LIVRE III, CHAPITRE VIII
duc d’Ormond , le bras droit et le principal conseiller de Charles Stuart. Il a fait « teindre ses cheveux , » et va loger fort secrètement « chez un chirurgien papiste, domicilié à Drury-Lane. » Peu de personnes se doutent de ce qu’il vient faire à Londres ; Cromwell et ses espions sont parfaitement instruits. Le duc d’Ormond s’était caché pendant une quinzaine , lorsque le Protecteur, rencontrant lord Broghill dans le parc, l’accosta en lui disant ces mots :
« Un de vos vieux amis est ici ; je veux parler du duc d’Ormond, qui demeure maintenant à Drury- Lane , chez le chirurgien papiste. Il ferait mieux de partir ; dites-le-lui . »
Lord Broghill, qui n’en savait rien, fut très-étonné, s’informa, reconnut la vérité du fait, et instruisit de sa conversation avec Cromwell le duc d’Ormond, qui ne se le fit pas dire deux fois, et s’en alla à franc étrier de Londres à Douvres; puis il s’embarqua pour Bruges , où il retrouva le Prétendant. « Cromwell a beaucoup d’ennemis, dit lord Broghill à ce dernier ; quant à le renverser par une insurrection royaliste, c’est une pure chimère!... »
Charles Stuart au surplus ne l’espérait guère, et cet homme d’esprit, qui savait très-bien sa position et se moquait de tout, n’usait des loisirs de l’exil qu’en faveur de ses jouissances gastronomiques et de ses erreurs amoureuses. Pour alliés uniques et
sincères , les Stuarts n’avaient que Rome et l’Espagne, alliés dangereux , puisqu’ils étaient profondément odieux à la population anglaise et calviniste. La France de Mazarin soutenait Cromwell ; Charles Stuart n’avait donc rien de mieux à faire que de danser avec les beautés flamandes-espagnoles de Bruges , et de donner des bals à Bréda. Parmi les royalistes anglais les gens raisonnables croisaient les bras et se taisaient ; ceux qui ne l’étaient pas , devenus furieux par l’impuissance, se réunissant dans les tavernes, tramaient des assassinats, formaient des plans insensés, s’apprêtaient à mettre le feu à la Tour, à s’emparer de la Cité, fomentaient l’émeute à grand’peine et à grand bruit, et, comme il arrive toujours dans ces affaires, au moment même de l’exécution , on leur mettait la main sur le collet. Le 22 mai 1658 , Barkstead, le gouverneur de la Tour, entra dans la Cité au grand galop, suivi de cinq coulevrines ( drakes ) « qui faisaient un bruit formidable, » mit en fuite les émeutiers , saisit les chefs , et tout fut fini.
On fit aussi peu d’exécutions sanglantes que possible. Quelques royalistes , conspirateurs obstinés , payèrent pour les autres. Cromwell en laissa échapper beaucoup , et pardonna à quelques-uns.
Dunkerque, si désiré de Cromwell et cédé par Mazarin à contre cœur, fut arraché aux Espagnols; les victoires succédèrent aux victoires. La république