‹ Okanda, Bangouens, OsyébaChapitre 13 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CHEZ LES CANMIBALES OSYEBA.

Un très-nombreux peuple de cannibales. — Il nous faut absolument traverser leur pays. — Nous formons la résolution d'aller chez les Osyéba. — Difficulté de trouver un guide. — Nous mettons la main sur un contrebandier okanda qui nous en servira. — Je pars secrètement la nuit avec Isinga. — Douze heures de marche pieds nus. — Les Osyéba appartiennent à la grande famille des Fans. — Je suis froidement accueilli. — Mes affaires se gâtent. — Je m'en tire pour cette fois. — On ne m'apporte pas de chair humaine à dîner.

— Une nuit orageuse, — Des gens à qui on ne peut pas faire d'acquisition. — Je me crois tombé dans un traquenard.

— Tout est bien qui finit bien. — Souffrances du retour. — Le docteur Schvveinfûrth et les anthropophages de l'Afrique orientale. — Les Niams-Niams. — Un nom significatif. — Etroites affinités avec les Pahouins. — Leur cannibalisme. — Leur trafic des cadavres et de la graisse humaine. — Coutumes qui leur sont communes avec les Pahouins. — Les ]\Ionbouttous. — Leur grand appétit de la chair humaine. — Supériorité morale et physique des peuples cannibales de toute l'Afrique équatoriale sur les peuples non cannibales. — Qualités exceptionnelles des Monbouttous. — Gomment l'excursion que j'ai faite chez les Osyéba a probablement sauvé la vie de Marche et la mienne.

Peu de jours avant le départ des Gallois, j'avais, ainsi que je l'ai dit plus haut, fait une excursion chez les Osyéba. Le moment est venu d'en donner

le récit, que j'ai remis avec intention à* ce chapitre, afin de pouvoir m'occuper plus à loisir de ces cannibales et profiter de l'occasion pour dire quelques mots des Monbouttous et des Niams-Niams, leurs collègues dans l'Afrique équatoriale.

La rive droite de TOgooué est, le lecteur s'en souvient sans doute, à partir du pays des Okôta, occupée par de très-nombreuses tribus cannibales, qui ont, depuis quelques années, envahi ces contrées, comme les Pahouins ont envahi une partie du Gabon, et, comme les Pahouins, ont chassé de leur nouveau domaine les anciens propriétaires du sol auxquels ils font une guerre sans merci : nous savions par les Okanda, auxquels ces mangeurs d'hommes inspirent du reste une profonde terreur, qu'au delà de la rivière Ofoué, cours d'eau qui va se jeter dans TOgooué, environ quinze lieues audessus de Lopé, les Osyéba occupaient les deux rives du fleuve, et que, pendant notre marche en avant dans l'intérieur, nous devrions nécessairement traverser leur territoire durant huit à dix jours. Dans ces conditions, je conçus avec Marche le projet d'aller rendre visite aux Osyéba les plus voisins de Lopé ; non-seulement nous avions un vif désir d'étudier de visu ce peuple qu'il n'avait été encore donné à aucun voyageur de voir, et sur le compte duquel circulaient tant d'histoires fabuleuses, mais encore nous regardions comme de la plus haute

importance pour nous de nous aboucher avec eux, de leurs faire des présents et de chercher à nous concilier leur amitié. Dès cette époque, nous entrevoyions ce pays des Osyéba, qu'il nous fallait absolument traverser, comme le point noir de notre voyage, celui d'où partirait probablement l'orage qui viendrait anéantir nos espérances de découvertes glorieuses, et nous voulions faire tout ce qui était humainement possible pour conjurer cet orage. Malheureusement, il était très-difficile pour nous d'aller au pays des Osyéba. En général, ces cannibales n'entretiennent avec les Okanda que des relations culinaires j c'est-à-dire qu'ils les mangent toutes les fois qu'ils ont occasion d'en attraper, et, quand nous demandions à ces Okanda de nous conduire chez eux, nous leur faisions exactement l'effet que produirait à un épicier de la rue Saint-Denis un monsieur qui le prierait poliment de vouloir bien le conduire dansla cage des tigres au Jardin des Plantes. Cependant, un jour, Chico me signala un Okanda nommé Isinga, fort piètre sujet du reste, mais qui passait pour entretenir secrètement des rapports assez suivis avec les Osyéba et leur vendre du hasqhisch et diverses denrées dont ils sont très-friands. Nous fîmes immédiatement comparaître cet Isinga : il commença d'abord par nier énergiquement ses relations avec les Osyéba : « Les Osyéba mangent tout le monde, nous dit-il, ils me mangeraient comme

les autres si j'allais chez eux. » — Alors, lui dîmesnous, on nous a trompés; c'est dommage pour toi, car l'homme qui nous aurait guidés jusqu'à leur premier village aurait reçu un baril de poudre , des couteaux, des perles et deux bâtons de sel. A l'énumération de tant de richesses, les yeux d'Isinga s'allumèrent : « Est-ce que vraiment, s'écria-t-il, vous donneriez tout cela? est-ce que vraiment votre langue serait muette? « Il nous avoua alors qu'il avait été une fois chez les Osyéba il y avait bien longtemps... mais peut-être se rappellerait-il le chemin... d'ailleurs, il avait encore là un n'dégo (ami)... enfin, si nous lui donnions en plus du prix dont nous venions de parler six barrettes de cuivre {issassa), il nous guiderait chez les Osyéba, au risque d'être mangé lui-même. Nous prîmes jour, et le surlendemain, à deux heures du matin, au moment où tous les autres nègres épuisés par une bamboula générale dormaient profondément, ïsinga vint frapper doucement à la porte de notre case; je lui donnai à porter les cadeaux que je destinais aux chefs Osyéba et je partis derrière lui : mon guide m'avait dit que la route serait longue, mais n'avait rien voulu préciser sur ce qu'il entendait par une longue route. Durant toute la nuit, nous fîmes dans la prairie une marche que l'obscurité rendait trèspénible ; vers le jour, nous atteignîmes l'Ogooué, qui, en cet endroit, forme un coude brusque vers

le sud ; Isinga prit une petite pirogue cachée dans les herbes, et, après des difficultés inouïes, nous arrivâmes à traverser le fleuve, qui présente à cet endroit une largeur de quatre à cinq cents mètres avec un courant d'une extrême violence, et nous nous mîmes à gravir la montagne au sommet de laquelle étaient les cases des Osyéba : à partir de ce moment, la marche devint pour moi un véritable supplice, mes pieds nus et fatigués s'ensanglantaient sur chaque caillou , et il me fallait continuellement rassembler toute mon énergie pour ne pas m'avouer vaincu et me coucher par terre comme un lièvre forcé. Voulant me donner du courage, mon guide me montrait fréquemment un endroit peu éloigné et me disait que c'était l'emplacement du village osyéba; mais à peine l'avions-nous atteint, il m'avouait qu'il s'était trompé et qu'il fallait encore aller un peu plus loin. J'arrivai cependant vers deux heures de l'après-midi, plus mort que vif, après avoir fait plus de sept lieues et marché pendant près de douze heures nu-pieds. Le repaire des cannibales est caché au milieu d'un fourré d'arbres touffus et épais, de sorte que je me trouvai brusquement et sans que rien m'y eût préparé au milieu d'eux; ils m'entourèrent en foule d'un air qui n'avait rien d'amical : le premier coup d'œil m'apprit que j'avais affaire à des hommes de la race des Fans ou Pahouins; comme eux , ils avaient les dents limées en pointe, II. 9

les cheveux tressés en petites nattes et entremêlés de fils de cuivre ; comme eux, ils portaient par-devant un petit tablier fait avec de Técorce et par derrière une peau de chat-tigre ; mêmes colliers en dents de tigre, mêmes couteaux-poignards, mêmes clochettes suspendues à leurs ceintures. L'un d'eux, qui selon toute apparence était un chef influent, me désigna une sorte de hangar qui semblait destiné à palabrer ou à recevoir des étrangers : à peine y fus-je entré et eus-je pris place, une quantité telle d'hommes s'y entassa qu'il m'était littéralement impossible de respirer. Épuisé de fatigue, suffoqué par la chaleur et par l'odeur nauséabonde qui s'élevait de tous côtés, je fis en vain prier par Izinga qu'on me laissât me reposer pendant un instant : je ne pus obtenir une minute de fépit. Le même chef qui m'avait conduit là s'àdfessâ à moi et me demanda d'une voix grave : w l^ourquoi le blanc a-t-il quitté son pays ? pourquoi est-il venu chez nous? quel a été son but? que vient-il chercher ici? « Isinga me traduisit la question du chef, et , par son intermédiaire, je lui fis la réponse suivante : « J'ai entendu l)eaucoup parler des Osyéba, c'est une puissante et nombreuse tribu de grands guerriers et d'habiles chasseurs; les blancs aiment beaucoup les gens l)raves et adroits ; les blancs aiment à les connaître et veulent devenir leurs amis; c'est pourquoi, passant non loin d'ici, j'ai voulu rendre visite aux Osyéba. » A peine eut-il fini de

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répéter dans la langue du pays cette déclaration que je venais de faire en mpongwé, un long murmure, accompagné de grognements ironiques, courut dans la foule. Le chef fronça le sourcil : « Est-ce que, me dit-il, les blancs ontcoutume de parler deux langues, la langue du cœur et la langue de la bouche? est-ce que tu veux leur faire croire que toi , riche et puissant, tu as voyagé sous un pareil soleil et tu t'es mis les pieds en cet état pour le seul plaisir de nous voir? Non, non, en venant ici tu as eu un autre but et ce but nous voulons le connaître. » Je vis qu'il fallait sortir au plus vite de ce mauvais pas : « Chef osyéba, répondis-je, ta clairvoyance est admirable, toi et les tiens vous êtes grands, non-seulement par le courage, mais encore par la tète (éwronjOj, tête, esprit); je ne suis pas venu ici uniquement pour vous voir, mais aussi pour acheter de Fivoire, car, comme tu le sais , les blancs recherchent l'ivoire avec ardeur. « Les Osyéba , en relations constantes d'affaires avec les Pahouins du Gabon, savaient, en effet, que les blancs étaient de grands amateurs d'ivoire ; ma réponse leur parut donc parfaitement vraisemblable, et je vis tout de suite qu'elle avait produit un effet satisfaisant. Le chef me dit que son peuple ferait volontiers des affaires avec moi , mais que l'ivoire était dans les plantations dépendant du village',

1 Gomme les noirs n'ont pas toujours des occasions de vendre

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et que je ne pourrais le voir que le lendemain; j'étais dans l'impossibilité de faire un pas ce jour-là; aussi j'acceptai avec plaisir et je dis aux Osyéba que je passerais la nuit chez eux. Je fis tout de suite quelques cadeaux au chef et à plusieurs individus que me désigna Isinga, puis je demandai qu'on me vendît quelque chose à manger, car je mourais de faim. On ne m'apporta pas, comme pourraient le croire ceux qui ont suivi le récit du séjour de M, Duchaillu chez les Fans, une cuisse de négresse ou un cuissot de nègre, mais tout bonnement une corbeille de bananes bouillies avec des morceaux de piment. Je n'imitai pas l'exemple de M. Duchaillu, qui ne voulait rien manger qui fût cuit dans les marmites où ces gens-là avaient fricassé tant de chair humaine, et je dévorai à belles dents mon frugal repas; du reste, je dois le dire, bien que leur cannibalisme soit incontestable, je n'ai jamais trouvé dans les villages des Fans ou des Osyéba ces « tas d'ossements humains amoncelés avec d'autres abats, des deux côtés de chaque maison 5) , ces « tas de côtes, de tibias, de fémurs et de crânes adossés aux

leur ivoire, et ont toujours à craindre d'être volés, ils cachent leurs dents dans les plantations et les enfouissent au pied d'un arbre ou dans le lit d'un petit ruisseau ; bien des dents arrivent à la côte après avoir été enterrées pendant plus de quinze ans : cet ivoire devient alors d'une qualité très-inférieure et est connu dans le commerce sous le nom de * dead ivory» , ivoire mort.

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maisons», qui feraient, d'après le célèbre voyageur, des villages de ces sauvages un véritable cbarnier humain. Dans l'après-midi, j'achetai , pour du sel et des perles, quelques fruits, des clochettes fiibriquées par les Osyéba et de toutes petites dents d'ivoire; on m'apporta bien une chèvre, mais à un taux qui n'était pas admissible. Les Osyéba ont une singulière manière de traiter les affaires : ils commencent par offrir l'objet qu'ils vendent à des conditions assez raisonnables ; quand on leur en a donné le prix, ils demandent quelque chose de plus et ainsi de suite, ils vont généralement en augmentant successivement jusqu'à quadrupler la valeur primitivement fixée par eux. Cette manière de procéder agaçait horriblement mes nerfs déjà très-surexcités, et, si la stricte prudence ne m'eût fait un devoir de ménager des gens auxquels je m'étais livré pieds et poings liés , je leur aurais cent fois jeté leurs bibelots à la tête.

Quand la nuit vint, comme personne ne m'invitait à entrer dans sa case, je m'étendis sans façon par terre sous le hangar, et, prenant mon chapeau de feutre pour oreiller, je m'apprêtai à faire un somme : en ce moment le chef vint me frapper sur l'épaule et me dit que ses hommes avaient organisé une petite fête en mon honneur, et que, si je n'y voyais pas d'inconvénient, on allait danser sous le hangar. Depuis longtemps, le bruit du tam-tam

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ne m'empêchait plus de dormir; d'ailleurs, il eût été très-grossier de refuser; je répondis donc que je serais enchanté de les voir célébrer leurs réjouissances, seulement que j'y assisterais étendu dans un coin, car j'étais souffrant : en mon for intérieur, je me promettais de ronfler consciencieusement durant la cérémonie; mais, hélas! j'avais compté sans l'infernal charivari qui m'attendait ; un orchestre osyéba réveillerait un mort. Les musiciens tiennent dans la main droite un cornet à bouquin fait d'une dent d'éléphant creusée , ils ont un petit hàion passé dans le nez et en tiennent un autre de la main droite; tantôt ils produisent, Dieu sait comment, à l'aide de ces deux petits bâtons, dont ils approchent le second de leur bouche, un bruit assez semblable à celui qui sortirait d'un gigantesque mirliton; tantôt ils soufflent à pleins poumons dans leurs conques et en tirent des sons horriblement bruyants, criards et discordants : toute l'assistance agite de petites clochettes en fer dont elle s'est préalablement armée , frappe le sol du pied et pousse des cris aigus '.

J'étais exaspéré ; jusqu'à deux heures du matin je ne pus fermer l'œil une minute; à cette heure-là seulement la danse cessa et on me conduisit dans une case assez propre. Le lit était fait en terre bat-

1 Mon ami Coffinières a assisté, chez les Pahouins dii Gomo, à une scène de ce genre dont il a fait un fort joli croquis.

tue dure comme la pierre, et l'oreiller était formé par une bûche d'ébène ; là, du moins, je pus prendre quelques instants de repos. Au point du jour, Isinga vint me trouver; il me dit que les Osyéba avaient entendu parler de mon adresse merveilleuse comme tireur et me priaient de leur faire voir quelque coup extraordinaire. Je pris aussitôt mon fusil, et, en présence de tout le village, déjà sur pied pour assister à ce grand spectacle, j'abattis deux pigeons d'un coup , puis, successivement, plusieurs très-petits soui-mangas perchés sur les grands arbres qui entouraient les cases. Il n'y avait pas grand mé^ rite à cela, car je tirai tous ces oiseaux posés et à demi-portée de fusil; mais les Osyéba en restèrent littéralement pétrifiés, ils ne regardaient plus mon fusil qu'avec une terreur superstitieuse. Vers sept heures du matin, on apporta l'ivoire des plantations. 11 y avait beaucoup de dents de toutes les grandeurs. Quelques-unes pesaient trente à trente-cinq kilogrammes, tandis que d'autres n'arrivaient pas à quatre livres. Je dis aussitôt, ce qui était vrai, que je n'avais pas avec moi les marchandises nécessaires pour acheter tout cela , mais on me répondit que si je tombais d'accord avec les propriétaires sur les prix à payer, Isinga, qui était un homme fort habile, saurait bien aller chercher auprès de mon ami et me rapporter tout ce qu'il fallait. Seulement, quand il fut question du prix à payer pour chacune des

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grosses dents, les Osyéba demandèrent du premier coup une telle quantité d'objets que je ne sais pas si , à Paris, on les eût achetés aussi cher. Je me rabattis sur les petites; il me restait quelques marchandises avec lesquelles j'aurais voulu en acheter une demi-douzaine , ne fût-ce que comme souvenir de cette excursion. Les dents de moins de quatre livres n'ont en elles-mêmes presque aucune valeur, et les Osyéba le savent parfaitement; mais ceux à qui elles appartenaient mirent une telle mauvaise foi dans leurs marchés et se montrèrent si insolents que je perdis patience pour tout de bon, et, après avoir épuisé sur ces gens-là mon répertoire d'injures françaises, anglaises et mpongwé, j'ordonnai àlsinga de remballer immédiatement mes effets, et, prenant mon fusil et mon carnier, je me mis en devoir de quitter le village séance tenante; mais, à peine avais-je fait quatre pas, que je me vis entouré par une centaine d'hommes armés de fusils et de lances qui me barraient le passage en me criant tous à la fois quelque chose que je ne comprenais pas. Allons, me dis-je , je suis tombé dans un traquenard , ce soir ces gens-là vont me faire rôtir pour leur dîner, voilà ce que c'est que de se fourrer dans la gueule du loup. Je m'apprêtais, le revolver au poing, à vendre chèrement ma peau, lorsque Isinga, qui était resté un peu en arrière, accourut au bruit du tumulte et m'expliqua qu'il ne s'agissait ni de me manger ni

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d'attenter à ma liberté, seulement que les Osyéba ne voulaient pas me voir partir fâché contre eux et qu'il me fallait attendre une poule et des bananes que leur chef allait m'offrir en présent pour me laisser un excellent souvenir de lui et des siens. Ces paroles me causèrent un soulagement sensible, et, quand après avoir reçu la poule et les bananes, et donné , pour recevoir ce bon procédé , tout ce qui me restait de sel, je sortis du village osyéba et me trouvai seul dans la montagne avec mon guide , je respirai comme un homme auquel on a enlevé un poids de cinquante kilogrammes de dessus la poitrine. Dans l'état où j'étais, je mis plus d'un jour à gagner le premier hameau okanda qui se trouvait sur les bords de l'Ogooué, près de l'endroit où nous nous étions embarqués pour traverser le fleuve ; Isinga dit à ses compatriotes que nous avions été chasser dans une forêt qui se trouve à quelque distance des habitations osyéba : les Okanda pensèrent que la chasse avait été rude, car je fus pris à cette première étape d'un accès de fièvre et de vomissements si violents que j'ai rarement souffert autant dans ma vie; les femmes du hameau me soignèrent avec un véritable dévouement, et, le lendemain, je pus me tramer tant bien que mal à Lopé, où je gardai le lit pendant huit jours.

Ainsi que j'ai commencé par le dire, il est incontestable que les Osyéba sont simplement des mem-

bres de la grande famille des Fans ou Pahouins; comme eux ils arrivent par niasses serrées venant de l'est ou plutôt du nord-est. 11 y a évidemment au centre même de l'Afrique, un peu au nord de l'équateur, un immense foyer de populations cannibales qui rayonne à la fois sur l'occident et l'orient de l'Afrique; à l'occident il envoie les Pabouins et les Osyéba; à l'orient les Monbouttous et les Niams-IViams dont je vais avoir occasion de parler. Pabouins, Osyéba, Monbouttous et IViams-Niams sortent évidemment d'une même soucbe; cette soucbe a donné des rejetons innombrables. M. le docteur Scbweinfiirtb évalue la seule famille des Monbouttous à un million d'âmes ; M. l'amiral de Langle estimait à 60,000 le nombre des Pahouins qui, il y a sept ans, entouraient nos établissements, aujourd'hui ce nombre doit être triplé; quant aux Osyéba, à notre connaissance seulement, ils s'étendent avec une extrême densité sur une longueur de plus de cent lieues. 11 est naturellement impossible de dire exactement les causes qui ont poussé cette grande famille à se démembrer ainsi , mais il est plus que probable que la densité toujours croissante de la population , la destruction du gibier et le désir de se rapprocher des établissements commerciaux sont les principales raisons de leurs émigrations à l'occident comme à l'orient.

Je crois intéresser beaucoup le lecteur en lui

mettant sons les yeux quelques courts extraits de l'un des voyages de Fillustre voyageur Scliweinfûrth, qui, à plus de huit cents lieues de distance, a retrouvé des populations offrant avec les Pahouins des traits frappants de ressemblance; je ne serai pas fâché non plus de montrer aux personnes m'accusant d'exagération au sujet du cannibalisme des Pahouins qui mangent les cadavres de leurs morts de maladie, que le docteur Schweinfùrth a constaté les mêmes horreurs, plus fréquentes encore, chez deux populations qui se rapprochent énormément des Pahouins pour le caractère, Taspect extérieur et les mœurs. — Avant de commencer, je rappellerai que Touvrage du docteur Schweinfùrth a été fait à peu près à l'époque où j'envoyai à la Société de géographie, sur les Pahouins et lesOsyéba, tous les détails que l'on trouvera ici, et qu'en conséquence il m'a été aussi impossible, en décrivant ces peuples de connaître ses écrits, qu'il lui a été impossible d'avoir connaissance des miens en écrivant son récit. Les Niams-Niams habitent à l'occident de l'Afrique, entre le quatrième et sixième degré de latitude nord ; pendant longtemps on leur a donné le nom (Vhommes à queue, et Ton croyait réellement qu'ils naissaient avec un long appendice caudal. Cette méprise provenait de ce qu'ils s'attachent souvent derrière les reins une queue de bœuf qui, vue pardesvoyageurs trop crédules, leur avait semblé in-

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hérente à la nature de ces sauvages. Le nom de Niams- Niams qui leur est donnée par les tribus voisines signifie mot à mot les mange-mange, c'est-à-dire les grands mangeurs, comme le traduit Schweinfiirth, et, chose singulière, aurait le même sens en mpongwé, où nia signifie manger. On trouve chez eux , dit le docteur Schweinfiirth, « diverses coutumes qui annoncent une étroite affinité avec les Pahouins du Gabon ; les deux peuples se liment les incisives en pointe , ils ont tous les deux des vêtements d'écorce ; tous les deux emploient un extrait de bois rouge pour se teindre la peau ; la dépouille du léopard est chez l'un et chez l'autre Tinsigne du rang princier ; ils prennent le même souci de leur chevelure, dont la longueur est exceptionnelle , et qu'ils aiment à tresser en nattes. Les deux peuples ont le teint cuivré et se livrent aux mêmes danses et aux mêmes orgies à l'époque de la pleine lune. Enfin, tous

deux sont essentiellement chasseurs « « D'après

ce que j'ai entendu dire , et surtout d'après ce que j'ai vu, j'affirme sans hésiter que les Niams-Niams sont anthropophages; que, loin d'en faire mystère, ils recueillent les dents de leurs victimes et en font des colliers dont ils se parent avec ostentation. Dans leurs trophées de chasse se voient les crânes des gens qu'ils ont dévorés, et la graisse humaine est chez eux d'un usage journalier. En temps de guerre, à ce que l'on rapporte, les gens de tout âge sont

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dévorés, principalement les vieillards que leur faiblesse rend une proie très-facile; on ajoute que dans tous les temps, lorsqu'un individu meurt dans l'abandon, son corps sert de pâture aux habitants même du district où il a vécu. Les Nubiens m'ont affirmé que des Bougos morts de fatigue à la suite des caravanes avaient été déterrés pour servir d'aliments. Je n'en voulais rien croire, mais des Niams- Niams, qui ne rougissaient pas de leur cannibalisme, avouaient que chez eux tous les cadavres, excepté ceux des gens atteints d'une maladie de peau, sont bons pour la table. Parmi les Africains notoirement anthropophages , les Fans du Gabon semblent à cet égard les plus grands rivaux des Niams-Niams. De même que ces derniers ils trafiquent de leurs morts, et l'on cite des exemples de cadavres qu'ils ont également déterrés pour en faire leur pâture '. ^ Parmi les autres traits de ressemblance entre les Niams- Niams et les Pahouins ou les Osyéba, je citerai les suivants : a Pour les Niams-Niams, dit le docteur Schweinfiirth, les perles ordinaires n'ont aucun crédit ; les seules qui jouissent de quelque faveur sont les grosses p erles en verre bleu . m Or , lors de ma visite aux Osyéba on refusa toutes les perles de couleurs brillantes que j'avais apportées, ne me demandant que ces gros grains de verre bleu, que nous appelons

ï Voir le Tour du Monde, anuée 1874, au cœur de l'Afrique, voyages du docteur Scluveiofûrth.

là-bas « perles du Sénégab) . On alla jusqu'à m'offrir de Tivoire pour ces perles bleues dont malheureusement je n'avais presque pas apporté. ciChezlesiViams- Niams, dit encore le docteur Schweinfûrth, beaucoup d'hommes ornent avec des cauries leur ceinturon et les parures de leur tête. » Or, dès que nous avions vu des Osyéba, nous avions été très-étonnés, Marche et moi, de trouver beaucoup de ces cauries sur eux, attendu que les cauries, petits coquillages qui servent à la fois de monnaie et d'ornement à Zanzibar et dans certaines parties de l'Afrique orientale, ne s'importent jamais dans l'Afrique occidentale, ou tout au moins dans la partie occidentale de l'Afrique équatoriale; ils ne pouvaient donc être venus chez les Osyéba qu'en traversant presque toute l'Afrique. — Le docteur Schweinfûrth s'est procuré au pays des Niams-Niams des couteaux fabriqués par eux et qu'il appelle troumhaches ; ils sent presque pareils à ceux que nous avons achetés aux Pahouins et aux Osyéba et qu'on désigne sous le nom de couteaux à sacrifice : or, ces couteaux sont d'une forme trèsbizarre et très-compliquée, et il serait à peu près impossible qu'ils aient été inventés à la fois par deux peuples n'ayant pas de relations communes. Enfin, le célèbre voyageur allemand décrit ainsi les chiens que les Xiams-Xiams emploient pour la chasse : « Ils ressemblent au chien loup, sont de petite taille et ont l'oreille droite et grande, le poil ras et lisse,

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la qiieiie courte en tortillon comme celle d'un porcelet; le museau, qui est très-pointu, se projette brusquement du front large et bombé, etc., etc^? Or les Pahouins ont exactement les mêmes chiens, et le signalement donné par le docteur pourrait identiquement s'appliquer à une petite chienne appelée Aiouna prise par mon ami Coffinières chez les Pahouins dans une expédition faite contre eux sur la rivière Como. Je borne ici ces citations, pour ne pas fatiguer le lecteur, et j'arrive aux Monbouttous, autre tribu immense visitée par le docteur Schweinfiirth et qui , par son cannibalisme comme par ses mœurs, offre également tous les caractères d'une très-grande ressemblance avec les Pahouins. Les Monbouttous sont les voisins immédiats des Pahouins ; ils sont ccJmpris entre le troisième et le quatrième degré de latitude nord; le docteur Schweinfiirth croit que leur nombre va à plus iTun million. « De tous les pays de l'Afrique où l'on cultive l'anthropophagie , c'est ici qu'elle est le plus prononcée. Entourés au nord et au sud de noires tribus d'un état social inférieur et qu'ils tiennent en profond mépris, les Monbouttous ont chez ces peuplades un vaste champ de combat, ou pour mieux dire un vaste terrain de chasse et de pillage, où ils se nourrissent de bétail et de chair humaine; tous les corps de ceux qui tombent sont répartis immédiatement, boucanés sur le lieu même

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et emportés comme provision de bouche. — Les prisonniers conduits par bandes sont réservés pour plus tard, et deviennent à leur tour victimes de l'affreux appétit des vainqueurs; ils préparent la graisse humaine et l'emploient régulièrement à leur cuisine, etc., etc. » — Chose singulière et pourtant incontestable, à l'orient comme à l'occident de l'Afrique, ces cannibales, ces enragés mangeurs d'hommes ont pour eux la bravoure, la force physique, l'intelligence, l'adresse, l'industrie, en un mot, une immense supériorité sur les peuplades abâtardies qui les entourent. Nous avons suffisamment parlé des Pahouins et des Osyéba, de leur courage, de leur habileté à forger le fer, à chasser et à faire le commerce, de leur profond mépris pour les tribus qui les environnent. Les Niams- Niams et les Monbouttous valent encore infiniment mieux, parce qu'ils sont moins turbulents, moins perfides et beaucoup plus susceptibles de reconnaissance et de dévouement. Voici ce que dit le docteur Schweinfûrth des Monbouttous : u ... Et malgré tout cela, c'est une noble race de gens bien autrement cultivés que leurs voisins à qui leur régime alimentaire fait horreur. Ils ont un esprit public, un certain orgueil national ; ils sont doués d'une intelligence et d'un jugement que possèdent peu d'Africains. Leur industrie est avancée et leur amitié est sincère. »

J'espère que le lecteur est suffisamment édifié sur les Osyéba et sur leurs congénères de l'Afrique orientale ; je vais donc les quitter pour revenir aux récits de notre voyage et de nos aventures ; seulement, avant de terminer ce chapitre, je demanderai la permission de faire une dernière remarque : il est fort heureux que j'aie fait chez les Osyéba l'excursion dont je viens de donner le récit au lecteur et qui n'a pu pourtant s'accomplir sans de véritables souffrances pour moi ; cela est fort heureux non-seulement parce que j'ai eu pendant mon court séjour chez eux une occasion d'étudier leurs mœurs, leur caractère et leur habitudes, occasion qui ne nous a jamais été donnée depuis, mais encore et surtout parce que je suis tout porté à croire que sans ce séjour chez eux, sans la confiance que je leur ai montrée alors, sans les cadeaux que je leur ai faits et les marques d'amitié que je leur ai données, ni Marche ni moi ne serions revenus vivants de l'Ogooué. Il est bien certain en effet que plus tard, quand nous sommes tombés dans l'embuscade qu'ils nous avaient tendue, au moment où a eu lieu cette attaque subite que nous allons bientôt avoir à raconter, les Osyéba en voulaient aux Okanda qui nous accompagnaient et non pas à nous; en ce moment-là ils tiraient à bout portant et auraient pu tout à leur aise nous choisir pour victimes; il est bien certain aussi que jusqu'au moment où nous avons été forcés, pour défendre nos hommes,

dont plusieurs étaient grièvement blessés , de nous servir à notre tour de nos fusils contre eux, les Osyéba ont affecté de ne pas faire feu sur nous. Or, il est probable qu'ils n'ont agi ainsi que parce qu'ils se sont souvenus que j'avais été leur hôte et que nous leur avions, mon compagnon et moi, envoyé de nombreux gages d'amitié et d'alliance.

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