‹ Olivier de Clisson, connétable de FranceChapitre 16 sur 60 · ET FRÈRE D'ARMES DE DU GUESCLIN · texte numérisé non relu

ET FRÈRE D'ARMES DE DU GUESCLIN

Faiblesse de la France, au point de vue militaire,

LORSQUE ClISSON E.VTRE A SON SERVICE. — CaUSES DES DÉSASTRES PASSES. — SaGES CONSEILS DE ClISSON AU

ROI DE France. — Etroite alliance entre Clisson

ET DU GuESCLIN. — ViCTOIRE DE PoNTVALLAIN ET BRILLANTE CAMPAGNE DE 1370.

Au moment où un grand général formé à l'ccole anglaise va passer au service de la France, et où la guerre va se rallumer entre les deux nations rivales, il peut être utile, pour mieux juger de l'influence exercée par ce nouveau chef dans les conseils et sur les champs de bataille, de jeter uncoupd'œil sur l'organisation militaire des deux pays.

Siméon Luce a consacré un chapitre de son histoire de du Guesclin* à montrer les causes des dé-

• Histo're de Bertrand du GuescUn, ch. VI, p. ii3.

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sastres subis par les Français, pendant la guerre de Cent ans. Obsédé par lesouvenirde nos malheurs de 1870 et désireux de faire le plus de rapprochements possibles entre les deux époques, qui au premier abord ont quelques points de ressemblance, le savant archiviste, malgré toute sa science^ aboutit à des conclusions contestables et parfois même à certaines contradictions. D'après lui, les Anglais au XIV^ siècle^ comme les Allemands au XIX'^S étaient mieux armés que les Français, et, comme ils avaient déjà le service obligatoire pour tous, ces deux supériorités devaient fatalement leur procurer la victoire.

Pour montrer que les insulaires avaient la supériorité dans l'armement, Luce s'appuie surtout sur un texte de Rymer, qui n'est autre qu'un saufconduit- donné par le roi d'Angleterre à des prisonniers français, qui reviennent dans leur pays. Il est défendu à ces Français d'emporter des arcs, flèches ou autres armes quelconques et d'emmener avec eux des chevaux valant plus de 40 sols. Cette interdiction toute naturelle, qui défend à des prisonniers de voyager comme de véritables hommes de guerre, devient, aux 3^euxde Siméon Luce, la preuve que les Anglais avaient des secrets dans la fabrication surtout de leurs arcs. C'est pour-

' Luce ne nomme pas les Allemands : tna!s on sent quil les a presque toujours diius la pensée. Surtout dans son chapitie sixième, où il parle iiu long de la bataille de Poitiers, à laqu.Ue pourtant du Guesclin n'assis ait pas, on voit que l'auteur a l'intention d'établir un long, quoique discret, parallèle cnlrc Poitiers et Sedan.

* Proviso sempor quod arcus v 1 sagittas aut armaturas aliquas non deforunt, née equos i.liquus pretiura quadraginta solidorum excedentes... Bjiner, vcl, HP p. 5(j8.

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quoi, dit-il, il était défendu de les apporter sur le continent. Cette remarque contient une naïve contradiction. En efîet, si ces armes ne pouvaient passer la mer, comment les soldats anglais auraient-ils eu avec elles la supériorité dans des batailles livrées en France ? Aqui d'ailleurs fera-t-on croire qu'un morceau d'if de 5 pieds de long, tendu en arc par une corde à boj^au, est un secret militaire de premier ordre et que les Français, si mêlés aux Anglais pendant ces guerres', aient mis plus de 50 ans avant de s'en apercevoir ? En réalité l'arc anglais très maniable et permettant un tir plus rapide était une excellente arme d'exercice pour donner de l'adresse, développer les forces et assouplir les membres^ Quant à ses effets dans une bataille, surtout contre des hommes couverts de fortes armes, ils n'ont jamais été bien constatés\ L'arbalète au contraire, c[uoique plus lourde et d'un maniementplus compliqué, avait en revanche une plus grande force de projection : c'est cette raison qui la fit toujours préférer à l'arc simple par les Français. D'ailleurs au mo^-en-âge toutes les victoires furent gagnées à l'arme blanche : les armes de jet ne jouèrent jamais qu'un rôle secon-

* A cette époque, les transfngrs étaient nombreux et les houames d'armes se louaient souvent, tantôt à un paili, tant't à un autre.

' (i'est ce qu'il est justement afiiroié dans les texti s cites par Luce et dont il veut tirer un autre sens. — Quia populus regni noslri. lam nobilcs quam ignobiles, in jocis suis, arteni aayiUandi, ante hctc tt m^ora, comiriuiiiter exercehant, undètoti regno nostro honurem et commodum. nobis in aclibus nostris guerrinis. . subventionem non mud:caui pervcnisse... Ryme-, vol III, p. 704. — Luce, B. du tjuesclvi, ch VI, p. i54.

* L'excellence de l'arc anglais fut reccnnue à la batuillc de Na\ar«.tle : mais les arêtiers anglais avait alcrs devtnt eux, non des arl alétri^ rs, mais des frondeurs.

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daire dans les batailles : elles ne furent vraiment utiles que dans les sièges.

Les conclusions de Siméon Luce relatives au service obligatoire, qui selon lui existait en Angleterre et assurait la supériorité de cette nation, ne semblent pas non plus absolument rigoureuses. Le savant confond en effet, dans son argumentation, le service obligatoire avec les armées permanentes. Or l'institution des armées permanentes produit seule les vrais soldats de métier, qui seront toujours les plus solides : au contraire le service obligatoire ne pouvait fournir, alors surtout, que des milices communales ou seigneuriales; celles-ci, ne quittant leur foyer qu'au moment de l'appel en masse, donnaient (ce qui fut d'ailleurs constaté en France) de gros effectifs, mais en réalité fort peu de soldats.

Ea quoi consistait donc la supériorité des armées anglaises sur les armées françaises. Comme l'a fort bien prouvé Siméon Luce, il ne faut pas l'attribuer au courage. D'ailleurs dans les luttes courtes et partielles, où il suffit d'un peu d'audace, les Français pouvaient se mesurer avantageusement avec les Anglais. Dans les grandes batailles au contraire, ils furent toujours vaincus^ C'est que les Anglais possédaient de véritables armées : les

1 Les historiens français, à noire avis, exagèrent beaucoup l'importance de ce qu'ils appellent la bataille de Cocberel, qui fut un engagement, un combat h-jureux. mais non une bataille. I c chiffre des soldats mis en ligne de chaque côté ne s'élevait guère qu'à un millier d'hommes. Fncore les adversaires de du Guesçlin n'étaient-ils pas des Anglais, mais principalement des Normands et des Gascons. — A la manière détaillée et pompmse, dont certains auteurs parlent de ce fait d'armes on pourrail croire que 5o ooo hommes étaient engagés de part et d'autre (V. Lure. /{. du Guesçlin, ch XI^^.

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Français ne manquaient pas de guerriers vaillants, ils n'avaient pas d'armées.

Une armée en effet, la question d'armement mise à part, se compose de soldats de cadres et de c^énéraux.

Tout d'abord les soldats anglais, même pris individuellement valaient mieux que les nôtres par leurs qualités naturelles et leur formation militaire. En ce temps de lourdes armures , la lutte demandait une dépense de forces ph\'siques considérable : elle exigeait donc, non seulement delà bravoure, mais une vigueur corporelle et une endurance à toute épreuve. Or les soldats anglais étaient d'abord triés parmi les paysans ou les montagnards les plus robustes : ces hommes étaient ensuite formés, entraînés, comme nous dirions de nos jours, par des exercices continuels, qui assouplissaient et fortifiaient leurs membres.

Parmi ces soldats, ceux qui paraissaient vraiment faits pour la guerre étaient choisis et envoyés sur le continent. Ces derniers étaient donc d'excellents soldats joignant aux aptitudes naturelles toutes les qualités acquises^ De plus, comme ils étaient enlevés à leur famille et même à leur pays, les armes devenaient pour eux une carrière où, par leur valeur, ils pouvaient s'enrichir et se faire une haute situation.

Au début de la bataille, les Français ont souvent l'avantage : mais la lassitude arrive, les chevaliers français étouffent sous leurs casques fermés, leurs membres ruissellent sous leurs habits

' Pymer. vol. ii p. 1016. 1017. 1018. . etc. et vol. m. p. 67. 68... C75 elc ..

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de fer, ils sont haletants et leurs bras peuvent à peine lever leurs lourdes armes. A travers sa visière, le pauvre gentilhomme voit luire les dagues des coutilliers anglais, qui le harcèlent et attendent le moment favorable. S'il fait un faux pas, si un ennemi le saisit à bras le corps, il est renversé et perdu : car c'est regorgement ou la ruine honteuse de la rançon. Les soldats anglais, tous durement forts et us 's (farmcs, suivant l'expression des chroniqueurs, sentent leur vigueur s'accroître par l'exaltation de la bataille : ils se battent robustes, adroits, opiniâtres, invincibles. Chez les Français, le découragement suit la lassitude : la panique s'étend de rang en rang et affole les plus braves. C)mme Tacite l'a dit de leurs aiicêtres, ils étaient plus que des hommes au moment de l'attaque, ils sont moins que des femmes au moment de la déroute.

A une armée opérant en masse, il faut encore des cadres exercés et solides. Or ces cadres permanents,les Anglais les eurent toujours en France pour recevoir les recrues fraîchement arrivées de leur île. Les pa^^s occupés par eux avaient été organisés militairement : les villes les plus fortes, telles que Bécherel. Derval, Saint-Sauveur-le- Vicomte^ leur servaient de place d'armes, où résidait un général habile, rompu au métier^ et pouvant au besoin commander à une armée : sous ses ordres, il avait tous les capitaines des garnisons disséminées dans les châteaux-forts voisins ou dans les villes. Ces troupes formaient une véritable

1 Knolle était cîipituinc de Perval et Chj.ndos létail de Saint J^auveurle-Vicomte.

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armée permanente, vivant aux dépens des vaincus et sans cesse alimantée par de nouveaux contingents venus d'Angleterre. Ceux-ci se formaient à leur tour dans mille expéditions journalières, qui n'étaient souvent, hélas ! que des actes de brigandage et de piraterie. Ces liommes n'en étaient pas moins exercés, disciplinés, p.êts à tout, montrant en face du danger cette bravoure froide propre à leur race et qui les rendait plus aptes que les Français à accomplir sur un champ de bataille des manœuvres d'ensemble.

Quant au génie de leurs chefs, lesAiiglais semblent avoir été merveilleusement servis par la Providence. D'ailleurs les Bentley, les Chandos, les Caverlé,les KnoUe avaient été choisis uniquement à causedeleur valeur militaire. Le prince deGalles et ledurdeLancastre ne furent que les élèves de Jean Chandos. Chez les Français au contraire, pendant ces luttes contre l'Angleterre, les commandements suprêmes n'avaient guère été exercés jusque-là, dans les grandes batailles, que par les princes du rang le plus élevé. Aussi les désastres de Crécy, de Poitiers, de la Roche-Derrien,d'Auray, sont-ils en grande partie imputables à des chefs sans expérience, qu'ils portent le nom de Philippe VI, de Jean-le-Bon ou de Charles de Blois.

Charles V, avant la reprise des hostilités, s'était sérieusement préparé à la guerre. A l'exemple du roi Edouard, il défendit à tous ses sujets de s'amuser à d'autres jeux qu'au tir de l'arc et de l'arbalète'. Il organisa des compagnies d'archers

1 Par une ordonnancj du 3 avril 1369. le roi défen lait ^ tous geux de Dez, de Tubles, de : aLne.^, le Quilles, de Palet, de ::oulos, de Billes et

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et d'arbalétriers, à qui il confia la garde des villes fortes^ Il mit ses ports- et ses forteresses en état de défense', créa des arsenaux et des fabriques d'arnies\ Ayant conscience de son peu d'aptitude personnelle pour le métier militaire, il eut la sagesse de donner à ses troupes de vrais généraux depuis longtemps habitués aux armes et capables de diriger comme de réorganiser les forces du royaume. La flotte fut confiée à Jean de Vienne, en attendant que les armées de terre fussent commandées par du Guesclin et Clisson.

Ce dernier, qui connaissait mieux que personne l'excellence des armées anglaises, comprit qu'il était pour le moment impossible de mettre en ligne une armée française capable de réparer en un jour les honteux désastres de Crécy et de Poitiers. Aussi nous le verrons bientôt conseiller à Charles V une tactique nouvelle, moins glorieuse en apparence, mais plus profitable aux vrais inté-

loiis autres telz goiiv qn.i ne chéeiit (coutribuenr point à exercer ne habiliter nos subg-ez à fait et usaiges d'armes... » bib. Nat., Chartes royales, t vi, n» iâ5

' Ordonnances. Coll Secousse, i v, p. i44. — T. vi, p. i5o... etc.. et Bib. Nat., ms. aotiiô, n» i6, etc. .

- Documents inédits. Leop. Delisle, 260, 453, etc ..

' Bib. nationale, ms. ao5S4. fol. 6, ms. 22/i6«, fol 3i, ms 20682, fol CS et Chartes royales, t. \i. n« 166 167, 112 118, etc. .

* Lfsdeux principaux arsenaux, d'où le roi put tirer, selon ses besoins, une énorme quantité d'armes et de mach nés de guerre, lurent celui de Vincennes et surtout celui de Rouen. (V. Bib. Xat.. Cab. des Titrfs. Dossier RrumareV Richart de Brumare était le garde d'artillerie « du cloz des galies, armcures et garnisons de Rouen. . » Pendant les années 1867, i368 et 1369. ce capitaine livre aux places et aux châteaux une formidable quantité d'arbalètes, de \iretons, de canons, de « martinez les plus fors et les mieux g. tans, etc .. » Le 6* volume des Chartes royalesest rempli des mandats de ces livraisons.

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rets du royaume, tactique qui d'ailleurs produisit les meilleurs résultats.

Dès le commencement de la guerre, nous trouvons Clisson à guerroyer dans le Cotentin, devant Saint-Sauveur-le-Vicomte : sans doute parce que cette ville appartenait à Jean Chandos,son ennemi personnel. Il fut assez habile par ses négociations pour déterminer Charles le Mauv^ais à ne pas s'allier trop ouvertement avec les Anglais contre la France^

A ce moment, la guerre éclatait partout à la fois. Knolle sortait de son repaire de Derval pour batailler avec Chandos dans le Poitou. Caverlé, à la tête de 4000 hommes, ravageait le Périgord. Dans le midi, les sires d'Albret et d'Armagnac% gagnés comme Clisson par Charles V, résistaient à grand peine au prince de Galles, qui, furieux des défections et des résistances qu'il rencontrait de toutes parts, prenait d'assaut la ville de Limoges et, sans distinction d'âge ni de sexe^ en massacrait tous les habitants. Ce fut son dernier exploit : l'hvdropisie le força bientôt à se rembarquer pour l'An-

' Chronique des 4 Valois, \^. 2o3 etaoi.

2 Charles V, par tous les moyens, s'efforçait d'attacher les grands seigneurs à sa cause. Le a8 novembre i3(î8. il donne ^0,000 francs au sire de Périgord pour que « le dit f ousin fusl avecques nous . (au cas où) nostre frère, le roy d'Angleterre, et no^tre neveii le Prince de T. .Iles) susciteroient et feroient guerre. « Un a tre Gascon. Bernart de Cresignac recevait looo francs d'or « pour ses bons et agréables services » \^ïh. Nationale, (,'ab. des Titres, a» série, Périgord).

En juillet i368, Raymond de Mareuil recevait une rente annuelle de aooo livres. (Bib. nationale, Chartes royales t. vi \'t6).

Le 6 décembre i368 il promettait 60,000 francs d'or au sire d'Albret. (Bib. Nat., Tab. des Titro*!, i" série. Albret)

NoM«! venon- 1 lus tard que Clisson ne fut jas oublié dans les largcsres royales.

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gleterre, où il s'en fat traîner dms la langueur les dernières années de sa vie.

C landos fut tué dans un engagement près du pont de Lussa-^ Gefîro\^ Païen, le futur éjuyer et ami de Clisson, assistait à ce fait d'armes, qui djli\raitl'i France d'un de ses plus redoutables ennemis.

Le roi d'Angleterre mécontent de cette guerre 0.2 détails, dans laquelle s'usaient sans résultats sérieux les trompes anglaises, voulut écraser ses ennemis d'un seul coup.

Au printemps de Tannée 1370, Robert KnoUe débarqua à Calais avec 10,000 combattants-. Il s'avança au travers de la Picardie et du Vermandois pillant et brûlant tout. Ce qu'il voulait, c'était une grande bataille, c'est-à-dire inévitablement pour les Anglais une grande victoire. Le bruit courait que le roi de France av^ait convoqué à Paris beaucoup de geas darmes, dont le conte de Saint-Pol et le sire de Clisson devaient prendre le commandement. KnoUe croyant les rencontrer se dirigea vers Paris. Sur sa route, il ravagea fa Champagne^ la Brie et l'Ile-de-France. De sjn hôtel de Saint-Pol, Charles V aperçut bientôt la fumée des incendies, que les envahisseurs allumaient sur leur passage. De toute part ariivaient aux. oreilles des seigneurs français les plaintes indignies djs paysans, qui fuyaient sans abri et sans ressources' — On les abandonnait à la merci de féroces étrangers, quand les villes

1 Froissarl, 1. i. p. n. ch. agS.

* Gruèides chroniques. VI. 3a3.

^ Oh oiiiquj en prosG de B. du Guesclin, ch. 129.

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du ro3'aume regorgeaient de soldats, qui ne demandaient qu'à marcher contre un ennemi bien inférieur en nombre. Dans la seule cité de Paris, il y avait une armée innombrable* : elle avait à sa tête la fleur de la chevalerie française. Là se trouvaient le vieux connétable Moreaude Fiennes, le comte de Saint-Pol, Raoul de Coucy, Jean de Viennes, le sire de la Rivière et surtout le sire de Clisson. C'était ce dernier qui, a^^ant une vue claire de la situation, et ne se faisant pas illusion sur l'issue d'une grande bataille, avait persuadé à Charles Vde ne pas aller au devant d'un nouveau Créc}' ou d'un nouveau Poitiers. De pareilles journées coûtent en effet plus cher à un peuple que la ruine momentanée de quelques bourgades.

Le roi avait défendu aux soldats de sortir de leurs murailles : « car, dit Froissart, le sire de Clisson leplus spécial de ses conseillers,etle mieux cru de tous, y mettait grand détry (empêchement) et disait : Sire, vous n'avez que faire d'employer vos gens contre ces forcenés : laissez-les aller et s'user ; ils ne peuvent vous tollir (enlever) votre héritage, ni vous bouter hors par fumières (incendies^). »

Un matin les Anglais, vo^^ant qu'on ne venait pas leur livrer bataille, s'éloignèrent, après avoir brûlé les villages où ils s'étaient logés.

Knolle se dirigea vers les campagnes de l'Anjou et du Maine^

1 Chronique Cuvelier. \. 17,530.

' Froissart, l. i. p. II. 3i4.

^ Chronique en prose^de B. du CuescUn, ch. i3o.

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Pendant ce temps, du Guesclin combattait aux environs de Limoges : c'est là que le trouvèrent les envoyés du roi de France , qui le mandait en toute hâte. Bertrand ne fit qu'une chevauchée jusqu'à Paris. Le roi et la cour le reçurent en grand honneur et lui apprirent qu'il était choisi pour connétable. La grande place que tenait alors Clisson dans les conseils du roi^, et les relations d'intimité qui s'établirent aussitôt entre lui et Bertrand, peuvent faire supposer qu'il n'était pas lui-même étranger à la royale décision. Bertrand eut beau s'excuser, alléguant son indignité, sa pauvreté de naissance et de fortune, rien n'y fit — (( Messire Bertrand, messire Bertrand, lui dit le roi, ne vous excusez point par cette voie; car je n'ai frère , cousin, ni neveu, ni baron en mon royaume, qui ne obéisse à vous ; et s'il en était un, il me courroucerait tellement qu'il s'en apercevrait: mais prenez l'office de bon cœur :et je vous enprie^»

Le premier soin du nouveau connétable fut de s'assurer le concours des Bretons , ses compatriotes. La Bretagne et la Gascogne étaient presque les seules provinces de France, qui fournissaient alors des soldats sachant tenir une épée. Ces deux pa^^s, moitié anglais, moitié français, vivaient en contact continuel avec l'élément britannique. Or, de leur nature les Bretons et les Gascons sont des peuples remuants et belliqueux. Formés à l'école des Anglais, les guerriers de ces deux provinces, que Charles V put enrôler dans ses troupes, furent toujours ses meilleurs soldats.

' Froistart, l. i. p. ii, cli, 3i8.

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Avec Clisson, du Guesclin se rendit sur les frontières de Bretagne et de Normandie. A Pontorson, ils firent une mutuelle alliance restée célèbre. Les deux guerriers se connaissaient déjà, ayant eu plusieurs fois occasion de se rencontrer sur les champs de bataille, comme aussi pendant la double captivité du vaincu d'Auray et de Navarette. Ils se complétaient l'un l'autre. Du Guesclin avait l'entrain, rimpétuosité^ la bravoure chevaleresque, un ascendant irrésistible sur les troupes, dont il se faisait admirer et aimer ; Clisson joignait déjà à une expérience et à une science consommée des choses de la guerre une intelligence vraiment supérieure, capable de tout comprendre et de tout diriger vers le succès. Tant que l'influence de ces deux grands hommes, qui ne firent plus qu'un, fut prédominante dans les suprêmes conseils , la France n'eut plus à craindre de nouvelles fautes ni de nouveaux désastres.

Ce fut dans le château de Pontorson, en face des murailles du mont Saint-Michel, et devant cette mer, dont les flots battaient les rivages opposés d'Angleterre et de France , que du Guesclin et Clisson se jurèrent amitié et alliance éternelle. Le 25 octobre 1370, fut scellé ce pacte indissoluble inspiré par une haine commune contre l'envahisseur étranger. Ce jour fut un jour heureux pour la France. Sans doute ces deux grands guerriers* avaient déjà par intuition la grande idée de la patrie française et, 60 ans avant Jeanne d'Arc,ils allaient tenter de rendre à la France sa liberté et son hoa-

1 Du Guesclin avait alors euviron 5o aas, (Luce^ p. 43 j et Clisson 33 ans.

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neur en l'arrachant aux étreintes du Léopard anglais. Dans ce chaos de guerres interminables, au milieu de tant de ruines, de massacres, de trahisons et de lâchetés, qui déshonorent cette époque, on aime à se reposer un instant sur le spectacle de la grande et pure amitié, que se jurèrent ces deux frères d'armes. Leur alliance féconde en beaux exploits, en vraie et sage politique, en succès inespérés, est un fait trop important dans nos annales pour que nous ne donnions pas, au moins en partie, le texte même du document, qui nous a été religieusement conservé.

« A tous ceulx qui ces lettres verront, Bertrand du Guesclin , duc de Mouline, connestable de France, et Olivier de Cliçon, salut. Sçavoir faisons, que pour nourrir bonne paix et amour perpétuellement entre nous et nos hoirs (descendants), nous avons promises, jurées et accordées entre nous les choses qui s'ensuivent ; c'est à sçavoir que nous Bertran du Guesclin , voulons estre aliez et nous allons à toujours à A^ous, messire Ollivier, seigneur de Clisson, contre tous ceulx qui peuvent vivre et mourir, excepté le roy de France, le vicomte de Rohan, et noz autres seigneurs de qui nous tenons terre, et vous promettons aidier et confortier de tout notre pooir... Item, voulons et consentons que de tous et quelconques profitz et droictz qui nous pourront venir et escheoir, dore en avant, tant de prisonniers pris de guerre par nous ou nos gens, dont le prouffit nous pourroit appartenir, comme de pays raençonné, vous aïez la moitié entièrement. Item, en cas que nous sçaurions aucune chose qui vous peust porter aucun

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