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vid Hollegrave raillait les assiégeants : « Allez ■donc à Paris manger la soupe et coucher dans des lits , leur criait-il , vous ne savez pas faire la guerre. »
Une nuit les Anglais se jetèrent à l'improviste sur le camp des Français : ils réussirent à en tuer un certain nombre et à faire quelques prisonniers; parmi ces derniers se trouvait Gefîroy Payen, l'écuyer et l'ami de Clisson.
« Seigneurs anglais , dit le soldat breton , je vous prie, laissez-moi revenir au camp pour me médiciner et me bander, car je suis fort blessé et douloureusement. Je vous jure, sur ma foi et sur mon baptême, que je reviendrai demain à votre commandement. Je paierai si large rançon qu'il vous en devra largement suffire. »
— « Seigneur , dirent les Anglais , ne nous le cachez point : comment vous nommez-vous par votre baptême? »
— « J'ai nom Gefîroy Payen, je suis de noble sang, sorti de nobles gens. Je suis à Olivier de Clisson : j'ai sous moi trente hommes à mon commandement. Vous n'aurez pas perdu cette nuit : car vous aurez assez d'or et d'argent de moi. »
— « Sire, dirent les Anglais, Dieu vous écrase! Nous ne prendrions pas de vous tout l'or de l'Orient ; mais vous mourrez à douleur, en dépit d'Olivier de Clisson, qui prend son ébatement à mettre les Anglais à mort^ »
« Alors , continue le chroniqueur , les Anglais frappèrent tellement sur Geffroy Payen qu'ils
' Chronique Cuvelier, trad. Dufaux, ch, 69.
roccirent à deuil et à tourment : puis ils s'en retournèrent en leur châtel. »
Clisson arriva bientôt et vit le cadavre sanglant de son ami étendu sur le sol. Quelques-uns prétendent même que Payen respirait encore et qu'il put, avant de mourir, tout raconter à son ami. Dans sa colère, le boucher des Anglais renouvela ses serments de vengeance et jura « par la mère de Dieu, que, en toute cette année, ni dans la matinée, ni dans la vêprée » il ne ferait quartier à aucun Anglaise
Le lendemain l'assaut fut commandé. Par malheur les Français n'avaient aucune machine de guerre, chose étonnante pour une nombreuse armée, mais qui s'explique, comme nous l'avons vu, par la rapidité des opérations militaires et les grandes difficultés des transports. Les troupes françaises n'avaient que des pics, pour saper les murs, et trois échelles^
L'audace des assaillants tint lieu de tout. Le château fut emporté de haute lutte. Les vainqueurs firent un tel carnage de la garnison, qu'il ne resta qu'une quinzaine de prisonnier. Clisson se les fit livrer et les enferma dans une tour, mais désarmés et bien gardés par des soldats, qui avaient
* Froissart prétend que Payen était l'écuyer de du Guesclin et non d'Olivier de Clisson. Dans plusieurs montres de cette époque, nous trouvons en effet le nom de Geffroy Payen inscrit parmi les gens du connétable. (Dom Morice, Pr. t i, i65o et suiv.) La dernière de ces montres est datée d'octobre i37i. Payen put entrer depuis au S3rvice de Clisson. D'ailleurs, qu'il fût l'officier de du Guesclin ou de Clisson, il pouvait toujours être fort estimé de Tun et de l'autre
* Il s'agit sans doute ici de ces énormes échelles fabric[uées spécialement pour servir dans les sièges et dont on peut voir la discription dans Viollet-le-Duc {Bict. raisonné de V architecture, t. v, p. 366). .
ordre de les faire sortir un à un par une même porte. Olivier saisit alors une hache « qui était fort grande et fort pesante et qui taillait durement. Il se posta à la porte de la tour et fit sortir les Anglais Fun après l'autre : il frappa le premier de sa hache et d'un coup seulement lui trancha la tête ; il abattit à terre le second et le troisième : en quinze coups de hache, il coupa quinze têtes : il ne resta là pas un Anglais en vie : il leur rendit malement la mort de Geoffroy Payen*. •
« Dieu ! dirent les seigneurs de France, par le corps de saint Benoît, les Anglais ne se trompent pas, quand ils l'appellent le boucher^-. »
Les Français adressèrent en riant quelques plaisanteries à Clisson. Ils lui dirent d'aller boire pour se rafraîchir, mais qu'il se mettait bien en peine pour une besogne qu'il aurait pu laisser à des valets.
Où Clisson fut aussi cruel, c^est quand il répondit aux railleurs qu'il ne tenait pas plus de compte de la vie d'un Anglais que d'un gant et qu'il aurait eu plaisir à recommencer son travail, s'il y avait eu d'autres prisonniers. — Clisson savait que les insulaires n'avaient que du mépris pour les Français : à ses yeux le meilleur moyen de leur enlever ce sentiment, c'était de s'en faire craindre.
La saison devenait de plus en plus rigoureuse. Moitié par force, moitié par persuasion, les Français se firent encore ouvrir les portes de trois villes assez importantes : Surgères^Marans* et Fontenay-
' Chronique en prose de B. du Guesclin^ ch. i56.
* Chronique Guvelier, V. 21, 843.
' Chronique en prose de B. du\Ouesclin, ch. 167.
♦ Froissart, 1 i, p. 11, ch. 35a.
le-Comte* ; ils reprirent ensuite la route de Poitiers.
Cette brillante campagne^, qui avait enlevé aux Anglais tout le bas Poitou et la Saintonge, s'était faite en deux mois. Poitiers^ en effet, avait dû être pris le samedi, 7 aoùt^ Le 21, Clisson était encore du côté d'Angers, à peine guéri de sa blessure^ Le 28 août, nous le trouvons non loin de Poitiers\ à Miribel. Vers le milieu de septembre, il est successivement à Saint-Jean-d' Angély, à Saintes et à la Rochelle, où il joue aux dés, entre deux assauts, avec du Guesclin et les frères du Roi^ Le 11 octobre, il est arrivé à Fontenay-le-Comte se dirigeant sur Poitiers, son centre de ravitaillement. Enfin, le 27 octobre, Clisson était à Angers, revenu ainsi vers le Maine et les marches de Bretagne, que Charles V lui avait spécialement confiés.
Bien qu'on fût déjà à l'entrée de l'hiver, il crut pouvoir enlever Mortagne-sur-Sèvre, place voisine de ses possessions personnelles dans le pays nantai?. L e« Anglais, qui se trouvaient en force à Niort, résolurent de venger sur lui leurs échecs et les cruautés, dont ils étaient si souvent victimes. Ils se mirent en campagne bien montés et déterminés à tout entreprendre pour se débarrasser enfin de cet ennemi quils auraient mieux aimé, disaient-ils, tenir en leurs mains quunc somme de 40,000 livres {deu:x. millions). Mais le terrible justicier du Bennon entretenait des espions dans
^ Bibl. nation. Itinéraire de Philippe le Hard g , 'jSq 'n, C. D T. (publié par E. Petit).
* Luce. Froissart, t. vu, 8, p. XXXIV. ^ Itinéraire^ p. k^k.
* Ibidem.
* Itinéraire de Philippe le Hardy^ p. 489-490.
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tout le pays et il n'était pas facile de le surprendre.
Les cavaliers anglais, après plusieurs journées de course, n'étaient plus qu'à un quart de lieue de Mortagne^ et croyaient bien par leur rapidité avoir précédé même la nouvelle de leur entrée en campagne, quand un espion se précipita dans le lieu où Clisson soupait avec ses gens — « A cheval ! A cheval! Les Anglais croient déjà vous tenir. » — « Aux chevaux !... » dit Clisson en renversant les tables — Les chevaux étaient toujours sellés et prêts à partir. En un clin d'œil, les Français furent en selle et galopèrent sur la route de Poitiers. Bien leur en prit : car une troupe formidable d'Anglais se précipita aussitôt dans le camp, se croj^ant sûre de sa proie. Les Anglais ne rencontrèrent que le souper tout servi et jeté par terre : ils le mangèrent sans doute avec des appétits d'Anglais, mais en maugréant d'avoir laissé échapper le meilleur morceau.
Cette aventure mit fin à la belle et fructueuse campagne de 1372. L'hiver était venu. Clisson passa une partie de la mauvaise saison à Paris^ où il dut s'occuper activement de la construction de son magnifique hôtel, dont nous reparlerons plus tard Charles V confirma tous les traités conclus par ses frères et par ses deux lieutenants, du Guesclin et Clisson, pendant leur dernière campagne^
La bonne Christine de Pisan se réjouit de voir
1 Froissart, 1. i p. ii, ch. 354.
' Itinéraire, p. Ago.
* Archives Nationales J. ?4i n» 40,
les deux guerriers bretons se dévouer tout entiers aux intérêts du roi qu'elle aimait tant. « Pour le plus grand bien du roi Charles, dit-elle% se rendirent auprès de lui plusieurs hauts barons, qui vinrent se mettre en sa juridiction et en son hommage. Pendant que besognaient les susdits barons, qui n'étaient pas apprentis de conduire leurs gens et leurs batailles, il fut, parleurs sens et vaillance acquis au roj^aume de France honneur et profit. » Nous avons peine de nos jours à nous faire une juste idée de la vie de ces rudes batailleurs. Nous sommes portés à croire qu'ils vivaient toujours en armes, ne rêvant qu'escalades de châteaux, sacs de villes, prenant à peine le temps d'essuyer leur épée après un combat, avant de courir à un autre. Les vers du poète nous reviennent alors à la mémoire :
Ah 1 pardieu, s'il est beau d'être guerrier, c'est rude : Avoir du combattant l'éternelle attitude, Vivre casqué, suer l'été, geler l'hiver, Etre le ver affreux d'une larve de fer, Coucher dans le harnais, boire à la calebasse, Le soir être si las qu'on va la tête basse... Guerroyer tout le jour, la nuit garder le camp. Marcher à jeun, marcher vaincu, marcher malade, Sentir suinter le sang par quelque estafilade-...
A part de rares exceptions, l'hiver amenait pourtant, en fait, une suspension d'armes et quelques jours de joie et de repos pour ces durs soldats. Les simples hommes d'armes étaient congédiés jusqu'au printemps suivant : ils rentraient dans leurs foyers ou tenaient garnison dans les villes,
' Christine de Piian. p ii. ch. 3i.
* La L<fgendedes Siècles, D. Hachette, p. iid.
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OU bien encore ils vivaient de brigandages et de maraude.
Quant aux chefs, presque tous grands seigneurs, ils revenaient dans leurs châteaux, où les attendaient leurs enfants et leurs femmes.
Une légende du pays de Clisson nous apprend qu'après une campagne, où il avait vaincu les Anglais, Olivier revenait avec joie et fierté au château de ses ancêtres. Arrivé sur les hauteurs situées en face de sa forteresse, il rencontra un messager, qui lui apprit la naissance d'un de ses enfants. Ce bonheur de famille venant s'ajouter à la joie de la victoire, le guerrier s'écria : « Toutesjoies !... «Dans la suite il fit bâtir une chapelle à l'endroit même où il avait reçu l'heureux message. De nos jours une église portant ce nom de Toutesjoies rappelle encore, d'après les bonnes gens du pays, les transports de bonheur paternel, qui firent battre le cœur du terrible homme de guerre.
La forteresse de Clisson précédemment décrite est située dans un pays des plus pittoresques. « Ce que la nature a de plus aimable : arbres variés et touffus, coteaux couverts de moissons et de vignes, constellés de fermes blanches aux toits de briques roses, collines abruptes, rochers moussus, grottes, ruisseaux, cascades, rivières limpides, tantôt molles et calmes entre leurs rives voilées de chênes, de sapins et de peupliers, tantôt murmurantes et se brisant aux blocs de granit émergeant de leur fond, le tout présenté en un tableau vaste et plein de lumière, toujours changeant à chaque pas et toujours harmonieux : c'est Clisson^ »
' Clisson et son château. Nantes, i885, p. 6.
C'est ainsi qu'un voyageur parle de la campagne arrosée par la Sèvre et la Moine : ce qui de nos jours frappe surtout les regards en ce pays, c'est en effet le côté agréable et gracieux. On se croit transporté dans une campagne italienne, dans ce délicieux paysage de Tibur si cher à Horace :
Domus Albuneœ resonantis,
Et prseceps Ank), ac Tiburni lucus, et uda
Mobilibus pomaria rivis^
Le vieux château-fort met encore dans ce coin de terre toute la poésie des temps passés. Devant ce témoin de tant de choses évanouies, l'historien laisse errer son imagination et ressuscite tout un monde chevaleresque et sanglant. Rois, ducs, barons, chevaliers et nobles dames, tournois, joyeux sourires et coups de trahison, tout revit dans sa pensée. Il tressaille parfois croyant avoir vu, sous les arceaux baignés de lumière, le reflet de cette hache, qui, dans la main du terrible boucher, s'abattit si souvent dans les mêlées et brisa tant de crânes humains.
Ici Olivier de Clisson était tout à la joie. C'est ici qu'il se reposait de ses travaux militaires et que, en seigneur magnifique, il se réjouissait dans les fêtes et dans les banquets. La cheminée effraie par ses proportions colossales ; un bœuf tout entier pouvait y rôtir^Cet âtre immense s'illuminait d'une claire flambée à l'arrivée du maître. Pendant tout l'hiver que de festins et de réjouissances ! Une fenêtre de plusieurs mètres de large donne
1 Horace. Carm. 1. i. VI.
* VioUel-le-Duc, Diction, t. m, p. 200.
sur la prairie, dite des chevaliers où, sous les yeux des dames, ceux-ci se distinguaient dans des joutes et de brillants tournois.
Mais ce repos, quoique charmé par les images de la guerre, pesait vite à la nature ardente et farouche de Clisson. Le printemps revenu, de même que le marin reprend la mer, Olivier remontait sur son cheval de bataille et, avec ses compagnons d'armes, s'en allait vers le péril, poussé par un irrésistible besoin d'action, par sa passion pour les choses de la guerre, et aussi par son implacable haine contre les Anglais.