‹ Okanda, Bangouens, OsyébaChapitre 15 sur 45 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

UNE RETRAITE DESASTREUSE.

Notre intérieur s'accroît d'un nouvel habitant. — Anatole. — Il tombe malade. — Extrême difficulté de revenir chez les Gallois. — Chico achète un petit esclave. — Cruautés de ce nouveau propriétaire. — Nous y mettons bon ordre. — M. Duchaillu et les nains obongos. — Miani et les nains akka. — Les Akka ramenés par le docteur Scluveinfiirth. — Les Akka vus par M. E. Marno et par le colonel Long-Bey. — Il est incontestable qu'il existe une race de pygmées au centre de l'Afrique. — Nous achetons de l'ivoire aux Bangouens. — Mort d'Anatole. — Ovvanga manque à la parole qu'il nous a donnée, — Oréga s'offre à nous emmener. — Une députation de Shibé. — Nous brûlons nos vaisseaux, c'est-à-dire que nous jetons notre sel dans la rivière. — Grand palabre. — Le fils du roi Avélé. — Affreuse anxiété. — Moïna nous amène dix-huit pagayeurs. — Préparatifs de départ. — On transporte nos bagages dans le bateau. — Tous nos hommes nous abandonnent. — Une situation désespérée. — Nos me= naces produisent leur effet. — Nous parlons avec seize hommes. — Nouvelle désertion. — Nuit d'angoisse. — Sam- Quita. — Accueil triomphal. — Une soirée orageuse. — Arrivée à la factorerie d'.^daniinanlango.

Au moment de notre retour à Lopé, nous avons trouvé que notre intérieur s'était accru d'un nouvel habitant. Chico est venu d'un air tout joyeux nous présenter un petit être plus aimable que joli, sans doute, mais dont la société a été pour nous une

lf>l l/AFRIQUE ÉQUATORIALE.

grande distraction et un grand plaisir au milieu de tant de tracas et de nnsère. Anatole, c'est le nom que nous lui donnâmes immédiatement, n'était rien moins que le fils d'une vieille mère gorille massacrée quinze jours auparavant par les Bangouens à peu de distance de notre case. Chico , prévenu de sa mort et sachant combien nous recherchions les dépouilles du gorille, s'était empressé d'accourir sur le lieu de l'exécution. Lorsqu'il arriva, les Bangouens avaient déjà mis en pièces leur victime qu'ils étaient en train de croquer à belles dents; mais Chico arriva à temps pour recueillir le petit njina (gorille) qu'on avait pris tout plein de vie sur le cadavre de sa mère ; il Tacheta pour deux poignées de sel, il Tinstalla dans notre case et lui prodigua des soins tout paternels. Anatole n'avait pas plus de six à sept mois; c'était une petite créature toute souffreteuse, demandant sans cesse à être caressée et portée dans les bras; quand on le posait à terre, il pleurait et criait constamment'. Nous lui fîmes, dans le compartiment de notre case affecté à Chico et aux poules, un beau petit lit; nous lui arrangeâmes un joli manteau avec de l'étoffe et l'habillâmes de notre mieux : il mangeait de bon

' M. VValker et plusieurs négociants du Gabon qui ont eu de petits f|orilles vivants ont constaté chez eux la même douceur et le même besoin de caresses; il est vrai que celui qu'a eu M. Ducbaillu était, nous a-t-il dit, d'une férocité indomptable.

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appétit une sorte de fruit rouge qui croissait en abondance dans le pays, et dormait assez bien, mais cependant il maigrissait à vue d'œil et sa santé déclinait visiblement; c'est que le pauvre petit était beaucoup trop jeune et avait besoin de soins que bientôt, absorbés par les préoccupations les plus sérieuses, nous ne pûmes plus lui donner. Il n'y avait pas à se le dissimuler, le jour de notre déroute sur la rivière Ivindo, nous avions dû dire un adieu irrévocable à tout espoir de nous enfoncer plus avant dans l'intérieur de l'Afrique. Aucune promesse, aucun cadeau n'aurait pu décider les Okanda à tenter de nouveau le passage; d'ailleurs, malades et épuisés comme nous l'étions en ce moment, c'eût été courir au-devant d'une mort certaine que de marcher en avant; il ne nous restait donc qu'une chose à faire : regagner au plus vite le Gabon, et de là nous rembarquer pour la France. Malheureusement les Okanda, effrayés par les menaces de Rénoqué qui leur avait interdit de nous ramener chez lui et de mettre les pieds chez les Gallois, craignant d'être pris et vendus comme un vil bétail, s'ils s'avançaient jusqu'à la factorerie, très-contents de conserver ces blancs dont la présence faisait régner chez eux une abondance extraordinaire de sel, de perles, de tabac, en un mot, de tous les objets qui, pour eux, constituent les jouissances les plus raffinées de la vie, ne tenaient

millement à nous reconduire à Adanlinanlango ; et sans eux, comment franchir les terribles rapides? Nous nous adressâmes d'abord à Owanga , nous lui fîmes un beau cadeau et les plus magnifiques promesses, s'il nous ramenait chez les Gallois. Le vieux roué ne nous refusa pas; bien au contraire, il fit semblant d^être charmé d'avoir l'honneur de reconduire ses blancs dans leur factorerie : seulement il nous demanda dix jours pour se reposer et rassembler SOS hommes, promettant que le jour de la nouvelle lune, c'est-à-dire dix jours plus tard, il serait à Lopé, prêt à partir avec tout son monde. Il n'y avait rien à objecter à cette demande, nous lui accordâmes le délai qu'il sollicitait et prîmes congé de lui, en lui faisant bien promettre d'être exact au rendez-vous. En attendant, nous prîmes patience de notre mieux; notre existence n'était pas trèsgaie, car notre santé ne nous permettait guère de quitter notre lit de bambous, mais nous nous consolions en pensant que dix jours seraient bientôt passés ; l'idée seule du retour nous causait des joies folles. Un matin, Chico vint nous dire qu'on lui avait offert de lui vendre un petit esclave : depuis longtemps la possession d'un esclave était la suprême ambition de Chico. a Monsieur, me disaitil sans cesse, je t'en conjure, laisse-moi acheter un captif sur mes gages ; ma femme sera si heureuse quand je le ramènerai ! il sera le soutien de notre

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vieillesse, et quand nous ne pourrons plus rien faire, il travaillera pour nous; et puis, au Gabon, si j'ai un esclave, je serai un grand inonde. » Devenir un grand monde èisiiile rêve de Chico ; or, ce matin-là, il avait trouvé à acheter fort bon marché, disait-il, un négrillon de onze à douze ans, et il nous suppliait de le lui laisser acquérir. Nous ne nous y opposâmes pas, à la condition qu'il fit bien comprendre aux Okanda que l'esclave était pour lui et non pour nous, qu'il le traitât bien et qu'il le fît instruire à la Mission; en conséquence, il fallait qu'il s'entendît avec Isingué (celui qui nous avait menés chez les Pahouins) et à qui Tesclave appartenait, et s'il tombait d'accord sur le prix, qu'il nous donnât la liste des objets à payer, qui seraient naturellement retenus sur ses appointements. On amena le pauvre petit, il semblait plus mort que vif, car il se figurait que nous allions l'acheter pour le manger; aussi il fut stupéfié de nous voir lui témoigner une extrême douceur et lui offrir quelques bananes dont il paraissait avoir grand besoin. Le marché se débattit devant lui. Chico et Isingué se démenaient comme des possédés : Isingué débinant les marchandises de Chico, Chico débinant l'esclave d'Isingué; enfin ils finirent par arrêter le prix ainsi qu'il suit : un baril de poudre (de 4 livres), quatre brasses d'étoffe, un couteau, un bonnet en laine rouge, une chemise, une mesure de sel, un neptune en cuivre, un mat-

chette et quelques perles. Quand ces divers objets eurent été payés à Isingué , il prononça le fameux amani (c'est fini, marché conclu), et remit en échange Tenfant, auquel il ne dit même pas un mot en partant. Chico rayonnait, il prit son esclave sous le bras, Tenferma dans sa case et l'y barricada solidement; après quoi il s'achemina rapidement vers la forêt. Nous l'en vîmes bientôt revenir portant une de ces énormes bûches percées d'un trou, appelées mpala et dans lesquelles on passe le pied des esclaves pour les empêcher de s'évader; ils sont emboîtés là dedans de telle manière qu'il faut ensuite, pour les débarrasser, scier le mpala sur leur jambe ; ce système écorche horriblement la cheville du patient, et, à la longue, lui cause de cruelles souffrances. « Qu'est-ce que tu vas faire de ce morceau de bois-là? criâmes-nous à Chico, du plus loin que nousTaperçùmes. — Mon père, c'est pour le petit. — Comment, misérable, tu as été esclave, tu es chrétien et tu veux mettre aux pieds de cet enfant une bûche qu'un homme aurait peine à porter? — Mais, mon père, si le petit se sauve, je suis un homme ruiné! — C'est possible, mais si tu lui mets cela aux pieds, ou si tu le fais souffrir d'une manière quelconque, tu seras assommé par nous; maintenant, arrange-loi.» Chico savait que, depuis longtemps , nous n'étions plus d'humeur à plaisanter; aussi, il se hâta de nous demander

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pardon, et se contenta, pour ne pas perdre le petit, de ne le quitter ni le jour, ni la nuit; au reste, le pauvre enfant n'avait guère envie de se sauver; nous le nourrissions bien, nous lui faisions quelques menus cadeaux, et il avait bien vite compris qu'il valait mille fois mieux, pour lui, être chez nous que chez ses anciens maîtres.

M. Walker, au moment de notre départ d'Adanlinanlango, nous avait signalé, d'après le dire des noirs, Texistence, non loin dupremiervillageOkanda (Obombi), de ces tribus naines que M. Duchailhi écrit avoir rencontrées dans le pays des Ashangos. J'avoue que nous ne croyions qu'à demi à ces nains qui, d'après le voyageur américain, sont appelés Obongos par les indigènes. M. Duchaillu, en altérant la vérité sur quelques points, s'est fait un tort immense : toutes les fois qu'il y a une assertion extraordinaire dans ses récits, le premier mouvement du lecteur ou du voyageur est toujours de la révoquer en doute. Aussi nous croyions que les fameux nains Obongos n'existaient que dans l'imagination de i\I. Duchaillu, ou tout au moins qu'ayant vu deux ou trois nègres très-petits, — il y en a parmi les nègres comme parmi les blancs, — il avait fait de ces deux ou trois individus tout un peuple de nains; néanmoins, pour l'acquit de notre conscience, nous interrogeâmes Oréga et d'autres Okanda, et nous leur demandâmes s'il n'y avait pas près d'Obombi

OU dans tout autre endroit un peuple minuscule. Oréga et ses compatriotes nous répondirent que bien sûr nous voulions rire, que tous les hommes étaient de même, et qu'ils n'avaient jamais entendu qu'il existât des gens semblables à ceux dont nous parlions. Nous n'insistâmes pas, et nous restâmes convaincus que M. Duchaillu avait, une fois de plus, donné carrière à sa fantaisie. Cependant, je dirai en toute impartialité : les Obongos existent vraiment, ils forment une race à part, probablement les anciens Pygmées d'Hérodote, et M. Duchaillu, sauf un seul détail, celui des poils dont ils seraient couverts, les a très-bien décrits. Je crois intéresser le lecteur en lui donnant quelques détails sur ces êtres singuliers dont on a pu dernièrement ramener deux spécimens vivants en Egypte et même en Italie.

M. Duchaillu a trouvé pour la première fois les villages de ces peuples nains dans le pays des Ashangos (1° 58' latit. S. et 11° 56' long.E.). Ils vivaient dans un élat à peu près complet de nudité, sous des huttes de feuillage, mangeant des racines ou des animaux pris par eux au piège; ils étaient très-farouches et s'enfuirent aussitôt l'arrivée dans leur village de M. Duchaillu, qui put seulement s'emparer d'une vieille femme, et à force de cadeaux l'apprivoiser un peu. Celle-ci, enchantée des présents d'une splendeur inouïe pour elle que le blanc lui avait faits, calma un peu les terreurs de ses ca-

marades, et M. Duchaillu put voir plusieurs fois de près des femmes, des enfants et même un jeune homme Obongo. La couleur des Obongos est d'un jaune sale, moins foncé que celui des Ashangos leurs voisins. Leurs cheveux croissent par petites touffes frisées. Le jeune homme que vit M. Duchaillu avait sur la poitrine et sur les jambes une quantité de poils également réunis en touffes frisées, comme sur la tête. Les récits des Ashangos s'accordent, ditil, à représenter ces petits sauvages comme velus sur toutes les parties de leur corps, et quand, à son retour dans le pays des Ashangos, il a rencontré des Obongos mâles, bien qu'ils ne se soient pas laissé approcher, il a parfaitement distingué, à ce qu'il dit, les touffes frisées de leurs poils. «Les Obongos sont, continue M. Duchaillu, un peuple extrêmement nomade; il change de pays aussitôt que le gibier devient rare, et il s'étend vers l'est aussi loin que vont les connaissances géographiques des Ashangos à l'est. — Ils s'étendent même beaucoup plus loin que M. Duchaillu n'a pu le supposer ; car Giovanni Miani, ce martyr trop peu connu de son amour pour la science, rencontra à plus de cinq cents lieues à l'est du pays des Ashangos des nains Akkas, appelés aussi par les indigènes Mabongos, et qui appartiennent évidemment à la race des Obongos. Quand le pauvre Miani, de retour de ses voyages, parla de ce peuple nain, on nia qu'il les eût jamais vus,

comme on nia qu'il se fût avancé jusqu'à ce point extrême du centre de l'Afrique, oi^i sept ou huit ans plus tard, sir Baker trouvait son nom gravé sur l'écorce d'un baobab. Dans celte dernière expédition, où Miani, revenu le cœur ulcéré en Afrique, s'avança sans ressources et sans appui plus loin qu'aucun blanc n'avait jamais été avant lui, il eut la joie de pouvoir s'emparer de deux de ces nains Akkas, et les avait encore avec lui quand la mort vint le surprendre sur la frontière d'Egypte '. Les deux Akkas furent recueillis, avec tout ce qui restait de Miani , par le docteur Schweinfûrtb , qui amena les Akkas au Caire, et de là ils furent expédiés à la Société de géographie de Rome ; ils sont encore vivants aujourd'hui , et le docteur

• Miani mourut au moment où, après deux ans de misères, de souffrances et de danfj;ers inouïs, il touchait à la frontière de ce monde civilisé Tiers lequel il revenait, tenant en main les preuves qui devaient confondre ceux qui lavaient calomnié et traité d'imposteur. Un des membres les plus éminents de la Société de géographie italienne me racontait tout récemment ses derniers moments. Je connais peu de récils aussi touchants. Sentant venir la mort , Miani ordonna à un des hommes qui l'accompagnaient de creu«er sa tombe; il écrivit ensuite d'une main tremblante sur son journal de voyage quelques lignes qui, grâce au docteur Schucinfiirth, sont parvenues jusqu'à nous : a J'ai à peine la force d'écrire... Je fais creuser ma tombe... Adieu,

Italie , pour la liberté de laquelle j'ai jadis combattu Adieu

tous mes rêves, dont j'allois voir la réalisation... » Tous ses hommes vinrent alors lui baiser la main en lui disant : « Qu'.'Allah vous garde encore longtemps parmi nous, seigneur. » Il les bénit du geste et rendit le dernier soupir.

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Schweinfûrth s'est chargé de pourvoir à leur existence. Deux femmes Akkasou Tiki-Tiki, car c'est le nom qu'ils se donnent à eux-mêmes à l'ouest du pays des Niams-NiamSjOnt été observées parle voyageur autrichien E. Marno. La première était une petite fille de dix à douze ans, remarquable par la proéminence excessive de son abdomen ; la seconde était âgée de vingt-cinq ans et avait déjà été mère ; elle était persuadée que M. Marno l'achetait pour la tuer et la manger ; aussi elle poussait des cris à fendre l'âme. Des présents de perles et d'étofles la calmèrent bientôt ; elle se mit à jouer, à jacasser et à rire avec la petite fille de sa race ; toutes les deux apprenaient très-vite ce qu'on leur enseignait et étaient très-obéissantes et très-gaies. Enfin les Akkas viennent d'être vus et même photographiés par un voyageur qui a récemment accompli au centre de l'Afrique un magnifique voyage d'exploration, le colonel Chaillé-Long-Bey. L'existence dans l'intérieur de l'Afrique de nombreuses tribus de Pygmées, qui s'étendent sur un espace de plusieurs centaines de lieues, ne saurait donc plus fciire l'ombre d'un doute.

Mais revenons au récit de nos aventures personnelles; le lecteur nous pardonnera, j'espère, cette longue digression , en raison de l'intérêt exceptionnel du sujet.

Comme nous avions une certaine quantité de marchandises avariées qu'il nous était impossible de

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vendre en redescendant à la factorerie, nous résolûmes de les échanger contre de l'ivoire. C'était facile, car les Bangoiiens nous avaient dit souvent avoir plusieurs belles dents à vendre; nous nous adressâmes donc à un vieux chef bangouen dont la femme, une élégante avec une coiffure à toupet et des tatouages d'un très-joli dessin sur le ventre, était, je crois, très-admirée du galant Chico. Le chef parlait trèsbien le mpongwé, il avait toujours témoigné une extrême amitié à nous, à notre rhum et à notre tabac, et dans cette circonstance il accueillit avec empressement l'occasion de nous servir d'intermédiaire, voulant, disait-il, nous témoigner sa reconnaissance pour nos nombreux bienfaits (traduisez : voulant réaliser un joli bénéfice); seulement il nous recommanda le plus grand mystère : « 11 ne faut pas, dit-il, que les Okanda sachent rien de l'affaire; après-demain, je vous amènerai les propriétaires des dents; ils apporteront leur ivoire, et nous conclurons en famille. » Le lendemain, en effet, au petit jour, cinq personnes se glissèrent mystérieusement dans notre case et vinrent s'asseoir sur nos caisses ; c'étaient le vieux chef, trois de ses amis et une jeune fille qui leur servait de porteur ; l'un des Bangouens déballa tout de suite une dent d'éléphant qu'il avait soigneusement enveloppée dans de l'herbe et dans des feuilles de bananier. N'ayant pas de balances, nous dûmes natul'ellement évaluer le poids de l'ivoire en le pesant

dans nos mains ; seulement l'extrême affaiblissement de nos forces, nous le fit paraître beaucoup plus lourd qu'il n'était en réalité et nous Tévaluâmes à plus de trente livres, quand il n'en pesait pas plus de quatorze. Quand il s'agit d'en régler le prix, nous vîmes tout de suite que nous avions affaire à des négociants très-retors. L'un d'eux se leva et fit un long discours pour nous dire qu'il n'était pas un Okanda (c'est-à-dire un imbécile), qu'il connaissait parfaitement la valeur de l'ivoire, et qu'il avait été plusieurs fois en vendre lui-même au Gabon (ce qui était un gros mensonge) ; il conclut en demandant quatre fois le prix que nous voulions lui donner. Nous refusâmes net; alors le chef proposa un atermoiement, et l'on discuta tant et si bien, qu'à midi et demi on discutait encore ; à une heure, cependant, nous tombâmes d'accord : il nous fallut payer un fusil, deux barils de poudre (avariée), trois neptunes de cuivre, deux chemises, un matchette, deux couteaux, huit morceaux d'étoffe, deux anneaux de cuivre, des pierres à fusil, des perles et du sel. Au fond, l'affaire était encore bonne puisque le tout ne nous revenait guère à plus de cent francs. Seulement il n'y eut pas moyen de cacher la chose aux Okanda, et un palabre assez violent surgit entre eux et les Bangouens. que nous soutînmes, du reste, énergiquement. Durant les trois jours suivants, chaque matin, ces lîangouens nous apportèrent une

dent à peu près de la même grosseur, que nous achetâmes, également après des discussions interminables.

Cependant le jour de la pleine lune, c'est-à-dire l'époque où, d'après nos conventions avec Owanga, notre départ devait s'effectuer, était arrivée, et nous ne voyions ni le roi ni aucun de ses hommes. Son village était à sept ou huit lieues de Lopé ; nous lui dépêchâmes cinq ou six messagers, qui tous revinrent en disant qu'Owanga n'était pas chez lui, mais qu'il allait incessamment venir nous trouver : c'est seulement le troisième jour que nous apprîmes qu'il était parti pour le pays de Shibé et ne serait pas de retour avant deux mois; il s'était évidemment moque de nous ; nous entrâmes dans une grande colère, ce qui ne servait à rien, puis nous nous occupâmes de trouver quelque Okanda influent qui pût rassembler le monde nécessaire pour nous ramener à Adanlinanlango. Justement un de nos voisins, nommé Oréga, vint s'offrir à nous et nous dit que dans cinq jours il aurait réuni tous les hommes nécessaires pour notre voyage et serait prêt à partir : nous savions qu'Oréga était un intrigant et un carottier de la pire espèce, mais nous l'acceptâmes, car il était intelligent, actif et plus capable que personne de mener, s'il le voulait, l'entreprise abonne fin. D'ailleurs, nous n'avions pas le choix : seulement, au lieu de lui accorder les avances qu'il nous

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demandait, nous nous contentâmes de lui donner, comme témoignage d'amitié, quelques menus présents. Oréga nous affirmait avec un tel aplomb que dans cinq jours, au lever de l'aurore, nous quitterions Lopé, que nous finîmes par le croire et par faire nos préparatifs en conséquence : ceci se passait le 25 mars 1873; le 30 était donc le jour fixé pour notre départ. Le lendemain 26, nous vîmes arriver une députation de Shibé venus de leur pays exprès pour nous voir. Ces Shibé habitent à une assez grande distance du paysOkanda, sur les bords de cette rivière Ofoué dont j'ai parlé plus haut : ils vinrent au nombre de huit, à peu près nus et n'ayant pour tout ornement que des plumes rouges de perroquet plantées dans les cheveux. Ils ont la réputation d'exceller dans l'art de la musique et de la chorégraphie, et aussitôt arrivés nous donnèrent une séance musicale et dansante. Ce sont des hommes superbes, les plus beaux que j'aie rencontrés dans l'Afrique équatoriale ; ils arrivent- à tirer des sons très-harmonieux d'une sorte de mandoline fabriquée par eux, et leurs cliants sont infiniment plus variés et plus mélodieux que ceux des autres nègres de ces régions : les Shibé ont une figure vraiment sympalhique ; ils appellent de tous leurs vœux la venue des blancs, et je crois que l'explorateur viendra après nous, au cas où les Osyéba lui barreraient encore le passage de l'Ogooué, ferait très- II. J2

bien de remonter le cours de la rivière Ofoué et de continuer ensuite son voyage par terre en prenant des Shibé pour porteurs. Nous fîmes quelques cadeaux à nos visiteurs et nous leur donncàmes l'assurance que, dans douze ou quinze lunes, des blancs viendraient visiter leur pays.

Le 28 mars, Chico vint tout consterné nous dire qu'il ne fallait plus compter sur Oréga, qui était parti le matin même pour le pays des Bakalais ; la situation devenait intolérable ; j'avais les jambes couvertes de plaies horriblement douloureuses, il ne se passait pas de jour que nous n'eussions, Marche et moi, la fièvre accompagnée de forts vomissements; en un mot, la vie s'en allait; nous résolûmes de frapper un grand coup. Nous avions devant notre porte un gros baril de sel toujours hermétiquement fermé ; c'était toujours avec le plus grand mystère que nous y puisions pour y prendre la provision nécessaire à nos besoins journaliers, nous ne voulions pas initier les Okanda à la décroissance un peu rapide de nos richesses; en ce moment, à leur insu, du reste, le baril était aux trois quarts vide, mais chaque fois qu'ils passaient devant, ils le regardaient avec la convoitise de ces pauvres mendiants qui, arrêtés devant la boutique d'un changeur, dévorent des yeux les trésors qu'elle renferme. Ils en profitaient du reste constamment, car tous les matins nous leur donnions du sel en échange de

poules, de bananes, de bois, etc., etc. ; aussi il était devenu évident pour nous qu'ils ne nous laisseraient pas partir de cbez eux tant qu'il nous resterait une parcelle de cette précieuse denrée. Il fallait à toute force leur ôter cette tentation : nous convoquâmes un grand palabre à Lopé pour le 30 mars ; dans la nuit du 29, vers onze heures, alors que tout dormait dans le village, nous nous relevâmes, Marche et moi ; nous sortîmes de la barrique et nous cachâmes dans nos caisses tout le sel qui nous restait (il y en avait infiniment moinsquenelecroyaientles noirs), et rassemblant toutes nos forces, nous roulâmes le tonneau maintenant vide jusqu'au bord de l'eau : après quoi nous le lançâmes dans l'Ogooué. Le lendemain, de très-bonne heure, les Okanda arrivaient en masse ; ces bonnes gens, qui n'ont rien à faire du matin au soir, considèrent un palabre comme une fête oratoire à laquelle ils sont trèsfriands de prendre part. D'ailleurs, ils avaient toujours l'espoir de grappiller quelque chose sur nous : ils se rassemblèrent devant la porte de notre case, que nous laissions à dessein fermée ; bientôt nous les entendîmes se demander à haute voix, puis crier de tous côtés : « Isanga, isanga, éré goiié ? Le sel, le sel, où est-il? » En ce moment, j'ouvris brusquement la porte, j'étais presque nu, afin de bien leur montrer mon corps décharné et les plaies de mes jambes : « Isanga éré goaningo ; le sel est jeté à

l'eau, » dis-je trnne voix sévère. Ils crurent d'abord à une mystification ; mais les traces de la barrique roulée dans la direction du fleuve étaient encore visibles sur la terre bumide : un instant, la stupeur leur coupa la parole ; puis, tous à la fois, levant les bras au ciel, se mirent à crier : <.^Ntchani! ntchaniU^ (Honte ! honte !) L'incendie du ministère des finances par les communeux ne provoqua certes pas, chez les Parisiens, une plus grande explosion de colère que la destruction de notre barrique de sel chez ces nègres. « Okanda, leur dis-je alors, vous avez voulu nous retenir prisonniers chez vous, parce que vous espériez avoir notre sel et nos marchandises, mais je le jure par Magongo, — et je portai ma main droite sur mon épaule gauche \ — à partir d'aujourd'hui nous n'achèterons plus rien de vous, et nous brûlerons ce qui nous reste plutôt que de vous en laisser profiter. Maintenant, regardez-moi ! je suis très-malade, je vais bientôt mourir : alors que diront les peuples qui vous environnent ? quelle nouvelle viendra jusqu'aux blancs? la nouvelle que vous nous avez assassinés : alors aucun blanc ne mettra plus les pieds chez vous, jusqu'au jour où

' Le serment par iMagonj|o équivaut, chez les Okanda, au serment pariàssi chez les Gama, lorsqu'on le faisant on accompagne ses paroles du geste consacré, qui consiste à porter la main à l'épaule gauche; c'est pour les noirs le plus solennel et le plus redoutable de tous les engagements.

leur chef, avec les gros fusils (njali mpolu), viendra chez vous pour lirer de notre mort une vengeance sanglante. Okanda, si vous me laissez mourir chez vous, les dieux et les hommes feront fondre sur vous des maux terribles, w — Ce discours produisit un effet immense : au fond, les Okanda ne sont pas méchants ; d'ailleurs, ils sentaient très-bien qu'ils étaient responsables de notre vie. Aussi ils m'entourèrent tous en me criant à qui mieux mieux : «IVon, Compini, non, né sois pas fâché, tu partiras bientôt pour ton pays, tu guériras ; nous ne voulons pas que rien arrive à nos blancs. — Eh bien, leur dis-je, délibérez ! et prenez les moyens nécessaires pour que tout cela finisse au plus tôt. « Malheureusement, aucun grand chef n'avait voulu assister au palabre, et il n'y avait dans l'assistance personne qui pût prendre le commandement de l'expédition : les hommes qui étaient là tinrent cependant conseil, et, après trois heures de palabre, l'un d'eux nous tint le langage suivant : « Lorsque notre roi Avélé est mort, plusieurs chefs puissants, tels qu'Owanga et X'Doundou, se sont partagé le commandement de notre pays; cependant Avélé laissait lin fils : ce fils s'appelle Moïna; si tu veux le décider à se mettre à notre tête pour nous conduire chez les Gallois, nous le suivrons. « Naturellement, nous envoyâmes tout de suite des émissaires au fils d'Avélé, le priant de venir immédiatement. Il arriva dans la

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soircc ; Lurant deux heures, nous lui fîmes les plus belles promesses, lui disant que le cadeau que nous lui donnerions à Adanlinanlango lui permettrait d'être de nouveau un chef influent et de reprendre le pouvoir qu'avait jadis son père. Moïna promit tout ce que nous lui demandions et demanda sept jours pour rassembler son monde. Ces sept jours se passèrent pour nous dans une extrême anxiété. C'était notre dernier espoir; si Moïna nous trompait comme les autres nous avaient trompés, ou même s'il ne pouvait réussir, nous ne voyions réellement plus d'issue à notre situation. Le temps nous parut horriblement long. Anatole, notre seule distraction, était trépassé phthisique après une longue agonie; nous avions conservé ses restes mortels dans l'alcool, mais ses grimaces nous faisaient bien défaut. Je ne me levais plus et je n'avais d'autre passe-temps que de éprendre, avec mon hôte Baïli , des leçons d'okanda : c'est une langue assez harmonieuse, elle est facile à apprendre quand on parle déjà le mpongwé, avec lequel elle offre de grandes similitudes ; cependant beaucoup des mots dont elle se compose dérivent du benga de Corisco, qui est évidemment aussi la source des langues apingi et okôta. Baïli mettait à m'instruire un zèle extraordinaire ; c'était un brave homme qui a été très-dévoué pour nous durant tout notre séjour à Lopé ; seulement, il a eu le tort de nous voler le jour de notre départ.

Le 6 au soir, nous eûmes la joie de voir arriver Moïna avec dix-huit Okanda ; leurs femmes apportaient des bananes et des provisions de route, et tous semblaient très-disposés à nous accompagner. Il fut convenu que le lendemain on les payerait et que le surlendemain nous partirions : le salaire à donner aux hommes serait d'un baril de poudre (4 livres), d'un couteau , deux brasses d'étoffe et des perles ; tout cela payable avant le départ. A Adanlinanlango, ils devaient recevoir un chaudron de sel; ce chaudron de sel était naturellement pour eux d'une valeur inappréciable.

Le lendemain, arriva un grand féticheur, encore inconnu de nous; c'était un vieillard à longue barbe blanche dont les cérémonies devaient, paraîtil, assurer le succès de notre voyage; inutile de dire qu'il fallut aussi lui faire un cadeau. Nous eûmes aussi deux nouvelles recrues : l'un était cet Isingué qui m'avait conduit chez les Pahouins ; nous l'accueillîmes avec satisfaction, car jl était très-intelligent et très-roué ; l'autre était le beaufrère de N'Doundou , celui qui avait tué le premier Osyéba le jour de notre déroute; c'était un ivrogne et un bavard, dont nous avions eu souvent à nous plaindre; aussi fallut-il les instances de tous ses camarades pour nous décider à l'accepter. Dans la soirée, tous les hommes reçurent le prix convenu et établirent leurs moustiquaires autour de nos

cases, afin trètre tout prêts à partir le lendemain. Ce jour-là, 9 avril, était celui qui devait, pensionsnous, voir le terme de nos maux; aussi nous ne pûmes fermer Tœil de la nuit; dès Taurore, nous vîmes arriver des centaines d'Okanda qui venaient, disaient-ils, pour assister à notre départ. La grande pirogue qui devait nous emmener était toute prête sur le hord de Teau : on commença tout de suite à y transporter nos bagages ; chacun mettait un grand zèle à aider nos hommes, et au bout d'une heure tout était préparé. Cbico s'installa dans la pirogue avec son petit esclave, et nous arrivâmes à notre tour pour nous y embarquer : à notre grand étonnement, aucun des piroguiers que nous avions payés et qui devaient nous guider n'était là; seuls, Moïna et le beau-frère de N'Doundou se tenaient près du bateau; tous deux semblaient fort agités. A'ous demandâmes où étaient les autres, on nous répondit qu'ils faisaient une dernière cérémonie avant de partir; nous nous assîmes sur le sable en les attendant : une heure se passa, puis deux ; nous étions à bout de patience; d'ailleurs, l'air ému de Moïna et de son compagnon nous montrait bien qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. « Qu'est-ce que tout cela signifie? cria tout à coup Marche à Moïna; sur la tête, il faut que tu nous l'expliques. — Cela signifie, balbutia Moïna , que les porteurs que vous avez payés se sont sauvés et que les

Okancla disent que personne d'entre eux ne vous conduira chez les Gallois , où ils seront maltraités ou vendus. » — Un instant , nous restâmes frappés de stupeur par cette réponse qui anéantissait nos espérances au moment où nous les croyions réalisées, puis une colère brutale s'empara de nous. «Eh bien, dîmes-nous tous deux à la fois, si nous devons mourir ici, nous n'y mourrons pas seuls, m Un instant, nous tînmes conseil; à quelques pas de la rive se trouvait une île de rochers, dans laquelle on pouvait se mettre à l'abri, comme dans une vraie forteresse. «C'est là, m'écriai-je, que nous allons désormais habiter. » Puis, me tournant vers le grand fétichcur qui était là entouré d'une foule de noirs: « Ogàga, lui dis-je, et vous, Okanda, écoutez ceci : l'heure de la parole est passée, l'heure du sang va commencer; si, lorsque le soleil sera ici (je montrais le méridien du soleil, et il était environ huit heures et demie), nous n'avons pas seize hommes pour manœuvrer notre pirogue, nous déclarons la guerre aux Okanda. — Chaque matin, reprit Marche, nous descendrons dans la plaine et nous tuerons tous ceux que nous trouverons; vous connaissez le fusil qui a tué TOsyéba ; à vous de voir si vous voulez que je m'en serve contre vous. » — Alarche aurait pu parler longtemps comme cela, il n'y avait déjà plus personne pour l'entendre : saisis d'une panique épouvantable, le féticheur et les Okanda,

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hommes, femmes et enfants, s'élaient sauvés à toutes jambes, et nons nous trouvâmes seuls vis-àvis l'un de Tautre; je dis seul, parce que Chico et son esclave, couchés à plat ventre au fond de la pirogue , ne donnaient plus signe de vie. Nous mîmes alors nos carabines en bandoulière, et sûrs que les Okanda nous guettaient des rochers environnants , nous commençâmes à nous promener lentement de long en large, regardant de temps à autre le soleil comme pour attendre Theure de commencer la guerre. Au bout de vingt minutes, nous vîmes paraître derrière un rocher la tête du grand féticheur qui, évidemment, voulait palabrer avec nous, mais il avait grand'peur que, dans un moment de vivacité, nous lui envoyions une balle dans le corps. Nous désirions du reste autant que lui arriver à un arrangement ; aussi je déposai ostensiblement ma carabine et j'allai à lui sans armes. aTangani, me dit-il, tu as glacé mon peuple d'effroi. Les Okanda feront tout au monde pour ne pas avoir la guerre avec vous; je vais faire venir seize hommes qui vous conduiront où vous leur direz de vous mener; seulement, ceux que vous avez payés se sont enfuis au loin ; ceux qui vont pagayer votre pirogue ne peuvent pas faire la route pour rien; il faut donc que vous leur donniez ce que vous aviez donné aux autres. — C'est bien, répondis-je, nous acceptons, seulement nous ne

nous laisserons pas voler une seconde fois. Que ceux qui veulent venir avec nous arrivent ici avec leurs femmes : chacun d'eux, à son tour, moulera dans notre pirogue; nous donnerons immédiatement à lui ou à sa femme, comme il voudra, le prix qu'il doit toucher d'avance, mais une fois embarqué et payé, il ne mettra plus le pied à terre sous peine d'être tué par nous. » Le palabre fut ainsi réglé. Dix minutes après, les Okanda arrivaient de nouveau en foule, et, outre Aloïna et le beau-frère de iV'Doundou, quatorze hommes se présentèrent pour partir; nous vîmes tout de suite que c'était le ramassis des plus mauvais garnements du pays, mais peu nous importait; les choses se passèrent comme il avait été convenu. Chico avait ouvert une caisse de marchandises, et à mesure que chaque homme montait dans le bateau, lui payait son baril de poudre , son couteau , ses perles et ses étoffes qui, en général, étaient tout de suite transmis à sa femme. Marche et moi nous nous tenions de chaque côté du bateau, la carabine armée, pour empêcher qu'il ne prit à quelqu'un une velléité de se sauver ; quand le dernier homme fut embarqué et payé, nous sautâmes dans la pirogue et donnâmes Tordre de pousser au large, ce qui fut fait. Un immense biambié (adieu) retentit sur le rivage; nous agitâmes, en signe d'adieu, le pavillon français, et» emportés par le courant, nous commençâmes à des

211) L'AFUlQLiE ÉQUAÏORIALE.

cendre le fleuve avec une rapidité vertigineuse. Il nous semMait qu'on avait enlevé de dessus notre cœur un poids énorme; pendant une heure tout alla bien, nousfrancliîmes sans encombre la porte de rOkanda et nous atteignîmes bientôt le dernier village de ce pays. 11 était deux heures et demie; nos hommes, comme nous, du reste, n'avaient encore rien pris de la journée, ils nous demandèrent à s'arrêter pour déjeuner; c'était naturel et nous fîmes halte au pied d'une petite colline qui se trouvait à quelques cents mètres de là; on commença à allumer le feu et à faire cuire les bananes, quand tout à coup Chico nous montra deux de nos hommes gravissant la colline et se sauvant en courant; tous les autres s'écrièrent qu'il fallait les rattraper; évidemment ils allaient encore nous jouer un tour. Le désesjioir nous donna des forces, nous coupâmes le chemin à nos hommes, et les couchant en joue nous les menaçâmes de faire feu sur eux s'ils n'allaient pas immédiatement regagner la pirogue : ils obéirent tout de suite, en nous jurant leurs grands dieux qu'ils avaient seulement voulu arrêter les fugitifs. Marche fit l'appel des hommes; il n'en manquait que deux. Maintenant, dîmes-nous, sous aucun prétexte, personne ne débarquera plus sur les Hves du fleuve. C'est sur les bancs de sable, au milieu de la rivière, qu'on s'arrêtera soit pour coucher, soit pour manger. Ce fut en effet sur un banc

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(le sable que nous dînâmes et que nous passâmes la nuit. Vers huit heures, Cliico se glissa tout efTaré sous notre moustiquaire : « Ces messieurs, nous (lit-il, les Okanda veulent se sauver cette nuit avec la pirogue et nous abandonner sur l'île. — Sois tranquille, Chico , répondîmes-nous, pour cela il faudrait qu'ils nous tuassent d'abord. " La lune brillait de tout son éclat; nous fîmes, avec le pied, une ligne sur le sable , devant l'endroit auquel la pirogue était accostée, puis appelant tous nos hommes : « Okanda, leur dîmes-nous, toute la nuit l'un des deux blancs veillera ici ; le premier d'entre vous qui franchira sous un prétexte quelconque cette ligne que nous avons tracée sur le sable, et s'approchera de la pirogue est un homme mort. Quant à toi, dîmes-nous au beau-frère de N'Doundou, comme tu es le seul chef qui sois ici à présent (Moïna n'avait aucune influence sur les hommes), à la première tentative que fera un seul des Okanda qui est ici pour se sauver, nous te tuerons comme un chien; tu es prévenu, arrange-loi. « Marchese mit immédiatement en sentinelle; la carabine armée, le revolver à la ceinture, il se tenait debout devant la pirogue. Hors d'état de faire un quart régulier, nous nous relayions d'heure en heure : à partir de ce moment jusqu'à celui de notre arrivée <à Sam- Quita, nous avons passé ainsi toutes les nuits. II me souvient encore de ces longues heures dans les II. 13

quelles, brisés par la fatigue, grelottant la fièvre, tourmentés par des vomissements continuels, il nous fallait cependant rester debout l'œil au guet, surveillant tous les mouvements des Okanda qui, couchés sur le sable, palabraient souvent jusqu'au lever du jour. Quelquefois Tun de nous , succombant à la fatigue, venait réveiller son compagnon et le prier, avant que son temps fût fini, de prendre la garde qu'il ne pouvait plus monter; mais c'était bien rare; en général, chacun de nous deux, quelles que fussent nos souffrances, tenait à honneur de rester jusqu'au bout à son poste.

Le 13, comme nous n'avions plus rien à manger, il fallut bien accoster la rive ; nous fîmes halte au pays des Apingi; seulement Marche resta dans la pirogue, et, le revolver à la main, je ne quittai pas un instant le beau-frère de N'Doundou qui, sachant qu'il jouait tout simplement sa tête, s'arrangea pour maintenir ses hommes sous sa main. Le beaufrère de N'Doundou, qu'à Lopé nous avions d'abord refusé d'enimener, nous a été précieux durant lout ce voyage. Le 15, nous arrivâmes aux premiers villages okôla : nous ne tenions pas du tout à nous fourrer dans les griffes du roiEdibé; nous voyant revenir vaincus, malades et escortés seulement par quelques hommes, il nous aurait probablement fait payer cher l'affront qu'il avait reçu de nous au mois de janvier. Le lecteur se rappelle qu'à cette époque

nous avions un peu énergiquement forcé le passage qu'il voulait nous interdire. Nous eûmes soin de ne pas approcher du bord ; seulement nous ne pûmes y arriver qu'au prix des plus grands dangers, car nous faillîmes plusieurs fois chavirer dans les rapides.

Le 17 fut un grand jour pour nous; dans la soirée, après un travail acharné de nos hommes, nous atteignîmes Sam-Quita : le hasard voulut que deux ou trois cents nègres Gallois, Inenga et Gabonais y fussent rassemblés pour traiter diverses affaires d'ivoire et de caoutchouc. Voyant arriver une pirogue surmontée du pavillon français, ils accoururent sur la rive, car tous ces gens-là sont essentiellement curieux. Digomi, le traitant Gabonais, dont nous avions reçu l'hospitalité au lac Oguémonen , nous reconnut le premier ; « / tangani Fala! i tangani Falal (les blancs Français ! les blancs Français!) •» se mit-il à crier comme un fou ; les autres ne voulaient pas en croire leurs yeux. Depuis longtemps le bruit s'était répandu que nous avions été tués et mis à la broche parles Osyéba. Quand nous eûmes mis pied à terre et que le doute ne leurfut plus possible, ils se mirent à pousser des exclamations si bruyantes et à faire un tel tapage , que nos Okanda, croyant à une démonstration hostile, voulaient pousser au large ets'enfuir. Une foule compacte se pressa toutdesuite autour de nous et nous accabla de questions ; ce fut

pour nous en ce moment une véritable émotion d'entendre Digomi et deux ou trois autres Gabonais nous parler français ; là se trouvait aussi notre ancien cbasseur François, qui, en voyant Chico revenir bien portant, riche et possesseur d'un esclave, se mordit les lèvres de nous avoir abandonnés. Les honneurs de la soirée furent pour ledit Chico, dont le visage rayonnait de joie; il dut raconter cent fois nos aventures merveilleuses, qui étaient naturellement accueillies par des Heu ! heu! marques de la plus vive admiration ; quant à nous, nous priâmes Digomi de distribuer à l'assistance quelques gallons de rhum, remerciement obligé de ses démonstrations enthousiastes, puis de nous préparer au plus vite un endroit dans lequel nous pussions nous étendre pour passer la nuit paisiblement. Digomi nous donna sa chambre dans la factorerie, et, après avoir mangé un morceau de chèvre, présent de notre hôte, nous nous couchâmes : c'était la première fois depuis dix jours que nous pouvions reposer sous un toit, la première fois aussi que nous pouvions nous coucher tous les deux à la fois; du reste, nous ne parvînmes pas à fermer l'œil cette nuit-là; l'émotion et la joie d'être arrivés dans un endroit d'où nous étions à peu près sûrs de regagner la France nous tinrent éveillés pendant longtemps ; ensuite tous les noirs qui se trouvaient à Sam-Quita se grisèrent horriblement avec le rhum

UXE RETRAITE DESASTREUSE. 221

que nous avions fait distribuer, et firent un tapage épouvantable. Vers minuit, une rixe s'éleva entre les Gabonais qui étaient là et les Bakalais de Sam- Quita; des deux côtés on échangea des coups de matchette, et quand nous intervînmes, les deux partis rangés, en bataille et le fusil armé, allaient faire feu l'un sur l'autre. iVous eûmes toutes les peines du monde à les calmer un peu.

Au point du jour, nous nous mîmes en marche. Nos Okanda, pour nous faire oublier les torts qu'ils avaient eus à notre égard, travaillèrent avec une ardeur sans égale, et vers trois heures de Taprèsmidi nous atteignîmes la factorerie d'Adanlinanlango. Inutile de dire que Sinclair nous leçut à bras ouverts. Les Gallois étaient accourus en foule au devant de nous ; mais nous fûmes tout de suite informés qu'ils nous avaient volés sur le payement qu'ils avaient reçu en arrivant, nous étions d'ailleurs indignés de tous les tours qu'ils nous avaient joués chez les Okanda; aussi nous refusâmes de leur adresser la parole, excepté pour leur dire que leur compte serait réglé au retour du Marabout^ et que s'ils se permettaient de molester en quoi que ce soit nos Okanda, ils auraient immédiatement affaire à nous.

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