Otombi est jusqu'ici le pic le plus élevé.

Vers onze heures du soir a éclaté un orage gigantesque. Durant cinq années de séjour sous les tropiques nous n'avons, Marche et moi , rien vu de semblable. Les éclairs se succédaient avec tant de rapidité, que plusieurs fois nous avons cru le camp en feu, la foudre a brisé des arbres tout autour de nous, et la pluie est tombée par torrents; en vain avons-nous étendu un caoutchouc sur nos moustiquaires, en vain nous abritions-nous sous un

vaste parapluie, nous avons été mouillés jusqu'aux os. Nos hommes, terrifiés, n'osaient pas bouger, si bien que Marche et moi nous avons dû nous relever trois fois pour aller vider nous-mêmes nos pirogues, déjà plus qu'à moitié remplies d'eau.

Tout ce qui était dans nos caisses, sans exception, est complètement trempé : nos étofi'es sont tachées, nos instruments abîmés et, ce qui est infinimeift plus grave, une partie de notre poudre, et presque toutes nos cartouches perdues sans ressource. C'est un véritable désastre. Le vieux roi Rénoqué nous a donné une comédie qui nous aurait amusés, si nous avions été un peu plus disposés à nous égayer. Durant la nuit, le bonhomme avait eu, comme les autres noirs, une peur affreuse de l'orage. Nous l'entendions sans cesse gémir et appeler à son secours, en pure perte, du reste, tous ses esclaves. Ce matin, il est venu nous trouver, fier comme Artaban. a Eh bien! nous dit -il, j'ai triomphé! — Triomphé de quoi? — Eh! n'avez-vous pas entendu cette nuit les fétiches qui gardent rOkanda? Ils me disaient : Non, Rénoqué, tu n'emmèneras pas les blancs dans l'Okanda. Et je leur disais : Esprits! ce sont mes blancs, les amis du grand commandant français, et je leur ferai voir rOkanda. Et les esprits répondaient : Non ! non!

non ! et leur voix, la grande voix du tonnerre grondait plus fort; mais je n'ai pas eu peur. Je leur ai dit : Je suis Rénoqué , prince des Adjounto; c'est à nîoi et aux miens qu'appartient le passage de rOkanda, je passerai malgré vous. Et les fétiches, vaincus, réduits à l'impuissance, ont cédé, et je vais vous ouvrir la porte de l'Okanda , qui est fermée... mais pour cela il faut me faire un beau cadeau, m A un peu plus d'un mille de l'endroit où nous étions campés, l'Ogooué semble tourner brusquement vers l'est, mais en réalité il ne forme qu'une petite crique de ce côté, et se dirige, par un chenal trèsétroit, dans la direction opposée. Ce chenal, qui est complètement masqué à la vue par des arbres et par des rochers élevés, est ce qu'on appelle la porte deFOkanda, et Rénoqué demandait un payement pour nous l'ouvrir. Après une discussion assez violente, nous réduisons considérablement les prétentions exorbitantes du roi ; il est convenu que nous lui donnerons un habit noir et un pagne, et nous nous mettons en route. A peine embarqués nos hommes tendent un nouveau piège à nos marchandises. Ils nous demandent si nous voulons aller vers l'ouest ou vers l'est; si nous nous trompons, il faudra payer une forte amende. Comme je l'ai dit, la rivière semble se diriger vers l'est; aussi ils sont stupéfiés de nous voir désigner l'ouest comme la route à suivre, a Ah! tangani;, tangani! dit Ré-

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noqué, avoué agnamhié! « (Ah ! blancs ! blancs, vous êtes des dieux!) Le fait est que, lors de son arrivée au même endroit, M. Walker avait été secrètement averti, et que nous, nous avions été, avant notre départ, prévenus à notre tour par \l. Walker.

A onze heures nous entrons dans la passe étroite, tous les fusils sont chargés, et Rénoqué se tient debout dans le bateau , parlant à haute voix aux Esprits. L'Ogooué en cet endroit n'a pas vingt mètres de large ; arrivés au pied d'un grand rocher qui surplombe le fleuve, tous les Gallois tirent leurs fusils en l'air, Rénoqué agite pendant quelques minutes une grande sonnette et recommande ses blancs à toutes les divinités gardiennes de FOkanda. L'horizon s'ouvre tout à coup , la rivière devient large et belle, et à perte de vue s'étendent les collines et les prairies vertes du pays des Okanda semées seulement de quelques bouquets d'arbres élevés. Dans le lointain on découvre des montagnes assez hautes et le sommet du pic de Bongi. Ce moment-là nous a payé de bien des mois de souffrance. Un quart d'heure après , nous étions à Lopé , point extrême atteint dans les explorations de MM. Walker et Shùltz, et par conséquent le dernier qui nous séparait de l'inconnu.

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