‹ Olivier de Clisson, connétable de FranceChapitre 21 sur 60 · V. M', delà Borderie, 1'^^ Conférence, Rennes · texte numérisé non relu

V. M', delà Borderie, 1'^^ Conférence, Rennes

Anglais pouvaient pénétrer en armes dans ce pays, le roi de France, suzerain du duc de Bretagne, donna le même droit à ses soldats. La peur des Français porta le duc à redoubler d'hypocrisie. Comme il sentait que les Bretons étaient peu disposés à une rupture ouverte avec la France, il envoya à Paris une ambassade pour protester de sa fidélité envers Charles V. Parmi ces déclarations pleines de fourberie, Clisson n'était pas oublié. En effet les ressentiments du duc contre Olivier devenaient de plus en plus vifs. Déjà, pendant que le frère d'armes de du Guesclin combattait pour la France^ Jean IV lui avait suscité des procès et des difficultés de toute sorte pour ses terres et possessions de Bretagne. Clisson avait même dû s'en plaindre au roi de France : car le duc s'exprime ainsi, par la voix de ses ambassadeurs : « Quant au sire de Clisson, Monsieur (le duc) procède contre lui par longues dilacions et voie de justice et il lui fera droit et raison^ »

Le roi fit savoir au duc que la haine dont il poursuivait Clisson lui causait un vif déplaisir : il désirait sincèrement voir se réconcilier les deux anciens compagnons d'enfance. Clisson est prêt, disait le roi au duc, à comparaître devant vous et à se justifier, pourvu que ce soit en un lieu sûr et qu'il n'y ait pas d'Anglais dans votre conseil. D'autre part^ vous n'avez pas raison de vous étonner que j'aie retenu à mon service un homme qui a si bien mérité du royaume : aussi ses services ont-ils été récompensés comme ceux des autres

' Dom Lobineau, Pr, col, 682.

serviteurs du roi. Souvenez-vous d'ailleurs qu'il a été pris à mon service, alors que « le dit Clisson était mieux en grâce » avec vous, qui l'aviez même envoyé en légation à notre cour.

Un événement fortuit fit bientôt éclater au grand jour la mauvaise foi du duc et força Charles V à lui déclarer ouvertement la guerre. Au mois de juillet 1372, ce duc, qui accablait le roi de France de ses protestations d'amitié, avait signé avec le roi d'Ans^leterre certaines conventions, qui n'étaient autres qu'un traité d'étroite alliance offensive et défensive. Sans se contenter de ces engagements, il signait encore à Brest, le 22 novembre suivant, un acte par lequel il devenait véritablement sujet anglais : « Nous, nos enfants, nos héritiers, disait-il, nés ou à naître, seront toujours à perpétuité à notre très redouté seigneur (le roi d'Angleterre), enfants et sujets, vrais, féaux et

entiers amis et nous garderons et maintiendrons

contre tous ceux qui pourront vivre et mourir... etc.^ » C'était donc faire, entre les mains du roi d'Angleterre, cet hommage-lige, au sujet duquel les ducs et les légistes bretons ont tant chicané avec les rois de France.

L'original du traité d'alliance conclu par Jean IV avec l'Angleterre tomba, par un heureux hasard, aux mains de du Guesclin, qui le fit publier par toute la Bretagne-. La connaissance de ce pacte dessilla les yeux à tous les seigneurs de la pro-

' Rymer, t. vi, p. 750.

* La duchesse de Bretagne fut arrêtée dans les environs de Rennes par les soldats de du Guesclin, qui fouillèrent ses bagages et apportèrent leur chef le document en question.

vânce, qui jusque-là croyaient, malgré tout, avoir un duc breton, quand ils n'avaient plus qu'un valet des An2:lais. L'arrivée à Saint-Malo d'une flotte anglaise, qui brûla quelc[ues vaisseaux montés par des Espagnols, alliés de la France, acheva d'irriter les esprits'.

Charles V, informé de tout, et n'ayant plus rien à attendre de Jean IV, donna ordre à djj Guesclin de prendre possession de la Bretagne. Par un acte du 22 mai 1373, il confisquait tous les biens du duc et donnait à Clisson ( pour ses bons services la terre de Guillac, terre mouvant de château- Josselin-. »

Les portes des villes et des châteaux fermées pour Jean IV s'ouvraient d'elles-mêmes devant les troupes françaises. Le duc affolé, voyant que ses états lui échappaient, courut de Vannes à Auray, d'Aura^'- à Saint-Malo, qui lui ferma ses portes : enfin il s'embarc[ua pour l'Angleterre au mois d'avril 1373^

La Chronique de Saint-Brieiic attribue le départ de Jean IV à l'influence de Clisson sur Lesprit des Bretons, ses compatriotes. « Le duc de Bretagne, dit-elle, passa en Angleterre, a3^ant au cœur une grande haine contre Olivier, sire de Clisson, son sujet rebelle et révolté, cj[ui lui faisait refuser l'entrée dans ses villes et forteresses\ »

1 Alain Bouchart. 1. iv. F. iSg.

' Arch, Nationales, JJ. lo/i, n» 27.

' Jean de Saint-Paul, ch. m, p. 28.

* Johannes, dux. Britannise transfretavit in Angliam laotus el turbalus contra Oliverium de Clicio subditum suum sibique tune rebellem et inobedicntem, i^ro eu quoi denegabalur sibi ingressus in villis et caslris guis... » {':hrou. Brioc. A. D. MCGCLXXIll).

Cette fuite ne prouve pas précisément que Jean IV ait été le héros que les chroniques bretonnes ont tant exalté. Voici le portrait que trace de lui celle de Saint-Brieuc. « Il était généreux, toujours prêt à donner, très brave à pied, encore plus à cheval et très habile dans l'art de conduire une armée. Quand il guerroyait contre la France, personne n'osait lui tenir tête. »

Quelle que soit la valeur de ces éloges, Jean IV n'attendit cette fois ni du Guesclin, ni Clisson. Laissant ses sujets s'arranger avec les Français comme bon leur semblait, et mettant la mer entre eux et lui, il se réfugia en Angleterre, dans son comté de Richemond, dont Edouard III venait de le mettre en possession pour ses loyaux services'.

Les troupes françaises trouvèrent dans la Bretagne un pays ami : les Bretons en avaient assez des Ani]^lais. D'ailleurs les armées venant de France avaient à leur tête les représentants les plus puissants et les plus populaires de la noblesse bretonne : du Guesclin, Clisson, Rohan, Rieux et Beaumanoir.

Presque toutes les villes ouvrirent leurs portes. Un gros détachement commandé par Clisson arriva bientôt devant Quimperlé avec de l'artillerie : la ville résista, mais fut vite enlevée et son capitaine, un nommé Jacques Ros, écuyer anglais, fut tué de la propre main d'Olivier, ainsi que plusieurs autres vaincus : « car, dit un vieil auteur, Clisson n'avait ni pitié, ni merci d'Anglais, quand il en avait le dessus^ »

' Pymcr. t. vi, p. 643.

* Alain Eouchart, 1. i\. F. i3(j.

Concarneau fut aussi pris de force et tous les Anglais passés au fil de Tépée, excepté Jean Longuai, leur capitaine\

Les troupes françaises se concentrèrent alors devant Brest. Robert Knolle s'}^ trouvait enfermé derrière de solides murailles et pouvait être par mer secouru et ravitaillé. Le siège traîna en longueur. L'armée assiégeante trop nombreuse fut affamée la première : les chevaux mal abrités et mal nourris périrent par centaines. Knolle tua aussi les siens pour nourrir sa garnison : il le fit saiment envovant dire à du Guesclin : « Vous me faites manger mes chevaux en ce chastel de Brest, comme je fis à vous les vôtres manger au siège de Rennes : ainsi va le changement de fortune et de guerre-. »

Clisson quitta le siège de Brest, pour aller prêter main-forte au duc d'Anjou, qui assiégeait toujours la Roche-sur-Yon^ : une autre partie des troupes se détacha encore pour assiéger Derval. Bécherel était aussi bloqué depuis longtemps. C'était trop de sièges entrepris à la fois. « Mais vous devez savoir, dit Froissart, qu'en cette saison tous les gens d'armes, de quelque pa\^s qu'ils fussent, s'en allaient en Bretagne ; car ils n'avaient à faire autre part, et aussi le roi de France les envoyait là tous les jours*. »

1 Dom Lobineau,\. xii. p. ^07.

ï Cabaret cVOrronviUe, ch. xvi.

5 Celte place avait été prise par les Anglais en 1869. Pierre de Graon chargé de la protéger ne le fit pas : il réclama néanmoins à Charles V i4oo francs d'or pour des services qu'il n'avait pas reidus. (Bibl. Nat., Clairambault, Sceaux. 78, p. 5735).

♦ Froissart, 1. 1, H, ch. 862.

Bientôt le connétable arriva devant Derval, dont le siège n'avançait pas, pendant que Clisson, revenu de Vendée, s'en allait presser le blocus de Brest amenant avec lui plusieurs engins, dont il s'était servi contre la Roche-sur-Yon. Il est probable c{ue la capitale de la Vendée avait promis de se rendre, après un délai.

La marine française, au lieu de bloquer Brest du côté des flots, s'épuisait dans de stériles combats partiels en pleine mer ou sur les côtes anglaises. Pendant ce temps^ les vaisseaux anglais, maîtres de Brest et de son port excellent, ravageaient les côtes voisines et ravitaillaient la ville assiégée, dont la nombreuse garnison avait besoin de continuels arrivages.

Enfin du Guesclin accorda à Broite', capitaine de Derval, une trêve de quatre-vingts jours-, à condition que la ville capitulerait, si elle n'était secourue au bout de ce temps par une armée anglaise assez forte pour tenir tête aux Français. On stipula qu'avant l'arrivée de cette armée aucun homme d'armes n'entrerait dans Derval et c[ue la garnison serait entretenue aux frais de du Guesclin\ Droite accepta les conventions et livra des ota^çes.

Un messager fut envoyé de Derval à Brest pour prévenir Robert Knolle de l'accord conclu avec les Français. Celui-ci « moult subtil et cauteleux » songea aux moyens de conserver à tout prix « son

' Archives nationales, J. G 4 2, n'^ 30.

' Froissart se trompe quand il dit que la trêve ne fut conclue que pour 20 jours.

' Dom Morice. Pr. t. :i, col. 77.

beau chastel de Derval, que tant aimait, et qui tant lui avait coûtée» Mais les Français le serraient lui-même étroitement dans Brest. « Pas un oiselet par terre n'en fut point issu qu'il n'eut été vu. » Pour comble d'infortune, Robert Knolle venait d'apprendre que les gens de Clisson avaient enlevé le Conquet-, château-fort voisin, et que leur chef avait, selon son habitude, passé au fil de Tépée la garnison anglaise.

Après plusieurs jours de réflexion, voici à quoi se décida Robert Knolle. Il entra en pourparlers avec Clisson : celui-ci ne voulut pas traiter luimême avec les messagers de Knolle, mais il les renvoya à du Guesclin, qui se tenait à Nantes. Il fut convenu par un traité, en date 6 juillet% que Brest se rendrait, comme Derval,à une époque déterminée, si une armée anglaise ne se présentait pas devant ses murs pour combattre les Français.

Ce pacte conclu, le rusé capitaine anglais ne songea qu'à en profiter au mieux de ses intérêts : il fit prévenir le comte de Salisbury, qui, avec 120 vaisseaux de guerre, ravageait les côtes de Guérande. Quant à lui, il se rendit en toute hâte à Derval. Pas un homme de guerre n'avait le droit d'y entrer pas plus que dans Brest. Aussi du Guesclin avait-il dispersé les troupes qui assiégeaient ces deux villes, et il attendait, en pleine quiétude, l'exécution des contrats.

Knolle, en dépit du traité, entra dans Derval, sans doute avec plusieurs de ses gens, et profita

♦ Froissart, 1. i, p. ii, ch. Zkk.

' Archives natiotiales^JJ. loS^n^aô: cl Chronique des 4 Valois, p.2^5.

' Dom Lobineau.H. 1. xii, p. Ao8.

de la trêve pour ravitailler la ville et la mettre en défense, eniploj-ant ainsi l'argent que payait naïvement du Guesclin pour nourrir la garnisorx anglaise*.

Bientôt le comte de Salisbury aborda avec sa flotte du côté de Brest ; il ne parut pas devant la ville elle-même, mais il se tint à plusieurs lieues à Touest près de la haute mer. Aux termes des conventions, du Guesclin arriva devant la place avec son armée. Les Angolais restèrent au loin dans leurs positions. Le dernier délai étant passé, ceuxci prétendirent avoir tenu leurs engagements et vinrent par mer ravitailler la Avilie, qui ne s'était pas rendue.

Du Guesclin prit alors le chemin de Derval, où la même déception l'attendait. Knolle prétendit que le traité passé par Broite n'était pas valable, puisque lui, Knolle. ne l'avait pas signé : la chose eût été difficile en effet, puisqu'il était alors assiégé dans Brest à 60 lieues de là.

Le duc d'Anjou avait en sa possession les otages livrés par Broite, comme garants de sa parole : c'étaient deux chevaliers et un écuyer. La première pensée des Français fut de les faire mourir : mais un capitaine gascon fit comprendre que, si Derval n'ouA-rait pas ses portes, ces pauvres prisonniers n'3^ étaient pour rien. Le duc d'Anjou chargea alors ce capitaine de reconduire les otages à Derval.

Chemin faisant, ce dernier rencontra Clisson,

^ Cette étrange et onéreuse stipulation avait sans doute été souscrite par du Guesclin au profit des campagnes voisines que les Anglais n'auraient pas manqué de piller.

qui, s'étant informé de tout, ordonna de surseoir à la remise des otages. Le boucher des Anglais était accouru du fond de la Champagne pour tenir sa journée devant Derval et il n'entendait pas être ainsi leurré. 11 vola chez le duc d'Anjou, lui reprocha sa faiblesse envers des ennemis sans foi et finit par jurer que jamais il ne reprendrait le casque, ni l'épée, pour faire la guerre, si on ne donnait pas une leçon à ce Robert Knolle, dont le manque de lo3^auté coûtait aux Français plus de 60.000 fr. déjà dépensés pour le siège de Derval'.

Le duc d'Anjou n'osa tenir tête à son terrible ami et lui remit les prisonniers. Clisson les fit sur le champ traîner devant la forteresse et décapiter sous les yeux de leurs compatriotes-.

Knolle ordonna aussitôt de dresser une sorte de table, avec des pièces de bois allongées hors des fenêtres du château, et, sur cet échafïaud improvisé, il fit trancher la tête à quelques prisonniers français, dont les corpsfurentjetés dans les douves.

Ces exécutions eurent lieu sans doute le 30 décembre 1373, le lendemain du jour où la place aurait dû être livrée^

Froissart, sans dire que Clisson fut l'auteur de ces cruautés, les raconte en détail ; il porte à huit le nombre des victimes : quatre Français et quatre Anglais. L'historien de la chevalerie s'apitoie un

' Clisson était d'autant plus irrité qu'il avait réuni lui-même à grands frais des forces assez imposantes, pour tenir sa journée devant Derval. Son ami, Bureau de la Hivière, cliambcllan du Roi, était aussi venu en Personne amener des troupes pour grossir l'armée française, {bibliothèque Nationale, ms. 20,68/1, p. l\5i).

1 Chronique des 4 Valois, p. 2 46.

2 Léopold Delisle. Acteb de Charles r, n^gS'i.

peu sur leur sort à cause de leur noble condition. « De quoi vraiment tout considéré ce fut grand pitié, dit-il, c|uand pour l'opinion (des chefs), huit gentilshommes furent ainsi morts'. »

On ne pouvait songer à recommencer de nouveau les sièges de Brest et de Derval : c'eut été s'exposer à rester tout l'hiver devant ces places fortes. D'ailleurs, les généraux français étaient appelés en toute hâte pour protéger d'autres provinces du rovaume.

Quelques semaines auparavant, le duc de Lancastre avait débarciué à Calais avec 13,000 hommes. Le duc de Bretagne, qui avait laissé les Anglais défendre seuls son duché, écrivit une lettre injurieuse à Charles V', et, en compagnie du prince anglais, se mit à ravager les campagnes de France. — Les envahisseurs marchaient en trois corps, sur un front de six lieues, dévastant le Boulonnais, l'Artois, le comté de Saint-Pol. Ils ne s'attardaient pas au siège des villes. En revanche, ils n'épargnaient que les villages qui pouA'aient se racheter de la destruction en pa3^ant une énorme contribution de cruerre.

Ces ravageurs n'osaient pourtant trop se débander : car Jean de Bueil et Guillaume des Bordes les harcelaient, enlevant leurs pillards. Bientôt Clisson, mandé en toute hâte de Bretagne, était arrivé avec Rohan, LaA^al et quelques centaines de lances. Dès le 13 septembre, nous le trouvons

1 Froissart, l. i, jj. ii, ch. 369.

» Dom Morice. Pr. t. ii, col. 67.

à Sézanne, au milieu de la Champagne^ C'est de ,là qu'il revenait, quand nous l'avons trouvé sous les murs de Derval.

Le nombre des Françaisgrossissant autour d'eux, les Anglais furent obligés de resserrer leur front de marche : pour faire face aux attaques imprévues, ils devaient être toujours en éveil. A Ribeaumont. Jean de Bueil leur tua 140 soldats : à Ouchy, une centaine d'Anglais furent encore exterminés : parmi les morts se trouvaient le fameux Gautier Huët, ancien compagnon d'armes de Clisson : surpris au moment où il délaçait son armure, après une marche de nuit, il fut percé d'outre en outre par un soldat de Jean de Vienne.

Comme aucune armée française ne se présentait pour livrer une grande bataille aux euA^ahisseurs, le peuple des campagnes affreusement pillé et ruiné murmurait contre l'inaction des seigneurs, qui se retiraient dans leurs châteaux- forts, au lieu de se réunir en inasse et d'attaquer les Anglais. Quand le duc de Lancastre, après avoir ravagé l'Artois, le Vermandois, le pays de Boissons, s'avança en pleine Champagne, le roi Charles V, ne sachant trop s'il devait persévérer dans sa politique d'expectative^ qui lui avait pourtant si bien réussi pendant les autres invasions anglaises, réunit à Paris un grand conseiP.

A cette délibération si grave n'assistaient que

le Roi, ses trois frères, son beau-frère, le duc de

Bourbon , du Guesclin et le sire de Clisson. Ce

lernier était spécialement mandé comme l'homme

1 archives de la Côle-d'Or. licg. 13. iA36. * Cabaret d'Orronville ch. xvii.

de France le plus compétent et le plus capable, dans ces circonstances difficiles, d'indiquer le meilleur parti à prendre'.

Lorsque les sept personnages les plus importants du roA'aume furent réunis en une chambre, le roi prit le premier la parole et pria chacun de dire librement son avis, sur la question capitale qui les réunissait. Fallait-il risquer une grande bataille ou attendre, encore ?

Le connétable fut prié d'exposer le premier son sentiment : il s'en défendit longuement d'abord : enfin, pressé par les assistants, il déclara qu'avant tout on devait moins chercher à combattre quà avoir V avantage.... Il fallait se rappeler Créc3' et Poitiers. Les victoires précédentes avaient donné aux ennemis beaucoup d'orgueil, de grandes richesses et une grande confiance dans leur valeur. Il ajouta : (v vecj' mon compagnon, le sire de Clisson, qui plus naturellement pourrait parler que je ne fasse, car il a été avec eux nourri d'enfance : aussi connaît-il mieux leurs conditions et leurs manières que nul de nous : aussi, je le prie, si ce soit votre plaisir, cher Sire, qu'il me a euille aider à parfournir ma parole. » — « Adonc, continue Froissart-, le roi regarda vers le seigneur de Clisson et lui pria doucement, à grand amour, que il en voulut dire son entente. Le sire de Clisson ne fut mie ébahi de parler, en disant c^u'il conseillait le roi moult 103'aument et aussitôt il mit la raison pourquoi. « A Dieu le veut, mes Seisrneurs î Ans^lais sont

^ Luce croit que ce grand conseil dut se tenir vers le 10 septembre. {Froissart, t. viii, notes).

* Froissart, 1. i p. 11, ch. Syo.

si grands d'eux-mêmes, et ont eu tant de belles journées, que il leur est avis qu'ils ne puissent perdre, et, en bataille, ils sont les plus confortés gens du monde ; car plus ils voient grand effusion de sang, soit des leurs ou leurs ennemis, tant sontils plus chauds et plus arrêtés de combattre, et ils disent Cj[ue jamais leur fortune ne mourra tant que le roi vive : si bien que tout considéré, de mon petit avis, je ne conseille pas que on les combatte, si ils ne sont pris à meschef (en situation désavantageuse),ainsi que on doit prendre son ennemi. Je regarde c^ue les besognes (les affaires) de France sont maintenant en grand état, et que, ce que les Anglais y ont tenu par subtilement guerroyer, ils l'ont perdu. Donc, cher Sire, si vous avez eu bon conseil et cru, ainsi le crovez encore. »

Le roi se rangea de l'avis de Clisson et dit qu'il n^exposerait pas son royaume, ni sa chevalerie, pour un peu de plat pays. Le duc d'Anjou, l'ami de Clisson et le lieutenant du roi en Bretagne, parla ensuite et dit qu'il était prêt à attaquer les Anglais^ sur les points où ils étaient les moins forts « avec l'aide des deux compagnons que je vois là. »

On ne parle plus, dans ce conseil, des ducs de Berri et de Bourgogne ; ils durent sans doute être mécontents de la décision ro^^ale et du cas que faisait le roi de deux chevaliers, qui n'étaient pas de leur rang. Quant au duc de Bourbon, il appuya l'avis des deux guerriers bretons.

Mieux que personne, Clisson était capable d'apprécier la réelle valeur des forces que les deux nations rivales pouvaient mettre en présence. L'Angleterre, possédant toujours le même roi et

la même organisation militaire, avait toujours des armées exercées, disciplinées et solides, semblables à celles qui avaient déjà vaincu les nôtres. De notre coté, les efforts de du Guesclin et de Clisson, joints à la sage administration de Charles V, avaient réalisé certains progrès : mais les réformes n'avaient porté que sur les détails sans toucher au fond des choses. La noblesse, jalouse de ses privilèges, tenait beaucoup à l'honneur exclusif de porter les armes. Les roturiers, qu'elle employait étaient plutôt considérés comme des servants, des aides nécessaires, que comme de vrais guerriers. Or, les seigneurs, arrivant avec leurs gens pour répondre à l'appel du roi, ne pouvaient former que des groupements séparés, fort inégaux en qualité et en nombre, manquant d'unité et de cohésion. Tous ces gentilshommes braves sans doute, mais trop pleins de confiance en eux-mêmes, étaient en général peu faits pour les grandes fatigues de la guerre et surtout pour cette obéissance calme et oublieuse de soi au moment du péril, sans laquelle il n'est pourtant pas de véritable armée.

Les vraies troupes roj'^ales ne comptaient guère que douze à quinze cents hommes d'armes divisés en compagnies plus ou moins nombreuses*. C'était peu pour tenir tête aux treize mille soldats du duc de Lancastre. De graves abus nuisaient encore à la bonne organisation des troupes françaises. Les soldats de du Guesclin et de Clisson avaient un peu conservé leurs vieilles habitudes de pillage et

' Vers les dernières années du règne de Charles, l'armée royale comptait 1180 hommes d'armes, qui étaient payés, 6,476 francs d'or par mois, [Bib. Nationale, Clairambault, 5o, p. 5733),

de rapine, se dédommageant ainsi d'une solde parfois aléatoire et insuffisante. De plus, les contingents de chaque compagnie n'étant pas fixés par des règlements rigoureux, le nombre des bannerets s'était trop multiplié par rapport à celui des simples soldats. Enfin une foule de gens interlopes, et même des femmes de mauvaise vie, suivaient les armées en marche : de là encore des désordres sans nombre, et, pour le soldat, des libertés très nuisibles au véritable esprit militaire. Si l'armée stationnait longtemps en un même lieu^, comme au siège d'une place forte, les désordres augmentaient au noint de compromettre le succès des entreprises. C'est là sans doute une des raisons qui porta toujours les généraux français à préférer les assauts, même les plus meurtriers, à ces sièges interminables, qui d'ailleurs ne réussissaient que médiocrement.

Charles V, informé des abus par ses lieutenants, avait, il est vrai, pris de sages mesures. Il avait rendu les capitaines de compagnie responsables des désordres commis par leurs subordonnés ; il obligea les trésoriers des guerres ou leurs clercs à payer les troupes régulièrement et en argent comptant, et non en armes, chevaux ou provisions de bouche: ce qui était une source continuelle d'exactions^ Toute compagnie à l'avenir dut être composée de cent hommes au moins. Des ordres précis avaient aussi été donnés pour rejeter hors des rangs tous les hommes qui n'avaient pas les connaissances ou les aptitudes nécessaires au métier

» Ordonnances. Secousse, t. v, p. 645.

des armes. En outre, il fut interdit à quiconque n'était pas inscrit sur le rôle des troupes de suiv^re les armées ou de s'introduire dans les campements*. Ces réformes, c^uoique excellentes, n'étaient que de petits remèdes appliqués à un grand mal. Il fallait de plus sérieuses réformes. La noblesse eut fourni d'excellents officiers, à la condition que ces officiers fussent soumis à une forte discipline. Quant aux simples soldats, il était nécessaire de les choisir, de les trier soigneusement parmi les rudes paysans des campagnes ou les ouvriers des villes. Ces hommes en effet étaient plus aptes à supporter les grandes fatigues de la guerre et à se plier à une obéissance aveugle et purement passive'. — Il est évident qu'il eût fallu longuement exercer dételles recrues, les encadrer solidement, en un mot, les former avec soin à leur métier nouveau : de plus, il eût été nécessaire de les payer régulièrement et de les entretenir, autant que possible, en armées permanentes. Cette organisation eût un peu coûté au Trésor, mais elle eût vite délivré le roj-aume des vautours anglais ou même des anciens, hommes d'armes français, qui s'abattaient sur les campagnes à chaque saison pour le dévaster et le ruiner'.

^ Ordonnances, t. v, p. Go;.

- Institutions militaires de lu France. 1. iv, ch. i, p. ujy et ch. ii. p. 2iG-3i7.. « Le lieià étal exercé au tnuninient des armes fournissait d'excellents soldats. » Ibidem, p. 318.

^ En i3ij8, une ordonnance royale avait ordonné aux paysans de s'exercer au tir de l'arc. « En peu de temps les archers de France furent tellement habiles à l'arc, qu'ils surmontaient les Anglais à bien tirer ... si ensemble ils se fussent mis, ils eussent été plus puissants que les princes et les nobles. Et pour ce, fut enjoint par le roy qu'on cessast... » N'eut-il pus été préférable de recruter les officiers parmi la noblesse et les soldats dans le liers état, (V. Juvénal des Ursins, Î38I).

Charles V ne fit rien dans cette voie. Clisson luimême, qui constatait si durement l'infériorité de la, chevalerie française en face des pa\^sans de Galles et des montagnards d'Ecosse, ne proposa jamais ces réformes radicales, qui eussent en effet un peu troublé la société française. Il jugea néanmoins la situation avec une grande profondeur de vue et donna, dans la circonstance, les meilleurs conseils.

Si toute la chevalerie du rovaume avait été convoquée, il est probable que, malgré les talents d'un Clisson et d'un du Guesclin, la France eut revu les mauvais jours de Crécj^ et de Poitiers, comme elle les retrouva plus tard aux champs d'Azincourt. Voici au contraire quelles furent les conséquences de la tactique recommandée par Clisson.

Les Anglais dévastant toujours le pays remontèrent la Marne jusqu'à Châlons ; de là ils descendirent vers Troyes à petites journées : mais le connétable et Clisson, avec 1200 lances, s'attachaient à leurs pas, coupant les ponts devant eux, enlevant leurs bagages, massacrant leurs fourrageurs.

Arrivés devant Troj^es, les deux Bretons firent un moment de cette place leur quartier général, et, sans se soucier des provocations de leurs ennemis, qui leur proposaient la bataille, s'en tinrent à leur guerre de surprises et d'escarmouches.

Enfin le duc de Lancastre, ne pouvant plus vivre dans la Champagne, fut obligé de changer de pays.

Il descendit vers l'Auvergne par le Nivernais et le Bourbonnais. On pouvait le suivre à la fumeuse traînée des incendies qui obscurcissaient le ciel : tous les villages, abbayes, ou villes non fortifiées, étaient la proie des flammes. Ce duc anglais mettait par avance en pratique le mot d'Henri V : guerre sans feux ne vaut pas ro.ieux cj^u'andouilles sans moutarde. Mais les soldats de du Guesclin et de Clisson faisaient souvent pav^er cher aux insulaires les andouilles volées : car des deux côtés la lutte était sans merci.

A deux lieues de Sens, Clisson dressa à un corps ennemi une embuscade qui réussit à souhait. Il posta deux cents hommes, comme pour surprendre la troupe ennemie. Après un semblant d'attaque, les deux cents Français s'enfuirent en désordre vers l'endroit où Clisson attendait les insulaires avec 1200 bons compagnons. « Adonc se découvrit le seigneur de Clisson de son aguet ô (avec, sa compagnie et courut férir sur les Anglais, qui venaient en desroi (en désordre) et follement. Le sire de Clisson et ses gens les reboutèrent par force d'armes et en ce lieu occirent des Ani^lais jusques au nombre de six cents^ » Depuis cette sanglante leçon les Anglais n'osaient plus s'écarter du gros de leur armée.

Déjà rhi ver était commencé : chaque jour plus nombreuse, l'armée française harcelait les Anglais, tantôt sur leur flanc droit, tantôt derrière eux, devant eux^ sur leur flanc gauche. Les Français n'étaient nulle part et ils étaient partout^

' Cabaret d'Orronville, ch. x.

- Guillaume de Saint-André, v. 201 1.

Ils profitaient à leur gré du terrain pour l'attaque ou la défense, logeaient la nuit « es forts et bonnes villes, où ils se tenaient tout aises^ » Les Anglais au contraire, toujours en pleins champs, ne pouvaient plus s'arrêter : il fallait sans cesse marcher, aller plus loin pour trouver des vivres.

En Auvergne, le pa3^s fut trop pauvre pour les nourrir : la mauvaise saison engendrait des maladies : les chevaux mouraient de faim et les hommes aussi : l'armée fondait en marchante Les chevaliers eux-mêmes « mouraient de froidure et de povreté. » Quand le duc de Lancastre arriva à Bordeaux, après Noël, il avait perdu tous ses chevaux et les trois quarts de ses soldats, sans avoir livré une grande bataille. Un grand nombre de ceux qu'il ramenait moururent encore des suites de cette campagne désastreuse'.

Quand la belle saison arriva, en 1374, le duc de Lancastre n'était plus à même de tenir campagne. Quarante mille hommes furent rassemblés à Périgueux par le duc d'Anjou , du Guesclin et Clisson. ' Les sires de Laval, de Rohan et de Beaumanoir se trouvaient dans cette armée. C'était le moment d'entreprendre d'utiles conquêtes en Guyenne et en Gascogne. Beaucoup de villes du parti anglais ne se défendirent pas. Lourdes résista^ fut enlevée d'assaut et détruite. Le vicomte de Castelbon fut saccagé. Le comte de Foix fit sa soumission. De cette sorte, sans avoir couru les risques d'une

1 Froissart. 1, i. p. ch. 873.

« Walsingham. E m. p. laS.

^ Le duc de Bretagne, à la suite d'une querelle avec le duc de Lanpacre, s'était séparé de 1 année anglaise, un peu avant la fin de la camlagne, et était rentré en Angleterre. {Jean de Saint-Paul. ch. m. p. 32 )

grande bataille , qui eût peut-être tout perdu , l'habile tactique préconisée par Clisson donnait de nouvelles provinces à la France.

Après avoir pénétré dans Moissac, qui commandait le cours du Tarn, et de l'Avej'ron, l'armée française vit bientôt s'ouvrir devant elle les portes de Mauléon, Langon, la Réole et de plus de 40 villes et châteaux-forts. Les deux tiers de la Gascogne étaient reconquis presque sans efforts et sans dangers.

La mauvaise saison allait de nouveau venir : on se contenta des résultats acquis et les troupes furent licenciées ou dispersées dans les garnisons. Le roi de France manda alors, pour la Toussaint prochaine, le duc d'Anjou, du Guesclin, Clisson, et les autres seigneurs bretons, qu'il dirigea sur Saint-Omer, où avaient lieu des négociations en vue de la paix : mais, après avoir discuté pendant toutl'hiver, les délégués des deux puissances se séparèrent sans pouvoir s'entendre.

Charles V songea alors à s'assurer l'entière possession de la Bretagne, où plusieurs villes fortes restaient encore aux mains des Ansclais. Dès le commencement de l'année 1375 , les généraux français étaient dans cette province". Ils voulurent en finir avec le siège de Bécherel, qui durait depuis quinze mois'. Derval excepté, Bécherel était

i Le 7 mai précédent Cli son, avait acheté à Nantes une maison, avec jardins et dépendances. 11 l'avait payée « douz cens escus d'or du coign du Rey Jehan. « {Bibl. de Xantes, ms. 1700, français i5Ai).

* Des canons de siège furent employés contre cette place : mais ces engins encore peu perfectionnés ne semblent pas avoir produit plus d'effet que les machines de guerre: celles-ci d'ailleurs étaient réellemen redoutables et paraissent avoir acquis à ce moment de l'histoire leur plus

d64 OLIVIER DE CLISSON

la seule ville occupée par les Anglais dans l'intérieur des terres bretonnes : elle capitula. Le gros des forces françaises fut alors emmené vers Saint- Sauveur-le-Vicomte, ville et forteresse bâtie par Jean Chandos, en Normandie. Cette place était très forte et bien pourvue de vivres : de plus sa garnison avait été renforcée par les défenseurs de Bécherel.

Instruits par ce qui s'était passé aux autres sièges, c^u'un nombre insuffisant de canons et de machines de guerre avait fait traîner en longueur, Charles V et les généraux français avaient pris à l'avance de sages précautions. Dès le premier août 1374, le roi avait ordonné « de faire faire engins, mantiaux, pics, artillerie et autres abillemens, tant de charpenterie comme de machonnerie et feronnerie et toutes autres choses nécessaires pour assaillir et pour mettre ou tenir siège ou bastides devant ledit fort^ » Des subsides furent levés dans tout le pa^s environnant. D'ailleurs toutes les campagne du Cotentin, depuis longtemps pillées et ruinées par les Anglais de Saint-Sauveur, étaient prêtes à tous les sacrifices. Ce fut un concours de toutes les patriotismes et de toutes les bonnes volontés. Des volontaires firent la campagne à leurs frais. Grâce à la sagesse du roi et à l'habileté de ses généraux, la France s'était ressaisie et ne demandait qu'à réparer et à venger les anciens

grande perfection et leur maximum de puissance (Voir VioUet-Leduc, Diction., t. v, Engin). C'est à un autre siège de Bécherel, en i363, que fut fait en Bretagne le premier usage du canon. » {Hist. de la Petite Bretagne, Manet, t. ii, p. Uo!*) .

* Bibl. nationale Franc., 2a,45i f" b.

désastres. Jean Le Mercier, grand chambellan du roi, le bailli de Caën, Tévêque de Coutances montrèrent à ce siège un zèle digne de tout éloge et prodiguèrent sans compter leur fortune personnelle*. Plusieurs forts fut construits autour de la place pour servir d'abri et de protection aux assiégeants. Nuitet jour les machines jetèrent pardessus les murailles d'énormes pierres, qui effondraient les toits des maisons. Bientôt l'intérieur de la ville ne fut plus tenable et tout le monde dut se porter derrière les créneaux ou dans les tours : encore n'y était-on pas en sûreté, car les projectiles brisaient les grilles des ouvertures et défonçaient les planchers des réduits'.

Pendant ce temps le duc de Bretagne, débarqué à Saint-Mahé avec 10,000 Anglais, enlevait Saint- Pol de Léon et mettait le siège dcA'ant Saint- Brieuc, « où il y avait un fort naguères basti autour de l'Eglise par Messire Olivier de Clison, qui y avait mis une bonne garnison\ «

Clisson, Rohan, Laval, Beaumanoir et Rochefort étaient venus, avec 400 lances, escarmoucher contre Tarmée anglaise ; ils firent de Lamballe leur quartier général. Aux environsde Quimperlé, Jean d'Evreux, arrivé par mer dans la contrée, s'était construit une forteresse nommé /c nouveau-fort:

* Documents inédits, Léop. Delisle 1161, 1166, iiaS... (et passim). — L'évéquc de Baveux vint même habiter en personne « en la baslide de Beuseville, assise nouvellement devant le dit fort. » [Bibl. nat. Fr. 20881, n» 8.

' Jean Le Mercier, fit construire à Caën un grand canon de fer, qui fut amené devant Saint-Sauveur, vers la fin du siège. Histoire de Saint- Sauveur, Preuves, p. 335). Ce canon ébranla une tour : ce qui détermina les assiégés à traiter.

' D'Argentré, 1. vin, ch. xx, p S^'S.

de là il exerçait ses l^rigandages dans tout le paj^s, pillant, brûlant, rançonnant, enlevant les femmes, n'épargnant personne. Les cinq chevaliers bretons entendirent parler des tristes exploits de cet aventurier et résolurent de le châtiera

Comme sa retraite n'était pas construite pour soutenir un long siège, ils Tassaillirent vigoureusement pendant trois jours. Tout à coup un messager arrive vers le sire de Clisson. Les cinq chevaliers n'ont Cjuele temps de monter sur leurs chevaux, toujours sellés par crainte d'une surprise, et ils s'élancent sur la route de Quimperlé'. Tous les cavaliers de l'armée du duc de Bretagne arri- Avaient sur eux à toute bride.

Jean IV avait appris que Clisson était du côté de Quimperlé. Aussitôt n'écoutant que sa haine : « Tôt à cheval, dit-il, je paierais plus cher la prise de Clisson que ville ou cité de Bretagne. » Suivi des meilleurs cavaliers anglais, il avait quitté Saint-Brieuc : tous galopaient, sans s'attendre les uns les autres, aiguillonnés par le désir de surprendre et de saisir Olivier. Leur trop grande précipitation fit échouer l'entreprise.

Les cavaliers venus de Saint-Brieuc arrivèrent d'abord assez près des cinq chevaliers : mais, lorsque commença la poursuite, les chevaux des Anglais étaient lassés d'avance, tandis que ceux des Français sortaient du repos. Arrivés à Quimperlé, les seigneurs bretons decendirent et, la

' Clisson fut d'axitant plus proQiptement déterminé à attaquer Jean d'Evrcux. (jue co dernier exerçait ses brigandages sur les fiefs de Pontcallec et de la lloclieMoisan, c'est-à-dire sur des fiefs appartenant à Clisson lui-même [Géographie féodale, A. de la Borderie).

* Froissart, 1 i. p. ii. ch. 3So.

lance au poing, repoussèrent les premiers cavaliers ennemis, jusqu'à ce que leurs gens fussent tous entrés dans la ville. Alors ils fermèrent les portes et levèrent les ponts. Ils n'étaient pas néanmoins hors de péril. Derrière le duc de Bretagne arrivaient 10,000 Anglais. Celui-ci savourait déjà sa vengeance et voulait commencer l'assaut incontinent. On lui fit comprendre que les cinq chevaliers ne pouvaient s'envoler et que, la ville étant bien cernée, une armée nombreuse se rendrait facilement maîtresse de ses murailles peu en état pour résister longtemps.

Le lendemain, au soleil levant, le duc de Bretagne fit commencer l'attac^ue, cj[ui dura jusqu'à niidi.

La population de Quimperlé savait gré aux cinq chevaliers d'aA^oir voulu la délivrer de Jean d'Evreux : aussi se porta-t-elle en masse aux remparts. Pas un homme ni une femme, qui ne s'ingéniât à défendre la ville. Les uns dépavaient les rues, pour jeter des pierres sur les assaillants; d'autres remplissaient des pots avec de la chaux vive et les lançaient du haut des murs sur la tète des Anglais; tout trempés de sueur, les défenseurs de la ville s'agitaient sur les remparts et les enfants leur portaient à boire. Dans l'après-midi, il fallut repousser deux autres assauts. Le lendemain, rattac[ue dura toute la journée : car les assaillants très nombreux pouvaient se relaj^er. Les assiégés étaient sur les dents. Clisson se vit perdu. Nul secours à espérer. Du Guesclin était à SaintvSauveur, k plus de 60 lieues de là : d'ailleurs il ignorait la situation critique de son frère d'armes.

168 OLIVIER DE CLISSOX

A tout instant la ville pouvait être prise : le nombre des défenseurs diminuait. On les minait sans doute et la chute d'un pan de murailles, c'était le massacre sans merci. Le duc et les Anglais ne se sentaient pas de joie et disaient qu'ils aimaient mieux être là queii aucun lieu du monde.

Les assiégés envoyèrent un héraut au camp ennemi, annonçant qu'il étaient disposés à traiter. Jean IV se mit à rire et renvo\^a cet homme n'acceptant aucune condition. Le héraut insista pour plaider la cause de ses maîtres et dit : « Cher sire, ce serait grand dureté, si, pour loyaument servir leur seigneur, ils se mettaient en tel danger. » — « Leur seigneur ! répondit le duc, ils n'ont d'autre seigneur que moi ; et, si je les tiens, ainsi que j'ai espérance que je ferai, je leur remontrerai que je suis leur sire : ainsi, héraut, retournez : vous n'emporterez autre chose de moi.^ »

Quand les seigneurs bretons connurent les dispositions de Jean IV, ils n'en furent pas « bien réjouis. » On les vit pourtant retourner à leur a labeur, ainsi qu'il faut à gens d'armes, qui sont en dur parti. »

Une seule chance de salut leur restait : reculer le plus possible le moment fatal et compter sur quelque événement imprévu, comme l'arrivée de

• Ces seigneurs, que leur duc voulait traiter comme des chevaliers félons, élaient-ils en réalité criminels et coupables de rébellion, d'après les lois féodales ? Question difficile et épineuse, que les historiens bretons trancheront dans le sens de l'affirmative contrairement aux auteurs français. Le roi do France était il, oui ou non, véritable suzerain du duc de Bretagne et un Breton pouvait-il servir le roi, môme contre le duc? En d'autres termes, l'hommage fait au roi par le duc était-il un hommage lige? Les juristes des deux pays ont trop chicané à ce sujet et trop embrouillé la question pour qu'il soit désormais possible de la bien éclaircir.

du Guesclin, ou la conclusion d'une trêve qui se négociait à Bruges depuis plusieurs mois sans résultats.

Le héraut fut enA^oyé de nouveau au camp ennemi. Les assiégés promettaient de se rendre sans condition, s'ils n'étaient secourus avant quinze jours. C'était beaucoup plus de temps qu'il ne pouvaient tenir contre les assauts multipliés. Le haineux duc devint perplexe. Refuser, c'était forcer les seigneurs à se faire tuer en braves et il les voulait en sa possession. D'un autre côté, du Guesclin pouvait à la rigueur arriver dans une quinzaine de jours. Enfin il accorda huit jours, délai que les assiégés furent encore heureux d'accepter.

Charles V avait des coureurs, qui le renseignaient jour par jour de ce qui se passait en Bretagne, en Normandie et du côté de Bruges : ces cavaliers, changeant de chevaux à des relais préparés, faisaient de 80 à iOO lieues par 2't heures'. Le roi n'eut pas plutôt appris le danger couru par ses fidèles Bretons, qu'il mit tout en œuvre pour les sauver. Une heure de retard pouvait les perdre. Le moyen le plus sûr et le plus rapide de les tirer d'embarras était une trêve immédiate. Il dépêcha des ordres en conséquence au duc de Berr^-, qui né2:ociait à Brucres avec le duc de Lancastre. Des trêves furent signées sans délai : elles devaient durer du 27 juin 1375 au P'' mai 1376. Aussitôt deux coureurs spéciaux emportèrent les actes signés et scellés par Lancastre. Ils avaient ordre de ne s'ar-

* Christine de Pisan, p. i, ch. xvi.

rêter que pour changer de chevaux et de courir jour et nuit jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé le duc de Bretagne.

Les assiégés n'avaient plus qu'un jour devant eux , quand les messagers entrèrent dans le pavillon, où le duc de Bretagne jouait aux échecs avec le comte de Cantorbér\\ Après s'être agenouillés, ils remirent leurs lettres : le duc reconnut le sceau de Lancastre. Quand il eut ouvert la missive, il resta quelque temps sans parler, suffoqué de colère et de dépit — « Maudite soit l'heure, s'écria-t-il enfin, quand oncques je m'accordai à donner trêves à mes ennemis^ » — Il fallut pourtant ramener l'armée anglaise à Saint- Mahé, où les vaisseaux étaient restés à l'ancre'-.

Quand Clisson et ses amis apprirent leur délivrance, « si furent trop grandement réjouis ; car ce matin ils voulussent avoir paj^é 100.000 francs (5 millions) et qu'ils fussent à Paris. »

La haine de Jean IV contre Clisson et sa chevauchée sur Quimperlé permirent aux Français de presser le siège de Saint-SauA^eur et d'entrer enfin en possession de cette forteresse d'où les Anglais avaient si longtemps exercé leurs brigandages sur un des paA's les plus fertiles et les plus riches de France^

' Froissard, 1. i. p. ii, cli. 38 1 ,

* Charles V fut le créateur et l'org-anisaleur de la poste en France. Un des nouibreux services que lui rendit celle inslilnliou, fui la délivrance de ses meilleurs soutiens et amis en Bretagne.

' Les trêves de Bruges signées à la hâte pour sauver Clisson faillirent faire perdre Saint-Sauveur. Lo. journée pour la remise de la place avait élé fixée au 3 juillet, 6 jours après les trêves. Les Anglais voulurent bénéficier des nouvelles conventions qui stipulaient que la place ne serait remise qu'au bout d'un an et à des conditions onérexiscs. Les Français

Clisson resta quelque temps en Bretagne, pour administrer cette province, avec le vicomte de Rohan. au nom du roi de France.

Déjà Charles V songeait à annexer défini tiAement la Bretagne à son roj'aume. Cette année même, il prit une mesure, qui était un premier pas fait dans cette voie. Le 27 juillet, un édit régla la fabrication des monnaies dans le duché. Un exemplaire du décret roA^al fut donné à Clisson, un autre au vicomte de Rohan, déjà très probablement le beau- frère de Clisson, remarié avec Marguerite de Rohan : enfin un troisième exemplaire fut remis au capitaine de Rennes. — Les monnaies nouvelles devaient être en tout semblables aux anciennes, avec cette petite différence qui indiquait bien les intentions de Charles : l'inscription Johannos Diix Britame était remplacé par celle-ci : Monela Britanie^.

avaient devant la place une armée formidable avec de nombreuses machines de guerre, 2 gros canons de siège et aA plus petits. Ils menacèrent d'exterminer la garnison, si elle n'ouvrait ses portes. Celle-ci céda. {Histoire de Saint-Sauveur, par Léop. Dciislc. Preuves, 3ii .. etc )Par ce qui se passa aux sièges de Saint-Sauveur et de Quimperlé,on voit que le peuple comprenait que les Anglais étaient les véritables auteurs de tous ses maux : pour s'en débarrasser, il était prêt à tous les sacrifices. Parmi les hommes de cœur, qui se dévouèrent pour la reprise de !?a-nt-Sauveur. citons Jean Tabari Guérin Auber, Guy C^restien, Jacques Mouque et beaucoup d'autres, qui assemblèrent à leurs frais « manouvriers de braz, charetes, chevaux, charpentiers, maclions... nécessaires pour la dite entreprise... avec grandes diligences de nuiz et de jours. » Le roi de France leur accorda des gratifications variant de 200 à 2000 francs d'or, tout en s'cxcusant de leur donner si peu...« considéré les grans missions. fraiz, despens... pertes et domages... euz et soutenuz au fait dessus dit. »

{Documents inédite Léop. Delislc, 1208 — et iiSi. ii85, iiGi, i338. i358, etc.)

^ . . . « Donnons pouvoir de faire ouvrera Nantes, à Renés et à Vannes., telles et semblables monnoyes blanches et noires, de poix, loy et cours comme celles qui derreniercment ont este faiclcs ou dit pais : excepté

Les troupes françaises traitèrent la Bretagne en pays conquis, se souciant peu de respecter les droits et privilèges de chaque cité bretonne. Néanmoins Charles V était trop avisé pour brusquer les choses et froisser trop tôt les susceptibilités de cette province. Le l^"" octobre, il donna ordre à Clisson de restituer à Tévêque de Saint-Malo la garde de cette place, dont les Français s'étaient emparés par surprise. — Il est vrai que Tévêque désigné n'était plusTincapable Guillaume Poulart peu sj^mpathique aux Malouins, mais bien Josselin de Rohan, frère du vicomte de Rohan^ C'était un grand et riche seigneur comme beaucoup d'évêques à cette époque ; défenseur acharné des libertés et franchises de Saint-Malo, il devait plus tard s'appin^er sur le roi de France pour résister au duc de Bretagne. Guillaume Poulart s'étant retiré cette année même, pour être remplacé par Josselin de Rohan, il est probable que les seigneurs de Clisson et de Rohan n'étaient pas étrangers à ce changement d'évêques.

Dans le courant d'octobre, Clisson rentra à Paris pour assister, avec les princes du sang et du Guesclin, à un grand conseil que le roi tint à Melun. Charles Y avait sans doute le pressentiment de sa mort prochaine : il voulut régler d'avance

que par devers l'Escu qui est des armes de Brctaigne, là où il est dit Johannes Dux Britanni", l'en mectra en ce lie i Moneta Britanie seulement. {Ordonnances, Secousse, t. vi. Rcg. FI. de la cour des monnaies de Paris, f" 7. verso). Comme une de ces lettres fat adressée au capitaine de Rennes, une autre au vicomte de Rohan qui, nous le savons, commandait à Vannes, il est vraisemblable de conclure que la lieulenance de Clisson en Bretagne s'exerçait surtout dans le ^ays nantais et qu'il reçut un exemplaire de l'édit pour le faire exécuter à. Nantes. ' Pouillé historique de Bennes j t. i, p. 689.

la législation à suivre « au cas que le roi decedast avant que son fils aisné fut majeur. » La majorité de l'héritier de la couronne fut fixée à quatorze ans*. Charles V jugeait que, pour le bien du royaume, un roi de quatorze ans était plus désirable que la tutelle de plusieurs princes du sang ro\^al. Il ne connaissait que trop ses trois frères : les ducs d'Anjou, de Berry et de Bourgogne, et son beau-frère, le duc de Bourbon. Le premier, le duc d'Anjou, était l'ami d'Olivier de Clisson, mais c'était un prince fastueux et prodigue : de plus il manquait de sagesse et d'esprit de suite. Le second, le duc de Berry, avait une intelligence très bornée : en revanche il était entêté, haineux, se souciant fort peu des intérêts généraux du royaume. Le plus intelligent des trois frères était le duc de Bourgogne : mais ce prince était le plus jeune et montrait un caractère fier, ombrageux et fort jaloux de son autorité. Comme ses deux frères , il mettait toujours ses propres intérêts au-dessus du bien général. Quant au duc de Bourbon, son influence dans les conseils fut toujours assez restreinte, parce qu'il n'était pas de sang royal, comme les trois autres princes.

Tous ces personnages, principalement les ducs de Berry et de Bourgogne, devaient avoir plus tard de graves démêlés avec Olivier de Clisson.

Ordonnances, Secousse, t. vi, p. 36.

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