CHAPITRE VIII
l'industrie et le COMMERC]
PANS l'afrique kquatoriale
Obligés de rester à Adanlinanlango. — La factorerie. — Coupd'oeil sur l'industrie et le commerce de l'Afrique équatoriale. — L'ancienne manière de faire le commerce. — Aujourd'hui les blancs ont supprimé les intermédiaires. — Extension rapide du commerce. — Les négociants français sont restés en dehors du mouvement. — Les maisons anglaises, allemandes et écossaises. — La maison Hatton et Cookson, et la maison Francis Wurmer. — Le commerce de l'Afrique équatoriale a quatre débouchés. — La rivière Mondah. — L'estuaire du Gabon. — Le Fernand-Vaz. — L'Ogooué. — Importance du commerce de l'Ogooué. — Le confluent de Af'Gounié et de l'Ogooué est le quartier général de toutes les factoreries. — Produits qui s'achètent sur le fleuve. — On n'y récolte pas l'huile de palme et les arachides. — La cire. — La noix de golo. — Les peaux. — L'ébène. — Le caoutchouc. — L'ivoire. — Difficulté d'acheter l'ivoire. — Enumération des principaux articles qui composent un paquet d'ivoire. — Par chaque fusil donné pour une dent, on doit payer un nombre déterminé de tous ces articles sans exception. — Quelques détails sur la poudre, les étoffes, le rhum, les perles, etc., etc. — L'ivoire est infiniment meilleur marché à l'est de l'Afrique. — Conclusion. — Impossibilité pour un négociant de réussir au Gabon s'il n'a pas des capitaux considérables pour s'établir. — Arrivée de M. Shûltz. — Un explorateur inexpérimenté. — Causes qui avaient retardé M. Shiiltz. — Nous partons avec lui sur le Mpongwé. — Nous arrivons dans un état piteux. — Accueil excellent. —
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Naufrage de trois courriers conséculifs. — Nous nous décidons à gajjner l'île du Prince pour prendre la ligue portugaise du Congo.
A la factorerie nous apprîmes, à notre grand regret, que, depuis le départ du Marabout^ aucun vapeur n'avait remonté TOgooné, qu'à partir de ce moment il n'était venu aucune nouvelle du Gabon, et qu'on ignorait absolument quand le Delta ou tout autre vapeur reviendrait à Adanlinanlango. Dans l'état de notre santé il eût été insensé de tenter le voyage au Gabon en pirogue ; il n'y avait donc qu'une cbose à faire : prendre patience et s'installer à la factorerie en attendant une occasion plus favorable. Nous ne pûmes pas y faire bonne obère , malgré l'extrême bonne volonté de M. Sinclair; car les conserves, l'eau-de-vie, etc., étaient depuis longtemps épuisées, mais du moins nous pûmes nous reposer à notre aise, dans une bonne case bien abritée, avoir autour de nous des visages amis et être débarrassés de tous les tracas qui , dans la dernière partie de notre expédition, nous avaient certes fait autant de mal que les privations et la misère. JVous passâmes ainsi les jours dans un tel état de faiblesse et d'abattement que le temps ne nous parut même pas long; je dormais en moyenne seize beures par jour. Notre seule distraction était de nous asseoir devant la factorerie et de regarder Sinclair traitant ses marcbés avec les noirs qui, à
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cette époque, apportaient en grandes quantités l'ivoire et le caoutchouc : et puisque nous sommes en ce moment oisifs et inactifs à la factoterie, j'en profiterai pour consacrer quelques pages à l'industrie et au commerce de l'Afrique équatoriale, sujet intéressant pour beaucoup de nos lecteurs.
M. Duchaillu adonné dans ^ow. Afrique équatoriale des détails assez étendus sur le commerce qui se faisait de son temps au Gabon ou dans les pays environnants. Le commerce avait pour base à cette époque un vaste système de commission et d'intermédiaires ; les blancs confiaient des marchandises aux Gabonais et surtout aux habitants du cap Lopez ; ceux-ci les portaient chez les Gallois ou chez les Fans, qui à leur tour allaient les échanger dans le pays des Okanda ou dans celui des Osyéba; l'ivoire, le caoutchouc et Fébène que ces marchands étaient allés acheter revenaient de même en passant par quatre ou cinq tribus avant d'arriver jusqu'au négociant. M. Duchaillu a parfaitement fait ressortir les détestables résultats de ce système, qui, hàtons-nous de le dire, a été entièrement modifié, sinon changé dans ces derniers temps. Des maisons de commerce considérables, qui sont venues depuis quelques années s'établir au Gabon, ont par des cadeaux importants triomphé de la jalousie des peuples riverains de la côte qui leur interdisait l'accès de l'intérieur; au moyen de petits vapeurs d'un faible tirant d'eau ,
elles se sont avancées très-loin sur les grands fleuves et les lacs; enfin, elles ont lancé dans Tintérieur un assez grand nombre d'agents blancs qui y ont établi partout des factoreries : autour de ces factoreries rayonnent une grande quantité de traitants noirs qui s'avancent plus ou moins dans Tintérieur; ces traitants reviennent à des époques fixes, tous les mois ordinairement, rapporter les produits qu'ils ont acquis en échange des marchandises que leur a confiées la factorerie au prix courant du Gabon, c'est-à-dire fort cher. Au reste, les noirs de toutes les tribus savent aujourd'hui parfaitement où sont les factoreries, et y viennent eux-mêmes, souvent de distances très-éloignées,,apporter leur ivoire et leur caoutchouc. L'intermédiaire est donc à peu près supprimé aujourd'hui.
C'est avec un profond regret que nous le constatons, dans cette extension qu'a prise le commerce de ces pays, dans ces progrès rapides qu'il a faits, la France n'a qu'une part très-minime. Les maisons allemandes, anglaises et écossaises tiennent entre leurs mains les affaires de notre colonie: deux de ces maisons. Tune anglaise, celle de Hatton et Cookson, représentée par M. Walker; l'autre allemande, celle de Francis Wiirmer et C'% représentée par M. Wolber, emportent à elles seules les trois quarts des produits de valeur (ivoire, ébène et caoutchouc) qui sont expédiés du Gabon. Une
maison de Glascow, la maison Cooper et 0% fait aussi des affaires considérables ; il y en a encore beaucoup d'autres de ces diverses nations qu'il serait long et inutile de citer; il n'est pas jusqu'à un noir sénégalais, Kerno-Mahmadou-Seydiou, qui ne soit venu fonder sur la côte un grand établissement. En revanche, la France ne possède sur la côte qu'une maison sérieuse, la maison très-honorablement connue de M. Pilastre, du Havre. Les quatre ou cinq autres commerçants français qui sont au Gabon ont seulement un magasin de détail pour le débit de boissons principalement et expédient quelquefois du bois rouge en France, mais elles n'ont pas les ressources nécessaires pour acheter de l'ivoire. Les maisons Hatton et Cookson, et Francis Wûrmer, ont de grands vapeurs qui leur rapportent directement les marchandises d'Angleterre ou d'Allemagne et remportent les produits acquis à la côte occidentale; chacune d'elles a aussi trois petits vapeurs chargés de faire le service des factoreries à l'intérieur. Les autres grandes maisons reçoivent ou expédient leurs produits en Europe par des voiliers et ont également de petits vapeurs pour les transmettre aux factoreries de l'intérieur. Quant aux petits négociants, ils sont obligés de faire venir leurs marchandises par le paquebot (African-mailsshij) Company), et, sans parler des nombreux naufrages qu'ils ont eu à subir, l'élévation exorbitante
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(lu taux (lu fret leur rend les bénéfices très-difficiles. Deux projets ont été conçus, l'un par M. Pilastre, l'autre par M. Almeida (de San Thomé), pour relier le Gabon à l'île du Prince, distante seulement de cent quarante milles; là viennent loucher les pa- (juebots de Lisbonne au Congo, dont les tarifs sont infiniment plus abordables.
Le commerce, dans l'Afrique équatoriale, n'a guère que quatre débouchés, que nous allons successivement passer en revue.
V La rivière Mondah : on y fait en grande quantité et d'une manière presfjue exclusive le commerce du bois rouge; il se paye vingt-cinq francs (en marchandises) les cent bûches. Sans doute, à cause des frais de transport et de son peu de valeur intrinsèque , le commerce du bois rouge n'est guère profitable à ceux qui le font. 11 est à portée de tout le monde, car il ne faut, pour acheter du bois rouge, qu'un petit nombre d'articles, et non un assortiment complet comme pour faire des niarchés d'ivoire; mais les maisons importantes le laissent entièrement de côté, et les quelques négociants qui s'y livrent s'en plaignent amèrement et à juste titre.
2" L'estuaire du Gabon : c'est, on le sait, sur les bords de l'estuaire du Gabon que se trouvent Libreville, chef-lieu de notre colonie, et Glasstown, résidence des négociants anglais et aile-
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mands. Dans les factoieiies de Libreville et de Glass, on achète surtout Fivoire qui y vient après avoir été porté par les noirs de factorerie en factorerie souvent pendant une année entière. A Libreville comme à Glass les prix sont très-peu rémunérateurs, en raison de la concurrence acharnée que les négociants s'y font entre eux. Ainsi, l'ivoire s'y achète au prix exorbitant de douze à quinze francs la livre payable en marchandises ; ces marchandises sont représentées par cent trente articles différents, qui constituent le paquet d'ivoire dont je vais avoir occasion de parler. Le caoutchouc est monté en deux ans de quatre-vingt-dix centimes à un franc cinquante la livre, et tout en proportion. Comme nous avons eu, je crois, occasion de le dire, tous les produits qui sortent du Gabon sont grevés d'un droit de quatre pour cent ad valorem payable à la douane française.
3" Le Fernand-Vaz : M. Duchaillu a pénétré le premier sur le Fernand-laz; depuis cette époque on y compte cinq factoreries appartenant à MM. Pilastre, Hatton and Cookson , Cooper, Francis Wûrmer et Town's end. La factorerie de M. Pilastre est, si je puis m'exprimer ainsi, la sentinelle avancée du commerce dans ce pays ; elle est établie au milieu du pays des Ashiras, à près de soixante lieues au delà des autres, sur le Rhemboë, fleuve qui vient se jeter dans le Fernand-Vaz. On exporte de
cet estuaire un peu d'ivoire et beaucoup d'ébène et de caoutchouc. Malheureusement, l'esprit turbulent des Cama et le danger que présente la barre qui se trouve à Tembouchure du Fernand-laz, empêcheront toujours le commerce d'y trouver un débouché bien important. Les dernières nouvelles que j'ai reçues du Fernand-Vaz étaient du reste très-mauvaises : à la suite d'un démêlé assez violent surgi entre M. Chills, agent de MM. Hatton et Cookson , et un chef du pays, les Cama avaient pillé plusieurs factoreries, et tous les blancs, réfugiés dans l'île de Sea-Forth, y soutenaient contre eux un siège en règle. On attendait avec angoisse l'intervention du Marabout. Nous avons au Fernand-Vaz une douane dont l'agent est un quartier-maître de la marine, et qui est établie dans les mêmes conditions et au même tarif que celle du Gabon.
4° L'Ogooué : le principal débouché du commerce de l'Afrique équatoriale est sans contredit rOgooué. Comme aujourd'hui il se fait plus d'affaires sur rOgooué seul que sur la rivière Mondah , l'estuaire du Gabon et le Fernand-Vaz réunis; comme on y trafique de tous les produits qui sont exportés du Gabon et des pays environnants, comme enfin ce trafic se fait de la même manière partout , je vais m'attacher à décrire plus sommairement, quoique toujours d'une manière succincte, le commerce tel que je l'ai vu faire sur l'Ogooué,
Le fleuve Ogooué, inconnu il y a six ou sept ans, inaccessible aux négociants jusqu'en 1870, est aujourd'hui un centre d'affaires très-actif et très-animé. Les lecteurs qui ont suivi le récit de mes voyages, savent déjà que le quartier général des principaux négociants a été établi à Adanlinanlango, cent soixante milles environ plus haut que l'embouchure du fleuve. J'ai déjà eu occasion de faire valoir l'admirable situation de ce point au confluent du N'Gouniés et de l'Ogooué , à une journée de pirogue du lac Z'Onangué, Azingo, Isanga, etc. J'ai déjà parlé de la fcîctorerie de MM. Hatton et Cookson et de celle de M. Wûrmer. Il y en a encore une aulre, celle de M. Holt, de Liverpool. Chacune de ces maisons a, durant la saison des pluies, seule saison où ils puissent remonter l'Ogooué, des vapeurs constamment occupés à remorquer d'énormes chalands de marchandises. On aura une idée de l'importance des affaires qu'elles font, quand on saura que la seule maison Hatton et Cookson exporte par mois environ vingt mille livres de caoutchouc (l'ivoire et l'ébène en conséquence). De chacune de ces grandes factoreries dépendent une quantité de petits magasins tenus souvent à des distances considérables par des traitants nègres autour des grands lacs et dans le haut du fleuve. Ces détails donnés sur l'installation des diverses factoreries, il nous reste à examiner quels sont les produits qu'elles exportent, dans
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quelles conditions et au moyen de quelles marchandises elles se les procurent.
L'huile de palme (en mpongwé, ogdli) se trouve en petite quantité sur TOgooné comme sur les autres points de la côte occidentale de l'Afrique équatoriale : les noirs n'en récoltent que ce qu'il en faut pour les apprêts de leur nourriture. Cette denrée précieuse, Fàme et la richesse du commerce à Bonny, Brass, au Calabar, au Camérons et aussi dans les provinces du sud, Embryse, Banana, Loanda, etc., est complètement négligée au Gabon; l'arachide, objet d'un trafic immense au Sénégal et dans certaines parties du Congo, n'est aussi cultivée dans l'Afrique équatoriale que pour la consommation journalière des indigènes. Les seuls objets d'exportation sont donc : le bois rouge, la cire, la noix de golo, les peaux de bètes, et surtout l'ébène, le caoutchouc et l'ivoire.
J'ai déjà parlé du bois rouge (oïngo); au reste, on le laisse entièrement de côté dans l'Ogooué.
La cire [nponga) n'est guère récoltée que par les Bakalais; ils l'apportent généralement par pains de deux ou trois livres très-peu raffinés, car il y a certainement dedans autant d'abeilles que de cire; ils ne semblent pas du reste y attacher une grande valeur, et acceptent avec empressement tout ce qu'on veut leur donner en échange.
hà noix de golo (gourou) ne s'exporte qu'en pe-
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tite quantité, elle est surtout destinée aux noirs du haut Sénégal et du haut Niger; c'est un fruit trèsamer, qui, au dire des Africains, a des propriétés merveilleuses pour apaiser la faim, étancher la soif et donner bon goût à l'eau la plus nauséabonde ; dans certaines parties du Soudan, de l'Achanti et du Foutah sénégalais, elle est si prisée des habitants qu'on la pèse contre la poudre d'or. La noix de golo est abondante sur les bords de l'Ogooué, et certains chefs, le roi Rénoqué, par exemple, la mâchonnent constamment comme les Indiens le bétel.
Les peaux de bêtes ne sauraient, vu leur petite quantité, faire l'objet d'un commerce sérieux : celles des tigres, ou plutôt des panthères, sont assez abondantes; mais les noirs, qui s'en font des baudriers et d'autres ornements de guerre, y attachent un prix qui ne permet guère de les acheter avec bénéfice ; on exporte pourtant une assez grande quantité de peaux de singes, mais, parmi celles-là, la peau du singe noir à longs poils [satanus colubus) a seule une valeur réelle.
L'arbre dont on tire le bois d'ébène (evila) croît en grande quantité dans tous les pays qui avoisinent rOgooué, spécialement sur les bords des lacs Ziélé, Oguémouen et Azingo. Les Pahouins qui habitent les bords du lac Azingo s'adonnent presque exclusivement à ce commerce, et, dans une seule année,
le Sénégalais Yousouf, agent de M. Walker, en a acheté plus de cent mille bûches. On paye généralement Fébène un prix très-modique. Les sept bûches coûtent cinq francs en marchandises : ces marchandises sont la poudre, la guinée, les étoffes anglaises, les perles, le tabac, des barres de cuivre, etc. Ordinairement, on ne donne pour Tébène ni fusils ni neptunes. Les bûches doivent avoir une longueur minimum de quatre-vingts à quatre-vingtdix centimètres. Aujourd'hui, les noirs ne veulent plus les couper aussi épaisses qu'auparavant ; néanmoins, ce commerce est encore, pour ceux qui disposent de moyens de transport suffisants, considéré comme lucratif, moins cependant que celui du caoutchouc, la vraie richesse de ces pays. Le caoutchouc [damho) se récolte aujourd'hui en quantités immenses et semble inépuisable , malgré les procédés destructeurs des Pahouins, qui coupent toutes les lianes au lieu de se contenter d'y pratiquer une incision pour en extraire le suc; on sait, en effet, que le caoutchouc d'Afrique est un suc laiteux produit par une sorte de vigne qui enlace un grand nombre d'arbres ; cette vigne a des feuilles oblongues, dures et d'un vert foncé, elle porte un gros fruit assez semblable à une grenade , et dont la chair est enveloppée d'une écorce très-dure et renferme beaucoup de noyaux; cette chair a un goût assez sucré, quoique très-fade; tous les
singes et pas mal de nègres la mangent volontiers. Dans l'Afrique équatoriale, le caoutchouc est pétri en boules qui doivent avoir la grosseur du poing, et non en galettes de vingt-cinq livres, comme je l'ai vu préparer dans le Nicaragua. On a toutes les peines du monde à empêcher les noirs d'y joindre de la terre et autres matières étrangères pour en augmenter subrepticement le poids.
Tout le monde peut acheter du caoutchouc comme de l'ébène, il suffit d'avoir soit des étoffes, soit du tabac, soit des perles, soit une autre marchandise en usage dans le pays; aussi ce commerce est facile, et une foule de traitants vont dans l'intérieur en chercher pour le compte des factoreries. Les choses ne se passent pas ainsi quand il s'agit de l'ivoire {mpoungi)\ il faut une factorerie parfaitement assortie et ayant un agent très-expérimenté. Ilyauait, au moment de notre séjour au Gabon, plus de six mille livres d'ivoire appartenant , bien entendu , à une foule de propriétaires différents qui, depuis deux ans, se promenaient du Gabon à FOgooué, de rOgooué au Fernand-Vaz et du Fcrnand-Vaz au Gabon, sans que les négociants aient pu les acheter : c'est que, pour réussir ces marchés d'ivoire, il faut la patience d'un pêcheur à la ligne et la rouerie d'un Indien. Quand les noirs apportent une belle défense d'ivoire à une factorerie, ils sont toujours très-nombreux, cinquante ou soixante, dont quarante-cinq au
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moins n'ont aucun intérêt dans Taffaire ; le gérant doit d'abord leur montrer tout ce que contient le magasin; une seule des marchandises qu'ils demandent manque-t-elle, toute la bande s'en va pour ne plus revenir : Télalage est-il au complet, elle campe auprès de la factorerie pour palabrer l'affaire tout à loisir : après avoir longtemps délibéré, des onéros viennent annoncer le j)rix que demandent les propriétaires de la dent pour leur ivoire ; ce prix est toujours dix fois supérieur à la valeur de l'ivoire ; naturellement, le gérant de la factorerie refuse; les onéros s'en vont alors, jurant qu'ils ne peuvent pas en rabattre d'une feuille de tabac; ils reviennent cependant le lendemain et diminuent quelque chose de leurs prétentions, et ainsi de suite pendant quinze jours; au bout de ce temps, ordinairement, leurs conditions ne sont pas très-éloignées de celles que fait le blanc : celui-ci propose une distribution générale de rhum, et l'afifaire est déclarée conclue. On procède alors au payement du paquet d'ivoire. J'ai dit qu'un paquet d'ivoire se composait d'un grand nombre de marchandises différentes, nous allons passer en revue les principales.
V Le fusil [njali) est, comme j'ai eu l'occasion de l'expliquer, l'objet principal du paquet, celui qui règle la quantité d'autres objets qui doivent être payés : on en donne généralement un par quatre livres d'ivoire : ces fusils sont fabriqués à Birmin-
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gham, où ils coûtent dix francs; au Gabon, on les vend vingt francs aux noirs : si Ton considère les frais de transport et le nombre considérable de fusils brisés ou avariés que renferme cbaque lot venu d'Angleterre, c'est, au point de vue des bénéfices du commerçant, un mauvais article. Je dois dire que c'est un grand sujet d'étonnement pour moi de voir les services que peuvent rendre des armes fabriquées à un pareil prix ; malgré les cbarges énormes qu'y mettent les noirs, elles n'éclatent presque jamais; elles portent assez loin, et, entre les mains d'un bon tireur, sont fort redoutables.
2" La poudre [uipira) ; un fusil entraîne après lui, dans un paquet d'ivoire, au moins deux barils de poudre ; la poudre se vend en petits barils de quatre livres, qui se laissent aux noirs au prix de sept francs cinquante centimes, et de buit livres, qu'on cède pour quatorze francs ; le prix de la poudre est uniforme au Gabon, sur TOgooué et partout ailleurs dans l'Afrique équatoriale. Les négociants considèrent aussi la poudre comme un mauvais article, bien qu'ils en vendent chaque mois plusieurs milliers de barils.
S" Les neptiines (signéné) : on donne aussi deux neptunes par fusil ; le neplune est un grand bassin de cuivre qui revient en Angleterre à sept francs cinquante centimes; les noirs en sont grands amateurs, carie neptuneest un objet essentiel dans la dot d'une femme ; on les leur vend trois piastres, c'est-à-dire
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quinze francs. Le grand avantage des neptanes est qu'ils ne sont susceptibles d'aucune détérioration.
4° Les étoffes (inamha) : on en paye dans un paquet en moyenne huit brasses par fusil; la brasse se mesure en prenant dans une pièce la largeur que comportent les deux bras du vendeur étendus; les étoffes viennent habituellement de Manchester. On ne saurait croire quelle immense variété on en importe annuellement dans l'Afrique équatoriale; celles qu'on vend près de la côte doivent être de belle et bonne qualité , autrement les noirs n'en veulent plus; à mesure qu'on avance vers l'intérieur, on écoule des tissus plus communs; le prix des deux brasses d'étoffe est presque uniformément fixé pour les indigènes à une piastre, soit cinq francs.
5° Le rhum (alougou) ; il en faut énormémeut chez les Gabonais, les Gallois, les Inenga, les Bakalais, les Cama, etc.; aussi les tonneaux de rhum sont-ils le chargement principal de tous les bateaux qui remontent la rivière ; il est très-difficile d'y mettre de Teau sans que les nègres s'en aperçoivent ; on les vend en mhouté nipolu, c'est-à-dire en bouteilles ordinaires, et en mhouté compini ; ces mhouté compini ont été inventées par la Compagnie hollandaise, lorsqu'elle avait une factorerie au Gabon; chacune d'elles a la forme de petits flacons d'eau de Cologne (il en faut cinq pour remplir un litre) et se vend un franc aux noirs. Le rhum de
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traite s'obtient en mettant un peu de caramel dans Talcool à quarante-cinq degrés; il revient à un peu moins d'un franc le litre ; c'est par conséquent un excellent produit, question de conscience à part.
Si on donne quatre rnhouté mpolu de rhum par fusil, il faut toujours y ajouter une bouteille de gin, une bouteille de liqueur et une bouteille degingerwine ; le gin s'importe par quantités colossales; il provient presque en entier d'une maison de Hambourg qui aune ancre pour marque de fabrique; il coûte cinq francs les douze bouteilles et est compté, au prix de l'Ogooué, deux francs la bouteille. La bouteille de liqueur est une bouteille compini^ c'està-dire de la taille d'un de ces flacons dans lesquels on vend l'eau de Cologne; elle provient de Bordeaux sous le titre pompeux de liqueur extra-fine; son goût sucré la fait beaucoup rechercher de ces dames galloises et inenga ; on la vend deux francs tout comme le ginger-wine ou vin de gingembre, autre produit très-goûté dans tous ces pays, où il a été cependant récemment introduit.
7" Après Valougou et les autres boissons, vient, dans un paquet d'ivoire, le tabac {itaco). Le tabac est moins prisé sur l'Ogooué qu'au Fernand-Vaz ; néanmoins, il s'en fait encore une assez grande consommation ; les négociants le font venir d'Amérique, et il leur coûte, tous frais payés, un franc quatrevingt centimes les dix têtes; au Gabon, on le vend
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aux noirs cinquanle centimes la tête, et dans rOgooué et sur le Fernand-Vaz, un franc la tête.
8° Les perles (Honda) sont encore un des objets essentiels du paquet d'ivoire : on les vend toujours wn franc la niasse (un quart de livre environ), bien que les prix de revient soient très-différents, car il y a un grand nombre d'espèces de perles en usage sur la cote occidentale : les plus prisées sont celles dites loaugo rouge^ amber colliers ^ black colliers, et see heeds ; les Pabouins et les Osyéba, comme les Niams-Niams de Test de l'Afrique, n'apprécient guère qu'une très-grosse espèce de perles en verre bleu connue sous le nom d'anneaux du Sénégal.
9° Les couteaux (ishuako) sont très-dcmandés et rapportent beaucoup aux négociants; la maison Hatton et Cookson fabrique elle-même ceux qu'elle envoie en Afrique, et ils ne lui reviennent qu'à trente centimes; les couteaux se vendent uniformément deux francs.
10" Les malclietles. Les matcbettos sont en tout point semblables d'apparence à ceux qui sont en usage cbez les Indiens et chez les Américains du Sud, mais ils sont de très-mauvaise qualité et ne coûtent pas plus de douze sous en fabrique; on les compte pour deux francs cinquante aux noirs.
Il** Les barrettes de cuivre et d'airain (issassa), dont les femmes et même les bommes se font des bracelets et des anneaux pour les jambes; cet ar-
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ticle est trés-demandé et très-avantageux; le prix varie suivant répaisseur et la grosseur des Larreltcs.
12" Le plôml) [shumbit) se vend par morceaux de deux livres à un franc la livre; les indigènes ne remploient guère que pour leurs filets, car ils préfèrent charger leurs fusils avec du fer ou des morceaux de barrettes de cuivre.
13" Les marmites [itchuana] ; il en faut de deux grandeurs.
14° Le chaudron en cuivre [olombo] ; il se vend au moins douze francs cinquante centimes.
15" Le sel [izenga) ; un chaudron de sel vaut déjà cinq francs au confluent de l'Ogooué; plus haut, il prend, ainsi que nous l'avons expliqué, une valeur incalculable.
16" La vaisselle : les assiettes (pelé) , qui coûtent dix centimes, se vendent un franc; les cruches, les pots, etc., en proportion.
17" Le chapeau haute forme (épocolo)\ c'est en général un présent réservé aux rois, qui seuls ont le droit de le porter.
18° Le bonnet de laine rouge [ipaka) , qui vaut quinze centimes et qui se vend deux francs.
19" La parfumerie ; excessivement recherchée de ces dames ; nous recommandons tout spécialement une odeur venue de France sous le nom pompeux d'eau de lavande de la famille impériale; c'est horrible.
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20° Les pierres à fusil [ado) ; on en donne jusqu'à vingt par fusil dans un paquet d'ivoire.
21° Les ciseaux (t cher a) y rasoirs (oënda), aiguilles [ntomho] y peignes, etc., etc. Je ne puis pas tout énumércr, car, dans TOgooué, un paquet d'ivoire, ou ivory hundle ^ se compose de plus de soixante articles; au Gabon il y en a cent quarante.
Je le répète, chaque fusil accordé pour une dent d'ivoire implique, sans qu'il soit besoin d'en parler, tous les objets que je viens d'énumérer, et d'autres encore, dans une quantité déterminée et invariable. Si donc le négociant offre dix fusils d'une défense, il sait parfaitement qu'avec ces dix fusils il lui faudra payer vingt .barils de poudre, quarante brasses d'étoffe, quarante bouteilles de rhum,, dix bouteilles de gin, etc., etc.; en somme, l'ivoire se paye, dans TOgooué, plus de 50 pour cent de la valeur qu'il a en Angleterre et en France, et, au Gabon même, 75 pour 100 de cette valeur. Ces prix, qu'ont amenés une concurrence regrettable, sont par conséquent absolument différents de ceux qu'on donne pour l'ivoire à l'est de l'Afrique équatoriale; à Kartoum même, on l'acquiert facilement pour le quart de ce qu'il vaut sur la place européenne.
Et, pour tirer une conclusion pratique de ces longs détails survie commerce et l'industrie de ^Afrique équatoriale, je dirai i\u aujourd'hui, un
négociant qui veut s'expatrier et s'établir en pays lointain, ne doit pas venir au Gabon et même à rOgooué, à moins qu'il ne dispose de capitaux considérables ; sinon, il serait à coup sûr écrasé par la concurrence des grandes maisons anglaises, allemandes et écossaises déjà établies dans ce pays. C'est avec un vif regret que je me vois obligé de donner ces conseils vis-à-vis d'une colonie française, et à la prospérité de laquelle je porte un très-grand intérêt, mais je me suis fait un devoir d'apporter dans ce récit une franchise absolue; d'ailleurs, j'ai vu, au Gabon, plusieurs de nos compatriotes qui y sont venus attirés par des récits menteurs et des exagérations trompeuses; après des années de labeurs incessants, je les ai trouvés ayant perdu tout le petit pécule qu'ils y avaient apporté et obligés de repartir la bourse vide et la santé ruinée pour toujours; en revanche, je défie qu'on me cite un exemple, au Gabon, d'un seul homme qui, arrivé avec des ressources minimes, y ait fait fortune. Dans ces conditions, c'est un devoir de conscience de dire hautement la vérité : il y a assez, en dehors du Gabon, de terres moins éloignées et moins insalubres où l'on puisse faire une fortune honorable '•
1 A l'heure qu'il est, j'apprends que la maison Pilastre ellemême liquide ses marchandises et se décide à quitter le Gabon; cette maison, placée sous tous les rapports dans des conditions excellentes, connaissant à fond le terrain oii elle est établie
Le 9 mai, le bruit se répandit parmi les noirs que le vapeur de M. Shiiltz ' arrivait ; M. Sliiiltz, agent de la richissime maison Wiirmer, de Hambourg, a le premier établi à Adanlinanlango une factorerie qu'il faisait desservir régulièrement par un excellent petit vapeur; malheureusement, quelques moisauparavant son mécanicien, complètement ivre, avait de sa main mis le feu au Mp on g wé {c était le nom de ce bateau) ; après avoir exécuté ce bel exploit, il se mit à danser au milieu de Tincendie une danse infernale et à tirer des coups de carabine sur les Kroumans qui voulaient éteindre le feu. Le désastre eut été complet si ce pochard sinistre n'était tombé à Teau ; mais heureusement un pas trop accentué l'envoya par-dessus le bord, et grâce au dévouement des Kroumans, on put sauver l'homme et le bâtiment; seulement tous deux avaient des avaries très-graves; l'un fut misa l'hôpital, et l'autre en réparation au Gabon. M. Sliiiltz crut d'abord que le vapeur serait au bout de six semaines en état de reprendre son service, mais six mois se passèrent avant qu'on ait pu recevoir d'Angleterre les pièces à remplacer, et faire les réparations nécessaires. Depuis ce temps les Gallois, et surtout les Gabonais
depuis trente ans, ne peut ])lus réaliser aucun bénéfice : c'est la plus éclatante confirmntion de ce que je viens d'écrire.
* M. Schiiitz est, avec \l. Walker, le seul blanc qui se soit avant nous, avancé jusqu'à Lopé.
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employés par M. Shùllz à Adanlinanlaiigo, attendirent tous les jours VOwarotoutou, bateau à fumée de M. Shiiltz, et, sans doute pour charmer lesloisirs de l'attente, ilsannonçaient régulièrement deux fois par semaine son arrivée. On comprend que, dans ces circonstances, lorsque les hommes de M. Shûltz se précipitèrent dans la factorerie en criant à luetête que le vapeur de ce négociant était à l'entrée de la rivière Ojougaviza , et serait dans la nuit à Adanlinanlango, nous les accueillîmes avec une parfaite incrédulité ; à notre ])rofond étonnement cependant la nouvelle se trouva vraie ; vers trois heures du matin nous fûmes réveillés par le bruit du tamtam, des coups de fusil et des chants joyeux qui saluaient l'arrivée du vapeur. Aussitôt que le jour fut paru, nous allâmes saluer M. Shûltz, qui nous reçut avec une extrême cordialité et nous offrit de nous prendre à son bord pour nous ramener au Gabon, pour lequel il devait repartir après huit jours de séjour à Adanlinanlango ; nous acceptâmes avec enthousiasme.
Durant ces huit jours, les derniers que nous ayons passés dans ce pays, nous eûmes la distraction d'une société fort agréable pour nous. M. Shûltz avait amené sur le Mpongwé un gentilhomme allemand, le baron de Kopenfelz, qui venait à Adanlinanlango comme nous y étions venus l'année précédente, pour y faire des collecîions d'histoire naturelle. Un grand
chagrin, la perte de sa jeune femme qu'il aimait beaucoup, l'avait poussé à s'expatrier pour cette terre lointaine. Nous vîmes avec une vraie compassion cet homme aimable et instruit, mais sans expérience aucune des voyages, s'engager seul dans l'un des plus mauvais pays du monde; aussi nous mîmes tout en œuvre pour lui faciliter par nos conseils et nos renseignements la tâche qu'il allait entreprendre. Il en parut reconnaissant, mais il ne put se servir des instructions que nous lui avions données ; dès les premiers jours de son arrivée il tomba malade, et après avoir lutté longtemps arec énergie, après avoir passé trois mois étendu sur son lit de souffrance à Adanlinanlango, il dut employer le peu de forces qui lui restaient à regagner au plus vite le paquebot d'Europe.
Le 11 mai, nous prîmes congé de l'excellent Sinclair, qui nous avait soignés avec un véritable dévouement, et nous nous embarquâmes avec un sentiment de joie facile à comprendre sur le vapeur avec lequel nous devions regagner le Gabon. Le 15, nous arrivâmes au cap Lopez, où M. Shiiltz avait une factorerie ; nous y restâmes trois jours, car M. Shùltz avait divers palabres à y régler.
Les Cama se montrèrent, dans diverses affaires que ce négociant traita avec eux , d'une extrême insolence, et cependant M. Shùltz est certes l'homme le plus populaire au milieu des noirs depuis le cap
Lopez jusqu'au pays des Gallois. Grâce à sa patience cependant, tout finit par s'arranger; le 18, nous gagnions le large et nous mettions le cap sur le Gabon ; nous entrâmes dans l'estuaire le 19, vers dix heures du soir ; la mer était extrêmement houleuse ; nous dûmes jeter l'ancre à quelques mètres de la Cordelière pour attendre la visite de la santé et de la douane ; aussi nous passâmes la nuit à rouler horriblement. Le lendemain, au jour, le docteur Cabas, une ancienne connaissance à nous, arriva pour inspecter le bateau : il resta stupéfait en nous apercevant, et nous entraîna aussitôt à bord. Mon entrée sur la Cordelière ne fut pas brillante ; j'étais nupieds, en haillons et me traînant à peine; aussi les matelots qui avaient été renouvelés depuis notre départ me virent avec un grand étonnement prendre, sans me tromper, le chemin qui menait au carré d'officiers. Il y avait beaucoup de nouveau à bord : les officiers qui avaient été si aimables pour nous, MM. Teslard et Coffinières, étaient retournés en France ; mais leurs remplaçants, MiM. Letroquère et de Lansac, nous accueillirent comme de vieux amis. M, Legrand était aussi reparti ; le pauvre médecin principal qui le remplaçait avait succombé à la maladie quelques jours après son arrivée au Gabon, et maintenantc'étaitM. ledocteurPujot, homme d'un grand cœur et d'un grand mérite, qui faisait ses fonctions. — Diable ! dit M. Pujot en m'exa-^
2iS L'A F ill Q U E E Q U A T 0 lU A L E.
minant, vous êtes rudement touché, mais enfin, nous vous en tirerons. ]Vaturellement nous reprîmes nos chambres à l'hôpital, et après avoir bu du vin et mangé du pain et des œufs, nous nous installâmes dans un vrai lit, entre deux draps blancs.
On le comprendra sans peine , notre première pensée, à peine arrivés à bord, avait été pour notre courrier d'Europe ; nous étions ardemment impatients d'avoir des nouvelles de ceux que nous aimions là-bas. Les officiers nous firent la gracieuseté de faire immédiatement armer une embarcation, et d'envoyer chercher nos lettres à la mission où elles étaient adressées; mais ils nous prévinrent qu'il fallait nous attendre à de grandes déceptions. Une fatalité implacable semblait peser sur les paquebots du Royal mail African stcamshrp Company qui fait le service de la c(Me occidentale d'Afrique. Quatre d'entre eux avaient fait naufrage de suite. Le premier était le Nigritia, qui comptait parmi ses passagers le docteur Giisfelds, chef de l'expédition llemande pour l'exploration du Congo, M. Gustave Pilastre, représentant de la maison E. Pilastre, et le R. P. Leberre, supérieur de la mission : il toucha sur des rochers à l'entrée de Sierra-Leone ; on parvint à grand'peine à sauver les passagers, mais la cargaison et le courrier furent engloutis. Le dernier était le Libéria, qui, comme nous l'avons appris depuis, s'est perdu, corps et biens, dans le golfe de
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Gascogne. Il avait abord un charmant jeune homme que nous avons tous connu et aimé au Gabon, M. Paul Pilastre, qui venait remplacer son frère Gustave, dont la santé était fort ébranlée. La mort do M. Paul Pilastre a été un coup horrible pour une famille déjà cruellement éprouvée par la perte récente de plusieurs de ses membres. En ce moment son frère et nous tous ignorions encore ce désastre; mais la plus grande inquiétude pesait sur la colonie; sans nouvelles d'Europe depuis quatre mois, elle se persuadait qu'aucun paquebot ne toucherait plus au Gabon. Dans ces conditions, la question de savoir quand et comment nous pourrions repartir pour la France devenait pour nous un problème à peu près insoluble; nous ne nous en préoccupâmes pas. Nous étions si bien à bord , entourés de soins et de prévenances de toute sorte; cette vie calme et confortable succédait à une si longue série d'orages et de souffrances, que nous jouissions du moment présent sans nous inquiéter de l'avenir; nous étions trèsheureux comme cela. Marche, dont la santé avait été moins ébranlée que la mienne, se trouva au bout de quelques jours en état de retournera terre, où il profita de l'aimable hospitalité que lui avait offerte M. G. Pilastre \ Au reste, peu de temps
' Dans un précédent chapitre , en racontant notre traversée du cap Lopoz an Gabon, j'ai parlé d'un M. P... sur le bateau
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après, M. G. Pilastre, sérieusement malade, venait remplacer dans notre chambre le lit qui était vacant à côté du mien ; trois semaines se passèrent ainsi; mes forces faisaient des progrès surprenants, mon appétit stupéfiait le docteur, et je serais retourné à terre si ces messieurs n'avaient tenu à me donner une marque de sympathie de plus en me gardant au carré des officiers.
duquel nous avons fait le voyage; ce n'est nullement de M. Pilastre qu'il s'agissait.