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RETOUR EX FRANCE

bon leur semble, en Afrique, d'amener sur leurs terres et de retenir avec eux les nègres qui, moyennant un salaire payé d'avance , se sont engagés à travailler pour eux pendant un laps de temps plus ou moins long. En théorie, ce système paraît trèslogique en Afrique, c'est celui qu'on applique aux coolies chinois ou indiens; en pratique, il est absolument vicieux; les coolies viennent d'eux-mêmes s'engager devant un fonctionnaire anglais, parlant parfaitement leur langue, et qui a pour mission de voir si aucune pression n'a déterminé leur engagement; ils sont transportés dans les colonies auxquelles ils sont destinés, à la Jamaïque, par exemple, où j'en ai vu arriver une grande quantité sur un bateau , portant à son bord un médecin et un inspecteur anglais; à leur débarquement, ils sont confiés à des propriétaires qui prennent l'engagement de leur donner des soins, des rations et un salaire déterminé par un cahier des charges. Là aussi, un inspecteur est chargé de veiller à ce que les conditions prescrites soient observées, et aussi à ce que les coolies, lorsque leur temps est fini, soient rapatriés s'ils le désirent. Malgré toutes ces précautions, la presse anglaise et américaine signale souvent de grands abus dans les engagements et dans le traitement des coolies. Que sera-ce dans l'Afrique occidentale, grand Dieu! Un entrepreneur à' engagements libres^ ex-négrier, ira à cent cinquante lieues

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dans rintéricur des lerres, se présenter chez quelque roi du pays et engager librement une centaine de ses esclaves. Le roi , bien payé et largement a])rcnYé de rhum, déclarera à ces pauvres diables qu'ils ont toute lil)erlé, sous peine de mort, de suivre l'étranger qui vient de les acheter; il les préviendra en même temps qu'à la moindre réclamation ils auront le cou coupé. Le Portugais embarque sa cargaison de nègres, passe triomiihalement à la barbe ('es croiseurs anglais ou français qui ne peuvent rien lui dire, puisque les engagements libres sont permis, et emmène tranquillement son lot dans sa plantation de San Thomé, du Congo ou du Principe, où ses nouveaux employés auront la liberté de travailler pour le reste de leur vie, sous peine d'être fouettés et châtiés de toute sorte de manières. En réalité, cette prétendue abolition de l'esclavage ne sera donc qu'un changement de mode d'esclavage qui fera de nouveau fleurir la traite, un peu en baisse aujourd'hui sur la côte occidentale. C'est ainsi que l'envisagent tous les propriétaires d'esclaves que j'ai rencontrés dans ce pays-là, et ils ne font pas mystère de le dire. Puisque nous sommes sur l'esclavage dans ces contrées, je dois à la vérité de déclarer qu'à l'île du Prince la condition des esclaves en général est beaucoup moins misérable que je ne me le serais figuré ; les esclaves se divisent, là comme sur la côte occidentale, en deux

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catégories bien tlislinctes : la [jieiiiièrc ccmprciid ceux qui sont attachés à la personne de leurs maîtres, comme domestiques, cuisiniers, bonnes d'enfants, etc., et qui, par conséquent, vivent sous le même toit que lui : ceux-là sont presque toujours traités avec une grande bonté; chez les Bettancourt, par exemple , ils font réellement partie de la famille. La seconde catégorie comprend ceux qui sont employés à la culture des champs, spécialement aux plantations de bananier, de café, de cacao, etc. Ceux-ci sont moins heureux, car ils sont sous les ordres directs d'un majordome nègre, qui est ordinairement un personnage fort peu agréable, grappille sur la ration de vivres et n'épargne pas le fouet ; cependant beaucoup de propriétaires veillent par eux-mêmes, comme le faisait notre hôte, à ce qu'ils ne soient pas maltraités et à ce qu'on ne leur applique des punitions corporelles qu'à la dernière extrémité. Au reste, c'est non-seulement de l'humanité, mais encore de la bonne administration ; ceux qui sont cruels envers eux sont sûrs d'en voir plus de la moitié arriver à se dérober par la fuite au joug qui pèse sur eux. Dans les forêts et sur les hauteurs inaccessibles des montagnes, vit, presque exclusivement de racines et de fruits sauvages, un peuple à part formé par les esclaves marrons qui, depuis deux siècles, viennent se réfugier là et préfèrent cette vie misérable aux souffrances de l'esclavage;

ces pauvres gens ont fini jiar former une tribu trèsnombreuse : on les redoute beaucoup dans la plaine, mais jusqu'ici ils n'ont fait d'autre mal que de piller quelques plantations de l>ananiers voisines de la montagne, ou de voler quelques chèvres égarées. Ils sont toujours prêts à accueillir les fugitifs, à leur offrir un abri et à partager avec eux leurs chétives provisions. Quelquefois aussi , les esclaves d'un maître qui les fait trop souffrir profitent d'une nuit d'orage pour détacher quelque bateau amarré dans le port, gagnent le large et, sans vivres, sans autre guide que les étoiles, cherchent à gagner cette terre du Gabon où ils comptent trouver la liberté. Un mois avant notre arrivée, dix noirs s'étaient ainsi sauvés sur une frêle barque, et, chose merveilleuse, étaient arrivés à gagner notre établissement, où ils furent bien reçus et confiés aux soins des missionnaires.

Au bout de quatre à cinq jours, me trouvant mieux, je pus, en m'appuyant sur une espèce de béquille, me promener un peu dans la ville : quelques maisons de négociants y sont assez jolies et bien décorées ; mais l'aspect général de San Antonio est de la plus morne tristesse. L'herbe croît dans les rues silencieuses et une foule de maisons tombent en ruine ; seul, le quartier des noirs offre un peu d'animation, mais il est bâti sur pilotis, au milieu de marais infects, et il y règne la plus effroyable

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et la plus sale misère. Tandis que San Thomé, île peu éloignée et appartenant également aux Portugais, est florissante et déploie une grande activité commerciale, le Principe est en pleine décadence. « C'est une ville morte que San Antonio, me disait tristement M. de Bettancourt, obligé de passer sa vie sur ce coin perdu de la terre. » San Antonio possédait autrefois cinq églises et un nombreux clergé ; aujourd'hui trois de ces églises sont en ruine, les autres sont nues et délabrées : il y avait un certain nombre de prêtres portugais, aujourd'hui on n'y voit plus que quelques padre, tous nègres et malheureusement peu irréprochables. Il est déplorable que l'intolérance portugaise ne permette pas aux missionnaires de la Compagnie de Jésus ou de la congrégation du Saint-Esprit de s'établir à l'île du Prince, car les populations de ces pays sont douces, de mœurs tranquilles, pleines de bonne volonté et de foi ; malheureusement cette foi mal dirigée dégénère trop souvent, dans ces esprits faibles et enclins au fétichisme, en superstitions grossières. Au milieu d'une de ces églises en ruine dont j'ai parlé se trouvent douze statuettes en bois, hautes de quatre pieds environ et fort bien sculptées; elles représentent les douze apôtres et sont l'objet des hommages constants des indigènes : ils adorent les statues des saints comme les Gabonais adorent leurs iassis de bois. Chaque commerçant a, du reste, chez

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Jiii, l;i staliie du saint qu'il a clicisi jour patron. Quand la fête du bienheuieux arrive, on le porte en grande pompe à Téglise, où le padre dit la messe en son honneur. Pendant les huit jours qui suivent, tons les esclaves qui appartiennent au propriétaire du saint, et même tous ses amis, se livrent à de grandes réjouissances et dansent tous les soirs la bamboula devant l'image protectrice. Ce genre de fête est très-fréquent, il n'est pas rare d'en voir deux ou trois dans la morne semaine ; mais la grande solennité du lieu est la célébration de la Fête- Dieu, à laquelle il nous a été donné d'assister. Le commandant, en grande tenue, les disciplinaires qui forment la garnison de File et les négociants en habit noir ouvrent la marche ; viennent ensuite tous les nègres et 1rs négresses du pays revêtus de leurs plus beaux oripeaux. On construit quatre ou cinq reposoirs splendidement ornés des fleurs magnifiques qui abondent dans ces régions. Le cortège fait halte devant chacun d'eux, on y chante un cantique, et les soldats déchargent fréquemment leurs armes en l'honneur du Saint-Sacrement. Cette procession se prolonge jusqu'au coucher du soleil.

Notre séjour à l'île du Prince s'est prolongé près de dix jours au delà de notre attente, le paquebot portugais élant très en retard, ce qui, paraît-il, lui arrive souvent. Ce paquebot appartient à une compagnie anglaise qui fait à la Compagnie du Royal

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Mail une coiicurronce Irès-hcureuse. Le fret y est beaucoup meilleur marché, et le passage (jusqu'à Lislîonnejnecoûte en première classe que 600 francs, au lieu de 1300; on est fort mal à bord, mais les Portugais, qui constituent la très-grande majorité des passagers, étant habitués à être encore moins bien sur les autres bateaux de leur nation, ne se plaignent pas de ceux-là. Tel quel, nous étions du reste fort anxieux de le voir arriver. Outre Tennui d'être si longtemps une gêne pour nos excellents hôtes, et du vif désir de regagner au plus vite notre patrie, nous avions un sujet constant de préoccupation dans l'inquiétude de ne pas trouver de place à bord, ce qui, paraît-il, se présentait assez fréquemment à cette époque de l'année, où la plus grande partie des négociants du Congo va faire un voyage en Europe; du reste, nous avions juré de coucher sur le pont, ou de nous installer dans le compartiment des bestiaux plutôt que d'attendre encore un mois. Heureusement, nous n'en fûmes pas réduits à cette extrémité. Le 8 juin, à midi, on signala le paquebot, qui, dédaignant d'entrer en rade, vint mouilleràprès d'une lieue en mer. Il devait repartir à onze heures du soir. Chacun de nous fit de son mieux pour arriver dans une tenue à peu près décente : j'abritai mes pieds nus dans une paire de pantoufles en tapisserie six fois trop grandes pour moi, et je confiai ma chevelure, démesurément

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longue, au perruquier de l'endroit. C'était un soldat déporté à l'île du Prince. Tandis qu'il me coupait les cheveux, j'appris qu'il avait été condamné pour avoir égorgé deux de ses camarades ; c'était peu rassurant. Heureusement, j'en fus quitte pour quelques injures qu'il m'adressa en recevant les deux francs que je lui donnai en payement de son travail. S'il avait su, me dit-il, qu'il avait été demandé pour couper les cheveux d'un homme aussi pingre, il ne se serait certainement pas dérangé. A huit heures du soir, après avoir remercié mille fois madame de Bettancourt des soins qu'elle nous avait prodigués, nous partîmes, Marche, Pilastre et moi, en compagnie de son mari, pour gagner la baleinière qui devait nous conduire au paquebot. J'étais hors d'état de marcher, et notre hôte m'avait fait venir une de ces chaises à porteurs dont les colons se servent aujourd'hui pour circuler dans l'intérieur de l'île. Elle était à peu près semblable à celles qui étaient en usage il y a deux siècles en France, et l'on n'était pas mal du tout dedans; seulement, la terre était glissante et la nuit très-noire, si bien que le premier de mes porteurs étant tombé sur le nez, le second lâcha tout et je fis une chute dont je restai longtemps endolori. Nous accostâmes le Benguela^ c'est le nom du vapeur portugais, vers dix heures et demie, et après avoir pris congé de M. de Bettancourt, nous montâmes à bord. Le bateau était telle-

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ment encombré de sacs de colon , de café et de cacao, que nous eûmes toutes les peines du monde à nous frayer un passage jusqu'à Tescalier qui descendait au salon des passagers; nous y trouvâmes beaucoup de messieurs et quelques dames en train de jouer à plusieurs jeux plus ou moins innocents. Tout ce monde jeta un regard de mépris sur notre mine piteuse et notre accoutrement délabré, et reprit immédiatement ses occupations : nous étions toisés. Nous obtînmes à grand'peine du moço (garçon) qu'il nous indiquât nos couchettes. Pilastre fut conduit tout à fait à l'arrière du bâtiment, tandis qu'on introduisit Marche et moi dans une petite cabine à trois lits ; sur l'un d'eux un gros monsieur, dans un costume , ou plutôt dans une absence de costume à faire rougir un Pahouin, ronflait comme un hippopotame. Brisés de fatigue, nous nous couchâmes tout habillés , et nous ne tardâmes pas à nous endormir d'un sommeil si profond , que tout le bruit du paquebot levant l'ancre ne put pas le troubler. Le matin, à six heures, je fus réveillé par le gros monsieur qui se levait; il procédait déjà depuis quelques minutes à sa toilette, quand je le vis prendre ma brosse à dents, que j'avais mise sur une planchette, et commencer, avec le plus grand sang-froid, à s'en servir. «Mais, monsieur, lui dis-je dans mon baragouin portugais mêlé d'espagnol, c'est ma brosse à dents que vous employez là.

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— Monsieur, me répondit-il paisiblement, on m*a pris la mienne. 15 II n'y avait rien à répondre à cela; seulement, aussitôt qu'il fut parti je m'empressai de savonner à fond ma brosse à dents, puis de la mettre hors de l'atteinte de ce communard. Quelques instants après, je sortis pour aller inspecter le Benguela^ et voir sur quelle sorte de bateau nous étions tombés. Le premier coup d'oeil suffit pour me montrer que l'avant avait été transformé en une vaste ménagerie, tandis que l'arrière était devenu un hôpital regorgeant de malades; à l'avant, il y avait quinze à seize variétés de singes, toutes plus malfaisantes les unes que les antres, depuis le grand papion jusqu'au petit marmouset ou gavroche, le ouistiti de l'Afrique; je comptai aussi cent cinquante perroquets gris à queue rouge, un des oiseaux 1rs plus bruyants et les plus bavards que je connaisse, au moins autant de perruches à tête rouge , et une foule d'autres oiseaux de toute espèce et de toute taille ; ajoutez à cela une foule d'enfants qui criaient à qui mieux mieux, agaçant les singes et jouant au milieu des perroquets. C'était un vacarme à ne pas y tenir; je me réfugiai à l'arrière. Là, le coup d'œil changeait : les trois quarts des passagers, épuisés par le climat meurtrier de la côte, étaient étendus sur des chaises longues ou couchés dans leurs cabines entr'ouvertes, en proie à des maladies de toute sorte. Plusieurs d'entre eux, tels qu'un Amé-

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