LIVRE III, CHAPITRE III
à deux jambes ! blasphème scandaleux ! avortement de la nature! va -t’en! Cède la place à l'intelligibilité, à la véracité de ces paroles , à la splendeur du vrai et à l’héroïque profondeur de cet homme qui parle quand il a quelque chose à dire ! Et toi , singe de la mer morte , rhéteur, ne regarde pas de ton oeil louche dans le saint des saints! Tu ne saurais aller jusqu’au fond de cet abîme de grandeur qu’on nomme Cromwell ! » Quelque jugement que l’on porte sur ce dithyrambe bouffon , il reste prouvé que Cromwell , violent dans l’emploi de sa ruse hardie , était sincère quant à son but, et persuadé de la nécessité fatale de sa mission.
Le talent de l’orateur n’est pas la prétention de Cromwell; il sait ce qui lui manque, il avoue son embarras et son peu d’habileté dans ce genre. « Je n’ai pas étudié , dit-il au parlement , l’art de rhétorique ; je n’ai pas grande liaison avec les rhéteurs ni avec leur marchandise ( what they deal with)... des paroles ! — Vrai, messieurs, vrai, notre affaire ici est de parler choses ( speak things). La dispensation de Dieu qui est sur nous le veut ainsi... La première chose dont j’ai à parler, c’est la conservation du pays. .. le droit d’être, le droit de nature... Il faut conserver le pays , conserver l’Angleterre ; comment la conserverons-nous? comment existerons-nous? C’est ce que je vais examiner. » Sous quelque phraséologie grossière ou mal enchaînée que de telles idées se cachent,
c’est de l’éloquence politique toute pure, l’éloquence des choses et des faits. Cromwell frappe toujours au but.
Ayant donc convoqué les communes, coupables selon lui d’ébranler sa nouvelle autorité en recherchant trop curieusement les causes de son pouvoir, il leur dit avec beaucoup de simplicité qu’on l’a « porté au trône, qu’on l’a prié de l’accepter, qu’il n’y a plus à reculer aujourd’hui ; » puisqu’on le lui a donné , il faut le lui rendre possible. Après une installation solennelle, un consentement général et un parti pris, il est trop tard pour discuter les bases d’un gouvernement accepté. Que ce parlement un peu pédantesque et qui remue imprudemment de telles questions y prenne bien garde; la dissolution n’est pas loin. Pendant que « le gouvernement du Protecteur, comme dit le Correspondant de Bruxelles à cette époque \ devient plus formidable et plus important qu’il n’a jamais été aux yeux de toutes les nations, » Cromwell , toujours maître de son armée et de ses saints, laissera-t-il vivre ce parlement qui ne concourt pas à augmenter la prépondérance de la nation , — un parlement qui s’amuse à bâtir des constitutions sur le papier, — qui brûle un ou deux hérétiques, chose assez inutile, et qui ne donne pas d’argent, chose
* Correspondant de Bruxelles. (*' décembre 1650.