‹ Olivier de Clisson, connétable de FranceChapitre 17 sur 60 · CLISSON FRÈRE DARMES DE DU GUESCLIN · texte numérisé non relu

CLISSON FRÈRE DARMES DE DU GUESCLIN

dommage ou blasme, nous le vous ferons sçavoir, et vous en accointerons le plus tôt que nous pourrons. Item, garderons vostre corps à nostres pooir, comme nostre frère.

« Et nous, Olivier, seigneur de Cliçon, voulons estrealiez et nous alions... etc. » Après que Clisson eut fait des promesses semblables à celles de du Guesclin, le traité finit ainsi : « Nous Bertran et OUivier... promettons, accordons et jurons sur les seintz évangiles de Dieu, corporellement touchiés par nous et par chacun de nous, et par les loys et sermensde nos corps bailliez l'un à ^autre^ tenir garder... et accomplir... etc.. Donné à Pontorson, le vingt-troisième jour d'octobre, l'an de grâce MCCCLXX.2 »

Avant uni leurs fortune et leurs destinées autant qu'il était en eux, du Guesclin et Clisson-^ se rendirent à Caën en Normandie . là ils convoquèrent tous ceux qui voulaient prendre ouvertement parti pour le roi de France et faire campagne contre les Anglais.

Charles V, sur l'avis de Clisson, n'avait donné à son connétable que 500 hommes d'armes et de quoi en paj^er 1500, pendant 4 mois.

A Caën arriva bientôt, avec les comtes du Perche et d'Alençon, toute la haute noblesse

i Cette expression fait affirmer à Siméon I uce que Bertrand du Guesclin et Olivier de Clisson se firent saigner ensemble et mêlèrent leur sang ^Luce : Bert. du Guesdiyi ch. m, p. 70 note 4).

* Dom Morice. Pr. I., col. i643. et dom Lobineau. Pr., col. bS8.

' De son côté le duc de Bretagne, sentant que son attachement aux Anglais lui rendait les Bretons hostiles, et prévoyant la défection de Clisson, avait songé à faire une alliance avec les seigneurs de son duché : mais il ne put s'assurer que du dévouement d'un petit nombre, dont aucun rc portait un grand nom. (Dom Morice, Pr., t. i, col. iG/ii).

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bretonne. Là vinrent Alain et Jean de Beaumont, Olivier et Alain de Mauny, le vicomte de Rohan, le sire de Rochefort et environ 4000 guerriers.*

Une aussi grande assemblée effraya Clisson, qui tenait à sa tactique d'embuscades et d'escarmouches ; il dit au connétable qu'il était impossible de garder tant de monde : d'ailleurs le roi n'avait donné d'argent que pour payer 1500 hommes — « Beau frère, dit Bertrand, tant que, ma vaisselle et les jo3^aux de ma femme dureront, aucun homme ne sera refusé par défaut de gages : ceux que nous renverrions deviendraient pillards en France.^ »

Les soldats, dont disposaient en ce moment du Guesclin et Clisson, quoique trop nombreux aux yeux de ce dernier, formaient néanmoins une excellente armée. Ces hommes étaient des soldats de métier accourus d'eux-mêmes à l'appel de du Guesclin, attirés par leurs instincts aventureux, l'espoir d'une bonne paie et surtout par le prestige qu'exerçait sur tous les hommes de guerre le héros fraîchement arrivé d'Espagne. Comme on le voit par les noms de leurs capitaines^ ils étaient pour la plupart Bretons^ : ils se trouvaient, suivant l'usage de cette époque, organisés par compagnies d'une centaine d'hommes chacune. Ces hommes d'armes ainsi enrôlés et conduits par des chefs habiles, en qui ils avaient confiance, offraient tous les avantages d'une armée permanente. Avec de tels soldats on pouvait entreprendre une sé-

' Chronographia regum Fran'orum,-p. Sgo.

» Chronique ^n prose de B. du Guesclin, ch iSa. ' Dom Morice, Pr , t i, col. rU et suivantes.

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rieuse et utile campagne, tandis qu'avec une cohue de milices seigneuriales ou bourgeoises, qui n'étaient tenues qu'à un service limité par les constitutions du royaume\ on ne pouvait guère préparer qu'une grande bataille, c'est-à-dire aller au devant d'un désastre.

Les débris de l'armée anglaise, qui fondait en route, marchaient par bandes séparées du côté de l'Anjou , ayant occupé successivement Ruillé, Yaaz, le Loroux et la Lude-, La mauvaise saison, qui arrivait, rendait leur ravitaillement difficile : aussi chaque corps d'armée, de plus en plus réduit, campait-il un peu à l'aventure. Certaines difficultés survenues entre les chefs nuisaient encore à l'entente commune^ Knolle allait d'un côté, Thomas Granson d'un autre, à la distance de plus d'une journée de marche. Mentersworth faisait bande à part'\

Lorsque Knolle, qui avait la responsabilité de l'armée entière, apprit que du Guesclin venait d'être choisi pour connétable, il connaissait trop le caractère du héros breton pour ne pas s'attendre à une bataille. Par mesure de prudence, il dépêcha des courriers aux autres chefs anglais pour leur enjoindre de concentrer leurs forces.

Les Français, qui arrivaient à marche forcée du côté du Mans% apprirent bientôt, par leurs espions, que Thomas Granson se mettait en mouvc-

1 Institutions militaires de la France, 1. iv, ch. I, p. 196, ch. II, P 30t, 217. . .

' Archives nationales IJ 179, 13 et io3, aaA ' Walsingham, E. 111 p. 180.

• Froissart, 1. 1, p. 2, ch. 819.

* Anciens mémoires du XIV* siècle, ch. XX', p 5r)4.

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nient pour rejoindre Knolle. C'était justement cette concentration de l'ennemi qu'il fallait à tout prix empêcher. Bertrand prend les devants avec 500 cavaliers et galope pour barrer la route aux Anglais. Après une course de nuit, il se heurte un matin^ aux 800 hommes de Granson^ Son premier choc fut si terrible que le bataillon anglais fut enfoncé. Mais les insulaires se rallient : Granson les masse étroitement et à leur tête il se rue sur les Français, qui sont à leur tour rompus et pénétrés. La bataille se change en une mêlée, où les piques et les lances sont remplacées par les courtes épées et par les haches. Au fort de la lutte, Clisson^ arrive à toute bride avec le comte du Perche, Jean de Vienne, les maréchaux de Blainville et d'Andrehem et plus de 700 lances. Sur leur route, ils avaient écrasé un détachement ennemi commandé par Ourselay et ils arrivaient au moment où de son côté David Hollegrave apportait à Granson l'appui d'une centaine de lances.

« Les Français, dit un vieux manuscrit, trouvèrent Bertrand fort engagé dans le combat et fort pressé par Thomas de Granson, qui, tout fier du renfort amené par David Hollegrave, et se prévalant du plus grand nombre, comptait déjà que Bertrand ne pourrait lui échapper. Vaine fut son attente, car ces quinze cents combattants commandés par Clisson vinrent tout-à-coup se jeter au travers des Anglais, avec autant de furie c^ue

1 Chronique iVor mande , p. 197.

' Froissart affirme qu'il n'y avait que aoo Anglais contre Aoo Français [Froissart, 1. 1, p. 11, ch. 819).

' Chronique en prose de B. duGuesclin, ch. i33.

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des loups affamés... Clisson fit voir en cette rencontre que ce n'était pas sans raison qu'on l'appelait le boucher de Clisson, car il charpentait à droite et à gauche tout ce qu'il rencontrait, sous la force et la pesanteur de son bras*. »

Du Guesclin s'attachait surtout à Thomas Granson^ qu'il parvint à saisir à bras le corps et à jeter sous lui. L'Anglais se rendit aussitôt. Clisson survint alors et voulut assommer le capitaine ennemi; mais Bertrand l'en empêcha.

« Il ne restait plus qu'à se saisir de Thomelin Folisset, qui se moquait de tous ceux qui se mettaient en devoir de le prendre, en se défendant avec un bâton à deux bouts dont il se couvrait le corps. Personne n'en approchait impunément : il 3^ en eut même qui, pour avoir voulu trop risquer, y laissèrent la vie. Régnier de Suran ville fut de ceux-là. La mort de ce chevalier, que Clisson considérait beaucoup^ alluma si fort sa colère que se jetant sur Thomelin, il lui fendit son arme en deux d'un coup de hache. Celui-ci mit aussitôt l'épée à la main pour en percer Clisson : mais le coup qu'il porta ne fut d'aucun effet et Tépée se brisa sur la cuirasse d'Olivier. Thomelin se jeta alors aux genouxdeson vainqueur,pour lui demander la vie\..))

On croit vraiment assister aux combats des héros d'Homère. On croit entendre les mêmes défis : ce sont les mêmes coups formidables qui brisent une arme ou tuent un ennemi ; ce sont aussi les mêmes supplications quand le vaincu se voit près

1 Anciens mémoires du XIV siècle, ch. XXI - Bibliothèque nationale. Chron. française 9,65(5. ' Ancieris mémoires du XIV* siècle, ch. XXI.

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de mourir. De nos jours, nous pouvons avec peine nous faire une idée de l'importance qu'un seul combattant prenait alors dans une bataille. Nous trouvons incroyable qu'un seul guerrier ait pu tenir tête à une armée, comme du Guesclin le fit un instant à Auray et à Navarette, comme ce Thomelin Folisset en eut l'audace à Pontvallain. Ces grands exploits d'un héros ne s'expliquent que par sa force prodigieuse^ l'excellence de son armure et peut-être aussi par l'imagination des chroniqueurs.

Quoi qu'il en soit, les Anglais furent écrasés à Pontvallain. Le butin fut considérable : car les insulaires, après avoir traversé la France, ne rentraient pas chez eux les mains vides.

Apprenant l'échec de Thomas Granson, Caverlé, qui amenait quelques compagnies, rebroussa chemin et redescendit du côté ^e la Loire. Knolle se trouvant aussi trop isolé au milieu d'un pays ennemi se retira vers la Bretagne, où il avait son beau château de Derval*.

Le succès des Français était complet- : cet engagement heureux produisit les mêmes effets qu'une grande victoire. Dans toute la France l'enthousiasme fut grand, quand on en apprit la nouvelle'^ Les Anglais n'étaient donc pas invincibles — Non mais, pour triompher d'eux, il fallait des chefs habi-

1 Cabinet d'Orrouville, ch. IX.

' Slméon Lucc fixe au 4 décembre 1370 la date de la bataille de Puiitvallain, qui fut probablement livrée au confluent de l'Aune et du Loir. Autrefois une croix en bois, dite la croix hrette, s'élevait à la place de l'obélisque actuel {Froissart, t. viii, Ed. S. Luce, notes).

' elle victoire inspire à C'atiierine de Pisan des souvenirs classiques : rbistorieiine fait à ce sujet intervenir le brave Caton, qui, dit-el e, enseignait si bien ses chevaliers {'^hristine de Pisan, p. 2, ch. XXIII).

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les et expérimentés, des soldats solides, une bonne tactique militaire et, autant que possible, l'avantage du nombre, sur un poin^ choisi par un bon général.

Les Français, par la rapidité de leur marche et l'imprévu de leur attaque, avaient su vaincre, ils se hâtèrent de tirer parti de leur victoire. Malgré la mauvaise saison, ils enlevèrent le château-fort de Vaaz. Ruilly et Méroux furent évacués par les garnisons anglaises.

L'armée victorieuse arriva bientôt à Angers, passa la Loire aux Ponts-de-Cé et s'arrêta devant Saint-Maur, où commandait Cressoualle. Ce dernier avait été un des capitaines de du Guesclin en Espagne, il fut mandé au camp français. On l'y reçut très aimablement ; on parla des anciennes campagnes de Castille, et, après boire, l'Anglais promit un peu à la légère de livrer la place, si elle n'était secourue avant peu par le prince de Galles en personne. Cet accord conclu , les Français prirent la route de Saumur. Là, ils apprirent que Cressoualle, blâmé par ses officiers pour avoir traité avec le connétable, avait pillé et incendié Saint-Maur^ : ses soldats chargés de butin s'étaient ensuite dirigés vers Moncontour et Bressuire.

A Bressuire, le capitaine de la place, quoique anglais, refusa de recevoir ses compatriotes, craignant en cas de siège de n'avoir pas assez de vivres pour les nourrir. Après avoir parlementé, il consentit enfin à en laisser entrer 50 par jour, à condition que ces détachements poursuivraient leur

1 Chronique Cuve'ier. V iS a? el suivants.

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route vers Niort et Poitiers. Les quarante premiers étaient à peine dans la place que le guetteur cria.: « Trahis, trahis !...^ Ces fugitifs nous ont vendus... Fermez la porte ! Voici Bertrand qui vient ! »

En effet le connétable, Clisson, les maréchaux d'Andrehem et de Blainville, toute l'armée française arrivait enseignes déployées.

A Bressuire, les 40 Anglais déjà introduits furent massacrés comme traîtres et l'on ferma la porte aux autres. Ces derniers se virent perdus : mais, au lieu de fuir et de se disperser, ils se mirent bravement en défense, pour mourir en vrais soldats^ les armes à la main. Malgré leur courage ils furent accablés. Tl ne resta d'eux que quelques prisonniers que les chefs français se disputèrent. Mais du Guesclin, conseillé par Clisson, coupa court à toutes les difficultés en donnant Tordre d'égorger ces malheureux. — « Les grands et les petits demeureront ainsi en paix, dit-il. » L'ordre fut exécuté et « 500 Anglais moururent sur les prés verdoyants et 60 qui étaient entrés en un verger^ »

La Chronique en prose de du Guesclin^ raconte ce massacre, de même que la Chronique en vers et les Anciens mémoires du XI V^ siècle.

Bressuire était une place très forte et bien approvisionnée. Un long siège étant impossible à entreprendre à cause de la mauvaise saison, il fallait enlever cette ville de haute lutte. Du Guesclin commanda lassaut. Trois fois le brave maréchal d'Andrehem toucha le sommet des murs,

' Ancie/is mémoires du XI V« siècle.

> Chronique Cuvelier. V. i8,G.6.

Chronique en pro:ie de B. du Guesclin, ch. i35.

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trois fois il fut renversé ou repoussé. Du Guesclin et Clisson furent blessés tous les deux : mais ils revinrent à la lutte plus acharnés que jamais. Les deux chevaliers, Jean du Bois et Jean de Beaumont, se distinguaient par leur audace et leur opiniâtreté. On vit enfin Jean du Bois planter sur les murailles Tétendard de du Guesclin. 11 creva l'œil à un Anglais qui voulait l'arracher : » désormais, lui cria-t-il, tu seras bon à garder les oies'. »

En même temps, les parois des murs, attaquées avec rage par le fer, étaient enfin percées à jour dans plusieurs endroits. Cinq cents Français pénétrèrent dans la place, dont les portes furent ouvertes à tous les assaillants. Tous les vaincus furent passés au fil de Tépée. Le gouverneur de Bressuire réfugié dans la cidatelle fut bientôt forcé d'ouvrir ses portes : on le pendit à la grosse tour, en face des prairies de Saint-C^^prien. Le maréchal d'Andrehem, qui s'était conduit en héros, ne tarda pas à succomber à la suite de ses blessures.

La prise de Bressuire terminait glorieusement cette courte campagne^ où du Guesclin et Clisson avaient combattu ensemble pour la première fois.

Du Guesclin resta encore quelque temps dans le Poitou. Olivier de Clisson, ne pouvant assez assouvir sa haine contre les Anglais, prit avec lui un corps de soldats bretons et partit, avec les sires de Rochefort, de Rohan et de Beaumanoir, à la recherche des 800 hommes, que Knolle envo3^ait de Derval en Angleterre. Chargés d'un lourd bu-

^ Chronique Cuvelier. V. i8,684.

^ Christine de Pisan, p. a, ch. XXIV.

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tin enlevé aux paysans français, les insulaires arrivaient déjà en vue de Saint-Mahé^ où ils devaient prendre la nier, lorsque Clisson fondit sur eux et les força à rendre gorge. « La réputation de Clisson le boucher , comme ils l'appelaient^ parce qu'il coupait bras et jambes dans les combats, leur donna tant de crainte et de frayeur, qu'ils se laissèrent hacher en pièces et ne firent qu'une légère défense'. »

Leur chef, Robert de Neufville, fut durement rançonné, après s'être rendu à Clisson. Ainsi s'évanouissaient les derniers restes de cette redoutable armée d'invasion, qui avait débarqué à Calais, traversé la France et fait trembler Paris.

Clisson et le connétable furent mandés à la cour du roi de France. Ils y arrivèrent tout fiers de leurs victoires. Avec eux, notre pauvre pays se reprenait enfin à espérer les triomphes des anciens jours depuis si longtemps oubliés. Charles V accueillit les vainqueurs, et les Bretons de leur suite, (( avec une grande louange ; desquels le roi se contentait tellement qu'il disait pour lors souvent vouloir être Breton,et que de plus vaillante nation ne se trouvait de ce temps-là, et fit aux capitaines de grands présents, de bagues, chaînes et draps de soie : aussi honora-t-il plus que tous les autres hommes de France messire Bertrand et le sire de Clisson, comme à la vérité le méritaient-ils bien\ »

'- <.hro nique Normande, p. 198.

' Anjiens mémoires du XIV' siècley ch. XXXI', p. 3û3.

' D'Argentré, 1. vm, ch. iv.

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