‹ Okanda, Bangouens, OsyébaChapitre 18 sur 45 · RETOUR EX FRANCE · texte numérisé non relu

RETOUR EX FRANCE

près sûr d'avoir le vent favorable. C'était (railleurs un iin voilier que ï Alice ^ ex-Vernon- Croissi/. M. Eugène Pilastre, dont la mort était, presque à la même époque de celle de son frère Paul, venue consterner notre colonie. Pavait autrefois arrachée à Rouen et lui avait fait affronter l'Atlantique. Construite pour figurer dans de paisibles régates, V Alice s'était néanmoins fort bien comportée surPOcéan, et avait opéré en quarante-cinq jours la traversée du Havre au Gabon. Ce jour-là, dès le soir de noire départ, nous pûmes aj)ercevoir les montagnes élevées de Pile du Prince. \ous passâmes la nuit à louvoyer en vue de l'île, et le lendemain, avant le lever du soleil, nous entrions dans le port; quoique fort souffrants et peu disposés à l'enthousiasme, nous fûmes vraiment charmés par Paspect du pays qui nous entourait. Devant nous, dans le fond de la rade, la petite ville de San Antonio s'étageait au pied d'une énorme montagne dont le sommet élevé se perdait dans les nuages ; à notre droite et à notre gauche, des collines élevées sur lesquelles on admirait cette puissante végétation que développe le soleil de Péquateur. Nous étions entourés de superbes forêts de palmiers ou de riches plantations de café et de cacao ; partout une verdure immense sur laquelle se détachaient quelquefois et brillaient au soleil les blanches villas des négociants portugais. x\ous passâmes devant le fort qui protège la baie de San Anir. 15

tonio : c'est un vaste amas de ruines au sommet duquel deux ou trois soldats à demi nus montent gravement la garde ; il possède une garnison de dix hommes et une douzaine de canons, seulement il serait regrettable qu'on fût souvent obligé de recourir à ces instruments de destruction, car. Tannée dernière, lorsqu'on voulut, en l'honneur de l'arrivée d'un nouveau commandant, faire les saints d'usage, la moitié du fort s'écroula au premier coup de canon. La rade semblait déserte, à peine si on y distinguait une canonnière qui appartient au gouverneur et trois ou quatre goélettes de négriers. Xous jetâmes l'ancre à peu de distance de la ville, mais il nous fallut attendre la douane portugaise, qui met une âpre énergie à grappiller quelque chose sur cinq ou six bâtiments qui, chaque année, viennent apporter quelques marchandises , et charger en retour quelques sacs de cacao ou de café. Tandis que nous palabrions pour nos bagages, nous vîmes arriver à bord de Y Alice un gentleman à l'air fort distingué, qui sauta au cou de notre ami Pilastre ; c'était un négociant de l'île du Prince, M. de Bettancourt, dont les ancêtres sont célèbres dans l'histoire de la découverte de Madère et des Canaries : il était depuis de longues années lié avec la famille de M. Pilastre, qui nous présenta à lui... M. de Bettancourt nous tendit la main et nous pria de considérer sa maison comme la nôtre. Aussitôt les affaires

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de douanes réglées, sa baleinière nous mit à ferre, et nous prîmes avec lui la direction de sa demeure : il nous fallait traverser une partie de la ville pour y arriver. Pilastre, liâve et défait, se traînait à peine; les pavés, ou plutôt les pierres pointues des rues, constituaient pour mes pieds nus une promenade peu agréable, et j'allais clopin-clopant : c'était justement dimancbe; les habitants, attifés de leurs plus beaux atours, et pour la plupart debout sur le pas de leur porte, regardaient avec stupeur les hôtes avariés qu'amenait avec lui M. de Bettancourt. Bien que la distance a parcourir ne fût pas d'un kilomètre, je crus que nous n'arriverions jamais. Tout a une fin cependant; et une heure après nous étions tous les trois couchés dans le grand salon de M. de Bettancourt, transformé en hôpital, et madame de Bettancourt, une aimable et excellente femme, nous prodiguait tous les soins que nous aurions pu trouver dans notre famille. Certes, l'hospitalité qu'on nous donnait là était bien désintéressée, car nous étions de tristes convives. Le seul d'entre nous qui fût en état de se tenir sur ses jambes, mon compagnon A. Marche, ne trouva rien de mieux, le lendemain de son arrivée, que de s'en aller chasser dans la montagne un certain merle métallique [lamprococcys ignitus) dont le plumage est remarquablement brillant, et qui ne se trouve qu'à l'île du Prince : il ne tua pas le lamprococcys

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ignitus, mais en revanche il attrapa une fièvre ardente accon)pagnèe de vomissements violents, et fut obligé de garder le lit pendant huit jours. De mon côté, j'avais la jambe horriblement enflée, et je ne pouvais poser le pied à terre sans souffrir des douleurs aiguës et intolérables. Il y avait un médecin au Principe, mais j'hésitais à le faire venir, car je savais que les médecins de la côte occidentale d'Afrique demandent souvent dix ou quinze piastres (cinquante ou soixante-quinze francs) par visite; mais mon hôte m'apprit que celui dont il s'agissait était infiniment ])lus raisonnable dans ses prix, et je me décidai à le faire venir. C'était un Indien né, je crois, dans la colonie portugaise de Macao; son teint cuivré et ses njanières étranges ne m'inspirèrent d'abord aucune confiance, mais depuis je me suis félicité d'ctre tombé entre ses mains. Avec sa vieille expérience d'une maladie si commune à la côle occidentale, au lieu de chercher, comme le font trop souvent les médecins arrivés d'Europe, à cicatriser les plaies, il s'efforça de les agrandir et de les faire couler abondamment afin de purifier le corps. J'entre dans ces détails, bien qu'ils soient répugnants, parce qu'il est bon de tenir en garde les voyageurs qui viendront derrière nous; le traitement contraire des mêmes maux a souvent produit les effets les plus désastreux.

Les quelques Portugais qui constituaient la colo-

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nie européenne à l'ile du Prince venaient souvent chez notre hôte et étaient trèsraimables pour nous ; dans ces cas-là, je cherchais toujours à mettre la conversation sur l'un des sujets que j'avais le plus à cœur d'approfondir, je veux parler de l'esclavage. On sait que l'ile du Principe, SanThomé, et les établissements portugais du Congo, sont aujourd'hui les seuls établissements appartenant à une puissance européenne dans lesquels l'esclavage soit encore autorisé. L'île du Prince (en portugais, Principe) est donc une terre de servitude et de plus un marché d'esclaves assez animé. Tous nos visiteurs étaient de gros propriétaires de nègres, mais devant nous ils se tenaient généralement sur la réserve; ils n'aimaient pas parler marchés d'esclaves devant des Français qui, évidemment, regardaient l'esclavage comme une monstruosité. Quelquefois, cependant, oubliant notre présence , ou ne tenant pas à se gêner devant nous, ils poussaient sur la stagnation et sur les risques des affaires de chair humaine des lamentations tristement comiques : « Monsieur vient du Gabon , me disait un jour l'un d'eux, c'est un bien mauvais pays. — Oui, bien mauvais, répondis-je, sans me douter du sens que mon interlocuteur attachait à ce mot. — Ahî monsieur, jamais plus je n'achèterai un esclave gabonais, quand on me le donnerait à 50 pour 100 au-dessous du cours : figurez-vous qu'il y a cinq semaines j'avais été faire

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trente esclaves au Gabon ; j'en avais donné un bon prix. Eh bien, monsieur, il y en a quinze qui se sont laissés mourir et onze qui se sont sauvés, et pour se sauver ils ont eu Tinfamie de me voler mon meilleur bateau. Ce sont des misérables que les Gabonais. » — « Monsieur, me disait un autre, l'île du Principe est en pleine décadence; du temps de feu mon père on payait les meilleurs esclaves cent ou cent cinquante francs ; ils travaillaient quatorze heures par jour et ne se plaignaient pas ; aujourd'hui on demande sept à huit cents francs, et, au moindre coup de fouet qu'on leur donne , ils se sauvent dans la montagne et vont rejoindre les marrons. Ah! que nous voudrions être arrivés en 1878, à l'époque de l'affranchissement général ! « — Nous voudrions être arrivés à Tépoque de l'affranchissement général, tel est le cri qui est aujourd'hui dans la bouche des planteurs du Principe, de San Thomé, de Loanda, de Banana, en un mot de toute la côte du Congo; cela paraît fort extraordinaire au premier abord, et cependant c'est extrêmement logique, et vous allez voir pourquoi : D'après une loi portugaise récemment votée par les Chambres, à partir de 1878 l'esclavage est aboli , il n'y aura plus d'esclaves; seulement les propriétaires, pour avoir des hommes qui cultivent leurs terres et fassent leur service personnel, sont autorisés à faire des engagements libres ^ c'est-à-dire qu'ils ont le droit d'aller chercher où

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