SI
Quel est le sens réel de Cromwell et de son apparition dans
l’histoire.
Il semble que l’on n’ait pas accordé assez d’attention aux explosions successives de l’Esprit du Midi et de l’Esprit du Nord , qui ont eu pour organisateurs et pour types des héros différents.
Au moyen âge Charlemagne représente et établit le génie féodal du Nord. Après lui et par réaction, Grégoire Vil assied sur de fermes bases le principe méridional de l’autorité; ensuite le même principe catholique fonde en Espagne l’inquisition. Il passe en France , s’y acclimate avec peine , organise la Ligue , et concourt à fonder la monarchie presque orientale de Louis XIV.
INTRODUCTION
Le principe de la liberté sauvage du Nord , après avoir éclaté par la révolte religieuse de Luther, agite l’Europe, divise l’Allemagne, pénètre en France, s’empare de l’Angleterre ; Cromwell en est l’ouvrier politique.
Luther avait appelé les races germaniques à l’indépendance religieuse ; cent ans après , Cromwell arme cette indépendance du glaive populaire.
Trente années s’écoulent ; le levain calviniste fermente toujours. Jacques II le catholique fait place à un Nassau qui règne avec peine ; il n’est autre chose que l’organisateur laborieux du calvinisme régularisé.
La généalogie du principe de l’autorité s’établit donc par la conquête de César , — Grégoire Vil et l’Italie, — l’inquisition et l’Espagne , — la ligue , Richelieu et Louis XIV en France , — enfin , Napoléon.
Au Nord, la descendance du principe d’indépendance s’établit par Arminius , — la féodalité hiérarchique, — Wycliffe en Angleterre, — Luther en Allemagne , — Nassau en Uollande et dans les Pays-Bas , — le puritanisme de Cromwell en Angleterre ; — enfin, Washington et l’indépendance américaine, résultat et couronnement de cette vieille généalogie de liberté.
Au milieu de ces groupes en contraste , la figure de deux pontifes religieux se laisse apercevoir : Grégoire VII, qui établit dans le Midi le principe catholique, et Cromwell plantant au Nord le glaive de la
INTRODUCTION
révolte protestante. Ces deux figures sont gigantesques.
On doit donc regarder Cromwell comme l’auteur définitif de la scission armée du Nord, scission commencée par les Nassau et par Luther, mise en train par Élisabeth. A ce titre Cromwell est un des plus grands noms modernes. Il se place , comme Charlemagne et Grégoire VII , au centre d’un mouvement politique immense qu’il domine, dirige et fait triompher.
Le dictateur qui a donné une forme et une réalité à la révolution calviniste, c’est donc Cromwell. Le premier il a groupé contre les rois et les peuples de l’Europe latine , les rois et les chefs de l’Europe teutonique ; non - seulement Guillaume III , mais William Temple, Burke, Chatham et Pitt sont les continuateurs de son œuvre. C’est le Mahomet du Nord protestant.
Du jugement porté sur Olivier Cromwell par ses contemporains et ses premiers biographes.
Celui qui a ébranlé tant d’intérêts et tant de passions, cesse d’être un homme. Le héros d’un peuple et d’une croyance passe du monde des réalités dans le monde des idées. Pour de tels personnages, il n’y a plus d’histoire, il n’y a que des Légendes; Mahomet
INTRODUCTION
n’a jamais pu so dépouiller des nuages fabuleux groupés autour de son image divinisée et maudite.
Les premières œuvres où l’on trouve le nom et la trace historique d’Olivier Cromwell sont celles dos pamphlétaires, journalistes et controversistes contemporains ; on ne peut espérer ou exiger d’eux aucune justice. Le Correspondant catholique de Bruxelles nomme le Protecteur monstre de nature , pendant que le Mercurius Anglicus l’appelle « that valliant « soldier » — ou « that Christian hero.» Les pamphlets innombrables imprimés entre 1630 et 1660 sont tous empreints des passions de l’époque. Ryve’s Mercurius Bus tiens 1 doit être consulté pour les dates et les faits ; — Josiah Ricraft’s Survey oj England's champions and Truth’s faithful patriots * porte la trace du calvinisme le plus enflammé; et l’ouvrage anonyme Arbitrary government displayed.... by a person of honor 8 , n’est que l’attaque furieuse d’un presbytérien contre le chef du parti contraire. Plusieurs des alliés et des ennemis politiques de Cromwell, Fairfax, Walker, Ludlow ont pris la plume contre lui , vivant , et mort l’ont poursuivi de leur jalousie ; la plupart ne lui pardonnaient pas de les avoir dépassés. Fairfax , bon militaire, d’une âme droite et d’un esprit borné, se souvenait, en éeri-
' 1648, in-8.
* 1647 , in-8. Vingt portraits curieux (livre très-rare).
* 1663, in-12 , avec gravures satiriques très-curieuses (ce libelle est rare).
INTRODUCTION
vant ses Mémoires haineux et insipides 1 , que Cromwell avait fait de lui un des échelons les plus utiles de sa propre fortune; Walker, membre des communes , enfermé à la Tour par Cromwell dont il avait deviné l’élévation, y rédigeait son Histoire des Indépendants, singulier pamphlet , plein de verve et d’élan cynique*. C’est là qu’il s’amuse aux dépens des défauts physiques du Protecteur : « son nez, dit cet humoriste mécontent , est rouge et vous menace comme une comète; particularité qui lui est commune avec son prédécesseur Jean de Leyde , qui versa moins de sang que ce coquin n’en versera. Mais ne parlons pas mal de lui. Si le parlement décrétait que son nez est un rubis , il faudrait le croire et se battre pour ce nouveau dogme. » Le républicain Ludlow, animé du même sentiment que Pairfax, — plus sagace et plus habile que ce dernier , plus grave et moins spirituel que Walker, ne s’occupa dans ses Mémoires écrits au milieu des ennuis de l’exil * et remplis de contradictions, que de flétrir l’usurpateur qui l’avait rejeté dans l’ombre , et de se venger. Après avoir présenté Cromwell et sa famille sous les couleurs les plus abjectes , il avoue que Cromwell , à l’heure de la mort , avait « plutôt l’air d’un médiateur sublime que d’un pécheur. »
* Thomas lord Fairfax's Memoirs. London , in-fol. 1647.
* History of indepmdenctj. London, in-4. 1648.
* Ludlotc’s Memoirs. Lucerne, 1698-99.
INTRODUCTION
Tous ces matériaux enflammés et brûlants sont étrangers à la sereine impartialité de l’histoire. On la trouverait encore moins dans les trente mille brochures publiées par des Lilburne et des Prynne insectes bruyants et virulents qui ne cessaient d’éclore et de tourbillonner dans une atmosphère orageuse. Rien n’est plus méprisable que le style , si ce n’est la pensée de ces pamphlétaires. Quelques-uns , tels que Withers , sincèrement fanatiques , osaient remettre leurs feuilles sous cachet à Cromwell lui-même qui s’y trouvait insulté ; d’autres , comme l’astrologue John Lilly parodié par Butler dans son Hudibras , exploitaient la circonstance et vendaient au parti vainqueur , quel qu’il fût, des prédictions favorables. Lilly, ancien domestique, y gagna cent livres sterling de pension que lui fit le parlement. Le peuple aimait les almanachs de Lilly qui se crut autorisé à écrire sa biographie , comme César avait écrit la sienne. C’est dans ce curieux ouvrage* qu’il nous apprend comment les anges parlent : « cela leur arrive, dit-il, assez rarement ; mais quand ils le veulent bien , ils parlent comme les Irlandais , de la gorge. » D’autres plumes moins vulgaires et non moins vénales, celles du major Wildman et de Marchmont Needham le royaliste, commençaient par se rendre redoutables
' Voy. Phœnix Britnnnicut, in i. I.a collection forme deux mille volumes.
* Lilly' s life by himsetf.
INTRODUCTION
et se faisaient ensuite acheter fort cher; Cromwell leur offrait l’alternative d’une prison perpétuelle ou d’une pension secrète qui leur était exactement payée. Quelques royalistes dévoués, tels que l’aimable Cleaveland ou Cleveland, et des démocrates déterminés , tels que John Lilburne , ne cédaient ni à la séduction ni à la terreur et ne cessaient pas d’écrire et de publier leurs pensées, c’est-à-dire leurs critiques ou leurs fureurs. Le plus acharné et le plus intrépide de tous était William Prynne, qui jeta dans la circulation cent soixante volumes pendant la guerre civile : « Depuis l’âge de vingt ans, dit un contemporain \ il écrivit régulièrement une feuille d’impression par jour. Il avait coutume d’abaisser sur ses yeux dès le matin un grand bonnet de colon, qui descendait très-bas ponr le protéger contre la lumière ; ne se levait pas de table pour dîner, et de trois heures en trois heures, toujours la plume en main, grignotait une croûte de pain , et se rafraîchissait en buvant un peu d ’ale*. » Cet étrange personnage a écrit contre les évêques, les danseurs, les chanteurs, les boucles de cheveux, les indépendants, — et contre Olivier Cromwell.
Les flatteurs ne manquaient pas non plus à l’usurpateur calviniste. Le poète élégiaque Waller et le docteur Spratt se placenta leur tête et ne nous apprennent rien. Le tombeau même de Cromwell eut ses
4 Antony A. Wood. Athenæ Oxonicnses.
INTRODUCTION
adulateurs 1 ; Gribson qui fit son oraison funèbre ; Maidstone son intendant*; un autre, gentilhomme de sa chambre , qui raconta avec détail et un enthousiasme religieux les derniers moments du chef calviniste 3 ; plusieurs anonymes* encore émus de la vénération qu’il avait inspirée au peuple et à l’Europe; enfin quelques aspirants aux bonnes grâces de Richard Cromwell , qui s’y prenaient à temps pour la conquérir; — l’un, Samuel Carrington s , lequel dans sa dédicace , estime le nouveau Protecteur tout à fait semblable « au grand Alexandre, » l’autre, Henry d’Aubeney 6 , qui institue un parallèle en forme entre « Olivier Cromwell et Moïse l’homme de Dieu. »
Vivant , il laissait la presse attaquer son caractère et ses intentions , et l’alderman indépendant Slingsby Bethel, célèbre par son avarice, celui dont Dryden disait 7 :
Sa cervelle est ardente et sa cuisine froide,
* Three panegyricks of Cromwell, edited by the Rev. Fr. Peck , in-4. 1740.
’ An account of the Protector, in— 4, 1G59.
1 A Collection of several passages conceming His late Highness in the lime of his sickness. 1059.
* The unparalleled Monarch, in-12. 1659. — Portraiture of Ifis royal Highness , in— 1 ï . 1659.
5 01. Cromwell's Life and Death, in-12. 1659,
* Parallel of His Highness with Hases the man of God , in-12.
« Cool was li is kitchen, thoogb liis brains were bot. »
Aosalum and Athilaph *!,
INTRODUCTION
osait accuser publiquement le protecteur de ne pas prendre à cœur l’intérêt de l’Angleterre Cromwell eut pour défenseurs quelques puritains d’assez peu de talent et d’une ferveur extrême, Cuthbert Sydenham *, un anonyme 8 et un nommé Wistanley \
Cette ferveur d’éloges ne dura pas longtemps , la restauration vint y mettre un terme. Ce fut le tour de l’invective la plus virulente et des fureurs les plus outrées. Un nommé James Heath, fils du coutelier du roi Charles I", et qui avait passé quelques années en exil avec son père, donna le premier l’exemple et sonna la charge contre cette mémoire vouée désormais à l’anathème. Heath était pauvre et vivait de sa plume.,Dès l’année 1663, au moment où «plus de cent cadavres de républicains étaient exhumés et entassés pêle-mêle dans le cimetière de Sainte-Marguerite , » où les débris mortels de Cromwell , d’Ireton et de Bradshaw étaient suspendus à la potence de Tyburn, Heath publiait son livre intitulé le Fouet ou Vie et mort d’Olivier Cromwell l’usurpateur *. C’est l’amas le plus indigeste et le plus grossier de tous les bruits populaires et de tous les faits controuvés que le pauvre libelliste pût recueillir pour déshonorer le nom de Cromwell. Encouragé par le succès de son œuvre , il fit imprimer
* The World’ s mistake in Oliver Cromwell, in-i . I(i(î8.
* Vindication of Oliver Cromwell.
* Life and death, birth and burial of Oliver Cromwell, in-8. 1GG9.
4 True Charaeter of Oliver Cromwell. London, in-4. 1668.
* Flagellum or Life and Death, etc., 4 éditions.
INTRODUCTION
bientôt après sa Chronique de la guerre civile 1 , qui ne vaut pas mieux, et où l’on retrouve encore ces assertions si fausses et si souvent répétées sur le mauvais état des affaires de Cromwell, ses débauches, son origine vulgaire , ses mœurs ignobles , ses habitudes grossières et ses vices personnels. Rien ne pouvait plaire davantage au cynique et spirituel Charles 11, qui dans une de ses proclamations avait appelé Cromwell ihat mechanic fellow , « cet ouvrier, •> et devant lequel le prédicateur à la mode , le docteur South , prononçait dans un sermon ce portrait burlesque du protecteur : « le banqueroutier Cromwell , ce mendiant dont le chapeau était gras et le manteau troué , (l’un et l’autre achetés à crédit peutêtre), je l’ai vu entrer dans la chambre des communes ; comment aurais-je pu croire qu’en si peu d’années , par le meurtre d’un roi , par l’exil d’un autre , il monterait sur le trône , s’envelopperait des draperies royales et singerait le monarque au point de n’avoir plus qu’à échanger son vieux chapeau contre une couronne? »
Ainsi l’on se vengeait du terrible calviniste, et l’on oubliait ce qu’on avait souffert, en essayant d’avilir ce que l’on avait craint. Tel était le ton de toute la cour. Le facétieux Cleveland* et le brillant Butler 3 entassaient ou ravivaient leurs triviales plaisanteries sur
' Brief Chronicle of the late intestine wars. 1663 .
* Character of a London Diurnal.
’ Memoirs of the year 1649 and 1650 .
INTRODUCTION
« le bec de vautour » ( le nez de Cromwell ) , ce bec « sanguinaire et fatal » sur « cette comète » et ses apparitions foudroyantes; sur les allures rustiques du protecteur et son teint qu’avaient bronzé les fatigues de la vie militaire. « Cromwell n’avait pas besoin de cuirasse ni de casque , dit Butler ; il était tanné naturellement ; pour cotte de maille il avait son épiderme. On lui avait donné le baptême dans un four à chaux; et ceux qui l’adoraient adoraient un fétiche en vieille menuiserie , noire et dure comme une amande qui n’est pas pelée. L’âme était d’ailleurs digne du corps; c’était la plus complète harmonie de laideur physique et morale. » Les beaux esprits brodaient ce thème de toutes façons. On réimprimait les chansons obscènes des cavaliers contre lui , et l’on traînait sa caricature sur la scène dans le « Cutter of Coleman-street , » farce populaire. Personne ne défendait Cromwell , pas même les républicains, auxquels il avait imposé un joug si dur; pas même ses protégés et ses anciens favoris , dont les plus habiles trouvaient moyen de se réconcilier avec la cour.
Le docteur liâtes , qui avait été son médecin après avoir été celui de Charles I" , et qui devenait celui de Charles II ; esprit flexible , cauteleux et doux, qui sut plaire également à ses trois maîtres , se gar dait bien , en écrivant son Résumé des révoltes d'Angleterre 1 , de rien laisser tomber de sa plume qui
1 Elenchus Motuum, in-8. lf>65.
INTRODUCTION
pût compromettre une situation difficile et adroitement ménagée. Bulstrode Whitlocke, un des familiers de Cromwell , homme d’affaires exact , sans passions et sans ennemis, n’ayant pas été inquiété par la restauration , se contenta de narrer dans ses Mémoires 1 les faits comme il les avait vus ou cru les voir. Denzil Holles , politique ardent, autrefois chef d’un parti qui avait voulu renverser Cromwell, longtemps exilé hors d’Angleterre par les Indépendants qui l’auraient tué s’il ne s’était réfugié auprès de Louis XIV , n’était pas dans de bonnes dispositions pour Olivier Cromwell ; aussi dans ses Mémoires * veut-il démontrer que le Protecteur manquait d’esprit , de probité et surtout de courage. He tuas a coiuard , dit-il naïvement. Sir Philip Warwick 3 , assez maltraité par Cromwell, se montra plus généreux et plus clairvoyant. Les pages qu’il a consacrées à Cromwell sont insuffisantes et incomplètes sans doute , mais on n’y trouve ni colère ni amertume.
L 'Histoire du Parlement , par le républicain Thomas May 4 , histoire qui s’arrête avant le protectorat, et les Lettres originales du presbytérien Baillie * , se classent parmi les plus précieux documents de l’é-
* Memorials of English affaire.
* Memoirs of Denzil Holles. 1678.
* Sir P. Wancick’s Memoirs. London , fol. (703.
* Hislory of the parliameUt of England. 1650.
' D. Baillie’ s Letters, etc. New. ed. 1845.
INTRODUCTION
Vf
poqüe; pour l’un et l’autre, Cromwell est un ennemi ; mais ils le respectent en le craignant. Les Mémoires d'un Cavalier 1 royaliste , roman écrit et publié en 1687 par Daniel de Foë l’auteur de Robinson, et destinés à rendre plus vive l’animosité du peuple contre le papisme, Louis XIV et lesStuarts ses alliés, ne méritent aucune foi historique , bien que lord Chatham , Edmond Burke, l’antiquaire Mark Noble et Walter Scott lui-même aient été trompés par le merveilleux talent de l’écrivain.
Quant aux partisans dévoués et longtemps vaincus du pouvoir absolu et de la cause royale , tels que Cowley le poëte; Hobbes le philosophe; Clarendon l’homme d’État ; Dugdale l’antiquaire ; dès qu’ils trouvèrent la carrière enfin libre , ils s’y jetèrent, non sans doute avec la ferveur grossière et l’enthousiasme de calomnie qui avaient animé le pamphlétaire Heath , mais selon leurs vues, leurs passions, leurs préjugés et leurs intérêts. Tous avaient été battus des orages politiques. L’habile archéologue William Dugdale ayant publié le Monasticon Anglicanum où les catholiques sont ménagés , fut attaqué par les puritains et crut se venger en dirigeant contre eux une histoire médiocre de la guerre civile 2 . Hobbes, pour qui la société civile n’était que la force organisée contre le vice , traça de sa plume dédaigneuse et énergique un
* The Memoirs of a cavalier.
* A short view of the troubles of Enyland. Oxford , fol. 1681 .
INTRODUCTION
Dictionnaire des sectes et des partis , qu’il nomma Behemoth, et où respire son profond mépris, nonseulement de Cromwell , mais de l’humanité. Cowley , qui avait beaucoup souffert pendant les troubles , garda cependant quelque modération* dans son jugement sur Cromwell. La cause royale attendait encore son véritable historien ; ce fut le célèbre ministre Hyde, comte (Earl) de Clarendon.
Il avait vu de près , comme acteur et témoin , comme combattant et victime , tous les mouvements de cette grande lutte. Très-jeune il s’était assis à la même table que John Pym et Hampden. Charles I er lui avait dicté ses dépêches , il avait accompagné le roi à Oxford , et après avoir admiré la résignation mélancolique du petit-fils de Marie Stuart, il avait suivi en France le fils de ce dernier. Avec Charles II exilé Clarendon avait partagé les jours de détresse, ces tristes jours où logés ensemble à Paris et au Louvre ils n’avaient pas « une bûche pour se chauffer. » Ensuite ministre de la restauration, il avait fatigué et ennuyé une cour bouffonne par l’antique solennité de ses mœurs , et le mécontentement que le fils lui causait ranimait encore son enthousiasme pour le père. Ce n’étaient pas là des éléments favorables à l’impartialité de l’histoire. Sacrifié à la rancune des partis et aux intrigues de la cour, il se retira d’abord dans l’île de Jersey, puis en France. Là, il écrivit en
* London, 1681, in-8.
INTRODUCTION. -
style périodique , avec une grâce étudiée , une facilité laborieuse et un mélange extraordinaire de solennité dans la forme et de sagacité dans les vues , non pas les Annales de son temps , mais l’apothéose de son maître. « Je suis très-heureux ici , écrit-il de son exil à l’un de ses amis ; je relis sans cesse et je traduis Salluste , Tite-Live et Xénophon. Mes traductions faites depuis trois mois remplissent plus de deux mille pages d’une écriture très-serrée. » C’est avec ce soin curieux et par cette attentive élaboration que Clarendon défendit la mémoire de Charles I", dans son Histoire de la guerre civile 1 , un des plus remarquables livres, et l’un des plus partiaux, que la littérature anglaise possède.
§ in.
Des historiens de Cromwell, postérieurs au règne de Charles II.
Nous avons vu jusqu’ici la mémoire du Protecteur tour à tour flétrie ou vénérée, selon les souvenirs personnels et les intérêts de ses biographes. Dans un groupe spécial on doit placer ceux qui , moins occupés des passions que des faits , se contentèrent de recueillir et de classer les documents officiels de l’époque. La plupart de ces collections volumineuses »
* Ilistory of the civil War. Onre édition».
INTRODUCTION
répandent peu de clarté et entassent beaucoup de nuages; elles sont néanmoins nécessaires à l’histoire. Aucune vue philosophique n’apparaît dans les sept volumes in-folio de Documents officiels ‘, réunis d'ailleurs avec une exactitude scrupuleuse par Thurloe, secrétaire et ami de Cromwell. La collection de Rushworth * , compilée et mise en ordre sous les yeux du Protecteur, doit être consultée avec précaution ; Rushworth , avocat timide et flatteur, n’y a rien admis de ce qui pouvait disculper les royalistes ou blesser les puritains. Les ouvrages volumineux de Rushworth et de Thurloe forment pour ainsi dire le dossier complet de la cause calviniste ; celui du parti royaliste se trouve dans les Papiers d’État de Clarendon , du duc d 'Ormond et de lord Broghill , qui complètent cette masse volumineuse de documents diffus , contradictoires et obscurs.
Cependant le retour des Stuarts , en triomphant de l’esprit calviniste et populaire, ne l’avait pas étouffé ; ce dernier reparut redoutable dès que Jacques II , renonçant aux tergiversations et aux duplicités habituelles de son frère , essaya d’écraser les vieux ennemis de l’autorité absolue. Guillaume de Nassau saisit l’heure favorable , s’empara du mouvement , monta sur le trône , prit le rôle de chef calviniste, continua l’organisation pacifique de la mo-
* State-Papers, 7 vol. in-fol. London.
* Historical Collections , by John Rushworth , in-fol.
INTRODUCTION
narchie pondérée et protestante dont Cromwell avait jeté les bases; — et régna péniblement, tout occupé à modérer les partis extrêmes et à les annuler par l’équilibre de leurs forces. Les républicains et les dissenters , tolérés plutôt que protégés par la cour, étaient favorisés en secret par le bon sens du monarque. Quelques faibles voix s’élevèrent alors timidement en faveur de Cromwell et attirèrent peu d’attention ; on vit paraître une Histoire anonyme 1 du Protecteur, dont le titre porte qu’elle est sans réflexions et sans observations , tant l’auteur tremble qu’on le soupçonne de partialité pour Cromwell ; une Modeste défense*- de Cromwell , également anonyme , et deux pamphlets destinés à réfuter les imputations de Ludlow 3 contre son ancien compagnon d’armes.
Le nom de Cromwell n’intéressait plus qu’un petit nombre d’esprits ; c’était une question sans opportunité et sans valeur ; les intérêts s’étaient déplacés.
Les factions et les sectes se classaient par degrés et allaient se fondre et se grouper selon leurs affinités naturelles dans deux vastes partis, celui du pouvoir et celui de la liberté. Pour les partisans du pouvoir Cromwell devint un symbole d’usurpation criminelle ; pour ceux de la liberté, le symbole de la tyrannie ; les premiers avouaient sa grandeur
4 Ilistory of Oliver Crom'rell, by R. B. — London , in— 1 2. 1692. * Modest l'indication of Oliver Cromwell, in-4. 1698.
’ Ludlow no lyar. 1698 . — Regiddes not saints. 1698.
INTRODUCTION
et sa force en condamnant son crime; les seconds convenaient que c’eût été un héros , s’il n’eût pas déserté la cause républicaine pour s’asseoir sur le trône. Le xvm® siècle s’avançait dans son cours sceptique , le fanatisme s’éteignait ou avait honte de lui-même ; on perdait peu à peu le souvenir de cette grande crise d’exaltation fébrile qui avait jeté la nation au delà des limites naturelles du crime et de la vertu. Cromwell devint incompréhensible ; pour l’expliquer il fallut créer un simulacre bizarre , un être à la fois hypocrite et grossier, subtil et violent, bouffon et sanguinaire , démocrate et despote , superstitieux et athée , dont on se contenta faute de mieux.
Cette image singulière , en dehors de toutes les conditions normales et nécessaires de l’humanité, s’agrandit encore de l’impression profonde que l’usurpation de Cromwell et sa domination habile avaient produite à l’étranger. L’un des propagateurs les plus actifs de ces chimères fut un anecdotier milanais, qui courait l’Europe à la recherche des faits controuvés et des bruits d’antichambre ; Gregorio Leti gagnait sa vie à ce métier d’annaliste romancier , qu’il faisait à traits de plume avec une rare impudence et une verve facile. Sa Vie de Cromwell 1 servit de base et de modèle à l’ouvrage de l’abbé Raguenet*, plus pesant et plus calme, et qui ne vaut guère mieux.
' Vitn di Cromvello. London, 1C82.
* Vie A’Oliner Cromwell, par l’abbé Raguenet.
INTRODUCTION
Les populations catholiques dont Cromwell était nonseulement l’adversaire , mais le fléau et l’antechrist, acceptèrent avidement ces frivoles mensonges ; et c’est une gloire pour notre Bossuet de n’avoir pas cédé à l’entraînement général , d’avoir saisi et exprimé avec la décision de son génie et l’autorité souveraine de son style quelques-uns des grands traits du caractère du Protecteur, voilés de tant de préjugés et de nuages.
§ iv.
Du jugement porté sur Olivier Cromwell et ses actes par les historiens postérieurs à Guillaume III.
Après la formation des deux grands partis du whiggisme libéral et du torysme anglican qui se livraient une guerre incessante et acharnée, le nom de Cromwell ne se dégagea pas encore des ténèbres où les circonstances l’avaient plongé. Personne n’osait prendre sa défense , j’ai dit pourquoi ; les whigs , de peur d’être accusés de républicanisme ; les tories , pour qu’on ne leur imputât point de favoriser l’autorité arbitraire. Chacun laissa ce grand nom de côté. Du fond des régions les plus inconnues une ou deux voix s’élevaient solitaires. L T n ancien ami des Cromwell, devenu gouverneur du Connecticut, Winthrop, ayant protégé le régicide Gough ou Gofle contre les émissaires de Charles II qui le faisait poursuivre
INTRODUCTION
jusque dans les cavernes du Meschacebé , demandait à
l’intendant du Protecteur , Maidstone , ce qu’il pensait
réellement de son maître; et Maidstone lui répondait 1
qu’il l’avait cru et le croyait encore sincère et dévoué à la patrie. Banks, anabaptiste, auteur sifflé de mauvaises tragédies , publiait en 1739 la Revue critique de laviede Cromwell *, écrite d’un style détestable, mais assez favorable à Cromwell. Enfin un nommé Kimber, membre d’une de ces sectes dissidentes qui avaient conservé le vieux levain du calvinisme pur et que les deux partis repoussaient à la fois , compilât fort laborieusement et fit paraître en 1724 une Vie de Cromwell 3 attribuée à l’évêque Gibson , souvent réimprimée sous le nom de Morgan , et composée de fragments de vieux journaux et de documents officiels réunis sans art, sans philosophie, sans talent historique, sans connaissance des hommes , exempte .d’ailleurs de partialité et de prévention. C’est le premier effort de réhabilitation tenté d’une main timide et patiente en faveur de Cromwell.
L’opinion publique se repaissait encore , surtout à l’étranger, des vieilles calomnies de Heath. Nicolas Comnène Pappadopoulo imprimait dans son Histoire
‘ Letter of J. Maidstone to govemor Winthrop , imprimée en 1742. — Thurloe’s State-Papers.
* Short critical Review of the Life of Oliver Cromwell. London , in— 8. 1739.
’ The Life of Oliver Cromwell , Lord Proteetor of the Commonwealth , impartially collected.
INTRODUCTION
de l’Université de Padoue 1 , que Cromwell, pauvre esprit, devait le trône à sa femme et n’avait gouverné que par elle. L’auteur de la Biographia topographica Britannica , représentait toute la famille de Cromwell , si pure de mœurs , comme habituée à l’inceste. Oldmixon> le type de l’historien fabuleux et vénal , ajoutait des contes odieux aux contes absurdes inventés par Heath.
Alors un nommé James Burrow fit tirer à un petit nombre d’exemplaires, « pour ses amis seulement », des remarques apologétiques sur la vie privée de Cromwell *. Le docteur Brookes et M. Luson suivirent cet exemple; et ce qui prouve que la curiosité était secrètement excitée , c’est que la revue en vogue, 1 e London Magazine, publiait en 1774 et 1775 ces observations et y ajoutait d’autres détails, sous le titre de Particulars concerning Oliver Cromwell. En 1774, Granger, recteur de Shiplake , auteur de l’excellent ouvrage trop peu connu , intitulé Histoire biographique d’Angleterre s , osa, dans une courte notice, nommer Cromwell « le plus grand homme que son pays eût jamais produit. » L’impulsion était définitivement donnée. Un jeune anti-
* Ilist. Gymnasii Patavini, t. II, liv, II, § 241.
* Anecdotes and observations , relatincj to Oliver Cromwell (printed for private inspection) , in-4. 1763. (Ce livre est rare.)
* A biographical history of England, by Granger, in-8 , quatre volumes. Trois éditions.
INTRODUCTION
quaire, nommé Mark Noble, singulier personnage, esprit borné , savant à sa manière , doué d’une patience sans égale et dénué d’imagination , de style, de philosophie, même de sens et de sagacité, conçut alors le projet de traiter Cromwell comme une énigme d’archéologie. Il consacra sa vie entière, avec une idolâtrie acharnée, à recueillir les généalogies, à comparer les chartes , à copier les textes , à restituer les armoiries et annoter les documents relatifs à la famille , aux aïeux , aux collatéraux , aux descendants et aux amis du Protecteur 1 . Cet amas colossal de minuties sans critique , de documents fastidieux, contradictoires , inexacts et même apocryphes , forme cependant un répertoire indispensable , au sein duquel l’histoire réelle est comme engloutie et perdue. On y retrouve avec plaisir, dans des gravures nombreuses , le vieux château d’Hinchinbrook, ses fenêtres saxonnes, ses pavillons pentagones, ses murailles monacales avec de petits créneaux de défense et des ifs ronds taillés à la hollandaise ; — on y voit les bannières armoriées des Williams keltiques du pays de Galles alliés aux Cromwell saxons, et le lion d'or sur fond de sable , qui compose le vrai blason de Cromwell — lion qui, dans certaines branches de la famille, est surmonté d’une étoile d’argent à senestre , comme dans le blason de Bonaparte. Les volumes de Noble
* Mcmoirs of thc Protectorat lloiue, by Mark Noble , deux Volumes in-8.
INTRODUCTION
contiennent les comptes de dépense de Cromwell et de sa femme Élizabeth. On y voit combien a coûté de schellings le cercueil du Protecteur , de combien de voitures il était suivi , et jusqu’au nom du maçon qui a descellé le sépulcre du grand homme , et joué avec son cadavre avant de l’accrocher à la potence.
Ces collecteurs d’anecdotes que l’humoriste Burton appelle les regrattiers de l’histoire, sont peut-être plus utiles après tout que ces avocats hommes de parti , qui prétendent au titre d’historien et ne font que plaider la cause d’une faction. L’évêque conspirateur Burnet et le réfugié protestant Rupin Tlioiras défendirent Guillaume III et l’établissement de 1688 ; le puritain Neal, le républicain Brodie, la démocrate mistriss Macaulay , justifièrent la révolte ; ni les uns ni les autres ne pardonnèrent à Cromwell de l’avoir confisquée et d’avoir usurpé le trône.
r Quant aux historiens Tories , leur thème était fait d’avance. Le royaliste Carte, lord Littleton et même le bon Goldsmith, cédant au flot général des idées sceptiques et ne concevant pas l’exaltation religieuse sans un mélange de fourberie , adoptèrent la plupart des chimères qui s’étaient accréditées depuis cent ans. Quant au jacobite écossais Hume, qui n’avait point d’opinion personnelle, mais qui aimait à blesser la dynastie hanovrienne et à irriter les whigs, il abusa de son adresse et de l’admirable limpidité de son style pour effacer la grandeur de Cromwell. L’alliance du fanatisme et de la force morale le déroutait
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et l’étonnait; il transforma donc subtilement le puritain dictateur, maître de son siècle, en un insensé assez peu intelligent , homme plus singulier que grand et mieux servi par les circonstances que par son habileté.
Enfin sonna l’heure de la Révolution française , inaugurée par cette autre révolution des États-Unis d’Amérique qui portait encore l’empreinte vive et brûlante du puritanisme et de Cromwell; l’esprit démocratique trouva des panégyristes ardents, qui s’attachèrent encore à déprécier Cromwell. Les écrivains qui penchaient vers les idées nouvelles, Godwin, Brodie et M. Foster lui -même se montrèrent injustes. Ce dernier , dans les Vies des Hommes d’Etat de la République plaça aussi haut ou plus haut que Cromwell le mystique Yane, l’avocat Pym, le métaphysicien Eiliot, le courageux Fairfax, tous ceux qu’il avait dépassés ou domptés. Godwin , puissant esprit, trop philosophe dans ses romans, et trop imbu d’idées chimériques pour réussir dans l’histoire, consacra ses Annales de la République * à l’apothéose des héros de la Révolution , et les montra « attrapés (comme il le dit avec Ludlow), d’une manière si infâme par un grand hypocrite et un heureux bandit®.
* Statemen of the Commumccalth, 3 vol. in-12. 1835.
* History of the Commomcealth, 2 vol. in-8.
’ Ludlow’) Memoirt , ad calcciu.
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Au commencement du xix® siècle, un phénomène analogue au protectorat de Cromwell étonna l’Europe. Napoléon régna. Les jugements erronés ou chimériques portés sur le puritain du xvii® siècle n’avaient pas été rectifiés ; la plupart des documents de cette biographie n’avaient été publiés qu’avec des altérations notables. Mais les grands événements et les crises de l’histoire apportent avec eux leur clarté particulière; en 1810 , les esprits sagaces comprirent la révolution de 1640. Cromwell et Napoléon s’expliquaient l’un l’autre.
Sans doute il y avait, quant aux mobiles, des différences nombreuses entre les deux époques; mais les ressorts politiques de l’une et de l’autre se touchaient en beaucoup de points. La Vie de Cromwell par M. Villemain , l’un des premiers ouvrages de cet esprit lumineux , vaste et flexible , dépassa de bien loin , pour l’impartialité , la clarté de l’exposition et même la compréhension du caractère de Cromwell , ce qui avait été écrit auparavant sur le même sujet. M. Guizot, dans son Histoire des guerres civiles d’Angleterre, un des monuments les plus sévères de l’histoire politique , rendit aussi à Cromwell une grande part de justice , et continua de dégager de ses ombres cette terrible et grande figure.
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Correspondance de Cromwell publiée avec commentaires. — Du nouvel éditeur de ces lettres, Thomas Carlyle.
L’impulsion était donnée, le mouvement imprimé aux esprits, et l’on devait s’attendre que bientôt quelque enthousiaste , prenant le contre-pied de ses prédécesseurs, porterait Cromwell sur le pavois et compléterait son apothéose. L’homme qui se chargea de cette tâche et qui la dépassa fut Thomas Carlyle, une des intelligences les plus singulièrement douées parmi nos contemporains , et peut-être celle qui a le moins d’affinité avec les qualités spéciales qui distinguent le génie français.
Thomas Carlyle est un demi-Écossais , borderer ou homme des limites de l’Écosse et de l’Angleterre, né au milieu de ces ravines pittoresques et de ces vallées sinueuses entremêlées de cascades bondissantes et de rochers abrupts qui séparent l’Angleterre de l’Écosse. Au commencement de notre siècle , le village d’Ecclesfechan , dans le comté d’Annandale , à la fois civilisé par le voisinage de l’Angleterre et sauvage par sa situation dans une gorge de montagnes, regardait comme son oracle le père de Carlyle , fermier riche , et dont la veuve, une maîtresse femme , à ce que dit son fils , existe encore et s’enorgueillit de la renom-
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mée acquise par Thomas. Le fils traversa , comme il arrive souvent aux hommes supérieurs, plusieurs zones, d’études et de pensées avant de trouver sa voie définitive; on dut le juger capricieux ; il voulait tout comprendre.
Élevé pour l’Église , inscrit sur la liste des élèves d’un collège écossais, il s’éprit d’abord des sciences exactes et y excella, ensuite de la jurisprudence qu’il étudia à fond , enfin de la métaphysique , qui le conduisit à l’étude de la philosophie allemande. La connaissance pratique de la vie résultait pour lui de la rustique simplicité de sa jeunesse ; il devait l’habitude de la précision à la science des nombres , la subtilité des déductions aux arguties de la chicane ; la profondeur rêveuse de ses nouveaux maîtres vint se mêler à cet extraordinaire mélange , et ces derniers le séduisirent jusqu’à l’enivrer.
La route des esprits ordinaires et des talents ornés est bien plus directe; Pascal, Leibnitz et Goethe essayent longtemps leurs forces et traversent obliquement vingt régions avant de tracer le cercle qui les circonscrit. Leur apprentissage semble une erreur et un voyage au hasard ; c’est une douleur et une exploration. « Longtemps, dit Carlyle dans son étrange style, je me suis adressé cette question : Possèdes-tu en toi-même une certaine faculté, un certain germe , une force propre que tout le monde n’a pas , ou bien es-tu tout simplement la plus complète nullité de ces temps modernes? Comment me répon-
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dre? Terrible incrédulité, de ne pas croire en soi-même l Et je n’avais pas foi ! comment l’aurais-je eue ? Récemment le ciel avait paru s’ouvrir à mes yeux ; j’avais aimé ardemment et en vain ; le paradis, se refermant tout à coup pour moi , ne m’avait laissé que le sentiment du désespoir et le mépris de moi-méme. Je ne savais que faire de la grande énigme de la vie spirituelle , et le mystère de la vie pratique m’échappait également ; je ne faisais pas le plus léger progrès dans le monde, partout ballotté, méprisé, repoussé, honni des hommes. Perdu dans cette foule menaçante, chiffre isolé au milieu de cette multitude infinie, sans pouvoir, sans force, sans avenir, il me semblait que je n’eusse d’autre faculté que celle de voir, et de voir ma propre misère. Les hommes me pressaient de toutes parts , et je me sentais éloigné d’eux , séparé de la foule par des murs d’airain, murs invisibles. Un enchantement douloureux me condamnait à vivre , à aimer , à penser, isolé de tout ce qui vit, de tout ce qui aime et de tout ce qui pense. Y avait-il dans ce vaste monde un cœur fidèle sur lequel je pusse reposer mon cœur? Oh non ! mon Dieu, pas un ! Je restai donc , le mépris dans la pensée , la douleur dans l’àme, un sceau de silence sur les lèvres, muet au milieu de cette succession changeante d’amis prétendus : âmes avides et vénales , cœurs ridés , tous prêts à profiter de mes fautes, et auxquels je dérobais soigneusement ce que rêvait mon cerveau , ce que mon âme souffrait. Dans ces cas-là , ce qu’on a de
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mieux à faire , c’est de parler peu , de se tenir bien clos et couvert, et de n’emprunter jamais sa conversation qu’aux papiers publics; de la sorte on ne court aucun risque. Oui, quand je regarde en arrière, je m’étonne d’avoir pu vivre ainsi ; hommes et femmes, même en me parlant , n’étaient que des ombres ou des peintures, et, dans le commerce habituel delà vie , je ne sentais plus de cœurs battre auprès de moi ; des marionnettes rapaces de bois et de métal m’environnaient de toutes parts. Je marchais solitaire au milieu de leurs rues et de leurs assemblées, dévorant dans ma caverne , comme le tigre , non pas les autres , mais mon propre cœur , et sauvage comme lui dans ses solitudes indiennes. »
Cette biographie secrète de l’isolement et des luttes du talent rappelle Jean -Jacques Rousseau. Schiller, Goethe, Richter, M rae de Staël laissèrent des traces dans l’intelligence de Carlyle. Il publia d’abord, en 1824, une traduction fidèle de Y Apprentissage de Wilhelm Meister, puis une série de contes et de romans allemands en quatre volumes. Collaborateur du Fraser's Magazine , il fit sa route contre vents et marée ; une fois accepté du public , il alla voiles déployées et s’abandonna librement à cette humeur fantasque et plus que poétique, rayon de soleil qui se brise et se joue à la surface des eaux profondes. Alors il écrivit pour le Fraser une rêverie bizarre , dans laquelle les formes des gouvernements, des institutions et des arts sont corn-
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parées aux vêtements qui se modèlent sur la taille de l’homme ; l’histoire de ces vêtements , à la fois symboliques et usuels , variables et réductibles à des types communs compose le Sartor Resartus* , ouvrage qui ressemble aux essais hiéroglyphiques de l’allemand Hamann, et aux trivialités sentimentales de Sterne; — il faut le relire cinq fois pour le comprendre à peine; on y voit combien l’imagination de Carlyle était alors remplie des plus subtiles vapeurs.
D’autres recueils s’attachèrent cet écrivain original ; le trop plein de ses idées et de ses souffrances alla remplir une série de volumes dont la pensée philosophique se cache sous une forme hétéroclite, — allemande et anglaise ; — tantôt Sterne , tantôt Jean -Paul, quelquefois Goethe; — la chimie, l’astronomie, l’algèbre jetées pêle-mêle et confondues. Je ne pourrais mieux comparer cette manière capricieuse, heurtée et colorée, qu’au style de Mirabeau père, l’ami des hommes, que Carlyle luimême a ainsi caractérisé : « un style riche et richement extravagant , plein de nouveauté , de vigueur, de soleil et d’ombre, — étincelant sous sa cuirasse de métaphores et sous les triples écailles de ses images extraordinaires; — style disloqué, tortueux , mystérieux , — des vapeurs molles sur des angles de montagnes, et des rayons de soleil dans des
* « Le tailleur recousu. »
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trous profonds , avec une veine de satire cachée que le xviii* siècle ne comprenait pas. La pâture était trop forte pour les jeunes et aimables enfants qui l’écoutaient. »
Carlyle fit paraître en 1837, et toujours dans le même style, Frencli Révolution, a history ; en 1839, ses Essais et une brochure intitulée Chartism ; en 1841 , ses leçons sur le Culte des Héros , et plus tard le Présent et le Passé. C’est dans l’ Histoire de la Révolution que son talent éclate ; ses autres ouvrages , moins énergiques , contiennent le développement et l’application de ses doctrines au temps actuel et à l’avenir. Le Chartisme offre l’analyse pittoresque des maladies sociales que l’accroissement démesuré de l’industrie peut entraîner. Carlyle étudie cet anévrisme commercial comme un médecin qui reconnaît que la force de la vie accumulée sur un point va devenir dangereuse.
Éloquent et même profond , il est peu pratique et ses ouvrages , d’où jaillissent mille lueurs , n’ont exercé aucune influence sur la France ; aucun d'eux n’a été traduit. L’auteur de ces pages est le seul écrivain français qui ait signalé chez l’humoriste dont nous nous occupons ici une puissance incontestable de pensée et une valeur philosophique cachée sous tant d’obscurités et de voiles. Carlyle est en effet l’un des plus mauvais écrivains et l’un des plus hardis penseurs de l’époque. Il ne comprend pas tout ce qu’il sait, il ne discerne pas tout ce
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qu’il voit. Son trépied est celui de la pythonisse ; aux vapeurs qui s’en exhalent se mêlent des lueurs éclatantes et des formes indécises. Il n’est même ni Anglais ni Allemand; — « peut-être doit-on m’excuser , dit-il , quand on jette les yeux autour de soi et que l’on observe l’Europe actuelle qui tourne sur elle-même, ivre et rêveuse comme un derviche , n’avançant et ne reculant pas , ne faisant ni la paix ni la guerre, ne sachant et n’osant marcher ni vers la république , ni vers la monarchie , ni vers le protestantisme, ni vers le catholicisme. » Cette fusion ou cette confusion des éléments sociaux énervés, qui ne laisse pas une nationalité debout, a douloureusement ému Carlyle. Il s’est hâté d’abjurer et d’abdiquer la qualité d’Anglais moderne ; remontant à une vérité suprême, en dehors des discussions actuelles de son pays , Carlyle a déclaré qu’il ne voulait avoir rien de commun avec les économistes et les statisticiens ; qu’il regardait le monde moderne comme gangrené et pourri , et qu’il n’espérait rien désormais que de l’abnégation personnelle: — «L’abnégation et le renoncement, a-t-il dit, constitueront pour les individus et les peuples le premier pas de retour vers la vie morale. »
Enivré plutôt qu’éclairé par ces inspirations et ces théories , il écrivit Past and Présent et Chartism, deux ouvrages dithyrambiques et incomplets, sans conclusion , mais qui font penser. Il avait été naturellement conduit par ses méditations et ses études
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à constater les effets de l’élément sceptique et de l’examen critique dans les sociétés modernes. Reconnaissant que l’enthousiasme était détruit ou presque détruit et qu’un temps sans respect pour les grands hommes et les grandes vertus ne devait plus produire ni vertus ni héros ; il essaya de relever l’autel des unes et le culte des autres , et publia pour atteindre ce but son livre sur le Culte des héros (Hero-Worship); • — le philosophe y étudie l’une après l’autre toutes les espèces d’hommes qui ont dirigé l’humanité.
Cet ouvrage précipita Carlyle dans le fanatisme de Cromwell; c’est par cette voie qu’il entra dans l’étude approfondie du héros calviniste. Il se mit à consulter avec une ardeur extrême toutes les histoires et biographies de Cromwell ; nous avons dit pourquoi il n’en existait aucune de satisfaisante. Mécontent et irrité jusqu’à la colère contre les reproducteurs infidèles ou les calomniateurs « d’un héros, » il compulsa les documents originaux qui ne le satisfirent pas davantage, tant ils étaient partiaux ou mal classés. Il finit par s’adresser en dernier ressort et en désespoir de cause à Cromwell lui-même et entreprit d’étudier la correspondance du puritain , non-seulement dans les fragments épars chez Mark Noble , Thurloë, Whitlocke et ailleurs, mais dans les lettres manuscrites et inédites, enfouies au sein des archives et des bibliothèques publiques. Il consacra pieusement deux ou trois années à cette recherche , s’en-
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ferma , dil-on , dans une humble demeure , seul avec son trésor dont il copia, collationna et commenta toutes les parties avec un soin enthousiaste ; — et s’enivra de son œuvre comme un commentateur , de son idéal comme un poète.
Dès qu’il eut achevé ce travail , le cri de triomphe lui échappa : « Les voici , s’écria-t-il , les vraies paroles de Cromwell, les choses tracées de la main de cet homme, que j’ai cherchées de près comme de loin , recueillies au fond du Létlié , dans le marécage des pédants ; j’y ai jeté mon filet et je les en ai tirées. Les voici !
« J’ai opéré ce lavage , ce blanchissage , ce décatissage; la multitude de stupidités étrangères qui encombraient ce linge sale a rendu le métier pénible , et Dieu me préserve de reprendre une tâche pareille! Quoi qu’il en soit, le public le verra maintenant sous sa vraie forme. J’ai passé des années de labeur dans les régions obscures et indescriptibles de l’histoire, et chaque jour je suis resté plus convaincu de cette vérité : — que l’imagination populaire a eu raison ; que l’homme appelé Olivier Cromwell fut en réalité l’àme de la révolte puritaine; — que sans lui elle n’eût jamais été une révolte transcendante et mémorable, une forte époque dans la vie du monde ; — que cette époque constitue l’épopée de Cromwell, la Cromwelliade ; — qu’il a le droit d’imposer son nom à cette phase bien plus que la plupart des héros à leurs épopées , et que ce résultat deviendra sans cesse plus visible. Sous un autre rapport l’imagination populaire se trompe ; non
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mon Olivier n’est pas un homme de mensonge. Toutes ses paroles portent un sens , elles méritent d’être étudiées et pesées. Un esprit sérieux qui approfondit les instincts , les mystérieux silences de cet homme , qui les épelle avec soin et les déchiffre avec amour , est bien payé de sa peine. Le caractère de Cromwell et celui de son temps sont aussi éloignés que possible de l’hypocrisie et de la fourbe dont on fait une peinture si confuse et si généralement adoptée. Lisez donc les vraies paroles de cet homme pour le comprendre ! » Après avoir ainsi chanté victoire , l’éditeur nouveau des Lettres de Cromwell, rempli d’une admiration superstitieuse et devenu puritain de 1640, éclate en invectives aussi ardentes que celles de Diderot, contre
tous les historiens et biographes ses prédécesseurs, depuis Disraeli jusqu’à Heath , et depuis Rushworth jusqu’à M. Hallam.
Leurs opinions ne sont pas même discutées. Notes, documents et mémoires, balayés à la fois sous le nom de Dryasdnst (sec comme poussière) , sont sacrifiés à une satire inexorable ; les quolibets, les sarcasmes et les jeux de mots prodigués aux anciens collecteurs. Tantôt Carlyle appelle le recueil de Rushworth « la coagulation de la stupidité, » et toutes les fois qu’il en parle, il revient à ce mot ; tantôt il traite Whitlocke de « montagne de mensonge. » Il a toujours l’air de se parler à lui-même, et sans une grande fatigue et une exacte connaissance des écrivains antérieurs, on ne parvient même pas à saisir le sens du commentateur nouveau.
XXXVHI INTRODUCTION.
« Comment avaler ce jargon coagulé? » dit-il en parlant des Somers’ tracts t Sans aucun doute les pamphlets que Somers a recueillis sont du « jargon ; »» si Somers ne les avait pas « coagulés » nous serions privés de bien des documents précieux; Le style de M. Hallam étant un peu sec, Carlyle le désigne par un sobriquet, Sec comme poussière , et ce Heath qui a fait de Cromwell une absurde et folle biographie royaliste devient Carrioti-Heath (Heath-la-Charogne ) ; — ce qui dépasse il faut l’avouer , les droits légitimés de l’humorisme aristophanique.
Le commentaire ajouté aux lettres de Cromwell et à ses discours est écrit du même style. Le roman, lé poëme, la satire se mêlent, se combinent, se Leur-*tent tour à tour de la façon la plus extravagante. Carlyle s’arrête au milieu d’une discussion et s’écrie : O Abîme ! O mort ! O temps ! — Plusieurs de ses phrases sont aussi intelligibles que celle-ci ! « Si Sec-comme-poussière avait Vu la seinaille dé la colline Saint-George j la chute menacée des haies des parcs et le galop vers Burford , il aurait réfléchi à ce que signifie la conviction dans un temps sérieux , ilon pas de longues amplifications dans la salle d’Exetêr, mais une rapide et silencieuse pratique sur la fhêê du globe , et peut-être laisserait-il ses pauvres cheveux en paix \ » Quand il cite ün discours de Cromwell, il interrompt son héros pour lui dire : « Votre Altesse
4 « Apparemment si le lecteur avait assisté aux tentatives des
INTRODUCTION. XXXI
est tendreii.. elle a l’air sombre ! » ou même : «* Votre Altesse patauge ! » Pour exprimer qu’il n’y avait pas de fausseté dans le puritanisme , il dit que , « comme il n’y avait pas de flunkeyisme 1 dans ce temps-là ; >» il le respecte. Enfin Sterne, Richter ou Hamann , (Iozbî ou Quevedo approchent à peine de la burlesque hu^ meur de ce livre consacré aux matières les plus graves et aux temps les plus sombres , — caverne de Trophonius où les éclairs se battent avec les nuages. On quitte une énigme pour entrer dans un logogriphe j les singularités de Richter et les caprices d’Hoffmanfl s’y mêlent aux obscurités de Swedenborg.
Ges procédés de style appliqués aux faits politiques, cette méthode fantastique et colorée -, enthousiaste èt exagérée convenaient peu à l’appréciation calme et désintéressée que réclame l’histoire. L’histoire humoristique est impossible ; la liberté capricieuse ne lui va pas ; il faut bien qu’elle s’astreigne au cadre des réalités ; elle se meut dans le temps qui a ses limites, et dans l'espace qui a les siennes.
Appliquée à l’histoire, la méthode libre de Carlyle est donc inadmissible ; elle embrouille et obscurcit les faits
niveleurs, il saurait combien la foi est puissante, et ne se fâcherait pas contre Cromwell ».
1 Flunkeyism, mot d’argot qui n’appartient guère qu’à Thomas Carlyle; Flunkey , charlatan et dupe de bas étage, semble exprimer un mélange d’hypocrisie et de niaiserie , si du moins les mots de ce dictionnaire mobile peuvent être ramenés à un séns réel et fikei
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que l’historien doit placer sous leur jour véritable et dans leur ordre de génération. Au lieu d’accabler d’un mépris injuste ses prédécesseurs , Hume , Lingard , Clarendon qui ne possédaient pas les éléments dont il est maître , Carlyle aurait dù faire de ces éléments l’usage qu’une raison sévère lui indiquait.
Non -seulement il les a laissés à l’état de matériaux, sans les dégrossir , les mettre à leur place et les élaborer; non -seulement le métal n’est pas sorti de la gangue et l’œuvre de l’artiste n’est pas accomplie, mais d’une part égaré par un mysticisme exalté et sentimental , d’une autre par le dédain de son propre siècle et l’horreur que lui inspirent le scepticisme , l’indifférence et la faiblesse de nos mœurs , il a transformé son commentaire en une série d’hymnes et d’apothéoses , dont l’exagération détruit la valeur.
s VI.
Du nouveau point de vue historique adopté par l’auteur de ce livre et de son œuvre.
Nous n’avons pas admis l’apothéose du puritanisme. Nous ne pensons pas avec Carlyle que l’Angleterre soit déchue pour l’avoir abdiqué , pour avoir renoncé à la loi biblique du covenant; nous ne maudissons pas avec lui le xvni* siècle et le xix c .
La résurrection des doctrines puritaines nous sem-
INTRODUCTION. XLI
ble impossible; cette phase historique coïncidant avec le mouvement ascensionnel des races du Nord est achevée. Enfermées dans le cercle d’une exaltation fataliste, la morale et la politique de Carlyle n’ont rien de satisfaisant et de complet. Les peuples ne sont pas destinés à vivre dans la fournaise ; et les flammes des passions fanatiques, dont elles traversent le foyer, pour retremper et se fortifier, ne peuvent devenir leur élément vital.
Carlyle affirme que le développement de l’Angleterre depuis la mort de Cromwell ne doit compter absolument pour rien ; l’Inde conquise , le commerce triomphant, la richesse, l’industrie , les arts ne sont rien. Il termine son livre par une comparaison des plus burlesques; l’Angleterre actuelle est assimilée à une autruche qui tourne le dos au soleil. — « Comme une gourmande autruche, occupée seulement de vivre et de garder sa peau , l’Angleterre d’aujourd’hui montre au soleil son autre extrémité, avec sa tête cachée dans le premier buisson de défroques d’église.... Elle se réveillera bientôt d’une terrible manière , a posteriori, cette autruche absorbée par le soin grossier de sa vie.... » Telle est la bouffonnerie qui résume l’œuvre ; le soleil , c’est le puritanisme que l’on a cessé de regarder.
En écartant la question de goût littéraire , ce reproche n’a rien de philosophique. A quoi la tempête servirait-elle sans ce progrès tranquille qui recueille paisiblement le bénéfice des orages? Et quel bon sens
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y aurajt-il de louer la foudre qui purifie l’air et ravive les éléments vitaux, à l’exclusion de l’éclat d’un beau jour et de la sérénité du ciel?
Le point de vue de Carlyle n’était pas je mien. Partant d’un principe contraire et regardant le fanar tisine de Cromwell et de ses amis , non comme une théorie définitive et regrettable, mais comme une manifestation nécessaire et insurrectionnelle de l’esprit des races du Nord , je me suis attaché aux documents recueillis par Carlyle et j’ai essayé de dégager l’inconnue , de résoudre le vieux problème , le caractère de Cromwell.
Comment se prépara-t-il aux destinées que Dieu lui réservait? par quels degrés s’élevartril? quelle fut l'éducation progressive de ce dictateur? le représentant du calyinisme septentrional au xvu e siècle , qu’art-il été dans sa vie provinciale et son obscurité? quels sentiments l’animaient pendant l’époque militante qui le conduisit au protectorat , et pendant le protectorat même ? enfin quelles étaient la trempe de son âme et la nature de son esprit?
Ces questions, j’ai voulu les résoudre en les rattachant au vaste mouvement dont Cromwell faisait partie. J’ai conservé fidèlement et traduit avec une servilité sans élégance ses lettres nombreuses et significatives. Une table des dates et des événements du xvn e siècle en Angleterre , placée avant l’ouvrage
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