‹ Olivier de Clisson, connétable de FranceChapitre 18 sur 60 · CLISSON COOPÈRE A LA CONQUÊTE · texte numérisé non relu

CLISSON COOPÈRE A LA CONQUÊTE

MONXONTOUR. — ClISSON SE FAIT DEDOMMAGER DE SES GRANDES DÉPENSES PAR ChARLES V. — COLP DŒIL SUR l'organisation militaire DE CETTE ÉPOQUE ET SUR LA COMPOSITION DES ARMÉES CONDUITES PAR CliSSON ET DU GUESCLIN. — ClISSON BLESSÉ A LOUDUN. — EN- LEVEMENTS DE Saint-Sévère, de Saint Jean-d'An- GÉLY , de Saintes. — Entrée a la Rochelle. — Cruauté des Anglais. — Terribles représailles DE Clisson. — Equipée de Mortagne-sur-Sèvre. — Cuisson au château de ses ancêtres.

Après leur désastreuse campagne de 1370^ les Anglais ne pouvaient songer de sitôt à jeter sur la France une nouvelle armée d'invasion. Rassurés de ce côté, les généraux français pouvaient prendre une vigoureuse offensive. Les Anglais possédaient encore tout le sud-ouest de la France. Derrière une ligne allant de Loudun en Anjou à Usson en Auvergne, ils occupaient la plupart des villes et des châteaux-forts, maintenant sous leur joug une partie de la Touraine, de l'Anjou, de la Marche, de

l'Auvergne, ainsi que tous les pays situés entre l'océan et ces provinces. Des places fortes de premier ordre, telles que Thouars, Poitiers, Saint-Sévère, la Roche-sur-Yon, la Rochelle leur servaient d'arsenaux et de centres de ravitaillement.

Le plan de campagne des Français en 1371 fut d'attaquer à la fois les deux extrémités des possessions anglaises et de refouler les insulaires vers Bordeaux. Pendant que du Guesclin opérait au sud, du côté de l'Auvergne et du Rouergue, Clisson fut nommé lieutenant du roi dansles provinces de Touraine, du Maine et de l'Anjou^, avec mission de déloger les Anglais de leurs forteresses en les rejetant vers le sud-ouest.

Le duc de Bretagne, sachant qu'Olivier allait guerroyer sur les bords de la Loire, n'était pas rassuré sur le sort de Chantoceaux, auquel il tenait beaucoup, comme nous l'aA'ons vu, à cause des profits qu'il tirait de ses douanes. Aussi, dès le 23 avril de cette année 1371, il recommanda à Colin de Tours, gouverneur de cette forteresse, de ne pas s'endormir dans une trop grande sécurité et de veiller aux fortifications, dont il avait la garde^ Nous possédons encore le texte de la lettre par laquelle Jean IV exprime sa défiance.

Mais Clisson avait alors trop à faire contre les Anglais pour se mettre en guerre ouverte avec son suzerain.

Il passa l'été à batailler en Anjou, en Touraine et en Poitou. Dans cette dernière province, à cause de la division des seigneurs, dont les uns tenaient

1 Dom Lobineau. Pr. col. 670.

* Arcliivcs de la Loire-lafér. S. E. 333.

pour les Français et les autres pour les Anglais, la lutte dégénérait en guerre civile. « Ainsi étaient là les choses tellement embrouillées , et les seigneurs et les chevaliers l'un contre l'autre ; et le fort y foulait le faible ; il n'y avait ni droit, ni loi, ni raison à personne : et étaient les villes et les châteaux entrelacés les uns dedans les autres, les uns Anglais et les autres Français, qui couraient et rançonnaient et pillaient l'un sur l'autre, sans point de répits »

Clisson fut pourtant assez heureux pour s'emparer de plusieurs villes et forteresses et pour étendre ainsi l'influence française. Mais les Anglais réunirent bientôt une forte armée et mirent le siège devant Moncontour. De nombreuses machines, qu'ils avaient amenées de Poitiers et de Thouars, battirent les murailles pendant dix longues journées. Au bout de ce temps, plusieurs brèches étant ouvertes, un assaut emporta la place. Dans leur sauvage cruauté, les vainqueurs n'épargnèrent que le gouverneur, Jean de Coulonges, qui fut mis à rançon avec six autres chcA^aliers ; le reste de la garnison française fut massacré jusqu'au dernier homme. La guerre prenait un caractère de barbarie, auquel les rigueurs de Clisson n^étaient pas étrangères.

L'investissement de Moncontour ne fut connu à Paris que le 26 août : aussitôt Charles V avait chargé Clisson de débloquer la place- : ce dernier réunit à la hâte sa petite armée de Bretons. Dès le 5 septembre, il était prêt à quitter Saumur, pour

1 Froissart. 1. i, p. ii, ch. 827.

' Bib. Nationale, ms. 789, No 6.

voler au secours de la forteresse assiégée, quand il apprit qu'elle avait succombé. Sur ces entrefaites, du Guesclin, qui , après deux sièges pénibles avait enfin réussi à s'emparer d'Usson, revint du côté de l'Anjou, pour joindre ses troupes à celles de son frère d'armes. Tous deus: firent une démonstration devant Moncontour* : mais la saison était trop avancée pour tenir campagne et ils durent s'éloigner de cette ville, tout en se promettant d'y revenir au printemps prochain.

En somme, cette campagne de 1371 donna de moins brillants résultats que la précédente. Du Guesclin et Clisson avaient eu le tort de diviser leurs forces : chacune de leurs armées, trop réduite pour assiéger les fortes places, manquait en outre de machines de guerre. Les arsenaux du roi de France étaient en effet trop éloignés- : le mauvais état des routes et la masse encombrante de ces instuments rendait leur transport difficile et trop coûteux.

Enfin, Charles V ne voulant pas exiger de ses sujets, déjà ruinés par la guerre, de trop lourds impôts, lésinait un peu pour donner à ses capitaines l'argent nécessaire à leurs troupes-^ Ainsi que du Guesclin, Clisson réclamait énefgiquement, regardant les dépenses militaires comme.de première nécessitée

* Chronique Normande, ^. 203.

' Les principaux arsenaux des Français étaient à Vincennes et à Rouen. (Léop. Delisle. Doc. in^rf., passim.).

* Anciens mémoires du XI V" siècle, ch. xxxiii.

* La bibliothèque de la ville de Poitiers possède Toriginal d'une lettre dans laquelle Clisson, le 5 septembre 1371, enjoint au trésorier des guerres de payer diverses dépenses, notamment 1200 francs d'or lui-

KN ANJOU, EN POITOU ET EN SAINTONGE llo

D'ailleurs, comme son frère d'armes, Clisson n'attendait pas, pour payer ses troupes, que le trésorier des guerres lui eût envoyé de l'argent : aussi fut-il presque toute sa vie le créancier du Trésor pour de très fortes sommes'. En ce moment, malgré son immense fortune, il se trouvait sans doute embarrassé. Il avait emprunté 9,220 florins à un nommé Bartholomé Spifane, une espèce de juif italien^

D'un autre côté il avait avancé beaucoup d'argent à la comtesse de Penthièvre, celle-ci, après une entente, prit pour elle l'obligation souscrite par Clisson en faveur de Bartholomé Spifane'. Au commencement de l'année 1372, le 24 mars, Charles V, pour dédommager Olivier de ses sacrifices pécuniaires, lui abandonna les rançons dues par plusieurs garnisons anglaises. << Considérant que notre cher et féal cousin le sire de Clisson a plusieurs châteaux et forteresses sur la frontière du pays de nos ennemis, en Poitou, en Gu\^enne et en Bretagne, pour la garde et sûreté desquelles, il a fait plusieurs grandes dépenses, tant en gages de gens d'armes qu'en vivres et réparations nécessaires et autrement.... pour lui aider à supporter les dites dépenses... donnons et octroj^ons, par la teneur de ces lettres, toutes les rançons que lui et

même pour le déplacement de sa compagnie amenée au secours de la forteresse de Moncontour. (Original à la bib. de Poitiers, communiqué par M. Lièvre).

1 Bib. Nationale, Cab. des Titres, ms. 789. n^ 55 eipassim.

' Ce Bartholomé était banquier ou marchand de métaux précieux. Du mois de juin 1870 au mois de septembre 1378, il porta pour être monnayés, à l'Hôtel des Monnaies plus de iS.ooo marcs d'argent : chaque marc lui était payé environ 108 ou iio sols tournois. (V. Ordonnances coll. Secousse, t. x.passim).

'Bib. de Nantes, 1708, fr. 1547.

ses capitaines ont faites en l'obéissance de nos ennemis... sans que nous puissions rabattre de ses gages... «^

Le roi de France donna en outre 4000 livres à son dévoué capitaine, pour qu'il pût se construire à Paris un magnifique hôteP : de cette manière Charles V l'attirait plus fréquemment à sa cour et lui faisait oublier de plus en plus la fidélité que, d'après les usages féodaux, il devait à son suzerain de Bretagne.

Un fait d'ordre tout-à-fait intime vint, cet hiver même, changer en haine véritable le peu de sympathie que Jean IV ressentait déjà pour Olivier de Clisson.

Quelques années auparavant, le duc de Bretagne avait épousé Jeanne Holland, fille de Thomas HoUand, comte de Kent^ Or, s'il faut en croire certain chroniqueur, dont le récit explique bien des choses, le roi de Navarre serait passé par le

1 Bib. de Nantes, 1596 fr. i54o. — Ce document dont nous avons modifié l'orthographe, montre que la coutume des rançons, dont les Anglais avaient tant usé et abusé, se retournait contre eux. Si Clisson fut tenace dans ses exigences, eux-mêmes lui en avaient donné l'exemple. Ceux-ci poussaient la cruauté jusqu'à torturer les prisonniers et les otages, afin de forcer les parents des victimes à payer plus vite. Même après la mort des prisonniers, ils exigeaient encore les sommes fixées par par leur avarice, comme ils le firent au sujet de Jean le Bon mort entre leurs mains. — Le sire de Tournebu avait laissé son fils en otage pour sortir de prison. Sa fortune n'ayant pas suffi à payer sa rançon intéf,Male, les Anglais firent mourir 'aussement et mauvaisement le jeune Tournebu. ainsi qu'un autre enfant de Vâge de moins de dix ans. Après le meurtre des deux victimes, ils réclamèrent encore le dernier terme de la rançon au malheureux ihvc. (Bib. nationale, Cab. des Titres, Villcvieillc, XXIV. Tournebu).

* L'année précédente le roi avait donné à Clisson une somme égale pour la même destination. (V. Fonienelle de. Vaudoré, t. i, aSG, noies).

' Hist, géii. de la maison de Fratxe, t. j, p. l^b3.

château de Clisson en se rendant en Bretagne. Olivier le reçut avec beaucoup d'honneurs et lui fit très bonne et très grande chère: il l'accompagna même à Nantes, où était le Duc. Alors le roi de Navarre, ce prince de toutes les intrigues et de toutes les trahisons, pour remercier Clisson de son hospitalité, aurait tenu à Jean IV d'abominables propos entachant l'honneur de la duchesse de Bretagne. Charles le Mauvais affirma que luimême avait été témoin de relations intimes entre Olivier de Clisson et Jeanne Holland, dans le château même de Clisson^

Il est désormais bien difficile de discerner quelle part de vérité contenaient ces accusations. D'ailleurs ce n'est pas encore le moment de parler des longues et sanglantes discordes, qui divisèrent et armèrent l'un contre l'autre le duc de Bretagne et son puissant vassal.

Reprenons donc le récit des campagnes de Clisson et de du Guesclin contre les Anglais. Mais auparavant il ne sera peut-être pas hors de propos de jeter un coup d'œil sur l'organisation militaire de cette époque, afin de montrer quelle était la constitution de ces armées, dont nous allons suivre les efforts.

Tous les hommes d'armes à cheval étaient encadrés par compagnies d'une cinquantaine d'hommes-.

^ Histoire du comté d'Evreux (p. i5 des Preuves) et Mémoires sur Charles le Mauvais, par Secousse, t. i, p. ii, lAg.

' Les renseignements sur cette organisation, exposée ici le plus clairement et le plus brièvement possible, ont été puisés dans les innombrables montres ou revues de l'époque, dans les études de Boutaric sur nos institutions militaires. (L. IV, passim.) et surtout dans les Ordonnances royales (Coll. Secousse, t. v, passim.).

Le chevetaine ou banneret, presque toujours chevalier, qui commandait chacune d'elles , devait veiller à ce que ses hommes fussent toujours bien armés, bien montés et en état de tenir campagne. Le banneret était d'ordinaire un seigneur jouissant d'une grande considération. Ses soldats, comme lui-même, étaient payés tous les mois , après une revue (Ou montre) passée devant les délégués du roi, du connétable ou des deux maréchaux. Tous, le chef et les soldats^ s'habillaient, s'armaient et se nourrissaient sur leurs gages.

Le prêt du chevalier banneret ou chevetaine était de 40 sols tournois par jour, les autres che- A^aliers avaient 20 sols, un écuyer 10 sols et un valet armé 5 sols. Les chevaliers portaient l'armure complète, les écuyers étaient armés en côté de leurs armes, et enfin les valets devaient porter haubergeon avec bassinet à camail, gorgerette, gantelets et chape par dessus le haubergeon.

Pour éviter les passe-volants, c'est-à-dire les soldats que des chevetaines peu scrupuleux auraient pu se prêter uniquement pour le jour des revues, celles-ci devaient être inopinées et fréquentes. Les chevaux étaient marqués sur la cuisse avec un fer rouge. Enfin le banneret- devait connaître ses hommes par leurs noms et surnoms et s'engager par serment à remplir avec fidélité ses obligations.

Tous ces soldats étaient montés : mais, avant la bataille, ils confiaient le plus souvent leurs chevaux à la garde des bidaux et des péquins, sortes de domestiques qui les accompagnaient : alors seulement les guerriers mettaient leurs bassinets sur leurs têtes, resserraient leurs plates ou courroies

d'armures et se massaient pour l'attaque ou la défense.

Quant aux soldats non montés, appelés plus tard fantassins, ils étaient eux aussi organisés par compagnies d'une trentaine d'hommes, commandés par un connétable, et ils se divisaient en arbalétriers et en pavesiers.

Les premiers, payés trois sols et demi par jour, devaient être munis d'une arbalète selon la force de r homme, d'un baudrier, de plates, de crevellière, gor- (jerette, épée, cou tel, harnais (cuirasse), bras de fer et bras de cuir.

Le pavesier pa^^é deux sols et demi devait avoir plates, haubergeon, bassinet à camail, gorgerette, harnais, bras, gantelets, épée, coutel, lance et enfin il devait porter un pavois ou autre armure protectrice*.

L'armée que Clisson avait directement sous ses ordres se composait de 57 chevaliers et de 399 écu3'ers-, sans compter les valets armés, les fantassins et autres petites gens. Dans cette troupe, nous trouvons des grands seigneurs, comme le sire de Malestroit, des batailleurs de profession comme le sire de la Grésille, un des vétérans des campagnes de Normandie^ Geffroy de Kerrimel, qui avait crevé un œil à Clisson lui-même pendant la bataille d'Aurav, Jean de Keranlouët. un des

• Toutes ces troupes constituaient ce que nous appellerions de nos jours Tarmée active : mais il y avait aussi des milices territoriales ou sédentaires, qui, organisées le plus souvent en confréries à'archers et d'arôalétriers étaient affectées à la garde des places fortes et pouvaient au besoins être convoquées pour concourir à une action militaire, par exemple, au siège d'une ville (V. Institutions militaires, p. aao).

' Dom Lobineau, Pr. col. Syi.

" Dom Morice, Pr., t. i col. i633, i634.

braves qui avaient attaqué et tué Jean Chandos^ Olivier, dans le choix de ses soldats, ne tenait guère compte que de la valeur militaire : nous voyons dans son armée, chose rare à cette époque, de simples roturiers devenus chefs de compagnie, comme Jean Cerpillon et Jacob Lalain. Parmi les autres bannerets, qui vont faire la campagne de 1372, se distinguent Jean deBeaumanoir et Olivier de Montauban^ fils de deux héros illustrés par le combat des Trente, Olivier du Guesclin, frère du connétable, Olivierde Mauny, son cousin germain, tous deux inséparables compagnons des exploits de leur célèbre parent ; nous trouvons encore le sire de Rais, voisin d'Olivier de Clisson, Pierre deTournemine, Jacques de Penhodic, Jean du Rocher, tous Bretons habitués aux armes, tous chefs de compagnie. On comprend que le duc de Bretagne ait longtemps hésité avant d'entrer ouvertement au service de l'Angleterre : la fleur de sa chevalerie était avec Clisson et du Guesclin dans les armées françaises.

Autour de ces chevaliers se groupaient des hommes d'armes solides, des guerriers de profession formés en Bretagne, en Espagne et en France dans les luttes contre les Anglais ou contre les brigands des grandes compagnies ; d'ailleurs beaucoup d'entre eux avaient été brigands eux-mêmes à l'occasion. Nous rencontrons parmi eux des détrousseurs de grands chemins, comme Jean Malherbe', à côté d'humbles héros comme Gefîroy

^ Froissart, 1. i, p. ii, ch. a94.

2 Dom Morice. Pr., t. i, col. i65o. — Du Paz, Génêal. loi.

• Archives nationales, JJ, 98, 452.

Pa3"en. Au demeurant, tous braves et forts, ayant embrassé librement et par goût la carrière des armes : leur âme, comme leurs membres, s'était endurcie dans les travaux de la guerre. Ils étaient capables de toutes les cruautés, mais aussi de tous les dévouements, sous la conduite d'un chef qui avait su gagner leur confiance. Plus d'un avait sans doute au fond du cœur quelques mauvais souvenirs de scènes atroces et quelque haine implacable contre les Anglais : plus d'un avait sans doute à venger, contre ces étrangers avares et brutaux, la ruine ou la mort de quelqu'un des siens... d'un père ou d'une mère peut-être.

La campagne de 1372 fut mieux préparée que la précédente. Toutes les troupes françaises furent concentrées pour opérer ensemble. Le manque d'arbalétriers s'était fait vivement sentir en 1371, surtout devant Moncontour. Or les meilleurs soldats de cette arme étaient les Génois. Charles V s'occupa activement d'en pourvoir ses armées. Dès le 31 octobre 1371, il retenait Honoffle Spinart du pays de Gennes, lui, deux connestables et 47 arbalétriers en sa compagnie, pour servir «. soubz le gouvernement de nostre amé et féal cousin le sire de Clisson, lieutenant es basses Marches^ » En effet, si le mécanisme délicat et compliqué d'une arbalète, l'attirail assez encombrant qu'elle nécessitait, la lenteur de son tir, la rendaient d'un usage assez difficile dans une bataille, en revanche elle pouvait rendre d'immenses services dans les sièges et les assauts. Alors il était facile à un adroit

^ Bib. nationale, cab. des Titres, !'• série. Dossier Spinart.

tireur, masqué par son pavesier, de bander tranquillement son arme, de viser et de décocher son trait au bon moment : il obligeait les défenseurs des murailles à se cacher eux-mêmes et ceux-ci ne s'opposaient plus avec tant d'efficacité aux efforts des assaillants.

C'était autour des murs de Saint-Sévère que, par ordre de Charles V, devaient se rassembler tous les détachements français, qui avaient opéré l'année précédente dans, le Berry, le Limousin et le Poitou^ Les Anglais n'avaient aucune force suffisante à opposer à l'armée française maintenant mieux organisée et habilement conduite. Le plan de Clisson et de du Guesclin fut de profiter de cette supériorité pour enlever aux ennemis les forteresses d'où ils dominaient et rançonnaient le plat pays. Ces deux généraux, sans s'arrêter à de longs sièges toujours coûteux et pénibles, souvent inutiles , préféraient brusquer l'attaque, lancer leurs troupes à l'escalade des murailles, renouvelant leurs assauts jusqu'à l'enlèvement de la place. Comme ils disposaient d'excellents soldats , leur audace et leur ténacité réussit toujours, tant qu'ils n'eurent pas devant eux des places de premier ordre défendues par des troupes nombreuses et aguerries.

Olivier de Clisson dut quitter Paris vers la fin de mars 1372^ : il voulait à tout prix reprendre Moncontour, ville voisine de ses possessions personnelles : il crut avoir le temps de l'enlever avant

' Christine de Pisan, p. ii, ch. xxv.

Bib. Nationale, ms. 789, n*» ki.

de se rendre à Saint-Sévère. Il l'attaqua donc ; du Guesclin craignant de laisser seul son frère d'armes, arriva pour lui prêter main-forte^ Leurs efforts réunis eurent vite emporté la forteresse. Ils y trouvèrent Cressoualleetle firent prisonnier, ainsi que bon nombre d'Anglais. — Un de ces derniers, à qui Bertrand devait quelque argent, avait pendu par moquerie l'écusson renversé du connétable au-dessus d'une des portes de la ville*. Quand les Français furent les maîtres, Clisson n'eut rien de plus pressé que de rechercher l'auteur de l'insulte. Par de terribles menaces il força ses compagnons à le désignera II se saisit alors de l'insolent et de sa propre main il le pendit à la place des armoiries renversées de Bertrand.

Mais, après cette exécution, il fut obligé de se retirer à Loudun, pour se guérir d'une blessure reçue pendant l'assaut. Ses hommes d'armes, parmi lesquels Gefîroy Payen, son écuyer et son ami, se rendirent alors à Saint-Sévère avec le connétable. Les Poitevins avaient été fort éprouvés pendant les dernières campagnes et ne demandaient qu'à vivre en paix avec les belligérants. Avant de se quitter, Clisson et du Guesclin accordèrent une trêve ou abstinence de guerre.^ diu:s. prélats y barons y seigneurs et habitants du Poitou : l'acte en fut signé Ie9juilletl372\

D'après Froissart, Clisson netarda pas à rejoindre

1 Cabaret d'Orrontille, ch XXX et bib. Nationale. Chronique française^ g6556.

* Chronique en prose de B. du Guesclin, ch. iA4.

* Chronique Cuvelier. V, 19682.

* Archives Nationales JJ io3, f. 77, n*> i4i.

du Guesclin à Saint-Sévère ; cette ville fut enlevée après un vigoureux assaut^ juste au moment où le captai allait arriver avec 3,000 hommes pour prendre à revers l'armée assiégeante.

La Chronique en prose de B. du Guesclin attribue tout l'honneur de la journée à Geffroy Payen et aux Bretons. Voici comment Payen aurait presque seul commencé l'assaut'.

Pendant que l'armée française était au repos, cet écuyer de Clisson examinait les remparts. Sa hache d'arme tomba par accident au fond des douves. Le Breton y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Grâce au secours de quelques compagnons, qui se prirent par la main, il descendit pour chercher son arme. Mais il était plus facile de descendre que de remonter : les Anglais se mirent à lui lancer une grêle de traits et de pierres. Payen se voyait perdu : il rugissait de rage à la pensée d'être tué sans pouvoir même se défendre. 11 commença tout seul à monter à l'assaut, s'aidant de ses pieds et de ses mains : il fit si bien qu'il parvint presque au haut des murs. Ses compagnons aA^ec une générosité chevaleresque et

i Froissart se trompe en affirmant que Saint-Sévère capitula : cette place fut emportée de vive force : tous les autres chroniqueurs sont d'accord sur ce point et donnent même beaucoup de détails sur la prise de la ville et sur les exécutions qui suivirent. Ce qui a induit Froissart en erreur, c'est que le duc de Berry, plusieurs fois auparavant, avait engagé des pourparlers avec les Anglais pour le rachat de Saint-Sévère, à cause des ravages causés par sa garnison dans le Berry, le Bourbonnais et l'Auvergne. Charles V, le lo décembre 1871, avait même consenti à donner 6000 francs. L'accord projeté échoua et la ville fut prise 6 mois après. Mais on comprend que Froissart ayant entendu parler d'arrangements ait affirmé que Saint-Sévère se rendit à de bonnes conditions. (V. Bibl. Nationale, coll. Fontanieu. Portef. 93-98. n» 94 et Chronique fr., n" 9666)

* Chronique en prose de B. du Guesclin, ch. i45.

toute française firent la folie d'aller à son secours. Plusieurs se laissèrent comme lui glisser dans le fossé et montèrent à la muraille. D'autres accoururent : le coup de tête de Payen amenait un assaut véritable.

A cette heure, les chefs et le gros de l'armée des assiégeants étaient à manger et à boire. Le bruit que l'assaut est commencé se répand de proche en proche. Du Guesclin renverse tout et arrive. Il trouve les choses en bonne voie : aussitôt il commande une attaque générale et ordonne à tous ses soldats de vider les tentes et de se bien employer sous peine d'avoir la tête coupée. L'assaut dure longtemps, car les assiégés se défendent vaillamment, malgré les imprécations de du Guesclin, qui les traite de renégats etderibauds et qui jure, selon son habitude, joar tous les saints du paradis et par le corps de Jésus, qu'il les fera tous pendre.

En fait de machines de guerre, les assiégeants n'ont que des pioches, des échelles, des cordes à nœuds, des coins en fer qu'ils cherchent à enfoncer de plus en plus haut dans les jointures des murailles. Les projectiles de toutes sortes pieu vent sur leurs têtes ; ils se protègent de leur mieux avec des casques, des boucliers, des planches, des toits improvisés avec des merrains. Bientôt la soif épuise leurs forces : mais dans leur armée il y a des tonneaux de vin et des femmes*. Le connétable fait défoncer les tonneaux : quelques soldats y boivent à même, les femmes vont servir les autres. Les murs sont entamés dans plusieurs endroits.

^Chronique Cuvelier, V. aoua-aoïSS.

Alain de Taillecol, dit l'abbé de Malepaie, a percé à lui tout seul un trou assez grand pour le chef (ïune baleine. Entin la ville est envahie... quel mauvais moment pour ces Anglais, qui ont tant pillé et rançonné, et qui cro\^aient rentrer bientôt dans leur pavs. les poches pleines d'or. C'est le fer des bons soldats de Clisson et de du Guesclin qu'ils ont devant eux. S'ils se défendent, c'est la mort : s'ils se rendent, c'est une dure rançon, la pendaison peut-être.

On fit un triage des prisonniers : les Anglais de naissance sont mis à rançon : quant aux Français au service de l'Angleterre, ils furent pendus aux prochains arbres de la ville.

Tous V furent pendus les félons malotrus : Et tant y en avait et dessous et dessus Que Ton ne savait pas lequel était le plus Des feuilles ou des morts, qui là furent pendus'.

Personne n'est tenté de plaindre ces infâmes qui, profitant des malheurs de leur patrie, osaient se vendre à ses bourreaux.

Le captai de Buch, pour sauver Saint-Sévère, avait convoqué toutes ses troupes et trop dégarni ses places fortes. Par une marche rapide les Français enlevèrent Poitiers sans coup férir, les habitants étant de connivence avec eux-.

Le roi de France fut si heureux de recouvrer Poitiers que, pour honorer le patriotisme de ses habitants, il accorda la noblesse ^hérédi-

• Chronique Cuvelier, v. 3o44o.

* Froissart, éd. Lucc, t. 8, xiiiv.

taire au maire et aux échevins de cette ville'. L'armée du captai de Buch, composée de Poitevins, de Gascons et d'Anglais, s'était séparée en trois corps. Les seigneurs gascons emmenèrent leurs gens vers le sud, à Saint-Jean-d'Angély ; les Poitevins prirent le chemin de Thouars ; les insulaires se retirèrent à Niort, qu'ils furent obligés de reprendre de force : car la population s'était soulevée contre eux en leur absence.

Les Anglais n'étaient pas au bout de leurs déboires. Henri de Transtamarre, se souvenant qu'il devait sa couronne à l'appui de la France, équipa 53 gros navires de guerre, qui battirent complètement la flotte anglaise en vue de la Rochelle.

Vers ce temps, le captai de Buch tomba entre les mains des Français dans une escarmouche de nuit, sous les murs de Soubisp.

En apprenant cette importante capture, Clisson ne songea qu'à en profiter pour frapper de grands coups. Il quitte le gros de l'armée française, avec le vicomte de Rohan, recueille en chemin le sire du Pons, qui revenait de prendre Soubise, et, avec une troupe assez forte, il va lui-même annoncer à la garnison de Saint-Jean-d'Angélj- la prise de son gouverneur, le captai de Buch. La ville ouvre ouvre ses portes, le 20 septembre, et jure foi et

1 La possession de Poitiers, la capitale et la clef de tout le Poitou, était regardée comme si importante que le roi Jean, en i355, avait voulu, par une ordonnance spéciale, assurer la garde et la défense de cette cité. ... « Toutes manières de gens seront contraints à euli armer . les riches de toutes armures : les moïens de lance, pavois ou godaudac . . et les menus de godaudac, comme ils pourront... » Tout le monde devait largement contribuer à l'entretien des remparts. Cette ordonnance met en quelque sorte la ville en un continuel état de siège et y institue une garde nationale permanente. (Archives nationales, JJ. Slt, 458),

obéissance au roi de France^ Clisson poussa alors une pointe de dix-sept lieues en pays anglais et se présenta devant la grosse ville d'Angoulême^ Cette cité n'osa se défendre : mais les Angoumois aimèrent mieux traiter avec le sire du Pons qu'avec les Bretons, qui jouissaient d'une assez mauvaise réputation chez leurs ennemis.

Clisson continue sa route vers Taillebourg, qui ouvre ses portes. A Saintes, Guillaume Farington avait soixante armures de fer : de gré ou de force, il commanda à toute la population de courir aux remparts. Le premier assaut des Bretons fut repoussé : mais, en se retirant jusqu'au lendemain, ceux-ci firent de telles menaces aux habitants de Saintes, que la nuit leur porta conseil. Ils s'en allèrent trouver leur évêque, qui leur dit que le moyen de tout arranger était de s'emparer de Guillaume Farington et de ses soixante compagnons : ils le firent très courtoisement d'ailleurs, et obtinrent des Français, en se rendant à eux, la permission de reconduire à Bordeaux leur gouverneur et sa troupe. Cette conduite plus habile que patriotique est pourtant bien explicable de la part de ces pauvres villes, qui le plus souvent n'attendaient du parti victorieux par les armes que le pillage et le massacre.

1 Saint-Jean d'Angély érigé en commune depuis iao4 {Ordonnances^ Secousse, t. v, p. 671), obtint, le 9 novembre 137a, de nombreux privilèges. Le roi de France faisant preuve de sage politique s'attachait ainsi les cités françaises {Arch. nation., JJ, io5,4i8).

' En mars 1873, cette ville obtint également de grands privilèges de la part de Charles V. Ces privilèges favorisaient l'autonomie communale des cités. Mais Charles V agissait ainsi par intérêt et non dans un esprit démocratique : ce roi se considéra toujours comme le maître absolu des villes et de leurs libertés. (V. Louis XI et les villes, ^ar. H. Sée, p. 6).

La dame du sire de Pons n'avait pas suivi son mari, quand il s était tourné français. La population avait pris parti pour la dame, de sorte que le sire de Pons avait perdu en même temps sa dame et sa ville. C'était le moment de les lui rendre. Voyant que toutes les villes autour d'eux abandonnaient les Anglais, les gens de Pons n'étaient pas sans inquiétudes. Leur sire avait promis d'en faire pendre soixante, quand il reviendrait dans sa bonne ville. Ce vœu les mettait dans dejustes transes. Mais Clisson obtint le pardon de tous : aussi la population entière reçut-elle son légitime seigneur « à grand joie et lui fit grands dons et riches présents*. »

Le capital de Buch, avant d'être pris à Soubise, avait laissé la garde du château de la Rochelle à un homme plus vaillant que subtil nommé Philippot. Le maire de la ville l'invita à dîner : et, comme Philippot ne savait pas lire, il lui fit croire, en lui montrant une vieille charte, que le roi d'Angleterre ordonnait de passer une grande revue sur la place de la ville : après quoi, on paierait aux soldats l'arriéré de leur solde et on compléterait leur armement. — Veci riches nouvellesl s'écrièrent les Anglais, quand leur capitaine les informa du prétendu message. « Ils commencèrent à fourbir leurs bassinets, à rouler leurs cottes de fer et à éclaircir leurs éj>ées ou armures telles qu'ils les avaient'. »

^ Quand les 60 Anglais furent sur la place, ils se trouvèrent entourés par 400 Rochellois bien armés

* Froissart^ 1. i. p. ii, ch. 350.

* Froissart, 1. i. p. ir, ch. 35i.

et furent obligés de se rendre. Le château-fort, privé de presque tous ses défenseurs, ne put résister. Maîtres de leurs destinées, les Rochelois se donnèrent au roi de France, après avoir exigé de sérieuses garanties pour leurs libertés municipales*.

Clisson et du Guesclin se trouvaient en ce moment vers Bourgneuf ; leurs troupes mal payées vivaient aux dépens du pays, qu'elles dévastaient et ruinaient, à tel point que plus tard Charles V, pour ramener un peu de prospérité dans cette contrée, lui accorda de grands privilèges*. L'armée française reçut l'ordre de faire son entrée dans la Rochelle.

Bertrand du Guesclin, le duc de Berri, Olivier de Clisson et toutes leurs troupes « entrèrent dans la ville en chantant : Te Deum. Le clergé vint à grande procession : là vous eussiez vu bourgeois, femmes et enfants choir en pâmoison devant les bons seigneurs : les barons pleurèrent de joie et de pitié, quand ils virent l'empressement du commun. Hommes, femmes et enfants, dès qu'ils aperçurent les nobles fleurs de lys, qui resplendissaient dans l'azur, qui étaient ouvrées noblement aux tuniques des seigneurs et aux bannières qui flottaient au vent, et l'ordonnance et l'équipement des seigneurs, tous se prirent à crier : Bien venus nos seigneurs de France ! Bien venue est la fleur de lys, qui fut dignement transmise du ciel au roi Clovis le gentil. Douce fleur odorante sentant bien suavement, nous devons bien vous aimer, ainsi que

' Ordonnances, Secousse, v, p. 871.

* Archives nationales , JJ. loA, p. io4.

le jour où vous venez visiter cette dolente gent, qui a vécu longuement en grande crainte du léopard, qui nous montrait la dent/ »

Après s'être reposées onze jours à la Rochelle, les troupes françaises se remirent en campagne : leurs généraux voulaient enlever aux Anglais leurs derniers repaires. David Hollegrave, enfermé dans le château du Bennon, y couvait sa colère depuis la journée de Pontvallain ; la perte de la Rochelle acheva de l'exaspérer. Parmi ses gens d'armes se trouvaient six Rochellois : il leur fit couper le nez, les oreilles et une main et les renvoya dans cet état vers leurs compatriotes, pour leur annoncer le sort que les Anglais leur destinaient. Cette brute rêvait sans doute la gloire de quelque grand massacre, comme ceux que le Prince Noir avait ordonnés à Limoges.

Les six mutilés rencontrèrent l'armée française sortie de la Rochelle. A leur vue, du Guesclin jura, de par Dieu, qu'il couperait la tête à ces bourreaux d'Anglais. Par la, résurrection du Christ, Clisson fit aussi le serment d'occire tous ceux qui lui tomberaient sous la main. Le chroniqueur ajoute qu'en ces sortes de promesses, jamais Olivier ne mentit.

La forteresse de Bennon fut investie étroitement-. Comme elle était presque imprenable, Da-

1 Chronique Cuvelier, V. 2i563 et suivants. Traduction Dufaux. — D'après Luce, les événements de la Rochelle eurent lieu avant la prise de Saint-Jean d'Angély et de Saintes. {Frossart, éd. Luce, t. 8. p. L.) En effet la Rochelle dut secouer le joug des Anglais vers le i5 août [Froissart, éd. Buchon, t. i, p. 654, noie). Mais on peut croire avec les chroniqueurs que l'entrée solennelle des Français n'eut pas lieu aussitôt, mais vers la fin de septembre, après la campagne de Saintes.

2 Le château du Bennon ou Benon, avec sa châttllenie, dépendait de la ville et commune de La Rochelle. {Arch. nation. , JJ. io4,p. 55).

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