CLISSON CHANGE DE PARTI
Différend entre Clisson et CaiNDos. — Expédition d'Espagne et bataille de Najara. — Clisson contribue A LA délivrance DE DU GuESCLIN.- ChARLES V l'attire de plus en plus DANS SON PARTI ET l'eM- PLOIE CONTRE LES COMPAGNIES. — AMBASSADE DE
Paris. — Acquisition de Josselin. — RupruRE ENTRE Clisson et Jean IV.
Le traité de Guérande avait donné la paix à la Bretagne : cette province n'av^ait pins qu'à payer les frais de la guerre. Ils étaient énormes. A des populations ruinées, et qui auraient eu plutôt besoin de secours, le comte de Montfort fut obligé de demander les derniers sacrifices. Le nouveau duc devait en efifet payersesamis, qui lui avaient conquis le duché, payer ses alliés, qui l'avaient aidé, payer jusqu'à ses ennemis, la comtesse de Penthièvre ayant exigé une rente très élevée pour renoncer à ses prétentions.
N'ayant pas assez d'argent pour faire face à tout, le duc de Bretagne détermina les chefs anglais à accepter, au lieu du capital promis, des rentes viagères ou même des terres et des châteaux en Bretagne'.
Jean IV, voulant dignement récompenser Jean Chandos de ses services, lui donna le château et la châtellenie de Gâvres, situés près de Blein, résidence de Clisson. Or ce dernier convoitait précisément cette terre de Gâvres pour arrondir ses domaines. En apprenant la décision de son suzerain, il éprouva la même colère que si on lui eût dérobé ses biens propres pour en enrichir un ennemi personnel. Il eut bientôt à ce sujet une altercation avec le Duc. — v( Vous m'avez osté mes terres, lui cria-t-il, et je aurai nom Olivier sans terre , mais vous ne serez pas Duc sans guerre. » — Jean IV s'excusait de son mieux devant son terrible vassal, tout en disant que c'était un fait accompli et que le Gâvres était désormais à Jean Chandos. — « Je me donne au diable s'écria Clisson, si jà (jamais) Anglais sera mon voisin. »
Alors il partit avec des gens de guerre, vint au Gâvres, qu'il brûla tout entier, ville et château, et rentra à Blein. Peu après « il fit prendre et emporter grand nombre de pierres du château de
' C'est ainsi que Gautier Iluet eut dune part lioo livres de rente viagère, sans compter une autre rente de 800 livres, que les doyens de Nantes et de Clisson devaient lui verser chaque année. A Robert Knolle, fut assignée une rente de 1200 livres, en outre des seigneuries de Derval et de Rougé. — Aux archives de Nantes se trouvent encore les actes authentiques de ces donations.
(Archives de la Loire-Inférieure. S. E. i5i).
HEDEVIENT FRANÇAIS 69
Gàvre au dit lieu de Bleing', auquel lieu il en fit faire partie du chasteau de Bleing. »
Jean IV dut à ce moment faire preuve d'une grande longanimité pour apaiser le différend : car la rupture entre lui et Clisson ne fut pas encore consommée.
La remise de la terre de Belleville au roi d'Angleterre, qui devait la rendre à Clisson, n'était pas encore effectuée : chose curieuse, et qui prouve que les Anglais se défiaient déjà d'Olivier, c'est que les lenteurs à ce sujet venaient de leur côté. Dans une lettre écrite en juillet 1366% le roi de France se plaint au prince de Galles de ce que les commissaires français envoyés en Poitou, pour arranger l'affaire, n'y aient pas rencontré les commissaires anglais. On s'étonne moins quand on sait que les délégués anglais n'étaient autres que Jean Chandos et Thomas Felleton'. Sans se décourager, le roi de France déclara qu'il enverrait de nouveau ses commissaires pour le 9 septembre 1366. Le prince de Galles répondit qu'à cette date ses commissaires se trouveraient aussi à Montaigu, près Belleville. Mais, soit qu'une partie des commissaires aient encore fait défaut^, soit qu'ils n'aient pu s'entendre, l'affaire resta en suspens et traîna en longueur pendant plusieurs années. Plus de trois ans après, elle fut même invoquée, comme grief de part et d'autre, quand la guerre éclata entre l'Angleterre et la France^
' Dom Lobincau. Pr., col. 5^7.
» Bibl. Nationale, ms. Fr. aS, 593, B. G9.
* Ibidem.
♦ Voir les Grandes Chroniques Chai les V. XX, p. 1577.
Le roi de France ayant enfin ratifié le traité de Guérande, Jean IV, le 13 décembre suivant, se rendit à Paris pour lui faire hommage de son duché'. La paix était donc officiellement conclue entre les Français, les Anglais et les Bretons.
Le sire de Clisson ne pouvait rester longtemps inactif. Sa nature ardente et belliqueuse l'attirait partout où il y avait bruit de bataille. Si la France et l'Angleterre vivaient en paix, l'Espagne était alors ensanglantée par les ardentes compétitions de deux frères rivaux, Pierre le Cruel et Henri de Transt amarre.
Du Guesclin ayant établi Henri de Transtamarre sur le trône de Castille, le prince de Galles prit le parti de Pierre le Cruel et franchit les Pyrénées avec 40.000 hommes^
Clisson n'avait pas encore abandonné le parti anglais : il répondit à l'appel du vainqueur de Poitiers et vint se ranger sous ses étendards.
L'armée anglaise traversa TEbre au-dessus de Logrono. Du Guesclin et les Castillans arrivaient du côté du sud, couvrant de leurs 80 000 soldats' les deux rives de la Najarilla, qui coulait vers l'Ebre. Le samedi, veille de Pâques fleuries, 1367, les deux armées étaient en présence. Dans un premier corps, qui devait opérer à la senesire main, se tenaient du Guesclin, Arnoul d'Andrehem, le Bègue de Vilaine, avec les étrangers, qui venaient surtout de Bretagne, de Provence et d'Aragon :
' Archives Nalionales JJ. 58.^. n*^ A7 ^ Froissart, l. ], p. a ch ai4.
"^ DWijala, ch. X, folio io3.
REDEVIENT FRANÇAIS /l
ils étaient environ 4(X)0 chevaliers et écuj'ers, sans compter quelques autres soldats plus légèrement armés. L'autre aile espagnole, forte de 16. 000 hommes, était commandée par les deux frères du roi Henri. Le centre, sous les ordres du roi Henri, formait une énorme masse de 7000 cavaliers et de 40.000 fantassins'. Du côté des Anglais, Jean Chandos, avec les compagnies, faisait face à du Guesclin*. Au centre, le prince de Galles, Clisson, le captai deBuch,HuedeCaverlé, Eustache d'Aubrecicourt, s'apprêtaient à charger le gros de l'armée ennemie. A l'autre aile, étaient rangés les Gascons, sous la conduite du comte d'Armagnac et des deux d'Albret.
Les guerriers de Chandos et ceux de du Guesclin s'approchèrent les premiers et se battirent un assez long temps avant de pouvoir se pénétrer et se mêler.
La cavalerie espagnole s'enfuit presque sans combattre, entraînant dans sa panique les deux frères du roi Henri : mais l'infanterie tint bon. Elle fut chargée par Clisson et le captai de Buch. La masse centrale toute composée d'Espagnols et de Castillans et forte de 47000 hommes pouvait à elle seule lutter à armes égales contre toute l'armée anglaise. Mais cet énorme et lourd bataillon n'était pas formé de soldats habitués aux armes : il comptait trop de recrues inhabiles envo3^ées par les communes castillanes. La ténacité ans^laise devait à la longue en avoir raison.
Les premières attaques des soldats d'Angleterre
^ Froissart. 1 I, p. a, ch. 339.
* WAyala, ch. X, foMo io3.
furent accueillies par une grêle de pierres si vigoureusement lancéesqu'elles défonçaient les heaumes et les casques. Le prince de Galles mit alors en ligne ses archers*, qui eurent vite l'avantage. La lutte corps à corps put enfin s'engager.
D'un côté l'on criait : Castille au roi Henri ! De l'autre : saint George! Guyenne!... La plaine de Navarette n'était plus qu'un immense champ clos, où plus de 100.000 hommes s'égorgeaient. Les uns tenant leurs lances à deux mains les poussaient avec furie, les autres plus serrés maniaient des dagues et de courtes épées-.
Entre les soldats de Chandos et de du Guesclin la lutte fut si ardente que Chandos emporté dans un flot de combattants tomba sous une sorte de géant d'origine castillane, qui s'apprêta à lui couper la gorge. L'Anglais était perdu. Il voit un couteau de métal pendu au flanc de son ennemi, il l'arrache, l'enfonce dans le corps de l'Espagnol- et se dégage au moment où les siens, reconquérant de haute lutte la place où était tombé leur capitaine, arrivaierît pour le remettre sur pied sain et sauf.
Dans cette bataille, comme dans tant d'autres, les compagnies, composées d'hommes durement forts et usés d'armes, lassèrent la fougue impétueuse de leurs ennemis et finirent par briser toutes les résistances.
L'aile droite espagnole fut la première rompue et dispersée. Clisson, le Captai, Caverlé, d'Aubre-
» Chronique en prose de Bertrand du Guesclin. rh. 87. * D'Ayala, ch. X, folio io4.
» Froissart, 1. I, p. 3, cli. a3i.
cicourt redoublaient d'efforts contre la grosse phalange du centre : celle-ci, brisée de toute part, se débanda enfin pour la déroute. Elle couvrit de ses fuj^ards l'espace qui sépare le bourg de Navarette de la petite ville deNajara. Les vainqueurs montèrent à cheval et poursuivirent les Castillans, qui s'écrasaient aux portes de la ville ou se jetaient dans la rivière, dont les eaux roulèrent bientôt des milliers de cadavres*.
Du Guesclin ne savait pas reculer. Quand presque tous ses compagnons furent tombés autour de lui, il s'adossa à un mur et se défendit comme un dogue en fureur. Il abattait de sa terrible hache tous ceux qui l'osaient approcher. Pierre le Cruel^ qui s'aventura trop près du redoutable Breton, ne dut la vie qu'à la trempe supérieure de son bouclier, qui amortit le coup que Bertrand lui asséna. Les vainqueurs se mirent alors à lancer contre du Guesclin toute sorte d'armes pesantes et tranchantes, qui l'accablèrent malgré son armure. Il se rendit enfin au prince de Galles^ ainsi que son compagnon le Bègue de Vilaine-.
Le triomphe du Prince Noir et de Jean Chandos était complet. Ce dernier, pendant cette journée « avait gouverné le duc de Lancastre, comme il
' Cette rivière était la Najaiilla et nom j as 1 Ebrc. comme l'ont rc^Kté beaucoup d'tiistoriens français. En fuyant, les Espagnols tournuient le dos à l'Ebre.
* « A vous, Monseigneur le prince de Galles, je me rends prisonnier, dit-il, et non à autre : de « Dom Pedro (Pierre le Cruel) jamais je ne serai prisonnier, je mourrai plutôt en me défendant. » {Chronique en prose de Bert. du Guesclin, ch. %•;).
lit jadis (pour) son frère, le prince de Gales, à la bataille de Poitiers'. »
Clisson, bien qu'il n'aimât guère le prince de Galles, ni surtout Chandos, était néanmoins, lui aussi, à bonne école pour s'initier à l'art de vaincre. Plus tard, quand sa haine contre les Anglais eut ouvertement éclaté, il sut retourner contre eux, pour le plus grand bien de la France, les leçons qu'il avait apprises dans leur compagnie. Jamais victoire si grande que celle de Navarette ne procura moins de profit aux vainqueurs. Pierre le Cruel avait promis des montagnes d'or qu'il ne donna pas. Après un séjour en Espagne, pendant lequel l'armée victorieuse fut affreusement décimée par les maladies^ elle dut reprendre misérablement, avec son chef malade^ le chemin de la Guyenne.
Vers les derniers mois de l'année 1367, les plus grands seigneurs revenus d'Espagne était réunis à la cour de Bordeaux. Là se trouvèrent le comte d'Armagnac, le sire d'Albret, le sire de Clisson, Jean Chandos, Caverlé et beaucoup de chevaliers anglais. Le Prince de Galles traitait ses hôtes avec de grands honneurs. « Et en manière d'esbatement* devisaient d'amours, d'armes, de batailles, de prises de forteresse et des prisonniers rachetés. En ces paroles se délectait le prince qui^ en fait d'armes, fut le plus vaillant qui en son
' Froissart,]. I, p 2, ch. 235.
* Kn'gton, col. 3, 629.
« A guo iempore usque ad fînem vitœ suœ nunquam gavisus est corporis sanildte. (Walsingham, p 117).
* Chronique en prose de B. du Guesdin, ch. loO
temps fut. et devant tous les barons, qui là furent, parla et dit en telle manière : « Seigneurs, quand « en bataille ou en assaut est pris un chevallier « vaillant, il doit être moult honoré, et ne doit-on « point tant lui demander de sa fortune que une « autre fois il ne se puisse armer. »
Le sire d'Albret, enhardi par ses paroles, parla de Bertrand du Guesclin^ qui était toujours en prison : il ajouta qu'il n'osait répéter tout ce que la chevalerie en disait à ce sujet — Le prince de Galles changea de couleur, piqué au vif par cette réticence, et ordonna de ne lui rien cacher. — « Partout conte la renommée, reprit le sire d'Albret, que vous retenez Bertrand du Guesclin prisonnier en vos prisons, sans vouloir de lui nulle rançon avoir, pour doute (crainte) de sa prouesse. •
L'Anglais vit à l'air des seigneurs, et surtout du sire de Clisson', que d'Albret parlait au nom de presque tous. Affectant alors le dédain il s'écria : « Je ne redoute aucun baron de mes prisonniers, si vaillant qu'il soit : allez quérir Bertrand, à moi ne tiendra pas que délivré ne soit. •
D'après Froissart-, le Prince Noir était alors en f/off lies [en goguette), sans cela il n'eut pas cédé aussi facilement à un mouvement d'amour-propre si contraire aux intérêts anglais : il l'eût fait d'autant moins que ses conseillers, et surtout Jean Chandos, ne voulaient pas entendre parler de la mise en liberté de du Guesclin.
Le héros breton arriva bientôt assez pauvrement vêtu. Les riches seigneurs se mirent à rire
' Chronique Cuvelier. V. i3,^io.
' Froissart. t. i. p. II ch. 3^3
en le vo\ ant : le prince reprit sa belle humeur pour lui demander de ses nouvelles. — « Voilà longtemps, répondit le captif, que vous ne me faites entendre d'autre musique que celle des rats et des souris : j'aimerais mieux être au champ pour ouïr les oiseaux* . . . Pourtant vous vo3^ez le plus honoré chevalier du monde : car on dit parmi le ro^^aume de France que vous ne m'osez mettre hors de prison. »
Le chroniqueur espagnol contemporain, Dom Lopez d'Ayala^ prétend que le Prince aurait dit à Bertrand de fixer sa rançon lui-même et qu'il l'accepterait si petite qu'elle fût : alors le chevalier breton l'aurait fièrement fixée à 100.000 fr\
Un chevalier délivré sur parole ne pouvait s'armer contre celui à qui il devait sa rançon, avant de l'avoir payée intégralement. Les grands seigneurs présents à la scène de la délivrance de Bertrand lui présentèrent leur bourse. Clisson, qui n'était ni le moins riche, ni le moins admirateur des hauts faits de son compatriote, ne dut pas être le dernier à lui offrir ses services. Mais Bertrand n'accepta d'argent que de Caverlé, qui lui en devait.
' Chronique en prose de H. du Guesclin, ch. io3.
» D'Ayala, ch. XVllI. F, 117.
' Froissart, commensal du Prince de Galles, et connaissant bien l'avalice anglaise, affirme que ce fui le Prince qui exigea lui-même cette forte somme, s'imaginant que le pauvre Bertrand ne pourrait jamais la trouver et qu'ainsi il n'aurait pas ropris de service contre l'Angleîerre. La plupart des chroniqueurs racontent néanmoins le fait à la manière de l'auteur espagnol. C'est la ( hronique Cuvelier qui prêle à Bertrand les paroles si connues :
N'a filarrtsse en France, qui sache fil filer. Qui ne gagnast ainçois ma finance à filer.
C'est sans doute pendant les quelques jours passés à Bordeaux, qu'Olivier de Clisson lia pour la première fois connaissance avec Bertrand du Guesclin. Tout porte à croire qu'Olivier songeait déjà à changer de parti : c'est pourquoi il fut un de ceux qui insistèrent le plus pour obtenir la délivrance d'un homme, qui, à lui seul, valait pour la France une armée. De plus Clisson savait qu'il pouvait compter sur ce captif, breton comme lui, si plus tard les circonstances le forçaient à se mettre en révolte contre le duc Jean IV.
Du Guesclin, à peine hors de prison, recommença enEspagnela guerre contre Pierre le Cruel. Charles V, tout en favorisant les entreprises de du Guesclin, en Castille, songea à remédier aux désordres et aux excès commis par les aventuriers dans son ^03^aume^ Le Prince de Galles, ne pouvant payer, ni nourrir les compagnies, après son retour d'Espagne, les avait renvoj^ées en France, où elles avaient recommencé à vivre aux dépens du pa3^s. Par leurs dépradations les campagnes étaient réduites à la dernière misère-. Le roi exempta les paysans du droit de molages^^ qu'ils ne pouvaient plus payer, leur ordonna de porter dans des lieux fortifiés leurs provisions et tout ce qu'ils avaient de plus précieux*, fît réparer les murailles des
* Archives Nationales. JJ. io3, 209.
» ... « Continue de die in di^ni... habitantes ccpcrunt^ et secum prisonnarios duxcrunt, ac ad magnas et excessivas reJemptiones posuerint, uxores, virgines et alias contra eorum voluntatom carnaliter cognoverint... domos suas ignis incendio combusserint, tôt et tanta alia malefîcia dolenter referenda... commiserint et perpotrarint. Archives Nationales. JJ, ao, 255.
^ Bibl. Nationale. Fr. ms. 20, Sgg, p. lia.
* Bibl. Nationale. C. D. T. Chartes royales, l. m. no 139.
châteaux et des villes, fortifia les passages des rivièresS en un mot il fit tous ses efforts pour venir en aide à son peuple : mais ces moyens de préservation ne suffisaient pas. Une campagne en rèo-le contre ces redoutables brigands était aécessaire. Or, du Guesclin absent, le roi n'avait plus un capitaine unissant à la science des armes assez d'énergie et d'autorité sur les troupes françaises pour les discipliner et les empêcher au besoin de se joindre elles-mêmes aux aventuriers, comme il n'arrivait que trop souvent. Charles V depuis longtemps songeait à Clisson qu'il flattait de plus en plus et cherchait à attirer à lui. Il le manda de nouveau à sa cour et le mit en possession effective de toutes les terres qu'il pouvait encore réclamer en France, comme partie de ses biens patrimoniaux-. Bref, il gagna le terrible guerrier et lui fit accepter un commandement dans les armées françaises.
« Si manda adonc, dit Froissart% le roi de France le sire de Cliçon, et en fit un grand capitaine contre ses compagnons, parce qu'il était bon compagnon et hardi, et s'énamoura le roi de France grandement de lui. »
Clisson convoqua ses hommes d'armes au mois de mai 1368, entre Tours et Vendôme^ A la tête d'une troupe peu nombreuse, mais aguerrie, il marcha contre les malandrins. Il les battit dans plusieurs rencontres, en accula toute une armée à
• Bibl. Nationale. Fr. ms. ao, 6i5, n" i6. î I3iLI. de Xaates, i6(j6, fr. i54o.
• Froissart.
• Archives Nation; les, JJ. laa.
la Gironde, quesillonnait une flottille française. De ceux-là quelques bandes décimées par le fer et la fièvre parvinrent seules à traverser le fleuve et retournèrent offrir leurs services au Prince Noir'.
Xous avons peu de documents sur cette brillante et courte campagne; mais nous savons que Robert de Beaumanoir 3^ prit part- et que Charles V, pour montrer toute sa satisfaction, écrivait cette année même à Clisson, le 22 janvier [368 : « Nous, pour consideracions des bons et lo\'aux services que nous a fais et fais chacun jour le dit chevalier de Clisson} et espérons q^n' il nous fera en tems avenir... donnons et ottroyons par ces lettres de grâce espécial les aides d'icelles quatre villes Bolon, Antressi, Saint Laurend deCondeelz et Aignen de GramesniP... » Ces villes se trouvaient dans /a L'icom^e de Falaise et avaient autrefois appartenu à la famille de Clisson, comme il est spécifié dans les lettres royales.
Le duc de Bretagne, dont toutes les sympathies étaient pour les Anglais, ne vit pas sans dépit son ami d'enfance combattre avec les troupes françaises. Prévo3^ant une défection définitive, il voulut prendre ses précautions et enleva à Olivier la garde de Chantoceaux, forteresse qui commandait le cours de la basse Loire : il lui défendit même de percevoir les rentes imposées aux pa-
1 Malheureusement pour la France, d'autres compagnies se reformèrent et se uiaixi tint eut daus le nord-est, vers la Champagne el la Bourgogue. Elles désolèrent ces pays et les provinces voisines jusqu'à Ciqufi la gasrre eut été de nouveau déclarée entre l'Angleterre el la Franco» Ces brigrands confondirt^nt alors Lurs méfaits avec ceuvdes aimées augUùâes.
- Archives Natiojialoi, JJ. laa. Clision.
' Bib. Nationale, ms. 789, Clisson, n" x.
roisses Aoisines' pour rentretien de la garnison. — Mais Jean lY s'effra^^a lui-même de ce coup d'autorité, qui pouvait lui aliéner le terrible homme de guerre.
Quand Clisson revint des bords de la Garonne, tout fat mis en œuA^re pour Tapaiser. Comme il aimait la montre et Tostentation, Jean IV le prit par son faible : lui donnant en même temps un poste de confiance et un poste d'honneur, il le chargea d'aller en ambassade à la cour de France en compagnie d'Hugues de Montrelais, évêque de Saint-Brieuc-.
Clisson devait prier Charles V de permettre au Duc de différer son voj^age à Paris : car Jean IV devait venir en personne témoigner de sa fidélité au roi de France. Il fallait aussi traiter certaines affaires au sujet du Xivernais et du Rethelois réclamés par le Duc.
Le roi avait trop intérêt à ménager Clisson pour ne pas se montrer de bonne composition. Il dispensa même le Duc de venir en France, pour faire campagne en personne contre les Anglaise
' Archives delà Loire-Inférieure. S. E. aiS.
* Les lettres de créance de deux ambassadeurs sont datées du 26 octobre i^fig et co'umcncent ainsi : « Nous Jean duc de Bretagne, comte de Montfort, faisons sçavoir à tous que nous conflans du bon sens et loyauté de nos très chers et bien amez révérend Père en Dieu l'évesque de Saint-Brieu, nostre chancellier et nostre très cher et bien amé et féal cousin, le sire de Clicon. . . etc.. » Archives Nationales. JJ. 242.
Les envoyés avaient d'autres lettres, qui protestaient de la fidélité de Jean IV au roi de France... « Nous (lui) tiendrons toujours nostre loyauté comme nous sommes tenus, et lui ferons bon et vray hommage et sujet à la couronne de France. . . sans feintise, ni aucun mal engin... » J)om Morico. Pr., t. I., col. 1637.
Comme en ce moment Jean IV entrait en secret dans Talliance anglaise, ces lettres n'étaient qu'un témoignage écrit de sa duplicité.
^ Dom Morice. Vr., t. I, col. 11 36,
De plus il avança 7.000 écus dor sur la somme due par Jean IV à la comtesse de Penthièvre*. C'était là de bonne politique : car le roi contentait en même temps Clisson et Jean IV : il donnait en outre à Jeanne de Penthièvre des moyens pour rouvrir au besoin la grande querelle de la succession de Bretagne.
Pendant ce temps, le duc de Bretagne nouait des intrigues avec les Anglais. Charles V informé de tout aurait lui-même dévoilé aux ambassadeurs l'astuce de leur suzerain.
Ce qui est certain, c'est que, rentré en Bretagne, Clisson s'aperçut vite que Jean IV s'était servi de lui pour masquer ses intrigues. Tout en protestant de sa fidélité à la France et de la neutralité qu'il garderait dans la guerre qui se rallumait de toute part, ce duc, entièrement dévoué aux Anglais, leur permettait sous main de débarquer à Saint- Malo et leur promettait un secret appui.
Apres la bataille d'Auray , lassie par 25 ans de guerre civile, la Bretagne tout entière avait accepté Jean IV pour son unique souverain. Mais les lourdes charges qu'il avait imposées, pour pa^-er ses victoires, l'avaient rendu impopulaire. De plus il avait froissé le sentiment national en prodiguant toutes ses faveurs aux Anglais. Ceuxci, avec l'orgueil insolent propre à leur race, se regardaient à sa cour comme chez eux, et même comme en province conquise. De sourdes antipathies se manifestaient dans le peuple et dans la noblesse également humiliés-.
« Fr^i,iart, t. i, p i;, ch. a63. Dont Lobuie eu, 1. xii, p. 3^'». «A. de la Bordeiie, i^ conférence, 3i:m':e i8^ 1-3. Impriinle chez P ihou eL H.rvé. Rennes. />
Comme la haine de Clisson pour les Anglais était connue et s'affichait chaque jour davantage, les sympathies des Bretons allaient naturellement vers lui : il était en effet le plus en vue et le plus puissant des seigneurs de Bretagne : ses richesses, sa situation, sa valeur militaire le rendaient capable de conseiller et au besoin de braver un suzerain oublieux de ses devoirs.
Les haines mal éteintes des anciens partisans de Charles de Blois contre le comte de Montfortcommençaient aussi à se réveiller. Or Clisson venait justement d'apporter au parti des Penthièvre l'appoint de sa popularité et de son influence. Voici comment il avait été amené à cette conversion. L'opiniâtre Jeanne de Penthièvre n'avait cédé qu'à la force en signant le traité de Guérande et en renonçant ainsi, pour un moment, à un duché, dont elle se regardait toujours comme l'héritière légitime. Elle avait deux fils, qui languissaient dans les prisons anglaises : elle semble moins s'être préoccupée de les délivrer que d'intriguer pour rouvrir l'ère des anciennes querelles entre Blois et Montfort. Prévoyant bien que la paix entre la France et l'Angleterre ne durerait pas toujours, elle songeait à se garder des partisans en Bretagne et à grouper autour d'elle tous les ennemis du duc Jean IV. L'important pour elle était d'avoir de l'argent et un homme capable de prendre la tête de son parti. Le traité de Guérande lui assurait une immense fortune' ; elle la trouva encore insuffisante pour soutenir son rang et surtout ses prétentions. Le 9
' DomMoricc. Pr. 1, t i. col i588.
mars 1369, elle empruntait mille écus à Marguerite de Rohan'. Peu après elle choisit Olivier de Clisson pour son lieutenant général en Bretagne, romme le prouvent des lettres du 9 mai de la même année.
Clisson accepta un titre qui flattait sa vanité et qui le posait en rival de Jean IV. Il entra même si bien dans les vues et dans les intérêts de Jeanne de Penthièvre, qu'il lui prêta l'année suivante 3000 écus d'or-, et, afin qu'elle pût se procurer d'autre argent, il lui confia divers titres et joyaux précieux. Les originaux des reçus sont encore conservés à la bibliothèque de Nantes\
L'affaire de Chantoceaux, l'acceptation par Clisson d'être le lieutenant des Penthièvre en Bretagne, ne pouvaient que rendre de plus en plus difficiles les rapports entre Jean IV et son ancien compagnon d'enfance. Deux nouveaux faits achevèrent la rupture.
Les difficultés que Clisson avait eues avec Chandos au sujet de Gâvres n'étaient pas encore aplanies : le litige fut porté devant le Prince de Galles, qui naturellement donna raison àChandos. Clisson irrité envoya provoquer le Prince de Galles à un combat singulier^ Celui-ci dédaigna de répondre à ce défi insolent : il en était d'ailleurs incapable depuis son expédition en Espagne, d'où il n'avait rapporté que l'hydropisie, maladie qui le conduisait lentement au tombeau.
^Bib. de Nantes, I, lôgS, fr. iSi'g.
2 Dom Morice. Pt\ t. i, col. i63i.
' Bib. de Nantes, 1698, fr. 1537. — Ibidem lôgS fr. iSSg.
* P. Levot, Biog bretonne, t. 1., 3t3.
84 \ OLIVIER DE CLlSSON
La seconde difficulté fut encore une question de terres et de possessions — Le 14 mai 1370, Clisson abandonna à Pierre et à Robert d'AlençoQ sa baronnie de Tuis en Normandie\ la forêt de Cinglais et une rente de 2003 livres tournois à percevoir sur les foires de Champagne. En retour il acquérait « le chastel, ville et chastellenie de Jocelin avec toutes les terres, boys, prés, rivières, estans, manoirs, moulins, fiez, arrières-fiez, hommes, hommages et toute juridiction, et justice haute moyenne et basse... ^ etc.. » Cet échange acheva d'irriter le duc de Bretagne , qui voyait ainsi son redoutable sujet s'implanter dans une forteresse au cœur de ses états, à quelques lieues de Vannes sa résidence habituelle. Clisson lui-même, après cet acte audacieux, sentit- le besoin de prendre ses sûretés contre les colères de son suzerain. Le 21 juillet suivant, il conclut avec le roi de France un traité, qui est la première preuve authentique de son changement de parti. Il s'engageait, par cet accord, à ne livrer la place qu'au roi de France « au cas, disait-il, que mjn dit seigneur, le duc de Bretagne, pour cause dudit chaste] ainsi à moi baillé et délivré, serait adversaire du roy, mon dit seigneur, et tiendrait le parti de ses ennemis'. »
* Quelques années plus tarj en 1376, la baronnie de Tuis et la forèl de oinijlais, d'une valeur de i5oo livras de renie, furent données à Bertrand du Gucsclin pour avoir « plusieurs fois exposé son corps à péril de nijrtà grant Irait et profit du bien publ.que . » Bib. nationale. Cabinet des Titres, Chartes royaes, t vu, n" 335.
> Doni Moricc, Pr., t i col. 1639,
Cli son cédant, pour celle acqui^ilion, 3."ioo livres de rente, on peut supposer que les revenus de Josselin étaient alors à p u près équivalents, c'cst-à dire qu'ils montaient à 175,000 francs de notre nioiuiaie actuelle.
» Lom Mor ce, Pr., t. i, col. lôlo.
REDEVIENT FRArÇAIS 85
Cet acte contraire au droit féodal en Bretagne substituait à la suzeraineté ducale la souveraineté royale sur une ville fortifiée située au milieu du pa3's breton. C'était un véritable attentat contre les droits de l'ombrageux Jean TV. Avant de prendre de pareils engagements, Clisson dut obtenir en retour des promesses formelles et sans doute des lettres ro3^ales qui lui assuraient la protection de Charles YK
Jean IV furieux donna ordre de confisquer les revenus personnels que son vassal percevait sur les terres de Chantoceaux. Mais Olivier ne perdit pas les nombreuses sympathies qu'il avait en Bretagne. Tous les Bretons voyaient avec trop de peine les préférences de leur Duc pour les Anglais s'accuser chaque jour davantage, pour tenir rigueur à Clisson de sa nouvelle politique : loin de lui nuire, elle lui donna au contraire plus de prestige et même de popularité.
Il le savait : aussi, sans entrer en guerre ouverte a\ec son suzerain, il s'engagea plus avant dans le parti français, se souciant peu des colères de Jean IV, à qui il était assez puissant pour tenir tête.
D'ailleurs l'interminable guerre entre l'Angleterre et la France se rallumait de toute part. Dans ces luttes, qui vont ensanglanter de nouveau le sol de la France, et même de la Bretagne, si Charles de
' Chai les V tenait beaucoup h s'ossunr la possession de celte forteresse située au cœur de la Bretagne. l*oi:r que les clefs lui en fussent plus lot livrées, il assigna le 8 juillet iSyo, 4oo livres de renie aux comtes d'Alençon et du Perche Au fond le roi de France ne faisait que réltocédet à ( lisson la propriété de Josst lin. en se réservant le droit de l'occuperpar les troupes royaks, le cas échéant Bib. Mal., Cabinet ('es Titres. { hartes royalcf, t. VII, U'» icjD et iij8
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Blois n'est plus là pour attirer du coté des Français une grande partie des Bretons, Clisson par son influence, sa fortune et ses talents saura remplacer le vaincu d'Auray et, avec l'aide de du Guesclin, il contrebalancera, dans son propre duché, l'autorité de Jean lY et l'empêchera même, pendant plusieurs années, en lui inspirant une crainte salutaire, de favoriser trop ouvertement les entreprises des ennemis de la France.