RETOUR EN FRANCE
ricain, M. Silva, et un Portugais, M. Aioraïs, consul du Brésil à Loanda, semblaient toucher à leurs derniers moments. M. Moraïs avait avec lui plusieurs enfants et une jeune et charmante femme, qui, trèsmalade elle-même, ne quittait pas un instant le chevet de son mari. Au milieu de tout ce monde, le pauvre docteur, qui, par parenthèse, se trouvait être un garçon aussi aimable qu'intelligent et instruit, ne savait plus où donner de la tête, et courait de cabine en cabine, suivi de ses infirmiers, chargés de remèdes de toute sorte. Je m'arrachai de ce spectacle peu réjouissant pour monter sur le pont, où se trouvait déjà réuni l'élément valide du bord ; il se composait d'une dizaine d'hommes et de quatre ou cinq femmes. A partie capitaine, homme poli et comme il faut, c'était une collection de types d'un grotesque achevé. Parmi les plus curieux brillait, au premier rang, un pharmacien colonial à cheveux blancs et à nez colossal, dont le moindre travers était de nous persécuter sans cesse des accents aigus d'une flûte qui ne le quittait jamais; ce pharmacien venait d'épouser une trèsjeune femme, bel esprit et bas-bleu, parlant le français et très-ferrée sur l'histoire de France , qu'elle étudiait assidûment dans Alexandre Dumas; elle jouait sans trêve ni merci d'une harpe gigantesque, et presque tous les soirs, en compagnie de son mari et du troisième officier du bord, flûte non
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moins convaincue que lui, donnait des concerts qui se prolongeaient souvent fort tard. Corinne, c'est le nom que nous lui donnions, avait pour compagnes deux créoles du Congo, mariées à des négociants de Loanda; elles étalaient des toilettes criardes qui leur donnaient Fairde singes habillés et se livraient à des minauderies d'un ridicule achevé. Un officier de marine portugais, poëte et grand chanteur de romances, leur faisait une cour assidue. IVous avions aussi un commandeur de Tordre du Christ, el senhor commandador Yacinto Carnerody Sousa y Almeida. C'était un nègre de la plus belle espèce, mais il était très-riche, et portait je ne sais trop comment le nom d'une famille très-connue en Portugal. Ce commandador avait du reste reçu de l'instruction ; il possédait assez bien notre langue, et ne voyageait jamais sans avoir une vingtaine de volumes d'Alexandre Dumas dans sa malle; il causait volontiers de l'esclavage, se plaignant amèrement de la douceur avec laquelle on traitait les esclaves aujourd'hui, ne faisait pas quatre pas sans se faire suivre par son valet de chambre Domingo, et jouissait, vu son immense fortune, d'une grande considération à bord. Dès le premier jour il nous avait pris en affection, et nous accablait de questions sur Paris, qu'il devait, paraît-il, visiter quinzejours après son arrivée ; il voulait savoir si on pouvait vivre sans se gêner en ne dépensant que deux cents francs par jour, mais il était surtout