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pressant pour obtenir de nous quelques renseignements sur le corps de ballet de FOpéra, dont les descriptions, lues sans doute dans quelque roman, avaient vivement frappé son imagination. Le commandador fut longtemps, avec un officier d'infanterie de marine, gros réjoui , toujours prêt à faire des farces à ses compagnons de route, mais brave garçon, très-serviable et très-poli, à peu près notre seule connaissance à bord. Le reste de la bande non alité se composait de cinq ou six individus couverts de bijoux et mis avec un luxe du plus mauvais goût : ils avaient des établissements sur différents points de l'intérieur, et achetaient indifféremment du coton, des arachides ou des nègres.
A neuf heures, la cloche donna le signal du déjeuner : la table regorgeait de mets à l'huile , à l'ail et au piment, et de pâtisseries prétentieuses et mauvaises. Dès qu'on fut assis, chacun se servit au plus vite des plats qui lui convenaient le mieux, et en prit des portions si énormes qu'il n'en resta bientôt plus pour les retardataires ; on se précipitait surtout sur le hacalâo (morue), et ce jour-là, comme les suivants, il en fut dévoré des quantités effrayantes. J'avais pour voisin un grand gaillard à cheveux roux et à tête carrée qui n'ouvrait la bouche que pour manger, et avait l'air d'un bouledogue en colère : ce n'était évidemment pas un Portugais, et à tout hasard je lui demandai en anglais un rensei-
gneir.ent dont j'avais besoin ; en m'entendant parler celte langue, qui était la sienne, sa figure s'illumina. Cl Monsieur, me dit-il, vous êtes Anglais? — Non, monsieur, Français. — Cela ne fait rien , cela ne fait rien ! C'est une grande joie pour moi de trouver quelqu'un de civilisé à qui parler. Je suis le mécanicien du 5^/2y?f^/«^ et à l'exception d'un imbécile qui est toujours ivre , le seul Anglais du bord ; depuis deux mois je n'ai pas dit un mot à àme qui vive, car j'aimerais mieux me faire couper la langue que d'adresser la parole à ces damned brutes de Portugais-Congo. « Et comme pour rattraper le temps perdu, il se mit à défiler, avec une extrême volubilité, le chapelet de ses griefs contre les officiers, la machine, les passagers, les domestiques; il les passa tous en revue l'un après l'autre, et chacun eut son paquet. Du reste, le mécanicien ne décoléra pas tout le temps que dura le voyage. Sa grande vengeance était de jouer des tours à ceux d'entre les passagers qui lui portaient le plus sur les nerfs. La plupart d'entre eux avaient des animaux à bord ; c'est surtout à ces animaux qu'il s'en prenait : ainsi , il faisait tellement enrager les singes, que lorsque leurs propriétaires allaient ensuite les voir, ils étaient sûrs d'être cruellement mordus par eux. Il y a perroquet et perroquet : les uns, récemment pris au piège et encore trèssauvages, étaient entassés par douzaines dans des
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paniers crosier; les autres, aimables et beaux parleurs, étaient installés un par un clans de superbes cages et comblés d'égards et de friandises. Durant la nuit, le mécanicien cbangeait un de ces oiseaux favoris contre le plus désagréable et le plus criard des habitants du panier, qu'il mettait cà sa place dans la cage. Une autre fois, il imagina de couper la queue et de raser la tête d'un magnifique perroquet dont l'amabilité et la conversation variée faisaient les délices du bord ; le pauvre oiseau , exaspéré, ne dit plus un mot à partir de ce moment et devint féroce. On voit d'ici les tempêtes que ces plaisanteries, d'un goût douteux, je dois l'avouer, soulevaient à bord ; mais jamais, malgré les recherches les plus actives, en ne parvint à en découvrir l'auteur. Nous seuls étions dans le secret, et je confesse que nous avions la faiblesse d'en rire lieaucoup. Du reste, nous prenions toujours les choses du bon côté, et cette société bigarrée nous divertissait fort; il est vrai qu'on n'était pas sur le paquebot portugais comme sur un transatlantique ou même sur un Cunard : les moço (garçons) étaient malhonnêtes et d'une saleté révoltante, et le confort qu'on trouve habituellement sur les grands vapeurs y faisait absolument défaut. Mais tout est relatif : le Benguela nous paraissait un paradis comparé aux grandes pirogues de l'Ogooué. Malheureusement, au bout de cinq ou six jours M. Pilastre eut une rechute
de fièvre bilieuse et tomba gravement malade. Le huitième jour après notre départ, nous aper^ eûmes la terre : c'était Santiago, Tune des îles du Cap-Vert , située par 23 degrés de latitude à peu près à la hauteur du Sénégal. Le Benguela devait y faire une ample provision de charbon, et, en conséquence, y relâcher pendant vingt-quatre heures. Nous en profitâmes, Marche et moi, pour aller à terre. Le pays, bien que très-montagneux, présente cette aridité désolée, ce manque absolu de végétation , qui font ressembler les îles du Cap- Vert à un véritable désert. Il est vrai que la ville, bien bâtie à Teuropéenne , possède de belles maisons, un palais de justice, un hôpital et un marché assez remarquables. Les Portugais y ont fait faire par les criminels déportés et par les disciplinaires de très-grands travaux , notamment un escalier gigantesque qui conduit au sommet de Téminence sur laquelle est bâtie la ville ; mais, en somme, il n'y a dans lout cela rien de liien curieux, et surtout aucun cachet d'originalité. Les indigènes eux-mêmes ne diffèrent pas des habitants du Sénégal, dont beaucoup d'entre eux proviennent. Du reste, la chaleur était littéralement suffocante, et, après avoir fait dans une ybwc?a de l'endroit un assez mauvais déjeuner, nous nous empressâmes de regagner le bord. Nous levâmes l'ancre dans la nuit, et le surlendemain matin nous étions à Saint-Vincent, aulre
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île qui fait partie du groupe des îles du Cap-Vert. Nous y passâmes trente heures, qui furent aussi occupées à embarquer du charbon. La ville de Saint-Vincent, vue de la rade , ressemble identiquement à celle de Santiago. Fatigués et mécontents de notre promenade de Tavant-veille , nous ne descendîmes pas à terre.
Le 20 juin, nous eûmes une triste cérémonie sur le Benguela. Un Américain, nommé Silva, qui avait fait au Congo une grande fortune, et qui retournait dans sa patrie pour ne plus la quitter, succomba à la maladie qui le minait depuis longtemps. L'avantveilfe encore, le pauvre homme m'avait décrit par anticipation les merveilles de la grande exposition de Philadelphie , à laquelle il se faisait une fête d'assister en 1876. Il mourut le matin à cinq heures; à trois heures de l'après-midi , nous étions convoqués sur le pont pour lui rendre les derniers honneurs. Le capitaine lut à voix basse quelques prières, on enveloppa le corps d'un linceul blanc, le canon donna le signal , le pavillon fut mis en berne, et, quelques instants après, les restes mortels du pauvre millionnaire étaient lancés dans l'abîme où ils disparurent pour toujours. Nous cachâmes la mort de Silva à Pilastre, dont l'état présentait de sérieuses inquiétudes. 11 avait à chaque instant des crises d'une extrême violence , et était souvent en proie au délire : dans ce cas-là, il se
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croyait arrivé, et voulait absolument descendre à terre. '
Durant les neuf premiers jours qui suivirent notre départ de Saint-Vincent nous eûmes constamment vent de bout. Le Bengiiela^ mauvais marcheur par tous les temps, ne filait plus que deux ou trois nœuds à l'heure. Les passagers portugais prenaient patience en jouant avec fureur au loto. Dans ces moments-là, la poétique Corinne oubliait sa harpe, devenait d'un prosaïsme désespérant, et se disputait affreusement avec une vieille fille brésilienne qui allait prendre le paquebot de Rio à Madère. Du reste , tous les caractères s'aigrissaient : l'officier d'infanterie de marine eut avec sa femme une querelle épouvantable, et ne trouva rien de mieux pour la vexer que de jeter par-dessus le bord une caisse pleine de perruches qui lui appartenaient. Le commandador et une sorte de négrier portugais échangèrent les propos les plus orageux ; ils faillirent se battre sur le pont. Par contre, à mesure qu'on approchait des régions tempérées, un mieux sensible se manifestait dans l'état des malades du bord ; les plus sérieusement atteints, tels que MM. Moraïs et Pilastre, furent bientôt en état de se lever et de circuler sur le bâtiment. Quand, le 4 juillet, nous arrivâmes en vue de Madère, il n'y avait plus une seule personne alitée dans les cabines ; tout le monde était sur le pont, prêt à descendre à terre. C'est avec
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une véritable joie que nous mîmes le pied sur cette île célèbre : le monde civilisé recommençait [lour nous. Le Funchal, la capitale de Madère, est certes une grande et belle ville ; mais nous ne nous occupâmes guère à visiter ses monuments, et nous courûmes d'abord chez un fruitier. Là , nous fîmes remplir de cerises, d'abricots, de prunes et de poires deux grands paniers que nous chargeélmes un petit gamin de porter devant nous. A la profonde stupéfaction des habitants, nous faisions à chaque instant halte pour manger de ces fruits, dont nous n'avions pas goûté depuis deux ans, et qui, quoi qu'on en ait dit, sont infiniment supérieurs à ceux des tropiques. Notre seconde visite fut pour un glacier, et j'aurais honte de dire le nombre de glaces que nous absorbâmes chez lui. Notre troisième fut pour aller acheter du madère, non pas chez les marchands de la ville (le madère qu'ils vendent aux étrangers est fabriqué à Cette), mais chez le propriétaire d'un excellent cru auquel nous étions chaudement recommandés, et qui nous céda à des conditions trèsraisonnables deux petits barils d'un très-bon vin. Enfin nous allâmes dîner à l'hcMel, où un roast-beef aux pommes de terre fut apprécié par nous comme un mets nouveau et succulent. — Inutile de dire qu'après une telle journée, nous fûmes très-souffrants en rentrant à bord. Je ferai grâce aux lecteurs de la description de Madère : elle a déjà été II. 16
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donnée dans sept ou huit ouvrages mieux écrits que le mien, et je la remplacerai, s'il le permet, par une histoire touchant cette île, qui, pour être ancienne, n'en est pas moins très-intéressante, et, je crois, à peu près inconnue en France : c'est la légende de Machin. Machin est un seigneur anglais auquel on s'est à peu près accordé, jusqu'ici, àattrihuer la découverte de Madère. Dans un savant ouvrage intitulé As saudes da terra, le docteur Gaspar Frutuoso, professeur au lycée de Funchal, revendique pour deux Portugais, Joan Gonzalvez et Tristâo Vaz, l'honneur d'avoir les premiers mis le pied sur l'ile de Madère, et s'efforce de démontrer que Machin n'est qu'un personnage légendaire. Quoi qu'il en soit de ses arguments, j'aime mieux croire que l'histoire de ce personnage, telle qu'elle a été décrite dans un manuscrit du seizième siècle par Rodriguez de Azevedo, est, ainsi que nul ne l'avait contesté jusqu'ici, parfaitement véridique. et Au temps du roi Edouard, dit Rodriguez Azevedo, vivait un nohle et loyal cavalier, appelé Rohert Machin. Il aimait éperdument haute et puissante demoiselle Anne de Harfet, et en était aimé ; et comme l'amour, «towo as causas odorifer a s {ç,omme, les choses odoriférantes), se nào j)ode encohrir aonde este encerrado (ne peut pas se cacher où il est enfermé), 15 les parents de la jeune fille découvrirent hientôt cette passion réciproque. IVe voulant à au-
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cun prix donner leur fille au seigneur Machin, ils la conduisirent à Bristol et voulurent la forcer à épouser un riche baron qu'elle ne connaissait pas. Au moment où cette union fatale allait s'accomplir, Machin enleva celle qu'il aimait, et, secondé par quelques amis fidèles, s'embarqua sur un bâtiment qu'il avait acheté, et qui mit immédiatement à la voile pour le sud de la France. Mais, le lendemain du jour où il eut gagné le large, une tempête effroyable se déchaîna. Pendant cinq jours et cinq nuits, ils furent chassés devant eux par les vents en furie. Durant tout ce temps, la pauvre Anne fut malade à rendre l'àme. Le sixième jour, ils se trouvèrent près d'une terre inconnue, et purent entrer dans le port qui s'ofîrait devant eux. Le pays qui les entourait était couvert de forêts « si élevées et si épaisses^, qu'ils en furent épouvantés. « Néanmoins, Anne de Harfet le supplia de la débarquer à terre, <.^para desmarear -a , pour se remettre du mal de mer. Machin prit un canot, descendit à terre avec elle et sept de ses compagnons. Les autres l'attendirent à bord du bâtiment. Mais, durant la nuit, une tornade brisa leurs ancres, et ils furent emportés au large. Quand le jour parut, ce fut pour la malheureuse Anne un coup terrible, de voir que le na-
1 D'après loiis les récits des anciens voyageurs, Madère était autrefois couverte de forêts épaisses; c'est de là, du reste, que vient son nom de Madeira, qui veut dire bois.
vire élyit parti, el qu'elle serait condamnée à rester là pour toujours. « Jamais plus elle ne parla, et trois jours après, elle mourut. » Robert Machin fit creuser une tombe pour elle, et à coté, une pour lui. Il fit planter près de ces deux tombes une croix, avec une inscription suppliant les premiers chrétiens qui viendraient là de bâtir sur cet emplacement une église au Christ. Ensuite il partagea tout ce qui lui restait entre ses compagnons, leur conseilla de s'embarquer sur le canot qui leur restait, et de chercher une fortune meilleure. Quant à lui, il voulait, disait-il, mourir à l'endroit même " où il avait tué » Anne de Harfet. Ses compagnons, touchés de sa douleur, refusèrent de le quitter ; mais, à partir de ce moment, il ne prit plus aucune nourriture, il rendit Tàme après cinq jours d'agonie, et fut enterré près de sa bien-aimée. Ce pieux devoir accompli, ses compagnons, bravant sur une frêle barque les fureurs de l'Océan, gagnèrent le large. Après avoir été faits prisonniers par des pirates du Maroc, ils finirent par atteindre l'Espagne, où ils racontèrent toutes leurs aventures au roi et à l'infant don Henrique , surnommé le Navigateur. Ceux-ci envoyèrent à la découverte de l'île sur laquelle était mort Machin deux intrépides explorateurs, Tristâo Vaz et Jo^oGonzalvez, qui y arrivèrent après quinze jours de navigation, et en prirent possession au nom de leur souverain. Aujourd'hui, le dernier
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vœu (le Macliin est accompli, et Tcglise du Christ s'élève au lieu où la tradition fait reposer ses cendres et celles de Anne de Harfet.
Il est pénible de passer brusquement d'une histoire si poétique à des détails de la vie pratique et réelle. Je ne voudrais pourtant pas quitter Aladère sans donner aux gourmets quelques renseignements sur l'état actuel de ces vignobles qui produisent un vin si renom... é. On sait qu'il y a un certain nombre d'années, on dut arracher toutes les vignes de Tile, et que la production du vin fut, par conséquent, complètement nulle pendant plusieurs années, ce qui n'empêcha pas les marchands d'en vendre tout autant qu'auparavant. Mais aujourd'hui, le désastre est entièrement réparé : les vignobles replantés ont admirablement poussé, les récoltes sont excellentes, et le bonheur des propriétaires et des fins amateurs serait sans nuage, si un point noir n'était apparu à l'horizon : je veux parler de l'invasion du terrible phylloxéra. Tout récemment, une certaine quantité de pieds de vigne ont dépéri à la suite d'une maladie encore inconnue dans l'île, et beaucoup de personnes croient que c'est au phylloxéra qu'il faut attribuer leur perte. D'autres, il est vrai, iTient que cet animal, aussi petit que malfaisant, y soit pour quelque cbose ; mais, en attendant, les grands propriétaires entassent dans leurs caves barriques sur barriques, et font d'immenses provisions
te.
2S2 L'AFIUQL'E ÉQ L' A TO lU A !,i:.
d'un i in qui, disent-ils, vaudra, en cas de malheur, son poids en or.
Le moment approche où je vais prendre congé du lecteur, qui, je l'espère, ne se sera pas trop ennuyé au récit de nos aventures. De Madère à Lisbonne, il nous fallut quatre jours : le Benguela marchait si mal, que nous manquâmes le paquebot du Brésil et de Dakar, qui devait nous conduire à Bordeaux. Nous prîmes, en conséquence, la route de terre, et après diverses péripéties qu'il serait inutile de raconter ici, nous arrivâmes à Paris le 20 juillet, et ce jour-là, dirai-je comme M. de Gabriac, dans son charmant ouvrage intitulé Promenade dans V Amérique du Sud : ci Ce jour-là fut le plus beau de notre voyage. «