‹ Okanda, Bangouens, OsyébaChapitre 14 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les Okanda consentent à remonter l'Ogooué avec nous. — Arrivée des députés Osyébo et Madouma. — Arrivée du roi Owanga. — Préparatifs de départ. ■— Nous quittons Lopé. — Chico reste à la garde des bagages. — Violence des rapides et adresse des Okanda. — L'île aux perroquets. — La rivière Ofoué. — Féticheurs et fétiches. — Je souffre beaucoup. — Notre flotte se met en mouvement. — Le premier village osyéba. — Négociations très-tendues. — Nombreuses menaces de guerre. — Les chutes Faré. — Fin des rapides. — Joie d'être à l'abri du danger. — L'embuscade. — Les Osyéba tir^t sur nos pirogues à bout portant. — Première panique. — Nous ramenons nos hommes au combat. — La rivière Ivindo. — Nouvelle attaque. — Terreur de nos hommes. — Une effroyable déroute. — Je suis sur le point d'être noyé dans les chutes Faré. — Marche surprend une embuscade d'Osyéba. — Mort de deux Osyéba. — La trêve. — Les cannibales croient à la parole des blancs. — Retour à Lopé. — Injuriés par les familles des victimes. — Distribution de rhum non baptisé.

Les Okanda ne s'étaient pas laissé prendre aux instigations perfides de Rénoqué et des siens; depuis notre arrivée, le sel , la poudre, le cuivre, les étoffes, toutes ces marchandises précieuses que jusque-là ils n^avaient eu qu'à des taux absolument exorbitants, affluaient chez eux; nous les traitions

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avec beaucoup de douceur et ils se rendaient trèsbien compte de Favantage qu'ils avaient à garder les blancs et à leur rendre des services toujours payés au centuple. D'ailleurs eux-mêmes avaient un vif désir de remonter TOgooné jusqu'au pays des Osyébo' et des Madouma ; ils avaient autrefois des relations constantes de commerce avec ces deux peuples, auxquels ils achetaient de l'ivoire et des esclaves. Depuis deux ans l'invasion desOsyéba avait fait cesser toute communication avec eux et, à leur grand regret, lesOkanda, n'osant pas traverser le territoire des cannibales, avaient renoncé à des voyages dont ils tiraient cependant de gros bénéfices. La présence de deux blancs qu'ils considéraient comme des êtres supérieurs, la vue de nos armes si perfectionnées, et par-dessus tout le payement relativement considérable offert par nous à ceux des Okanda qui conduiraient nos pirogues et nos bagages leur rendirent courage, et ils nous promirent de nous guider chez les Madouma. Vers cette époque quatre députés Osyébo et quatre Madouma, trompant la surveillance des Osyéba et pagayant chacun une pirogue minuscule, arrivèrent chez les Okanda, les

^ Il faut éviter de confondre les Osyébo avec les Osyéba, leurs ennejnis mortels. Les Osyébo sont, de temps immémorial, les alliés des Okanda et appellent de tous leurs vœux la venue des blancs ; tout porte à croire que le cannibalisme n'existe pas chez eux.

suppliant devenir dans leur pays et annonçant qu'il y avait à vendre à grand rabais une quantité d'ivoire et d'esclaves. Cet incident augmenta encore l'ardeur des Okanda et les détermina tout à fait. Le 23 février, nous reçûmes la visite d'un roi, grand poltron et grand idiot, appelé Owanga. Depuis la mort d'Avélé, cet homme se partage, avec un chef nommé IV'Doundou, le commandement des Okanda. Il venait réclamer notre tribut; car sa famille, chez les Okanda, comme celle de Rénoqué à Lombaréni, a le droit d'exiger des cadeaux de tous ceux qui veulent remonter le fleuve. jVous lui fîmes un présent assez important, et depuis ce moment nous pûmes organiser sérieusement notre départ. Il fut convenu que les hommes de N'Doundou et ses pirogues transporteraient nos bagages, et seraient seuls payés par nous; les autres Okanda, très-nombreux, du reste, qui voulaient aller pour leur compte chez les Osyébo et chez les Madouma, iraient à leurs frais. Pour ne pas créer de jalousies , je me décidai à faire la route en compagnie d'Owanga, tandis que Marche voyagerait dans la pirogue de N'Doundou. Le départ fut fixé au 28 février. Pour être plus sûrs de l'exactitude de N'Doundou et de ses hommes, nous les avions fait coucher la veille à Lopé. Aussi , le 28, dès l'aurore, tout le monde était prêt à partir. Chico ne nous accompagnait pas : nous le laissions à la garde de ceux de nos bagages que nous ne

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pouvions pas emporter, ou que nous avions mis en réserve pour assurer notre subsistance dans le cas — qui n'avait rien d'invraisemblable — où nous serions pillés et dévalisés en route. Le pauvre homme versa un torrent de larmes en nous voyant partir. A peine étions-nous embarqués depuis un quart d'heure, nous nous trouvâmes en présence d'une série de rapides effrayants que les Okanda désignent sous le nom de M'Boumbé. Dès le premier instant, nous eûmes la satisfaction de voir que les Okanda étaient plus habiles encore, si cela est possible, que les Inengas et les Gallois, pour pagayer dans les endroits dangereux ou difficiles. Ils ont fait souvent devant nous une chose que je n'aurais jamais crue possible, si je ne l'avais vue de mes yeux : prenant entre leurs dents la liane amarrée au bateau, ils plongeaient; puis, remontant à la nage, entre deux eaux, comme de véritables saumons, les rapides les plus violents , ils allaient attacher la pirogue à quelque rocher d'où ils la tiraient ensuite à eux. Dans l'après-midi, nous fîmes une halte de quelques instants chez les Oaka, qui habitent sur la rive droite un coin de terre que les Osyéba leur ont laissé, Dieu sait pour combien de temps encore. Les Oaka vivent presque à l'état primitif, et à peu près exclusivement du produit de leur chasse et de leur pêche. Ils sont traités de sauvages par les Okanda eux-mêmes !

Nous passâmes la nuit près d'un village dans lequel nous attendait Owanga, aux côtés duquel je devais voyager. Le 1" et le 2 mars se passèrent à remonter les rapides et à faire toute sorte de cérémonies qui devaient nous assurer la protection des esprits. Chaque fois que nous passions devant un des villages que l'on rencontre à chaque instant sur la rive gauche du fleuve , nous faisions un temps d'arrêt. Une foule nombreuse , accourue pour nous voir, stationnait toujours sur la rive. Les Okandakanda, comme eux-mêmes aiment à s'appeler, ne se rassasiaient jamais de nous regarder; ils nous témoignaient, du reste, la plus grande déférence, et nous répétaient sans cesse : « Awe tang ani fala ! (vous, blancs Français) vous êtes les pères et les mères de tout notre peuple ! » Dans presque tous les villages, nous étions rejoints par de nouvelles recrues; elles arrivaient le fusil à la main, et faisaient apporter dans les pirogues, par leurs femmes, un petit coffre en bois blanc, contenant les marchandises dont on devait trafiquer une fois arrivé, un régime de bananes et de gros morceaux de bœuf plus ou moins pourri.

Nous atteignons j sur la rive gauche, la grande rivière Ofoué, qui h:ène au pays de Shibé, les plus

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beaux hommes que j'aie connus dans l'Afrique équatoriale. Cette rivière a aussi une très-grande importance parce qu'elle sert de délimitation entre les Okanda et les Osyéba; c'est-à-dire qu'après ce point nous serons en pays ennemi.

Nous avons passé la nuit dans une île appelée Neng'n'goslio, c'est-à-dire l'île aux Perroquets. Certes elle n'a pas volé son nom ; tous les soirs des milliers de perroquets gris viennent se coucher sur ses grands arbres; ces perroquets gris sont les perroquets les plus bruyants que j'aie entendus, et ce n'est pas peu dire \ A partir du coucher du soleil jusqu'à la tombée de la nuit, ils arrivent de sept à huit lieues à la ronde, faisant un tapage épouvantable. Durant toute la nuit ils ne cessent pas un instant leur infernale musique qu'ils font entendre avec un redoublement de furie au petit jour, avant de reprendre leur vol et de se répandre dans la campagne.

Il nous a été impossible de fermer l'œil.

^ On sait que le perroquet gris à queue rouge du Gabon est, de tous les perroquets, celui qui apprend le mieux à parler. Chose singulière, les perroquets gris du Galabar et du Congo, qui , à part une teinte un tout petit peu plus foncée du plumage , leur ressemblent identiquement, sont rebelles à tout enseignement; aussi, à Saint-Paul de Loaiida ou à Bonny, on a un perroquet gris pour trois ou quatre francs, tandis qu'au Gabon, à Libreville, je les ai souvent vu payer quarante ou cinquante francs.

L'ATTAQLE ET LA DEKOITE. 169.

Nous sommes rejoints par deux nouvelles pirogues dont l'une amène le grand féticheur ou ogangaga. C'est un petit homme à figure de fouine, qui a surla tête un chapeau en feutre des plus ridicules, et autour du cou une quantité d'amulettes et de talismans variés. Il tient à la main un grand hàton , au bout duquel est emmanchée une sonnette, et auquel sont attachés des os de singe, un morceau de peau de loutre, des barbes d'éléphant, des pattes d'oiseaux et toutes sortes de saletés. C'est un fétiche trèsvénéré. La venue de ce personnage célèbre donne lieu à toutes sortes de cérémonies qui ne nous permettront pas de partir avant demain. Cette journée a été une des plus misérables de mon existence; il nous a fallu la passer sur un banc de sable, mal abrités par nos moustiquaires contre un soleil de 42°, et consumés par une fièvre ardente. Dans la soirée, je me suis trouvé mal entre les mains de Marche. Les Okanda me regardaient soufirir avec stupeur. Comment, disaient-ils à haute voix, cet homme est blanc, il est immensément riche, il est tout-puissant, et cependant il est malade comme un simple nègre. Vers onze heures du soir, au moment où , mon accès passé, je commençais à fermer les yeux, je fus réveillé par un charivari épouvantable : les Okanda dansaient, hurlaient, tiraient des coups de ir. iO

fusil el faisaient un lapage épouvantable. Marche se relevapour voir ce qui se passait, et apprit que Togangaga, après une cérémonie mystérieuse dans laquelle il avait consulté Favenir, répondait du succès de l'expédition et prédisait des bénéfices énormes à tous ceux qui en faisaient partie. Il n'est pas inutile de dire ici que l'ogangaga emportait une grande quantité de marchandises et tenait énormément à arriver chez les Osyébo et les Madouma , pour les échanger à gros profits contre des esclaves et de l'ivoire.

Au jour, nous nous mettons en mouvement. Notre petite flotte est maintenant régulièrement constituée ; en voici la composition ; un vaisseau amiral, une énorme pirogue à nous, pesante, massive et incommode, mais de fer contre les chocs les plus violents et au milieu des rochers les plus aigus. Le roiOwanga etvotre serviteur la commandent ; trentedeux hommes d'équipage. Deux grandes frégates, celle de N'Doundou, que Marche accompagne, et celle de l'ogangaga; chacune vingt-deux pagayeurs. Trois corvettes appartenant à différents chefs okanda, et présentant un effectif d'environ cinquante hommes ; cinq bateaux-mouches montés par les quatre Osyébo et les quatre Madouma. Cette partie de la division navale n'est pas la moins intéressante à étudier. Les députés s'en retournent chez euxj quelques-uns

L'ATTAQUE ET LA DEROUTE. l'I

tout seuls, quelques-uns deux ensemble, dans des bateaux qui sont de véritables coquilles de noix. Leur bagage n*est pas lourd ; il consiste en une boîte de bois blanc qui contient quatre ou cinq neptunes, un peu de poudre, des perles et quelques morceaux d'étoffe (c'est pour gagner ce peu de marchandise qu'ils ont entrepris un dangereux voyage qui dure six semaines); ils ont en outre un régime de bananes, deux barpons et un filet avec lesquels ils se procurent leur subsistance tout le long de la route, ils pagayent avec une vitesse inouïe. Lorsqu'ils arrivent à un point de la rivière difficile à passer, ils se rapprochent des rives, prennent tranquillement leurs embarcations sur leurs épaules, et marchent le long du bord jusqu'à ce qu'ils puissent de nouveau lancer leurs pirogues à l'eau. Ils franchissent ainsi en quelques minutes des passages que nous mettons des heures à traverser. Dans ce cas-là, ils s'occupent à pêcher en nous attendant, et il est rare qu'au moment où nous les rejoignons ils n'aient pas déjà pris au filet ou harponné plusieurs gros poissons. Ceux des Osyébo que nous avons avec nous ressemblent assez aux Okanda ; seulement ils sont moins grands et moins bien faits; les Madouma sont de vilains sires, tout petits et excessivement larges d'épaules, le nez démesurément épaté et les yeux percés en vrille.

Nous avons aujourd'hui , comme les jours précé-

dents, une chaleur écrasante. La température de ces pays diffère sensiblement de celle du Gabon : tandis qu'au Gabon le thermomètre se tient presque constamment à 31 ou 32% dans l'Okanda il n'est pas rare d'en avoir 40; par contre, quelquefois nous avons vu, à Lopé, la température s'abaisser jusqu'à 18", La journée s'est passée à lutter péniblement contre les rapides. Nous avons passé devant un grand nombre de villages osyéba construits indifféremment sur les deux rives. Non-seulement les habitants ne nous témoignent aucune hostilité ouverte, mais encore ils offrent de vendre des bananes, des poules, etc.; seulement on se montre, des deux côtés, d'une confiance plus que limitée. Nos guerriers restent dans les pirogues, le fusil armé et l'œil au guet; le gros des Osyéba s'arrête à portée de fusil et nous tient presque en joue. Quelques-unes de leurs femmes font quelques pas en avant et apportent leurs provisions, que deux ou trois des nôtres vont marchander. L'affaire conclue, on échange, donnant donnant, le sel, les perles ou le cuivre contre les comestibles, et chacun s'éloigne au plus vite. Souvent, au beau milieu du marché, une panique générale s'empare, on ne sait pourquoi, de toute l'assislance : les vendeurs osyéba se sauvent au plus vite vers les leurs, qui disparaissent dans les bois, et les Okanda regagnent précipitamment les pirogues, qui font aussitôt

L'ATTAQUE ET LA DÉUOUTE. HS

force de pagaies vers le milieu de la rivière. Nous ne pouvions, Marche et moi, nous empêcher de rire en voyant cette manière grotesque de faire du commerce. Naturellement, nous ne couchions jamais à terre, mais seulement sur des bancs de sable qui, à cette époque, se rencontrent assez fréquemment au milieu de l'Ogooué. Cette nuit, nous avons été trempés jusqu'aux os par un violent orage. Les Okanda n'ont même pas de moustiquaires; ils dorment tout nus sur le sable mouillé, et la pluie ne paraît nullement les affecter.

La journée d'aujourd'hui n'a guère différé de celle d'hier : même chaleur torride, même lutte épuisante contre les rapides, mêmes marchés ridicules et entremêlés d'alertes avec les Osyéba. Les Madouma ont attrapé une énorme tortue de rivière qui dormait sur un banc de sable, mais ils ont refusé de la vendre. Elle aurait pourtant bien figuré dans notre menu. Chaque fois que nous prenons nos repas , nous sommes entourés d'une bande d'Okandaqui se jettent comme des chiens affamés sur les os de poulet, sur les arêtes de poisson ou sur les épluchures d'ananas que nous jetons. Ces gens-là sont dégoûtants. M. Duchaillu a dit quelque part que les noirs de l'Afrique équatoriale n'avaient

pas le sentiment de la décomposition des viandes ; nous ne le sentons que trop : quand on pense qne les Okanda ont encore dans leurs pirogues des morceaux d'un bœuf tué il y a huit jours! Seulement, aujourd'hui ils nous ont donné un spécimen de saleté qui passe toutes les limites : dans l'aprèsmidi, quatre hommes de la pirogue de Marche, voyant flotter quelque chose au cours du fleuve, se jetèrent à l'eau au risque de faire chavirer l'embarcation et rapportèrent dans le bateau l'objet en question; c'était un anomalarus (sorte de gros écureuil volant), noyé sans doute depuis dix ou douze jours, tout vert, horriblement gonflé, et dont l'épiderme était entièrement détaché. Eh bien! ce soir ils ont fait rôtir cette charogne et l'ont mangée, sans même la vider, avec l'air de faire un repas exquis.

Dans la soirée, nos hommes semblent inquiets; il paraît que si les Osyéba nous attaquent, ce sera probablement demain ; aussi l'ogangaga passe la nuit à prier Magongo (le iâssi des Okanda), M'Bouiri et d'autres puissances célestes ou infernales, de nous protéger.

Ce matin, quelques Osyéba nous ont crié sur notre passage qu'on nous avait tendu une embuscade sur un point dont nous n'étions pas éloignés.

et que nous ferions bien de retourner au plus vite sur nos pas. Cet avertissement n'offrait que trop de vraisemblance : l'endroit qu'ils nous avaient désigné était excessivement favorable à un coup de ce genre, car là nous ne pouvions remonter l'Ogooué sans longer la rive et traîner notre bateau à la corde, au milieu d'obstacles de tout genre ; aussi nous fîmes tout de suite balte, et l'ogangaga agita trois fois en l'air son fameux féticbe à sonnette, afin de conjurer le danger. A partir de ce moment, cbaque fois que les rapides nous obligeaient à passer à portée de fusil du bord, nous avons débarqué vingt-cinq ou trente guerriers qui se glissent dans les broussailles comme de véritables serpents, et éclairent le terrain devant nous; mais ils n'ont découvert rien d'hostile ni à Tendroit indiqué, ni plus loin. Nous avons seulement vu sur la rive droite une vingtaine de guerriers osyéba, le corps entièrement teint en rouge; ils nous ont crié quelque chose; mais nos hommes , qui tenaient en ce moment le milieu de la rivière, n'ont pas compris ce qu'ils voulaient dire et ont passé outre, se souciant fort peu de s'approcher d'eux pour leur donner des explications.

L'après-midi de ce jour-là a été marquée par un événement qui est une grande joie pour nous, et qui a ranimé notre ardeur au milieu de tant de dégoûts, de fatigues et de privations de tout genre.

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JVous avons découvert les magnifiques chutes de Bôoué, auxquelles, usant du privilège des voyageurs, nous avons depuis donné le nom de chutes de Faré, en souvenir de M. Faré, directeur général des forêts. En cet endroit, l'Ogooué tout entier tombe avec le fracas du tonnerre d'une hauteur de vingt-six pieds; c'est un des plus admirables spectacles qu'il nous ait jamais été donné de contempler. Bien qu'il ne soit pas tard , nous passons au pied de ces chutes le reste de la journée : tandis que Marche en prend les photographies \ nos hommes harponnent etsurtout attrapent dans des nasses gigantesques, tendues là par les Osyéba, de très-gros poissons dont plusieurs ne pèsent pas moins de quinze livres; nous en avons immédiatement empaillé plusieurs spécimens nouveaux pour Thistoire naturelle.

Nos guerriers font avec nous des reconnaissances aux environs de Bôoué, craignant quelque embuscade; ces excursions, faites dans des chemins impossibles, font horriblement souffrir nos pieds nus et blessés; mais nous ne pouvons nous y soustraire, car nos hommes croiraient que nous avons peur. Toutes les collines déboisées qui environnent la chute sont couvertes de guerriers osyéba en armes,

1 On sait que ces photographies n'ont pas réussi.

mais ils n'ont pas leurs ornements de guerre et leurs allures sont pacifiques quoique méfiantes. A neuf heures, on commence le transport par terre des pirogues et des bagages, et à deux heures nous nous remettons en route, laissant derrière nous les chutes de Bùoué. Au bout d'un mille et demi, les rapides recommencent et nous forcent à longer la rive sur laquelle les Osyéba sont concentrés en grand nombre : nous voulons palabrer avec eux, mais ils nous font signe de ne pas accoster. Nous faisons neuf milles toujours sur le qui-vive; mais, heureusement, les craintes d'attaque ne sont pas justifiées.

Nous partons au jour, il faut constamment tirer le bateau à la corde. Les rives sont maintenant couvertes de forêts dans lesquelles les Osyéba ont défriché de nombreuses plantations. Près d'un de leurs villages, ils nous appellent au passage ; nous faisons halte hors de portée de leurs fusils et ils nous crient que nous trouverons une embuscade dans une passe très-difficile. Nouvelle cérémonie. Les guerriers osyéba sont bien à l'endroit indiqué, mais au lieu de nous attaquer ils nous offrent de nous vendre des poules. Marche et moi nous descendons au milieu d'eux, leur tendons la main, leur achetons fort cher tout ce qu'ils offrent et leur faisons des cadeaux. En somme, tout s'est passé

paisiblement; ces avertissements répétés, donnés par des gens qui s'entendent évidemment entre eux comme larrons en foire, ont évidemment pour but de nous effrayer et de nous faire retourner sur nos pas ; mais personne de nous n'a envie de s'y laisser prendre, — Le soir nous couchons sur une grande île de sable : les Okanda sont fous de joie ; maintenant, dîsent-ils, les rapides sont finis pour toujours, les Osyéba ne nous attaqueront plus ; dans trois ou quatre jours nous serons arrivés. Les maudits rapides ont duré cent dix milles ; maintenant la rivière s'offre à nous dégagée de rochers, de brisants et d'îles, large et paisible. On le comprend sans peine, nous partageons la joie de nos hommes ; nous avons passé la nuit à bavarder avec Marche, faisant les plus beaux projets d'avenir. Dans notre enthousiasme, nous ne voyons plus d'obstacles et nous parlons des grands lacs découverts par Livingstone comme si nous y étions déjà.

A six heures du matin, nos hommes sont partis en chantant. La petite flottille Madouma et Osyébo avait pris l'avance et péchait tranquillement à deux ou trois cents mètres devant nous. Nos six pirogues se suivaient longeant la rive gauche; le courant était très-fort, et les hommes s'aidaient des bran-

ches qui pendaient au-dessus de Teau pour tirer à eux les pirogues. Un chef que nous avions surnommé « l'homme au petit chapeau « ouvrait la marche, je suivais avec Ouanga, Marche se trouvait le dernier. Tout à coup, partent de la forêt deux décharges que nos pirogues reçoivent presque à bout portant. 11 est plus facile de se figurer que de décrire la confusion qui s'ensuit : la moitié des hommes se jetant à Teau , les bateaux se heurtant les uns les autres et les guerriers tirant à tort et à travers du côté du bois. Pour comble de malheur, notre pirogue échoue; Ouanga, fou de terreur, gesticule, crie et rend toute manœuvre impossible; je suis obligé de lui mettre mon revolver sous le nez et de le faire coucher à plat ventre dans la pirogue, où je lui mets mon pied sur le dos afin d'être bien sûr qu'il ne bougera plus. Heureusement, les Osyéba s'étaient sauvés après avoir fait ce beau coup, ce qui nous permet de regagner pêle-mêle File sur laquelle nous avions couché. Le premier moment de stupeur passé, on se compte; nous trouvons sii hommes horriblement blessés par les morceaux de fer avec lesquels les Osyéba chargent leurs fusils. Tandis que l'on extrait les projectiles en fouillant à pleine main dans les blessures, les chefs tiennent un conseil de guerre. Le grand féticheur, qui a toute influence, ne manque pas d'une certaine bravaure; d'ailleurs, il y va de sa réputation^

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puisqu'il a prédit l'heureux succès de Tentreprise; il encourage les guerriers. De notre côté, nous faisons défoncer deux barils de poudre et nous distribuons de Teau-de-vie et des morceaux de plomb. En vain les blessés poussent des gémissements affreux, en vain Thomme au petit chapeau, qui a perdu cinq hommes sur dix-huit, proteste avec quelques timides, il est décidé que nous forcerons le passage. Chacun célèbre d'avance les prouesses qu'il va faire. Le féticheur frotte le front de chaque guerrier avec une certaine poudre noire, fait une distribution générale de gris-gris, puis tous les hommes tenant un petite branche d'arbre à la main , vont en procession toucher le fameux fétiche à sonnette et à os de singe, après quoi nous repartons. Les blessés sont couchés ou plutôt jetés au fond des pirogues sous un soleil ardent. Nous faisons quatre milles , direction sud , en tenant le milieu du fleuve, et nous arrivons à la grande rivière Ivindo, aussi importante que l'Ogooué , qui semble en cet endroit bifurquer en deux branches d'égale largeur. Dans cette rivière Ivindo , disent les Okanda, il y a de violents rapides et des chutes aussi importantes que celles de Bôoué ; puis on arrive, après quatre ou cinq jours, à de très-grands lacs. Malheureusement les deux rives sont habitées par les Osyéba. A l'embouchure de l'Ivindo se trouve une île couverte de rochers, sur laquelle

nous nous arrêtons pour faire cuire notre déjeuner. Tout à coup, sur les deux rives de Tlvindo et sur la rive gauche de l'Ogooné, retentit le cri de guerre des Osyéba, qui se montrent en masse , hurlant et tirant sur nous de tous côtés. Marche est touché au bras par une petite barre de cuivre qui, heureusement, ne produit qu'une légère contusion. La lutte a duré une heure ; on s'apostrophait et on s'invectivait d'une rive à l'autre à la manière des héros d'Homère ; mais tandis que Marche et moi nous montrions à ces sauvages l'effet tout nouveau pour eux des balles explosibles, tandis que nos guerriers tiraillaient de leur mieux, les chefs, à l'abri derrière les rochers, tenaient conseil, et, à l'unanimité, décidèrent de fuir au plus vite. C'est N'Doundou qui estvenu tout tremblant nous faire part de leur résolution. Prières, insultes, promesses, menaces, rien ne peut y faire ; nous pleurions de rage de voir ainsi perdus, en un instant, le fruit de deux ans de fatigues et de sacrifices. Mais il a fallu céder, et céder au plus vite, on nous aurait laissés là : déjà les Okanda commençaient à jeter leurs bananes, leurs moustiquaires, etc. Nous avons dû intervenir, le revolver à la main, pour les empêcher de jeter nos caisses par-dessus le bord. Quand une fois la panique s'est emparée de ces gens-là, ils deviennent de véritables brutes. Nous avons commencé alors, dans les rapides de l'Ogooué et sous le feu de l'en- II. 11

nemi, une retraite ou plutôt une déroute insensée.

Quand les Osyéba nous virent prendre la fuite , ils poussèrent un long hurlement de triomphe et nous saluèrent d'une décharge générale qui , heureusement, n'atteignit personne. Sans doute ils avaient longtemps hésité, longtemps tergiversé avant d'attaquer les Okanda à cause de ces deux blancs qui les accompagnaient et qui, pour ces sauvages, étaient des êtres quasi divins. Mais un premier succès exalta ces mêmes hommes qui , lorsque nous remontions le fleuve, nous parlaient des rives et afifectaient des sentiments de bienveillance. Les plus obséquieux se montrèrent les plus acharnés. Quand nous passions devant leurs plantations, les coups de fusil partaient du milieu des grandes herbes, de derrière les rochers et du sommet des arbres.

Nos hommes étaient en proie à une terreur profonde. Le roi Ocvanga donnait de tels signes d'insanité, que je fus contraint de l'obliger à se coucher au fond du bateau et de lui mettre mon. pied sur le dos pour qu'il ne bougeât plus. Les piroguiers, courbés sur leurs pagaies, faisant voler les embarcations, filaient droit devant eux et tenaient le milieu dufleuve. Nous sommes arrivés ainsi aux rapides que nous nous sommes mis à franchir avec une vitesse vertigineuse. C'est miracle que nous n'ayons pas été brisés cent fois en descendant ces cascades à pic, ou en heurtant les rocliers à fleur d'eau dont la rivière

était hérissée. Le fusil à la main, cherchant à percer des yeux Tépaisseur des forêts et à découvrir quelque embuscade, ou du moins quelque ennemi auquel je pusse faire payer cher notre déroute, je ne regardais pas en avant. Depuis quelque temps déjà nous ne voyions plus d'Osyéba. Tout à coup nos hommes poussèrent un grand cri de détresse. Machinalement, je regardai en avant, et un coup d^œil me révéla l'imminence du danger. Cette fois je crus que ma dernière heure avait sonné. Nous étions en haut des chutes de Bôoué , vers lesquelles notre pirogue était entraînée avec une extrême rapidité; quelques secondes de plus et nous allions être précipités dans Fabîme. Par un effort désespéré, les Okanda qui étaient à l'arrière rapprochèrent notre bateau de la rive et le jetèrent entre deux gros rochers entre lesquels il resta pris. Nous étions à vingt mètres du bord où, par un hasard providentiel, il n'y avait pas d'Osyéba embusqués. — « Maintenant, me dit un Okanda appelé Oréga , il faut que vous sortiez de la pirogue, et que, de pierre en pierre, vous gagniez le rivage. •» Les rochers étaient nombreux et peu distants l'un deTautre; pour un homme agile et vigoureux la chose était très-faisable, mais pour un malade, peu adroit de sa nature ^ nu-pieds et épuisé par la souffrance, il y avait tout à parier qu'il y resterait. — « C'est impossible, m'écriai-je ! — Il le faut cependant, répondirent tous les Okanda. «

184 L'AFRIQUE ÉQU ATORl ALE.

Il le fallait, en elTet, ce mot était sans réplique, et je tentai l'épreuve. Quelques-uns de mes hommes me montrèrent en ce moment, je me plais à le reconnaître, un véritable dévouement. S'accrochant les uns aux autres et se tenant dans Teau jusqu'à mi-corps, ils formèrent une espèce de chaîne pour m'aider à franchir ce mauvais pas. Pendant quelques instants tout alla bien, mais au milieu du trajet, une grosse pierre sur laquelle je posais le pied se déroba sous moi, je fis un faux pas et je tombai dans Teau. L'Okanda qui me tendait la main me rattrapa par une jambe , mais je restai pendant un inslantlatète en bas suspendu au-dessus du gouffre. Mon guide, qui n'avait lui-même qu'un très-faible point d'appui, cria à l'aide; deux Okanda arrivèrent à temps et on me retira ; comment, je ne le sais pas bien moi-même, car, aux trois quarts suffoqué par l'eau que j'avais bue, je ne me suis pas rendu compte de ce qui s'était passé entre le moment où je suis tombé et celui auquel on m'a traîné à terre. Quand je fus en sûreté sur la rive, les Okanda dégagèrent la pirogue des rochers qui la retenaient et la laissèrent, vide, bien entendu , descendre les chutes de Bôoué. Telle était son épaisseur et sa solidité qu'elle sortit de cette terrible épreuve. Elle arriva en bas sans être mise en pièces et en fut quitte pour quelques avaries. Le grand féticheur et un chef okanda furent moins heureux que nous : chacun d'eux eut

son embarcation brisée dans les chutes de Bôoué. On recueillit les naufragés dans la nôtre. Il est certain que si les Osyébanous avaient attaqués en cet endroit, ils nous auraient exterminés jusqu'au dernier.

Tous ces accidents avaient naturellement entraîné une perte de temps assez considérable. Seule la pirogue de Marche qui , au départ était déjà en tète de nous, avait pu sans le même retard poursuivre sa route et prendre sur nous une avance de près de trois kilomètres. Nous ne la revîmes pas pendant une grande partie de la journée.

A partir de Bôoué le feu de l'ennemi avait à peu près cessé ; çà et là seulement partaient du bord quelques coups de fusil isolés. Déjà nous approchions de la rivière Ofoué, et par conséquent de la limite du pays des Osyéba, quand tout à coup j'entendis le bruit d'une vive fusillade à quelque distance en avant. L'inquiétude me prit, je pressai mes hommes de faire force de pagaies. Au bout de vingt minutes cependant, nous vîmes la pirogue de Marche arrêtée tout contre une petite île située au milieu de l'Ogooué; les hommes qui la montaient étaient à terre et semblaient complètement fous : ils dansaient, hurlaient, sautaient, brandissaient leurs fusils en l'air et s'embrassaient en riant aux éclats. L'un d'eux, dans l'eau jusqu'à la ceinture, avait pris le pavillon français planté à Pavant de la pirogue et

Tagitait au-dessus de sa tète en faisant des contorsions et des grimaces inouïes, a Pour l'amour de Dieu ! criai-je à Marche qui se tenait debout appuyé sur son fusil et le visage impassible au milieu de ce groupe d'insensés, qu'est-ce que tout cela signifie ? i> Avant qu'il eût répondu, tous les Okanda, qui devinaient sans doute le sens de ma question, me crièrent à la fois : « 0 tangan' ayoni Osieha^ azué ayoni Osiéha, Osiéha niengué ! « (le blanc a tué des Osyéba , nous avons tué des Osyéba , beaucoup d'Osyéba). Au milieu de tout ce tapage, j'eus toutes les peines du monde à apprendre de mon ami ce qui s'était passé. A peu de distance au-dessus de l'endroit sur lequel nous nous trouvions en ce moment, les piroguiers de Marche avaient aperçu deux grands radeaux accostés à la rive droite du fleuve. C'est seulement sur ce genre de radeau que les Osyéba, qui ne savent pas encore construire de pirogues, peuvent traverser l'Ogooué. Comme il n'y avait là ni plantation, ni village osyéba, les Okanda, qui avaient recouvré tout leur sang-froid depuis que l'ennemi ne tirait plus sur eux, en conclurent que les Osyéba n'avaient pu se servir de ces radeaux que pour aller s'embusquer derrière les arbres qui bordent la rive et nous attendre au passage. Marche, N'Doundou et les dix ou douze guerriers de leur pirogue résolurent aussitôt de prendre l'ennemi dans son propre piège. Ils débarquèrent avec le

moins de bruit possible, et prenant un assez long détour vinrent tomber sur une vingtaine d'Osyéba qui, tout occupés à épier le fleuve, ne les virent pas venir. Le beau-frère de N'Doundou les aperçut le premier et en tua un presque à bout portant. Pris à l'improviste, les Osyéba abandonnant le petit bouquet de bois dans lequel ils se trouvaient, se sauvèrent dans la direction de la prairie , mais Marcbe et ses hommes leur coupèrent la retraite et ils n'eurent d'autres ressources que de se réfugier derrière de grosses pierres plates qui étaient là, décidés sans doute à vendre chèrement leur vie. Ce rempart improvisé les cachait fort mal, Marche était environ à quarante mètres d'eux , c'est-à-dire hors de portée de leur fusil à pierre. Il en ajusta un par lequel il était lui-même couché en joue, et le foudroya d'une balle explosible en pleine poitrine. Les compagnons de la victime terrifiés ne bougèrent plus et mon ami avait Beau jeu de les exterminer ainsi un à un sans qu'ils aient pu même riposter, mais nous ne sommes ni l'un ni l'autre sanguinaires, et il ne voulut pas verser inutilement même du sang d'Osyéba. Au grand scandale de ses hommes, il remit son fusil en bandoulière, et, accompagnant ses paroles d'un geste expressif, cria en mpongwé aux cannibales : Kandagcmi ! (Allez-vous-en!) Alors se passa un fait extraordinaire qui prouve la puissance morale de l'homme civilisé sur le sauvage : ces cannibales

sans foi ni loi, qui venaient si traîtreusement de nous tendre une embûche, qui ne connaissent que la fausseté et la perfidie, eurent confiance dans la parole du blanc ; ils sortirent de leur cachette et vinrent passer tranquillement à moins de vingt mètres de lui. Bien plus, deux d'entre eux étant restés derrière leurs pierres, deux autres revinrent les chercher et les décidèrent à s'en aller avec eux. Cet incident nous releva un peu dans Tesprit des Okanda, seulement ils furent inconsolables que Marche n'ait pas tué plus d'Osyéba.

Dans la nuit, nous atteignîmes la rivière Ofoué ; désormais à l'abri de toute attaque, nousnous arrêtâmes pour camper au pied des collines de Djico. Nos hommes étaient épuisés de fatigue et il y avait de quoi : nous avions mis moins de douze heures à redescendre plus de cent cinquante kilomètres; il nous avait fallu sept jours pour faire le même parcours en remontant le fleuve. Le lendemain 1 1 mars, nous nous remîmes en campagne dès le point du jour, et au bout de deux heures nous attciguions le premier village okanda. Là commencèrent des scènes navrantes pour nous qui se continuèrent sans cesse jusqu'à ce que nous fussions arrivés à Lopé ! Le bruit de nos désastres avait déjà été répandu, avec la rapidité que met toute mauvaise nouvelle à circuler, par quelques hommes qui , durant la nuit, avaient quitté notre camp et s'étaient rendus à pied dans

leurs cases. Devant chaque village stationnait une foule compacte , composée surtout de femmes et d'enfants : une profonde anxiété régnait parmi elle. Devant ceux de ces villages auxquels appartenait quelqu'un de nos blessés , nous nous arrêtions et on le portait à terre. Les pauvres diables , le corps horriblement déchiré par les morceaux de fer des Osyéba, exposés toute la journée de la veille à un soleil ardent, touchaient pour la plupart à leurs derniers moments. J'ai rarement vu quelque chose de plus poignant que la douleur de leurs mères, de leurs femmes , de leurs sœurs lorsqu'on débarquait ces pauvres blessés! Ces malheureuses hurlaient, sanglotaient, se roulaient dans le sable, puis éclatant en injures contre nous, nous jetaient de la boue et nous accusaient d'avoir mené les leurs à la boucherie, d'être leurs meurtriers. Je rendrai cette justice à nos Okanda qu'ils mirent tout en œuvre pour leur imposer silence : «Taisez-vous, leur criaient-ils, n'accusez pas les blancs ; eux seuls se sont battus comme des hommes quand nous avons tous eu peur comme des femmes. « Dans un village où nous avions déposé trois blessés, les vociférations et les insultes des femmes devinrent si violentes que nos hommes se saisirent de bâtons pour les faire taire ; mais nous les leur fîmes jeter à l'instant. Pauvres créatures! Après tout elles avaient raison, sans nous les Okanda seraient restés chez eux et tous ces mal-

heurs ne seraient pas arrivés. Par une fatalité inexplicable, tandis que, sur quatre-vingts guerriers, nous n'en avions que deux d'atteints, presque tous les coups desOsyéba avaient porté sur des pagayeurs inofifensifs dont plusieurs étaient encore des enfants. Ce ne fut que vers dix heures du matin que nous regagnâmes Lopé, où notre vieux Chico , notre hôte Baïli et ses femmes nous reçurent avec les plus vives démonstrations de joie et d'affection. Tel était l'état de nos esprits alors, que l'accueil de ces nègres, accueil très- intéressé sans doute pour la plupart d'entre eux, nous émut cependant jusqu'aux larmes. A quatre heures nous fîmes à N'Doundou, Ovvanga, Oréga et à tous ceux de nos compagnons de route et d'infortune qui se trouvaient là une forte distribution de rhum ; en le buvant ils se mirent à danser, à crier, et à donner toutes les marques d'une joie frénétique : c'est que, brisés de fatigue et n'ayant pas trop la tête à nous, nous avions oublié de donner à l'alougou ce large baptême d'eau , sans lequel nous ne l'avions jamais laissé goûter aux Okanda. A partir de ce moment du reste, il nous fallut renoncer à mettre de l'eau dans notre rhum ; aussitôt que nous en offrions d'un peu mélangé à nos hommes, ils le repoussaient dédaigneusement en disant : ce Non , non pas cet alougou-là, il nous faut celui que tu nous as donné le jour où nous sommes revenus à Lopé après notre grand voyage.

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