EPILOGUE
Lorsque le 29 mai dernier VAlert et la Discorery levaient Tancre et quittaient Porstmouth, emportant à leur bord l'expédition polaire anglaise, quatre cent mille personnes saluaient de leurs acclamations enthousiastes le départ des hardis explorateurs ; la Reine venait de leur transmettre par le télégraphe des adieux empreints d'une touchante sollicitude, et la garnison entière de la ville était, pour leur faire honneur, rangée en bataille sur la plage.
Il y a quelques jours, s'est embarquée à Bordeaux l'expédition destinée à reprendre nos traces dans l'Afrique équatoriale et à pénétrer par le fleuve Ogooué au cœur de l'Afrique : elle est commandée par un enseigne de vaisseau que secondent mon ami Alfred Marche, déjà bien connu de nos lecteurs, M. Baley , médecin de la marine, et un quartier maître de la Vénus.
Ils sont partis modestement, sans bruit, presque inaperçus; quelques mains amies ont seules serré tes leurs et quelques feuilles spéciales ont seules annoncé leur voyage.
Et cependant ces hommes vont sciemment affronter des dangers plus grands que ceux qui menacent
les exploîateiirs anglais, et leur expédition n'offre pas en elle-même moins d'importance scientifique que celle du pôle Nord.
Ainsi que me le démontrait hier encore un voyageur célèbre, dont je m'honore d'être l'ami , le docteur Schweinfùrtli, sur cent hommes qui se sont dévoués à ce grand œuvre des explorations africaines, cinquante sont morts sur le théâtre même de leurs travaux, les uns victimes du climat, les autres égorgés par les habitants, quelquefois avec d'horribles raffinements de cruauté, comme ce pauvre Maizan, aussi enseigne de vaisseau, qui a été disséqué vivant. Sur ceux qui ont pu regagner leur pays, les quatre cinquièmes au moins étaient atteints de maladies graves et avaient la santé ruinée pour toujours. Ceux de nos lecteurs qui croiraient ces assertions exagérées n'ont qu'à se reporter à l'Afrique nécrologique , ce beau travail publié par un grand voyageur, M. H. Duveyrier, dans le bulletin de la Société de géographie. La place manquç sur sa carte d'Afrique pour y inscrire à l'endroit où ils sont tombés les noms de ces martyrs de la science qui, selon la belle expression de M. Duveyrier, ont jalonné de leurs cadavres la route qu'ils ont tracée en Afrique.
Quelle bataille, quelle guerre même a donné cette proportion meurtrière de cinquante hommes tués sur cent?