‹ Okanda, Bangouens, OsyébaChapitre 12 sur 45 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Lopé. — Installation des Gallois et des Inengas. — IVu-pieds pour le reste de notre voyage. — Chasse aux bœufs sauvages. — Face à face avec le troupeau. — Beaucoup de bruit pour rien. — Affluence de curieux pour nous voir. — Ces dames de rOkauda. — Visite au roi Avélé. — Un souverain misérable. — Je hâte la mort d' Avélé. — jVous faisons un coup d'Etat. — Notre nouveau domicile à Lopé. — Les Bangouens. — Les Okanda veulent s'opposer à notre voyage chez eux. — Nous modifions énergiquement leurs idées à ce sujet. — Marche part pour le pays des Bangouens. — Il reçoit un accueil enthousiaste mais gênant. — Les Bangouens appartiennent à la grande famille bakalaise. — Leurs habitations. — Leur industrie. — Leurs mœurs. — Marche revient fort malade. — Evasion d'un esclave des Inengas. — Grand palabre qui résulte de sa fuite. — Les Gallois et les Inengas nous donnent des tracas de toute sorte. — Volés par notre interprète le Gabonais Paul. — V'olés par notre domestique, le bossu Zingué. — Volés par notre aide cuisinier, Sipa , l'homme sans oreilles. — Hypocrisie de Rénoqué. — Notre installation à Lopé. — Marche tient le marché tous les matins. — Une chèvre laitière. — Les mangeuses de sel. — Une chasse aux bœufs qui faillit tourner mal pour moi. — Premier bœuf tué par les Bangouens. — Il est difficile d'en tirer parti. — Deuxième bœuf tué par les Bangouens. — L'histoire naturelle et notre table en profitent. — Nous coupons les vivres aux Gallois et aux Inengas. — Ils se décident à s'en retourner. Départ définitif des Gallois et des Inengas. — Toute voie de communication avec les pays civilisés nous est maintenant coupée.

L'endroit que les indigènes appellent Lopé, du

nom d'une petite rivière qui vient là se jeter dans

If. 7

rOgooué, n'a en lui-même aucune importance : on n'y trouve pas même de village , car on ne saurait appeler un village quatre ou cinq cases bâties au sommet d'une colline que contourne le fleuve et qui ne sont habitées que par une seule famille. En temps ordinaire, ce lieu est tellement désert qu'en arrivant nous avons trouvé au milieu de ces cases l'empreinte toute fraîche de plusieurs troupeaux de bœufs sauvages qui traversent le village pour aller s'abreuver dans les eaux du fleuve. Mais aussitôt que la nouvelle de l'arrivée d'un convoi d'étrangers s'est répandue dans le pays, Lopé devient le rendez-vous général de tous les Okanda, qui accourent de vingt lieues à la ronde pour vendre des bananes, des chèvres, des esclaves et un peu d'ivoire. C'est là que se tiennent les palabres, et les habitants du pays y amènent , pour les offrir sans pudeur aucune aux nouveaux venus, toutes leurs femmes, qui ont sur la rivière une grande réputation de beauté. Là aussi viennent en foule les Bangouens, peuple dont j'aurai plusieurs fois occasion de parler, grands marchands d'ivoire et de caoutchouc.

Comme les Gallois et les Inengas devaient passer plus d'un mois à Lopé avant de s'en retourner chez eux, ils se mirent tout de suite à construire en feuillage et en bambou des abris sous lesquels ils pussent étendre leurs moustiquaires et se garer le mieux pos-

sible de la pluie. Ils choisirent pour formerleur établissement un vaste banc de sable qui longeait TOgoGué au pied de la colline, et travaillèrent si vite et si bien que le soir même ils eurent construit un vrai petit village. Rénoqué avait naturellement la plus belle hutte devant laquelle on planta tous ses fétiches et ses gris-gris. Il voulait nous en faire faire une pareille à côté de la sienne, mais nous nous y refusâmes. Nous savions bien que lui et les siens mettraient tout en œuvre pour nous forcer à revenir à Adanlinanlango, et nous tenions à nous isoler d'eux le plus possible afin d'être à l'abri d'un coup de main quelconque ; ce soir-là même nous tînmes conseil, Marche et moi , et nous résolûmes de nous confier entièrement à Avélé, roi de tous les Okanda, d'acheter sa protection et de faire transporter, par ses sujets, tous nos bagages chez lui. Une fois là les Inengas et les Gallois ne viendraient pas nous y chercher.

Nos hommes nous avaient annoncé pour le lendemain la visite d'Avélé. En attendant, pour charmer nos loisirs et nous procurer de la viande fraîche dont le besoin se faisait vivement sentir, nous demandâmes à quelques Okanda qui étaient déjà Venus pour nous voir, s'il ne serait pas possible de trouver quelque part ces bœufs sauvages dont nous voyions partout les empreintes en si grand nombre. Les Okanda nous répondirent d'un air goguenard

Îi2 L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.

que les bœufs étaient extrêmement faciles à trouver, mais que moins nous aurions affaire à eux et mieux cela vaudrait pour nous, car c'étaient des animaux horriblement féroces qui nous mettraient en pièces si nous faisions mine de nous en approcher. — « Nous ne sommes pas des mouana (enfants), répondîmesnous avec dignité, montrez-nous les bœufs, et vous verrez si les blancs sont de grands chasseurs. « A l'appui de notre dire les Inengas et les Gallois se mirent à raconter toutes sortes d'exploits plus ou moins authentiques que nous avions accomplis avec nos fusils, et les Okanda à demi convaincus s'offrirent alors à nous guider vers l'endroit où étaient les bœufs. Nous fîmes immédiatement nos préparatifs pour la chasse. Depuis que nous naviguions dans les rapides nous avions pris l'habitude d'aller nu-pieds, car nos bottes, seules chaussures que nous possédions, auraient été complètement perdues par l'eau qui envahissait constamment nos pirogues. Ce jour-là nous voulûmes remettre ces bottes, mais nos jambes étaient horriblement enflées et crevassées, et nous acquîmes bientôt la triste conviction que nous étions pour bien longtemps condamnés à marcher nu-pieds. Depuis ce temps, en effet, jusqu'au jour de mon arrivée à Lisbonne ^ je n'ai pu revêtir aucune chaussure. Nous fîmes comme toujours contre fortune bon cœur et nous nous mîmes en route dans cet état, suivis par une

vingtaine d'individus qui voulaient assister au grand combat entre les blancs et les bœufs sauvages, deux sortes d'animaux extrêmement curieux. A peine avions-nous fait sept ou huit cents mètres, un grand diable d'Okanda nommé Oréga, dont le nom reviendra souvent ici et qui en ce moment nous servait de guide principal, s'arrêta tout à coup et sans dire un mot nous désigna un troupeau de bœufs qui paissait paisiblement à quelque distance devant nous. Il s'assit ensuite tranquillement ainsi que ses compagnons et se mit à nous regarder d'un air qui voulait dire dans toutes les langues : maintenant, voyons ce que vous savez faire. Nous nous glissâmes immédiatement dans les herbes, Marche et moi, et quelques minutes après nous n'étions plus qu'à cent pas du troupeau. Là, un vieux taureau noir qui se tenait à quelques mètres en avant des autres bestiaux nous éventa; il se mit à mugir, gratta la terre du pied et commença à regarder de notre côté d'un air qui n'avait rien de rassurant. En un instant, d'abord deux autres taureaux, puis tout le troupeau étaient en ligne à ses côtés frappant aussi la terre, se battant les flancs avec leurs queues et poussant des beuglements épouvantables. Nous comptâmes dix-huit paires de cornes. En cet instant, Marche et moi, nous jetâmes instinctivement un regard autour de nous : il n'y avait pas un rocher, pas un arbre, pas un abri. Je crois que nous

aurions bien fait de rester chez nous, murmurai-je àroreilie de mon compagnon. Mais nous nous serions fait hacher cent fois plutôt que de reculer devant tous ces nègres qui nous regardaient, et nous continuâmes d'avancer lentement, l'arme à l'épaule. Tout à coup un mouvement se manifesta sur toute la ligne de nos adversaires. Ils vont charger, dit Marche. Mais avant qu'il eût terminé ces paroles tout le troupeau, faisant volte-face avec la rapidité de l'éclair, nous avait tourné la partie postérieure de leurs corps et fuyait à toutes jambes. IVfos quatre coups de fusils qui partirent aussitôt, ne firent qu'accélérer la vitesse de leurs mouvements, et le combat cessa... faute de combattant^. Depuis, les bœufs nous ont souvent fait la même plaisanterie et nous nous y sommes habitués; mais ce jour-là nous restâmes complètement ahuris. Ah ! tangani ! nous dirent les Okanda qui vinrent alors nous rejoindre, quels hommes ctes-vous donc, pour que les animaux féroces vous fuient ainsi? — Les animaux féroces sont des poltrons, leur répondîmesnous, et vous de plus grands poltrons encore.

Le lendemain , 29 janvier, dès le point du jour, une foule d'Okanda arrivait de tous côtés pour nous voir; le défilé a duré toute la journée; on voyait ces braves gens arriver dans la prairie par groupes de sept ou huit; les hommes marchaient en tête : la plupart n'avaient pour toute arme qu'un long bâton

ferré. Ce sont de beaux hommes, inoflensifs, bavards, et selon toute apparence enchantés de notre arrivée ici. Leurs femmes les suivent à quelque distance, portant sur leur dos d'énormes charges de bananes ; leur réputation de beauté m'a paru quelque peu exagérée; néanmoins beaucoup d'entre elles sont très-bien faites et ne le cèdent en rien , pour le physique, aux Gabonaises les plus en renom chez la gent nègre. Leur costume, fort primitif, consiste en un petit morceau de natte qu'elles s'attachent tant bien que mal autour des reins; en revanche.^ elles portent en colliers et en bracelets une quantité de verroteries et de perles, et leur coiffure est un édifice très-compliqué, habituellement agrémenté de jaune et de rouge. Il est rare que leurs maris les maltraitent, mais ils leur font faire tous les ouvrages pénibles, et sous prétexte de religion, le féticheur leur interdit de jamais manger de la viande, autre que celle de la tortue, ou un poisson quelconque '; elles sont donc obligées de vivre à peu près exclusivement de bananes et de maïs. Les femmes Okanda

1 Chez les Mpongwés, Gallois, Inengas, etc., presque tous les individus ont un ou plusieurs aliments qu'il leur est interdit de manger. Souvent cette interdiction est collective pour toute une famille : les aliments interdits deviennent alors roudah pour l'individu ou la famille; ainsi, depuis plusieurs générations, le sanglier est roudah dans la fomille de Rénoqué, et le roi ou les siens ne pourraient en goûter sous peine d'infamie ou de sacrilège.

n'ont pas la plus petite notion de moralité ou même de pudeur. Notre présence semblait d'abord les frapper de stupeur, et généralement, après nous avoir regardé quelques instants, elles couraient se cacher à Fautre extrémité du camp ; mais , je dois le dire, cela n'a pas duré longtemps, et elles se sont très-vite enhardies et sont bientôt devenues fort gênantes et fort importunes.

Nous attendions ce jour-là la visite du roi Avélé, mais on nous dit qu'il ne viendrait pas, parce qu'il était gravement malade et ne pouvait pas quitter son village. Nous crûmes à un tour joué par Rénoqué pour nous empêcher d'entrer en relation avec lui, et nous déclarâmes aux Okanda que puisque Avélé ne pouvait venir à Lopé , nous irions le voir chez lui. Plusieurs d'entre eux s'offrirent immédiatement à nous guider, et jour fut pris pour le lendemain. D'après ce que nous avaient dit les Okanda, la résidence d'Avélé devait être à plus de dix milles de l'endroit où nous étions campés, ce qui faisait sept ou huit lieues aller et retour. De pareilles promenades sont peu agréables nu-pieds et avec les jambes malades; il fut donc convenu avec mon compagnon de voyage qu'au lieu de les faire tous deux , nous nous les diviserions à l'avenir. Marche devait le lendemain rendre visite au chef d'une tribu voisine, celle des Bangouens, je me chargeai donc d'aller voir Avélé. Les Okanda, chassés par les

Osyéba de la rive droite de l'Ogooué , sont aujourd'hui dispersés de tous côtés au milieu des vastes prairies qui se trouvent sur l'autre rive du fleuve : ils n'ont aucun village, mais ils vivent dans des hameaux composés de sept ou huit cases au maximum ; c'est dans l'un de ces hameaux que je trouvai le roi Avélé. Par extraordinaire on nous avait dit la vérité. Ce vieillard touchait à la fin de sa longue carrière, et je suis on ne peut plus honteux d'être obligé de l'avouer ici, ma visite a été le coup de la mort pour lui. Aussi pourquoi s'est-il obstiné, sous un soleil ardent, à garder pendant une heure sur sa tête un casque de pompier que je lui apportais en présent, et pourquoi a-t-il bu tout entière une bouteille de rhum que ses courtisans essayèrent en vain de lui arracher des mains? Au moment où je pris congé d'Avélé, il me remit en main son sceptre, bâton en bois sculpté , auquel était attachée une grosse sonnette et me le fit agiter à trois reprises difî^érentes : par là il me confiait l'investiture de ses droits sur le pays et me déclarait seigneur et maître de tout rOkanda. L'assistance entière leva la main droite en signe d'acquiescement. Mais à quoi me servait tout cela? Cet Avélé sur la protection duquel nous avions tant compté ne pouvait plus nous être d'aucune utilité. Après avoir planté sur sa case le pavillon français, je me retirai péniblement impressionné de cette visite et me creusant la tête pour

savoir comment nous déjouerions les machinations des Inengas et des Gallois. Marche est avant tout homme d'action; aussitôt qu'à mon retour je lui contai ma déception , il alla trouver un Okanda nommé Baïli qui avait deux cases sur cette colline qui domine Lopé et lui offrit un prix fort élevé en sel et en perles s'il voulait nous céder la plus grande de ces cases pour le temps de notre séjour. Baïli accepta avec d'autant plus de joie qu'il était loin d'être bête , et prévoyait fort bien tous les petits profits qu'il pourrait tirer de notre présence chez lui. Marche appela alors tous les Okanda qui se trouvaient là et leur commanda d'aller chercher nos bagages dans le camp des Gallois et des Inengas et de les transporter dans la case de Baïli. Rénoqué était absent, la plupart de ses hommes partis pour acheter des esclaves , ou faire bombance chez leurs wW^oï (compères) de la plaine, et ceux qui restaient, pris à l'improviste , n'osèrent pas s'opposer à l'exécution des ordres donnés par nous. Deux heures après, tous nos effets étaient installés dans la case Baïli que nous nous mîmes immédiatement à créneler de meurtrières et à barricader avec nos caisses.

Notre nouveau logis n'était ni grand ni confortable ; il y restait juste la place nécessaire pour placer deux lits de bambous très-étroits et une toute petite table; on ne pouvait pas s'y tenir debout sans

se courber; le jour y pénétrait à peine et les cancrelats et autres animaux malfaisants y abondaient en foule. Néanmoins nous en prîmes possession avec joie : désormais notre cause était gagnée. Jamais, nous le savions, les Iiiengas ou les Gallois n'oseraient nous en déloger, et puis là, pour la première fois depuis bien longtemps, nons étions chez nous, sépares par une cloison, bien mince, il est vrai , mais enfin suffisante pour masquer la vue de tous ces importuns qui ne nous laissaient pas un instant de repos. Du reste, si Tintérieur n'était pas beau , nous n'avions pas loin à aller pour jouir d'un magnifique coup d'oeil. Du seuil même de notre case, nous voyions se dérouler à nos pieds le cours de rOgooué , qui sortait comme par enchantement de cette fameuse porte de l'Okanda, et après quelques instants de tranquillité formait de nouveaux et terribles rapides dont le mugissement parvenait jusqu'à nous. A quelques centaines de mètres sur notre droite se dressait le mont Okéko, tandis que devant nous s'étendaient à perte de vue les riantes prairies de l'Okanda, qui n'étaient limitées que par les monts élevés de Bongi, repaire des Osyéba, cannibales.

Parmi la foule des noirs accourus pour venir nous voir, se trouvait un certain nombre d'hommes appartenant à la tribu des Bangouens ; un de leurs chefs parlait m'pongwé et semblait fort intelligent; sa femme nous fit un petit présent de bananes et de

120 L'AFRIQUE EQUATORIALE.

miel , et lui-même nous pria instamment de lui rendre visite dans son pays qui était seulement à quelques heures de marche de Lopé. Il allait ainsi au-devant de nos désirs, car nous tenions heaucoup à faire connaissance avec un peuple dont le nom était jusque-là inconnu, et aussi à gagner Tamitié de toutes les tribus qui nous entouraient. Mon compagnon de voyage promit donc aux Bangouens de venir très-prochainement chez eux. Lès Okanda qui l'entendirent convoquèrent immédiatement un palabre dans lequel ils décidèrent gravement que nous n'irions pas dans le pays des Bangouens. Ils vinrent en grande pompe nous notifier leur décision, déclarant qu'ils s^opposaient à ce voyage parce que les Bangouens étaient des anome 'mhé^jCe à quoi nous leur répondîmes de convoquer de nouveau le palabre parce que nous avions une communication importante à leur faire. Nous nous y rendîmes armés jusqu'aux dents, et coiffés de notre grand chapeau de feutre orné de galons d'or et de grosses pierres brillantes. « Okaiulaî leur dîmes-nous, vous ne connaissez pas encore les blancs ; les blancs sont bons et immenses (m'hiani tiipolu) : bons, ils ne vous feront que du bien; immenses, ils commandent et ne sont pas commandés. Nous voulons aller chez les Bangouens et nous irons chez les Bangouens. Dans le

' Mauvais hommes.

cas OÙ VOUS voudriez nous en empêcher, vous connaissez nos armes, nous en ferons usage contre vous. « Ce discours olympien terrifia les Okanda; ils se précipitèrent en foule autour de nous , et, dans l'attitude de la supplication la plus humble, nous dirent que nous étions le père et la mère des Okanda, que ce que nous ferions serait bien fait, et qu'euxmêmes nous guideraient chez les Bangouens et y transporteraient les bagages que nous voudrions y emporter. En conséquence, Marche partit le lendemain matin pour le pays des Bangouens en compagnie de Chico et de cinq Okanda, ayant à leur tête un homme nommé Oréga. Oréga, en arrivant, voulut exiger des Bangouens qu'ils lui fissent un cadeau, pour avoir conseill é aux blancs de venir chez eux et les y avoir amenés ; mais ceux-ci, qui n'ignoraient rien de ce qui s'était passé la veille, se moquèrent de lui. Les Bangouens appartiennent évidemment à la grande famille des Bakalais, dont ils parlent, à peu de variantes près, le langage : c'est une tribu trèsnombreuse , dont le territoire commence à trois lieues et demie à l'est de Lopé et s'étend sans doute extrêmement loin dans l'intérieur. La venue d'un blanc dans leur pays fut pour les Bangouens ua événement immense; plusieurs d'entre eux, prévenus deux ou trois jours à l'avance, avaient fait leurs quinze lieues uniquement pour le voir; il a été reçu avec enthousiasme, et ce peuple primitif

s'est livré en son honneur à des danses frénétiques. Leur manière de célébrer son arrivée était du reste fort gênante pour lui; comme le consul Duillius par son joueur de flûte , il était constamment suivi par deux ou trois cents personnes qui ne le quittaient pas d'une ligne. Quand la nuit vint, il trouva dans la case qu'on lui avait assignée une vingtaine de femmes qui refusèrent de s'en aller et s'installèrent tranquillement autour de son lit de bambous. Pendant la nuit cette troupe se grossit, et à son réveil trente ou quarante lui souhaitèrent par une attention très-raffinée le bonjour mpongwé : M'holo tangani. Le vieux chef lui avait promis de lui vendre une chèvre, et pendant deux jours, sous les prétextes les plus variés , on la lui fit attendre d'heure en heure, afin de le conserver plus longtemps dans le village et de pouvoir l'exhiber à tous les curieux qui affluaient de l'intérieur pour contempler ce phénomène. A la fin Marche se fâcha tout rouge, il dit au chef qu'on se moquait de lui , qu'il allait partir tout de suite et ne reviendrait jamais. Le chef, sa femme et plusieurs nègres de l'assistance se jetèrent alors à ses genoux et le supplièrent de ne pas se mettre en colère contre eux; ils coururent ensuite lui chercher une grosse chèvre qui était cachée tout près de là. Marche la paya un bon prix , et partit dans les meilleurs termes avec tout le monde. Seulement il était épuisé de fatigue ; il trouva la petite rivière de Lopé,

qu'il avait traversée presque à pied sec, tellement gonflée par une pluie d'orage tombée la veille, qu'il y eut de l'eau jusqu'au cou et faillit s'y noyer. Il revint avec une fièvre ardente.

Somme toute , il avait été assez satisfait des Bangouens. L'explorateur pourrait facilement, chez eux comme chez les Bakalais du lac Isanga, trouver des guides et des porteuses. Ils semblent plus pacifiques et beaucoup moins cruels que les Bakalais de la côte, dont ils n'ont , du reste, ni l'industrie ni la rouerie pour le commerce. Comme les Okanda, ils ont la passion du sel et des anneaux de cuivre; ils sont assez bons chasseurs et récoltent pas mal de caoutchouc; aussi ont-ils été navrés en apprenant que Marche n'en achetait pas. Ils ont aussi beaucoup de miel ; leurs ruches sont installées dans de gros morceaux de bois creusés et longs d'environ un mètre qu'on accroche en haut des bananiers ou des arbres voisins de la plantation ; avec la cire ils font des galettes de trois ou quatre livres chacune, qui leur sont achetées pour quelques feuilles de tabac ou quelques pincées de sel par les Gallois et les Inengas. Naturellement les Bangouens sont polygames, mais leur première femme ou femme-chef a généralement sur les autres une grande autorité. En général toutes ces femmes sont très-laides, la couleur de leur peau est d'un jaune sale, et leur corps, surtout sur la poitrine et l'estomac, est couvert d'un très-

vilain et très-compliqué tatouage produit par des excroissances de chair teintes en bleu. En revanche, elles sont d'une force herculéenne, et portent pendant des journées entières d'énormes fardeaux. Les maisons des villages bangouens sont, comme celles des Bakalais, rangées sur une seule ligne et bâties en écorce. L'accès en est défendu par des fortifications semblables à celles que nous avons décrites à N'Gosko. Excepté en temps de guerre, les Bangouens préfèrent vivre dans leurs plantations ou camper dans la plaine , comme ils font lorsqu'ils ont tué un éléphant et même un bœuf. Dans ce cas-là, ils construisent sur le lieu même un de ces abris en feuillage appelé olakos, et y demeurent tant qu'il reste un os à ronger dans le gibier abattu.

Deux jours après le retour de Marche, il y eut un grand palabre dans le camp des Gallois. La veille nous avions vu passer devant notre hutte un esclave de très-grande taille acheté aux Okanda par le neveu de Rénoqué; on l'avait bâillonné, sans doute pour que nous ne pussions pas entendre ses cris, et on le poussait brutalement vers le camp des Inengas. Quand il fut arrivé au camp , on lui passa, suivant l'usage, le pied dans une énorme bûche et on le fit coucher dans une hutte destinée à le recevoir. Durant la nuit éclata un orage effroyable; les Gallois et les Inengas furent mouillés jusqu'aux os sous leur abri de feuillage, et suivant leur coutume, terrifiés

pendant tout le temps que gronda le tonnerre. Au milieu de la confusion et delà stupeur qui régnaient partout, le pauvre esclave ne perdit pas son temps , il se traîna jusqu'à la case de Rénoqué , vola une grande hachette qui y était pendue et qu'il avait sans doute remarquée en passant, scia sa huche et prit la clef des champs , emportant la hachette de Rénoqué et divers ustensiles de ménage appartenant à son propriétaire à lui. Il était cinq heures du matin, c'est-à-dire que le jour commençait à poindre, quand on s'aperçut de son évasion; en un instant Gallois et Inengas furent tous sur pied. Il s'éleva bientôt un tel concert de hurlements, d'imprécations et de malédictions, on fit un tapage si enragé, que dans notre case nous nous levâmes en tonte hâte, barricadant la porte, sautant sur nos fusils , et nous apprêtant à défendre énergiquement notre case qui, nous en avions la persuasion , allait être attaquée. Chico vint nous détromper et nous apprit ce qui se passait. Quelques instants après, vingt Inengas en armes organisaient une véritable chasse à l'homme, suivant la piste du fugitif et battant toutes les broussailles. A notre grande joie ils ne trouvèrent rien et revinrent à la nuit tout honteux et tout penauds. Nous ne nous gênâmes pas pour nous moquer d'eux et leur dire que cet esclave avait plus de tête à lui tout seul que tous les Gallois et tous les Inengas réunis; nos plaisanteries ne contribuèrent pas peu à

les exaspérer. Le lendemain, le roi Rénoqué prononça une malédiction solennelle qui devait faire mourir, avec sa femme et ses enfants, celui des Okanda qui, sachant où était le fugitif, ne le livrerait pas. Deux jours se passèrent néanmoins sans qu'on entendît parler de l'esclave. Rénoqué convoqua alors tous les Okanda à un grand palabre, on parla trois jours et trois nuits ; à la fin il fut décidé que comme les Okanda ne voulaient pas ou ne pouvaient pas rendre l'homme qui s'était sauvé , ils payeraient à la place une femme avec un enfant à la mamelle , une chèvre, six poules et douze régimes de bananes.

Ces Gallois et ces Inengas nous donnèrent toute sorte de tracas et d'ennuis. Nous leur avions promis de les nourrir pendant le temps de leur séjour à Lopé où ils ne devaient, croyions-nous, passer que quatre ou cinq jours. Ils étaient donc encore censés à notre service et nous leur fournissions les vivres à raison de dix bananes par homme et par jour; ce n'était pas très-onéreux , car les Bangouens et les Okanda nous apportaient une quantité énorme de bananes pour une poignée de sel, et il nous restait encore trois cents livres de sel dans un baril transporté là à grands frais, il est vrai; mais nos hommes profitaient de ce que nous les mettions à l'abri de la faim pour s'éterniser à Lopé, et il n'était sorte de tours qu'ils ne cherchassent à nous jouer. Nous avions attaché à notre personne un état-major choisi

dans ce qu'il y avait de mieux parmi eux; il se composait d'un interprète gabonais appelé Paul, d'un petit bossu bakalais, Zingué, et enfin d'un Inenga répondant au nom de Sipa. Paul était un singulier interprète, attendu que, malgré son nom français, il ne savait pas un seul mot de notre langue ; mais il prenait ses fonctions très au sérieux et refusait tout service, sous prétexte qu'il n'était là que pour traduire ce que nous disions. Il nous volait depuis très-longtemps et nous ne pouvions pas le pincer, lorsqu'il s'avisa de subtiliser d'un seul coup quatre barils de poudre , deux flacons à' eau de lavande de la famille {}n2)ériale ^ , et plusieurs masses de perles; il voulut avec ces divers objets acheter une chèvre, mais nous le prîmes en flagrant délit au moment où il traitait l'aflaire. Marche avait déjà empoigné un cassingo (nerf d'hippopotame) pour lui administrer la correction à laquelle il avait droit, mais il avait de bonnes jambes et gagna la forêt, dans laquelle il vécut jusqu'au départ des Inengas. Zingué était notre grand favori et nous inspirait beaucoup de confiance , car il était d'une complaisance inépuisable et nous lui savions beaucoup de gré de ne pas nous avoir abandonnés au moment de la grande révolte de Téritché. Zingué

1 Cet horrible parfum de traite est fort goûté des noirs, et il s'en fait sur la côte une très-grosse consommation.

désira sans doute emporter un souvenir de nous, car il remplit son petit coffre de voyage de couteaux, perles, étoffes, etc., qu'il nous avait dérobés. Sipa était un affreux nègre, d'autant plus laid qu'il n'avait plus d'oreilles; sur la plainte d'un mari gratuitement outragé, il avait été condamné à les perdre, et on les lui avait solennellement coupées au ras de la tête. Au demeurant il avait une figure joviale et un caractère très-gai; il s'était constitué le sous-verge de Chico, et en profitait pour être toujours dans notre case. Sipa nous volait comme les autres, et comme les autres aussi, était fort adroit. Malheureusement pour lui, il prit un jour une demi-livre de notre poudre anglaise qu'il vendit immédiatement à un Okanda; ce brave homme était habitué à la poudre de traite, et ne voyant pas de différence dans la nôtre , il en mit deux pleines poignées dans son fusil; naturellement le fusil vola en éclats, l'Okanda fut au trois quarts assommé et le larcin de Sipa découvert. Nous avions beau exercer la plus stricte surveillance, chaque jour il disparaissait quelque chose. Mais tout cela n'était encore rien ; ne pouvant nous obliger par la force à retourner avec eux , les Gallois et les Inengas eurent recours à toutes sortes de ruses pour empêcher les Okanda de nous conduire dans l'intérieur; tantôt ils venaient en grand mystère nous révéler de prétendus complots des Okanda pour attenter à notre vie, tantôt ils nous

dépeignaient aux Okanda comme des hommes bons et pacifiques en apparence, mais féroces dans nos moments de colère et très-friands de la chair des nègres. Chose singulière, cette horrible accusation, dont AI. Duchaillu avait déjà été l'objet autrefois, trouvait beaucoup de crédit dans le pays. On n'ôtera jamais de l'esprit d'un grand nombre de nègres de l'Afrique équatoriale, que les Poutou (c'est ainsi qu'ils désignent les négriers portugais) n'achètent les esclaves que pour les engraisser et les manger ensuite; ces pauvres esclaves en sont eux-mêmes intimement convaincus, et quand ils voient les blancs, ils sont persuadés que leur dernière heure est arrivée . Les Gallois et les Inengas répétaient aussi sans cesse aux Okanda que des maux de toute sorte pleuvraient sur eux s'ils entreprenaient un voyage en notre compagnie. Rénoqué , dont nous n'avions eu en général qu'à nous louer jusque-là, était devenu, à l'instigation sans doute de ses neveux, l'àme de tous ces complots ; il convoquait sans cesse des palabres auxquels assistaient tous les Okanda. Quand nous y assistions, ou quand nous passions près de l'endroit où l'on délibérait, le vieil hypocrite criait de toutes ses forces : Awé ni tangani hiamhié hiamhié (traitez les blancs bien, bien !) ; kend'awcù tangani dava! daval (allez avec les blancs, loin ! loin); mais aussitôt que nous ne pouvions plus Tentendre, il défendait aux Okanda, sous peine de perdre l'a-

mitié des Gallois et des Inengas et sous peine d'être la victime de sortilèges terribles qui feraient mourir leurs femmes et leurs enfants, de nous conduire dans l'intérieur. Nous étions, du reste, mis parfaitement au courant de leurs manœuvres par Chico, et souvent les Okanda eux-mêmes venaient avec force mystère nous prévenir de ce qui se passait.

C'est vers cette époque qu'eut lieu mon excursion chez les terribles Osyéba, d'où je revins en trèsmauvais état. J'en remets le récit au chapitre suivant, afin de pouvoir consacrer une étude plus détaillée à ces cannibales et à leurs congénères de l'Afrique équatoriale.

Le séjour de Lopé n'aurait eu en lui-même rien de bien pénible; si nous n'avions pas eu à suivre, pour ainsi dire jour par jour, les progrès effrayants que faisait chez nous l'anémie, et l'épuisement progressif et constant de toutes nos forces, nous aurions vu le temps s'écouler sans trop d'impatience. Notre garde-manger était fourni avec une abondance et une variété toute nouvelles pour nous; on venait presque tous les jours nous apporter des poulets, des bananes, des poissons. Nous pouvions aussi trèssouvent acheter des œufs de tortue; en revanche on ne voulait jamais nous vendre la tortue elle-même : les femmes okanda, pour lesquelles toute viande et tout poisson sont, comme nous Tavons dit plus haut, rondah^ c'est-à-dire interdits, en profitent pour dé-

ï .V, !{<;// Y/ iy

Types de femmes okantîn.

nesiinéjmr M. Breton sur des croquis pris d'après nature parle .W* de Compiègni.

vorer à belles dents, quand elles en trouvent, les tortues, qui ne sont ni chair, ni poisson. Les tortues sont assez communes dans TOgooué, où elles viennent déposer leurs œufs sur les bancs de sable; il y en a deux espèces qui ne diffèrent que par la couleur et la marbrure de la carapace \ Cette carapace a environ un mètre de circonférence, et Tanimal lui-même pèse de vingt-cinq à tréHe livres. Dans les poissons qu'on nous apportait se trouvaient en grand nombre plusieurs espèces de poissons électriques ; ceux-ci, fort intéressants au point de vue de nos collections, constituaient un piètre manger, car en cuisant, leur chair se transforme en une sorte de bouillie gélatineuse. Un matin Chico arriva tout triomphant nous dire qu'on offrait de nous vendre une chèvre qui avait du lait. Les indigènes de l'Afrique équatoriale font fî du lait, et quand on leur en parle , ils disent qu'ils en ont assez bu dans leur enfance ; mais nous qui n'avons pas comme eux teté jusqu'à l'âge de deux ans et demi , nous étions moins dégoûtés, et nous fîmes immédiatement l'acquisition d'Amalthée (c'est ainsi que nous baptisâmes la laitière). A partir de ce moment, nous pûmes prendre tous les matins une tasse de thé au lait sucré avec du miel ; car nous avions un peu de thé

1 Nous en avons rapporté plusieurs spécimens à M. Bouvier; mais aucun d'eux n'est adulte; car nous n'avons pu nous procurer que des tortues qui étaient trop petites pour être mangée».

vert, présent de M. Walker. Nous n'entretenions avec les Okanda que des relations fort agréables; pour ces pauvres diables, Cbico lui-même était un grand personnage ; Cbico le savait fort bien , se faisait servir par eux à la baguette, et prenait des airs conquérants à mourir de rire. Ordinairement, le matin , Marcbe faisait le marcbé : il prenait place devant sa porte et s'asseyait sous un grand parapluie, ayant à sa droite un cbaudron plein de sel , à sa gaucbe une boîte remplie de perles variées qu'il mesurait au moyen d'un dé a coudre, de petites barrettes de cuivre et quelques étoffes. Les Okanda et les Bangouens arrivaient de tous côtés, apportant, qui une poule, qui un poisson, qui du miel, qui des ignames. A neuf heures la séance était levée. On ne laissait jamais les noirs marchander : ceux qui refusaient le sel ou les perles qu'on leur offrait étaient ignominieusement renvoyés. La passion qu'ont ces gens-là pour le sel est vraiment extraordinaire. Nous voyions presque quotidiennement des femmes bangouens arriver de leurs villages, c'est-à-dire d'au moins quatre ou cinq lieues de distance, portant sur leur dos quatre-vingts ou cent livres de bananes. Elles donnaient tout pour une ou deux poignées de sel , qu'elles mangeaient immédiatement; puis se mettaient aussitôt en marche pour repartir, avec l'air satisfait d'un gourmet qui vient de faire un fin repas. Un jour, une femme okanda vint me trouver

pour me vendre une petite dent d'éléphant. J'étais seul et malade : je lui dis d'attendre le retour de mon ami Marche, qui était à la chasse. Pour lui faire prendre le temps en patience, et en guise de rafraîchissements, je fis mettre devant elle un chaudron plein de sel. Elle se mit à l'œuvre sans perdre un instant, et pendant une heure et demie ne cessa de manger. De temps en temps elle jetait sur moi un regard inquiet, pour voir si je n'allais pas l'arrêter; mais je la laissai faire par curiosité. Quand Marche revint, elle avait certainement absorhé plus d'une livre et demie de sel. Les femmes okanda raffolent aussi des perles : les élégantes en portent plusieurs livres autour du cou. Les hommes mendient sans cesse du rhum; mais quand nous leur en donnions, nous avions soin de le couper de plus de moitié d'eau : ils ne s'en apercevaient pas, par la bonne raison qu'ils n'en avaient jamais bu de pur. Nous allions à la chasse tous les jours où nous n'avions pas la fièvre. Malheureusement, à l'exception des bœufs sauvages, le gibier est très-rare à Lopé : de plus, depuis la fameuse averse qui avait mouillé tous nos effets, nos cartouches rataient fréquemment, et nous donnaient des déceptions toujours désagréables et souvent dangereuses. Le fait suivant en donnera l'idée. Un jour, j'aperçus une centaine d'aigrettes blanches perchées sur les arbres d'un tout petit bois très-fourré qui se trouvait à peu de II. 8

134 L'AFRIQUE EQUATORIALE.

distance de notre case. J'en conclus aussitôt qu'il y avait un troupeau de bœufs dans ce bois. Au premier abord , cette conclusion ne semble pas naturelle; elle est cependant tout à fait logique, comme on va le voir. Les bœufs sauvages de TOkanda, comme la plupart de leurs congénères des autres pays, sont infestés de toutes sortes d'insectes parasites, dont les plus malfaisants sont de gigantesques tics, ou poux de bois, verts et rouges. Ces pauvres bœufs traîneraient donc une triste existence, si la nature n'avait fait venir à leur aide deux ou trois espèces d'oiseaux qui vivent sans cesse en leur compagnie, et ont déclaré une guerre acharnée à leurs persécuteurs. Ainsi, dansFOkanda, quand on trouve les bœufs, on voit toujours avec eux de grandes bandes de pique-hœufs ^ et surtout d'aigrettes. La blancheur éclatante de ces derniers oiseaux les fait apercevoir à de très-grandes distances, et lorsque nous voulions découvrir les bœufs dans les grandes herbes de la prairie , notre œil cherchait de tous côtés l'endroit au-dessus duquel voltigeaient les aigrettes, sûrs que les animaux que nous chassions étaient près d'elles. Voilà pourquoi, quand j'aperçus une quantité de ces oiseaux sur les arbres du bois,

* Ces pique-bœufs ne sont pas ceux qu'on trouve au Sénégal; ils sont jaunes et noirs et de la taille d'un étourneau; je les crois nouieaux pour l'histoire naturelle, mais nous n'avous malheureusement pu nous en procurer aucun exemplaire.

je pus savoir presque à coup sûr que les bœufs avaient cherché là un abri contre les ardeurs du soleil. J'étais sorti ce matin-là pour tirer une petite espèce de caille que je désirais vivement me procurer, et je n'avais naturellement que mon fusil de chasse. Je glissai dedans une cartouche chargée d'une balle explosible, la seule que j'eusse dans mon carnier, et je me faufilai dans le bois en suivant un sentier frayé au milieu d'épaisses broussailles par les animaux eux-mêmes. Au bout de quelques instants, je me trouvai en présence du troupeau, et, à moins de quatre pas devant moi, j'aperçus un énorme taureau qui paissait, sans se douter de ma présence. L'ajuster au défaut de l'épaule, et faire feu fut l'affaire d'un instant; mais, à mon profond désappointement, le coup rata. En ce moment, un grand veau, que je vois encore, sortit sa tête du milieu des branches, à deux pas de moi. J'étais si furieux, que, sans réfléchir aux conséquences, je lui envoyai mon second coup, chargé avec du plomb à lièvre. Le pauvre veau s'enfuit en beuglant; mais le reste du troupeau, affolé par la détonation, se massa tout à coup à soixante mètres devant moi ; puis, enfilant le sentier dans lequel je me trouvais, arriva à fond de train sur moi. J'étais désarmé, et de gros arbres m'empêchaient de me garer à droite ou à gauche. Je me jetai donc à plat ventre, et pendant deux secondes m'attendis à sentir

sur mon dos le poids de vingt bœufs lancés à toute vitesse ; mais tout à coup , par un hasard providentiel, au moment où l'animal qui était en tête me touchait presque, il changea brusquement de direction; ceux qui venaient à sa suite firent comme lui , et brisant tout sur leur passage, ils disparurent dans l'épaisseur des bois. Je l'avais échappé belle. Aussi depuis ce moment je me suis abstenu de tirer au milieu d'un troupeau sans avoir deux bonnes balles dans mon fusil.

Dans les premiers jours de février, les Bangouens nous prévinrent qu'ils avaient tué un de ces bœufs sauvages [niaré]^ et nous demandèrent si nous voulions en acheter un morceau pour du sel; nous nous empressâmes d'accepter et leur promîmes deux poignées de sel pour un cuissot de l'animal en question : ils apportèrent en conséquence le cuissot dans notre case le lendemain matin. A notre profonde horreur, nous constatâmes qu'il était dans un état de décomposition horriblement avancé : les vers tombaient à terre de tous côtés, et notre case en fut empestée pendant deux jours ; nous le renvoyâmes ignominieusement. 11 ne fut pas du reste perdu pour tout le monde, car les Gallois s'empressèrent de l'acheter. Nous expliquâmes aux Bangouens que lorsqu'ils tueraient un bœuf, s'ils voulaient une bonne récompense, ils devaient venir nous chercher à l'instant même, et surtout ne pas commencer à le

dépouiller sans nous. Nous tenions en effet à avoir un spécimen de cet animal qui pouvait être trèsintéressant au point de vue de l'histoire naturelle. Quatre jours après , les Bangouens vinrent de nouveau nous trouver, nous disant qu'ils venaient de tuer deux heures auparavant un autre bœuf sauvage, et que, suivant nos instructions, ils avaient attendu notre venue pour y toucher. Marche se transporta immédiatement sur les lieux en compagnie de Chico , qu'il avait assez bien dressé à préparer les grands animaux. — Le bœuf se trouvait être une vache, mais Marche ne s'en mit pas moins à l'œuvre et eut la constance de passer toute la journée à travailler. 11 revint le soir, rapportant la tète , la peau et tout ce qu'il fallait pour rendre plus tard à l'animal l'apparence de la vie; il rapporta aussi, ce qui était beaucoup plus pratique pour les circonstances actuelles, des morceaux taillés dans les parties les plus succulentes de la victime, et jamais vache ne fut mangée de meilleur cœur.

Le 13 février nous frappâmes un grand coup : excédés des agissements de Rénoqué et des siens, nous coupâmes les vivres à tous et nous refusâmes, dussent-ils mourir de faim , de leur donner une seule banane. Les Inengas et les Gallois avaient acheté vingt et quelques esclaves, du caoutchouc et un peu d'ivoire, ils avaient dépensé ce qui leur restait avec les femmes des Okanda, et le jour où ils ne

reçurent plus à manger de notre main, la famine régna dans le camp et il leur fallut se décider à la retraite. Rénoqué convoqua un dernier et solennel palabre dans lequel il adjura avec force menaces et imprécations tous les Okanda de ne pas nous laisser quitter Lopé, et le lendemain, 15 février, il donna le signal du départ. Comme en apparence nous étions restés les meilleurs amis du monde, nous échangeâmes les plus tendres adieux avec lui et les siens. Au reste, nous gardions si peu rancune à ces gens-là que nous poussâmes la bonté jusqu'à leur payer sur-le-champ à Lopé la moitié du prix qui leur restait dû, et qu'ils ne devaient, d'après nos conventions, toucher qu'à leur retour à Adanlinanlango. Cette avance de fonds leur permettait d'acheter des vivres et même du caoutchouc durant leur route. Nous leur rendions là un service signalé en raison de leur dénûment et de la valeur considérable qu'ont les marchandises sur ce point de l'intérieur; nous en avons été récompensés comme on l'est toujours par les nègres de ce pays; nous leur avions naturellement donné un papier pour Sinclair, papier qui le priait de ne payer qu'une piastre au lieu de deux puisqu'ils en avaient déjà touché une là-haut Arrivés à la factorerie , ils firent disparaître ce papier et réclamèrent leur payement comme s'ils n'avaient pas reçu d'à-compte de nous. Nous pouvons encore nous estimer heureux qu'ils n'aient pas

fait disparaître, par la même occasion, le paquet de lettres pour le Gabon et pour la France que nous leur avions confié et qui contenait les dernières nouvelles que nos familles et nos amis devaient avoir de nous pendant bien longtemps.

A onze heures du matin, tous, Gallois et Inengas, étaient en mouvement; ils partirent en chantant et en tirant des coups de fusil. C'était un fameux soulagement que d'être débarrassé de ces gaillards-là, et cependant nous ne pûmes, Marche et moi, nous défendre d'une certaine émotion en voyant du sommet de la colline leurs pirogues surmontées de pavillons tricolores descendre avec une rapidité vertigineuse le cours de l'Ogooué et disparaître par la Porte de l'Okanda. Le dernier lien qui se rattachait, sinon au monde civilisé, du moins aux pays par lesquels on pouvait y arriver, venait de se briser.

Page 1