‹ Olivier de Clisson, connétable de FranceChapitre 22 sur 60 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ClISSON LI EL texan r DU ROI EN BRETAGNE. — DIFFICUL- TES DK SA SITUATION. — FORTIFICATIONS QU'iL CONS- TRUISIT : LEUR CARACTÈRE SPECIAL. — INGRATITUDE DE

Charles V envers les Bretons. — Clisson presque

SEUL reste fidèle AL* ROI DE FraNCE. JeAN IV

RENTRE DANS SES EtaTS. — MORT DE DU GuESCLIN. —

Influence qu'exerça sur lui Olivier de Clisson.

Nous avons vu qLiOlivier de Clisson n'avait pas peu contribué à l'expulsion de Jean IV hors de son propre duché. Ce n'étaient pas seulement ses talents et ses qualités personnelles, ni même sa fortune, qui hii donnaient en Bretagne une intluence alors prépondérante, c'étaient aussi ses étroites relations de parenté avec les plus puissantes familles bretonnes. Par sa première femme, dont il avait eu deux tilles, il était le beau-frère du sire de Laval : il le devint également du vicomte de Rohan,dont il épousa la sœur, Marguerite de Rohan, veuve de Beaumanoir. Ses deux sœurs à lui-même s'étaient mariées aux sires de Rieux et

de Harpedanne'. Clisson, Rohan, Laval, Rieux, Beaunianoir, n'étaient-ce pas alors les plus grands noms de la noblesse Bretonne ?

Après Téviction de Jean IV, Charles V avait nommé le duc d'Anjou, comme lieutenant du Roi en Bretagne-.

Son éloignementne permettant pas au duc d'Anjou d'administrer effectivement cette province, deux autres lieutenants du roi furent nommés : Olivier de Clisson et le vicomte de Rohan, qui furent chargés le premier de la Bretagne gallo' et le second de la Bretagne bretonnante.

On pressentait déjà sans doute ce c^ue méditait Charles V contre l'autonomie de la Bretai^ne. D'ailleurs les hommes d'armes venus de France traitaient le duché sans aucun ménagement. Aussi les Bretons se montraient-ils mal disposés envers ceux qui se prétendaient leurs maîtres. La tache des lieutenants du roi était délicate et fort diffi-

' La généalogie de la famille Clisson est établie longuement dans les dossiers bleus de la Bibliothèque nationale. i\eg 197. p. Soay

- a Tant en Bretaigne Bretonnant, comme en Bretaigne Gallo, et tanpour le fait de la Justice, cemme pour le fait de la guerre », avec pouvoir d'établir « seneschaux, baillis. . . et Receveurs pour y recevoir les revenus tant du domaine, comme des aides. . , et de donner et oclroïer lettres de sauvegardes, de saufconduils, et aussi de légitimer bastards, de anoblir non nobles, d'affranchir gens de toute condicion. . . de pardonner et remettre tous crimes. . . de imposer et faire cueillir sur ledit pais aides et subsides... de oster et changier touz capitaines des chasteaux. villes et forteresses... et de faire emparer et fortilier celles que il \cvva qui seront proffitables à tenir pour la garde et seurté dudit pais. . . de ordener et establir pour luy et dessouz lui un ou pluseurs sur le gouvernement dudit pais, qui aient pooir, comme dessus est dit. »

Dom Morice. Pr., t. 11, col. 78 et 79.

' Le sire de Clisson, de Eelleville et de Porhoët fut spécialement nommé, le i.ô décembre «377, « garde de la ville et païs nantais, » (Hib. de Nantes, i684 fr. i5a8.)

cile. Ils ne voulaient pas violenter leurs compatriotes et perdre leur popularité dans leur propre pays. Pourtant les impôts ne rentraient pas. Charles V aA^ait en vain statué que les revenus de tout le duché seraient désormais versés aux mains des officiers royaux; les taxes restaient impayées, ou étaient remises aux anciens officiers du duc : ceux-ci déposaient l'argent en lieu sûr, en attendant la rentrée en Bretagne de celui qui restait, malgré tout, dans l'esprit public, le légitime suzerain*.

Les Français ne purent guère recueillir que le produit des gabelles, qu'il était impossible de leur soustraire, puisqu'ils gardaient militairement le pays. Parmi les rares documents qui nous restent de cette époque, il en est deux qui se rapportent à la perception de ce droit et cj^ui sont signés par Clisson. Mais ce ne sont pas des ordres donnés pour agir avec rigueur : au contraire, ce sont deux exemptions momentanées du droit de gabelle accordées l'une à Gefîroy Pontglou, capitaine de Nantes- et l'autre à un certain Geffro}^ Lero\% qui devait mener 60 muids de sel à Champtoceaux^

Irrités de la mauvaise volonté qu'ils rencontraient partout et de la sourde antipathie, qui croissait de plus en plus contre eux, les Français se vengeaient par de nombreuses exactions. Le duc de Bretagne, dans une lettre du 2 septembre 1375, écrite à du Guesclin et à Clisson se plaint des brigandages et des cruautés commises par les

' Dom Lobineau, H. 1. xii, p. Aa/i« 2 Bibl. nationale, ins, 789, no 39 bis. ' A'chives de Nantes, S. E. 225, c. 102,

hommes d'armes français en Bretagne. Ceux-ci se permettaient de brûler les maisons, de tuer les paysans, et d'extorquer tout ce qui leur semblait bon à prendre, comme si Tétat de guerre eût encore duré. Aussi Jean IV, voyant que les Français et leurs amis en Bretagne osaient tout entreprendre, se mettait peu en peine de son côté pour exécuter les clauses du dernier traité : l'une d'elle lui prescrivait de n'entretenir que deux cents hommes d'armes dans les places bretonnes, qui lui restaient, et de m pas séjourner dans le paj^s. 11 répondait au connétable et à Clisson, qui le sommaient d'observer strictement ces conventions: quant à a'OS semonces et mandements «nous ne pensons à faire, si ce n'est que nous semblera qui sera de raison^ »

On comprend donc qu'en Bretagne l'anarchie régnât un peu partout, puisqu'il ny avait plus de gouvernement reconnu. Les Bretons ne considéraient nullement les Français comme leurs maîtres : d'un autre côté, leur duc fut bientôt contraint de quitter ses Etats. — Toutes les affaires de justice restaient en souffrance-. Chaque ville s'administrait un peu à sa guise et les seigneurs profitaient de cet état de choses pour agir en maîtres à peu près indépendants et pour se mieux fortifier dans leurs châteaux. Clisson ne sono-eait nulle-

' Doni Morice. P/*., t. ii 99.

» Une pièce curieuse trouvée à Nantes nous prouve que Clisson ne donnait pas lui même 1 exemple du désintéressement et d'une scrupuleuse justice. Depuis cinq ans, il détonait et exploitait induement certains domaines situés à Loydt et appartenant à Thomas de Parthenjy. Ce dernier, à force d instances auprès da parlemjat de Paris et auprès du roi luimême, obtint enfui le 3i juillet 1877 quj son cai fut réservé au roi {Blhl. de Xanles i69o fr. i534).

ment à s'opposer à ces tendances des seigneurs. Le vieux sang des barons féodaux, jaloux de leur privilèges et prêts à entrer en lutte contre l'autorité ducale, ne coulait-il pas dans ses veines? D'ailleurs un retour de Jean IV était toujours possible, et, favoriser l'indépendance de la 'haute noblesse, c'était rabaisser d'autant l'autorité suzeraine et en rendre l'exercice plus difficile.

Clisson s'inquiétait surtout d'assurer l'occupation militaire et la garde du pays. Il passait fréquemment en revue les hommes d'armes disséminés dans les garnisons : il donnait aussi tous ses soins à réparer les anciennes forteresses ou à en construire de nouvelles. A l'extrémité occidentale de la Bretagne, il fit rebâtir le fort de Coueznou, pour fermer à la garnison anglaise de Brest l'accès du continents Ce fut aussi très probablement pendant ses années de lieutenance qu'il construisit les fortifications actuelles du château de Josselin et qu'il répara celles de Blain-. Nous vo3^ons en effet qu'il dépensa énormément pendant ces quelques années de paix. Il fit abattre beaucoup de bois sur ses terres de BlainS De son côté le roi de France, pour qui le dévouement de Clisson était si précieux, lui prodiguait ses trésors. Dans l'espace d'une seule année, Charles V donna à Olivier jusqu'à 11,200 francs d'or% qui représenteraient de nos jours une valeur de 600,000 francs.

' Dom Lohineau. H 1. xii p. 4i5.

* En une seule fois il prit livraison à Blain de « six vingt pipes de chaux » la veille de la Pentecôte 1876. Bihl. de Nantes i684 fr. ibaS).

' Bibl. de Nantes, 1690 fr, i534.

* Bibl. Nationale, ms 789 n s 3 et 4 et Documents inédits^ parLéop, D^lisle 1678, 1A91, 15/19.

Toutes ces sommes jointes à ses revenus personnels n'empêchaient pas Clisson d'être un peu embarrassé pour faire face aux frais énormes de ses nouvelles fortifications. Nous le voyons en effet réclamer énergiquement à la vieille comtesse de Penthièvre le paiement de plusieurs prêts qu'il lui avait autrefois consentis^

Olivier de Clisson avait la plus grande compétence dans l'art des constructions militaires. Le château de ses pères était, nous l'avons vu, un assemblage assez compliqué de tout ce que l'art de la défense avait successivement inventé depuis plusieurs siècles. Olivier avait donc pu étudier à loisir cette science si utile à un homme de guerre. Mais ses longues campagnes, pendant^ lesquelles il avait assiégé ou défendu tant de villes et de chat eaux- forts, avaient surtout formé et étendu toutes ses idées et connaissances en cette matière. Le Couëznou a été détruit. Il ne reste que la base de la tour de Saint-Brieuc, cj[ue Clisson fit également construire : mais plusieurs autres de ses ouvrages subsistent encore de nos jours. Le principal et le mieux conservé est le château de Josselin.

C'est peut-être le moment de donner ici quelques notions sur l'art des fortifications à cette époque et de montrer quels perfectionnements furent apportés par Olivier de Clisson dans ce genre d'ouvrages.

1 Nous verrrons bientôt la comtesse de Penthièvre entrer en procès avec Clisson pour ces questions d'argent. Les misérables difficultés qu'eut cette femme avec son ancien protecteur expliquent peut-être en partie son attitude dans les événements qui vont suivre ; les auteurs bretons affirment néanmoins que sa conduite fut alors uniquement inspiicc par le plus pur patriotisme.

180 OCCUPATION ET PERTE Dli LA BRIlTAGNE

Toute forteresse ou chàteau-fort comprenait cinq parties : les douves ou fossés, le mur d'enceinte quelquefois double ou triple, la cour intérieure, les logements, et enfin le donjon ou dernier réduit de la défense.

Les fossés étaient larges et profonds : Clisson semble en avoir augmenté les dimensions autour de ses forteresses. A Blain, mais surtout à Josselin, leur largeur et leur profondeur est vraiment extraordinaire. Ces douves pouvaient facilement être inondées, puisque Blain et Josselin, ainsi que le château qui porte le nom de Clisson, avaient été construits à bord de rivières. Les douves de Chastel-Josselin, comme on disait alors, avaient de 15 à 20 mètres de large, sur dix de profondeur et même beaucoup plus en certains endroits. Elles étaient creusées dans le roc : mais le côté sud, baigné par TOust, n'avait pas de contrescarpe: la rivière large et profonde formant de ce côté une protection suffisante.

Le mur d'enceinte était la principale défense d'une place. Il se composait de courtines, ou murs droits, et de flanquements, ou ouvrages en saillie. On admettait, en principe, que moins les courtines avaient d'étendue, plus la place était forte' : car les courtines étaient toujours plus vulnérables que les flanquements, qui d'ordinaire étaient d'énormes tours complètes et fermées en dehors comme en dedans de l'enceinte. Les courtines de Chastel-Josselin étaient fort épaisses et leurs pa-

' D'après un aateur cjnlemporaiu, les flanquements, pour bien assurer la dére.i-e, r;e c'e.aient pas être espacés de plus de dix brasacs (Coll. Dca . d. 1^7. F» 28j).

rois à pic s'élevaient à plus de 25 mètres au-dessus des fossés.

Un des caractères observés dans les forteresses bâties ou restaurées par Clisson est justement ce grand relief donné aux tours et aux courtines : leur excessive élévation rendait en effet impossibles les assauts et les coups de main : de plus elle facilitait la défense en donnant aux projectiles tombés de plus haut une plus grande force. Des masses de bois ou de pierres précipitées d'une telle hauteur, et ricochant sur les rocs des escarpes taillées en glacis, devaient produire des effets foudroyants Au haut des courtines était un chemin de ronde couvert à l'occasion, mais très large et d'accès commode parle côté intérieur, pour rendre plus facile la montée des projectiles et des machines, qu'on installait au besoin sur les platesformes.

Il est probable qu'une autre modification apportée par Clisson dans le plan de ses forteresses fut la suppression des créneaux et des mâchicoulis, sinon au couronnement des courtines, du moins au sommet des tours. Nous avons vu en effet c^u'à ce moment de l'histoire les machines de guerre devenaient de plus en plus redoutables et pouvaient même rivaliser avec les canons encore assez mal construits. Or les merlons découpés en encorbellement ne pouvaient guère avoir plus de 30 à 40 centimètres d'épaisseur. Ils étaient vite brisés par les projectiles, ainsi C|ue les échauguettes et les hourdages en bois. Leur destruction exposait à de grands dangers leurs défenseurs et démoralisait le reste de la garnison. Clisson avait

dû remarquer que ces inconvénients n'étaient pas compensés par les services que rendait cette complication de corbeaux, de créneaux, d'archères et de mâchicoulis. En outre, par l'ouverture des mâchicoulis, qui n'avait guère que 30 centimètres de côté, on ne pouvait jeter de fortes masses capables d'écraser les manteaux, les beffrois et les chats-chàtels approchés des murailles par les assiégés : au contraire les aspérités et les inégalités du hourdage permettaient aux assaillants, pendant un assaut^ d'utiliser les angles morts et d'accrocher plus facilement leurs échelles de bois ou de cordes. Un petit mur uni et plus épais ayant un relief d'un mètre environ au-dessus du chemin de ronde était plus solide et rendait à peu près les mêmes services que les créneaux : d'autant plus que les défenseurs, quand ils se montraient au-dessus de ce mur, pouvaient se protéger contre les traits par des boucliers, qui remplaçaient ainsi les merlons. Un énorme cylindre en maçonnerie, dont les parois avaient 3 mètres d'épaisseur^ et qui était couronné par un toit gigantesque et très incliné, voilà tout le plan des tours construites par Clisson. Le toit, soutenu par de fortes charpentes, que l'on peut A^oir encore à Blain et à Josselin, pouvait résister aux projectiles. Les murs épais, dénués de hourds et de créneaux, défiaient eux aussi les grosses boules de pierre, ou de fer même, lancées de plein fouet : car à ce moment l'artillerie était plus redoutable par le poids des masses projetées que par leur force de pénétration. Enfin la tour, par sa forme circulaire, résistait mieux qu'un mur droit aux coups de pioche ou de bélier,

puisque l'effort de la percussion se dirigeant vers le centre tendait plutôt à resserrer les pierres qu'à les désagréger. La rareté des ouvertures était aussi une garantie contre les projectiles incendiaires.

Clisson s'était sans doute aperçu que ces énormes cylindres étaient le plus simple et le meilleur système de défense. A Josselin, il les multiplia. Il flanqua également son château de Blain d'une nouvelle tour semblable à celles de Josselin. Cette construction très élevée et dépourvue de créneaux fait contraste avec les anciennes plus basses et munies de hourdages : elle porte encore le nom de tour du Connétable^

La défense active de ces tours était assurée à chaque étage par deux fenêtres à meneaux ; elles enfilaient les courtines et les douves adjacentes. La paroi la plus avancée de chaque tour était sans ouvertures : elle résistait ainsi plus facilement au choc des projectiles. On pourvoj^ait à sa défense par les courtines et les fenêtres les plus proches. Le nombre très restreint des ouvertures exigeait moins de défenseurs, c'est-à-dire moins d'hommes à nourrir : ce qui était capital, quand le siège traînait en longueur. Le même escalier desservait tous les étages, dont chacun était semblable : le service de défense se faisait donc avec une grande unité et une grande régularité, chose très importante, surtout pendant les assauts, où une assemblage de fortifications bizarres et enche-

1 11 est probable au contraire que la haute lour, qui subsiste encore à Clisson, ne fut pas construite par Olivier : elle est en efîet moins épaisse que les autres, ses fenêtres sont larges, sa base moins solide, enfin il est difficile d'y reconnaître l'idée d'un même architecte.

vêtrées égarait encore plus, dans un moment difficile, les assiégés que les assiégeants.

D'après Viollet-le-Duc, Clisson imagina de mettre dans une tour l'entrée d'une place ou d'un château, et non pas dans une courtine, comme c'était l'usage commun. L'entrée du château de Blain, ménagée dans une grosse tour construite par Olivier-le-Vieil, suggéra sans doute à Clisson cette idée. Pour mieux prévenir les trahisons et forcer les défenseurs à ne compter que sur leur courage, il isola parfois ces tours-entrées au milieu d'un pont. « Ce sont, dit Viollet-le-Duc, de petites bastilles à cheval sur un pont, de sorte que les assiégés enfermés dans ces postes, n'ayant que des moyens de retraite très-peu sûrs, étaient plus disposés à se défendre à outrance. Il arrivait assez fréquemment, en effet, que les portes se reliant auxcourtines, si bien munies qu'elles fussent, devenant l'objet d'une attaque très-vive et tenace, étaient abandonnées peu à peu par les défenseurs, qui trouvaient, par les chemins des courtines voisines, un moyen de quitter facilement la partie, sous le prétexte d'étendre le champ de la défense. Enfermée dans une tour isolée servant de porte, la garnison n'avait d'autre ressource que de lutter jusqu'à Ici dernière extrémité. La disposition qui semble avoir été sj^stématiquement adoptée par le connétable, Olivier de Clisson, est d'ailleurs conforme au caractère énergique jusqu'à la férocité de cet homme de guerre\ »

1 Dictionnaire de V architecture, t. vu. p. 368. — Viollot-le Duc a contribué à détruire la légende des oubliettes en airirmanl qu'il n'a rencontré, du:.s tous L's vieux châteaux qu'il a visites, qu'un endroit ou deux qu il soit possible de regarder comme d'ancieniics oubliettes. — A Blain^

A Josselin, cette tour gardienne de l'entrée, si jamais elle exista^ a été si complètement détruite, qu'on ne peut en retrouver aucune trace.

Dans la cour intérieure, où était creusée une immense citerne , on voyait l'habitation du seigneur ou le château proprement dit : d'ordinaire il était adossé aux murs d'enceinte. On comprend que, dans la suite des siècles, il subit de plus grandes modifications que les parties fortifiées : chaque maître arrangeait et réparait sa demeure suivant le goût et le style de son époque. Une partie du château de Josselin doit remonter à riisson lui-même : mais la grande façade si richement décorée fut l'œuvre de son petit-fils Alain IX de Rohan*.

A Blain, comme à Josselin ce n'est donc pas à l'extérieur du château lui-même qu'il faut rechercher l'œuvre d'Olivier, mais dans les épaisses murailles et les ouvrages les plus massifs. Ces parties seules ont pu résister au temps et se passer de réparations^. Dans l'intérieur du château de Blain, se trouve la plus ancienne poutre à armature que l'on connaisse^ Il n'est pas invraisembla-

tout dernièrement, on a découvert une sorte de Inu large ti carré, creusé dans le roc, tout près de la tour prison. Un étroit corridor en plan incliné aboutit brusquement à ce pré ipice i rofond d'une vingtaine de pisds et n'ayant que 1 élroite ouverture de son sommet. Fn creusant le fond de celte citerne cachée, on a rencontré une couche de chaux vive de vingt centimèties et au dessous une terre meuble seaiblable à la terre pourrie des vieux cimetières. (Rens ignements communiqués par M'^* la marquise de Liireinly, qui dirigeait les fouilles. Ulain, 21 octobre i8y6). ' Inscriptions du château.

' Les vieux Josselinais se rappellent encore que leur château aujourd'hui si mignifiquemcnt restauré, était tellement en ruine que du fond des caves on apercevait les étoiles.

* Cette poutre armée se compose de deux pièces horizontales, dont l'une plus large est posée sur l'iiulrc et ferme lambourdes pour recevoir

ble d'attribuer cette invention à Clisson lui-même qui, vu sa grande compétence, devait s'occuper des moindres détails. Alfred Ramé a décrit cette poutre fort curieuse, et Viollet-le-Duc, dans son grand Dictionnaire, à l'article charpente, en signale l'originalité !

Dans la cour de Blain, tout près de l'entrée, on voit encore les logements des domestiques et de la garnison ; ils sont adossés aux courtines. — Mais chacun des étages des tours formant une grande salle circulaire servait en même temps de poste et d'habitation aux hommes d'armes.

Le donjon de Josselin n'était pas comme à Blain au milieu de la cour intérieure : il était construit à l'est, en dehors des muraillçs de l'enceinte, avec laquelle il communiquait. Il contribuait ainsi à la défense générale de la place, qu'il rendait sur un point beaucoup plus forte. Une énorme roche, que les flots de TOust battaient de trois côtés lui formait une base inébranlable et s'était merveilleusement prêtée à sa construction.

En résumé, les modifications introduites par Clisson dans les constructions militaires paraissent inspirées par l'idée de faciliter la défense au moyen d'une grande unité et d'une grande simplicité dans la disposition des bâtiments : les défenseurs étaient ainsi dirigés plus aisément : car leurs chefs les avaient toujours sous la main. De plus Clisson s'efforça de donner à une forteresse

les solives du plancher. L'armature consiste en une autre pièce courbe assemblée dans la plus large et reliée à la flèche par deux boulons de fer serrés au moyen de clavettes.

Dictionnaire de Varchiteciure, t. m, p. 55.

son maximum de puissance défensive avec la moindre garnison possible. C'est pourquoi il diminua les ouvertures extérieures, supprima ou accorda peu d'importance à tout ce qui était difficile à garder et vite détruit, tels que les nierions, créneaux, hourds, échauguettes, en un mot à tous ces ouvrages construits en encorbellement et qui étaient plutôt des épouvantails que des défenses solides et A^raiment utiles. Pour résister à la sape, il édifia ses murailles sur des rocs profondément taillés en glacis : d'autre part, la hauteur extraordinaire, qu'il donna aux tours et même aux courtines, pouvait défier toutes les surprises et même tous les assauts.

Un château-fort ainsi imaginé par Clisson avait moins d'apparence que les anciens, il ressemblait un peu, élévation à part, à ces forts ou à ces cuirassés modernes aussi lourds que disgracieux ; mais en revanche une telle forteresse tenait plus lon^rtemps les ennemis au pied de ses murailles, quand elle ne les forçait pas à s'en aller honteusement. Par malheur pour la gloire d'Olivier en fait d'architecture militaire, les perfectionnements apportés aux canons vinrent bientôt modifier de fond en comble tout l'art de la défense et toute la science des fortifications.

Les trêves conclues avec l'Angleterre expirèrent en 1377. Le sire de Clisson fut alors chargé par le roi de tenir campagne dans le nord de la France, avec le duc ^é Bourgogne et les sires de Beaumanoir, de Rieux et de Rochefort. Leur armée se présenta d'abord devant la cité d'Ardre, à cinq

lieues de Calais*. Cette ville n'était pas en état de défense, grâce à l'incurie de son gouverneur. Aussi, sur la simple menace de passer au fil de Tépée ceux qui résisteraient, elle ouvrit ses portes.

Les Français entrèrent dans Planche et Balinghehem^ Odruick voulut se défendre, mais les Bretons firent décider un assaut immédiat, disant que les fossés pleins d'eau ne les effra3^aient pas. Une énorme quantité de bois fut apportée pour combler les douves et les canons commencèrent à briser les murailles. Les A-nglais effrayés entrèrent en pourparlers et se rendirent.

Pendant C[ue Clisson guerroj^ait ainsi autour de Calais, il apprit qu'une armée anglaise était débarquée à Saint-Mahé et qu'elle construisait des forts aux environs de Brest : alors il prit avec ses gens la route de Bretagne', pendant que le duc de Bourgogne rentrait à Paris.

Du Guesclin, c[ui venait de faire campagne en Normandie contre le roi de Navarre, put joindre ses troupes à celles de son frère d'arme. Les deux guerriers se dirigeaient vers Brest, c^uand ils apprirent que le duc de Lancastre en personne était débarqué près de Saint-Malo', sur la fausse nouvelle c{ue les Malouins se trouvaient disposés à lui ouvrir leurs portes. Or la vieille cité bretonne était bien pourvue de vivres et de défenseurs et n'avait nulle envie de se donner aux insulaires. Néanmoins l'armée française suspendit sa marche

' Christine de PLnn^ ch 35.

* Froissait, 1. i. p. n, ch. ^90.

^ Actes de Charles r, Lérp. Delisle, 11° 1/422.

4 Pierre Le Baul, ch. 4i. p. ;)48.

sur Brest et se tenait prête à secourir Saint-Malo, quand elle apprit que les Anglais déçus dans leur attente s'étaient rembarques.

La guerre en Gascogne réclamait le connétable, qui se rendit dans cette province, pendant que Ciisson restait en Bretagne. Ce dernier mit le siège devant Auray, ville occupée par les troupes ducales'. Les Alréens craignirent les horreurs d'une prise d'assaut ; ils convinrent d'une journée, qui fut fixée au 15 août. A cette date Jean Le Mercier et de nombreux renforts arrivèrent de France pour soutenir Clisson% qui craignait le débarquement d'une forte armée anglaise^ Celle-ci n'aj^ant pas parue, Auray se rendit. << Ainsi demoura, disent les Grandes Chroniques, toute la duchié de Bretaigne au roy de France, excepté seulement le chastel de Brest, devant lequel avait bastides pour le roy de France, afin que ceux dudit chastel ne peussent saillir hors\ »

Ciisson ne pouvait songer à enlever Brest. D'ailleurs, en Normandie, les sires de Coucy et de la Rivière portaient à grand'peine le poids de la campagne contre les Anglais et les partisans du roi de Navarre. Olivier arriva à leur aide avec ses troupes de Bretagne : il rétablit rapidement en Cotentin les affaires du roi de France et s'empara même d'Avranches, de Carentan, de Couches et de quelques autres forteresses^

1 Chronique latine, n* 6G18. {Bibl. Nat.], ' Dibl. Nat. Pièces originales, dossier 44, 4i8, pièce aS. 3 Pour prévenir ce danger, Ciisson manda lamiial dEspugne, qui garda l'embouchure de la rivière d'Auray, pendant quelques semaines. [FotiteneLle, t. i, 1. ii, note 8o).

* Grandes Chroniques^ Charles V, XLIX, p. iGaS. ^ Froissart, 1. ii, ch. a;.

Le duc de Lancastre et le duc de Bretagne se remirent alors en mer avec de nombreux vaisseaux, ne sachant trop s'ils devaient aborder en Normandie ou en Bretagne. Le vent les poussa du côté de Saint-Malo, dont ils entreprirent le siège pour la seconde fois en deux ans.

Ils avaient amené avec eux quatre cents canons et des machines de guerre de toute sorte, qui ne cessèrent de battre les murailles et d'appuyer les assauts^

Bientôt du Guescliri arriva en vue de Saint- Malo, avec une brillante armée, où l'on voyait les plus nobles seigneurs de toute la province, qui avaient répondu à l'appel du roi. Là se trouvaient aussi les ducs de Berry, de Bourgogne, de Bourbon, ainsi que le comte de la Marche, le comte de Genève et une multitude de gentilshommes. Le sire de Clisson ne tarda pas à les rejoindre, avec les sires de Laval, de Rochefort, de Rais, de Rohan et de Léon. L'armée française s'établit à Saint-Servan, qui n'est séparé de Saint- Malo que par un étroit bras de mer laissé à sec par chacune reflux, et que les gens du pays appelaient le petit courant. Les jeunes chevaliers des deux camps, désireux de montrer leur courage, s'avançaient sur le sable à chaque marée basse, pour se provoquer et se battre. Parfois même les deux armées tout entières se rangeaient ostensi-

1 Ce nombre parait prodigieux. M. de la Borderie cherche à l'expliquer en disant que ces canons étaient d'un tout petit calibre [Conférences 1893-93, p. 19.) Gomme les ribaudequins étaient déjà en usage on peut aussi supposer que les Anglais en possédaient un certain nombre et que les chroniqueurs considéraient chacun des tubes comme une unité distincte.

blenient en bataille et semblaient attendre le retrait des eaux pour engager une action générale : mais, quand l'heure de la basse mer arrivait, des deux côtés les troupes restaient sous les armes sans avancer. Les Anglais étaient toujours des Anglais, c'est-à-dire des soldats aussi prudents que braves. Les Français avaient toujours leur nature ardente et même cette fougue inconsidérée, qui les avait perdus tant de fois sur les champs de bataille : mais ils étaient alors commandés par des chefs expérimentés et capables de les contenir dans les règles de la prudence et d'une élémentaire stratégie. Sous les murs de Saint-Malo, comme à Poitiers et à Aura3% tout l'avantage était à la défensive : le flot montant de la marée devait en effet isoler de son camp l'armée assaillante, très probablement la couper en deux pendant la bataille, et fermer toute retraite aux combattants vaincus.

Après quelques semaines, les Anglais commencèrent à souffrir de leur inaction. Le pa3^s d'alentour n'était plus un champ libre ouvert aux pillages de leurs fourrageurs. Les Bretons de l'armée française, grâce à leur connaissance des lieux, remportaient le plus souvent l'avantage dans des escarmouches continuelles. A l'abondance des premiers jours la disette avait succédé. 11 y avait, suivant Froissart, plus de 100,000 chevaux à courir les campagnes de Saint-Malo

Les Anglais n'osaient plus risquer un assaut général, « car ils étaient de si court tenuz par ceux de Tarmée française, qu'il fallait qu'à toute heure ils eussent le visage tourné de ce côté, sans pouvoir entendre vers la ville. »

Le duc de Lancastre fit creuser une mine à grand effort et à grands frais : elle fut détruite, dans une sortie, par les assiégés.

L'hiver approchait : les Anglais n'étaient pas plus avancés qu'au premier jour de leur débarquement. Comme le vent soufflait vers l'Angleterre, ils crurent le moment venu d'en profiter pour mettre à la A'oiie et rentrer chez eux.

Clisson, pendant qu'il administrait la Bretagne, résidait ordinairement à Vannes. Après la campagne de Saint-Malo, il s'établit au fort du Couëznou, qui devait être à peu près terminé. Nous avons vu que, s'il gouvernait officiellement le duché au nom du roi de France, il ne pouvait néanmoins en toucher les revenus, puisque les Bretons les gardaient en lieu sûr. Grâce à son immense fortune, il put néanmois soutenir son rang, élever de nombreuses fortifications et entretenir ses hommes d'armes. Pour cette dernière dépense, le trésor roj^al lui devait 920 francs d'or par mois^ : mais Clisson n'attendait pas l'argent du roi de France pour paj^er ses troupes et faire toutes les dépenses qu'il jugeait nécessaires. Le 22 septembre 1377, un mois après la prise d'Auray et de Derval, le roi lui expédia en une seule fois 20,030 francs d'arriéré pour les « sièges qu'il avait tenuz en Bretagne devant plusieurs forts occupés par les ennemis, tant par terre que par mer et pour le rembourser de ce qu'il avait avancé à l'amiral d'Espagne, pour être un certain temps en mer devant le château d'Auray\ »

* A'Aes de Charles F, Léop. Delisle, n» i83o.

> Foiiteaelle de Vaudoré, CUiSon, t. i, l. ii, note 80.

D'ailleurs Charles V laissait à son lieutenant entière liberté soit pour choisir ses soldats, soit pour en augmenter ou en restreindre le nombre selon les circonstances'.

Pendant que Clisson séjournait en Bretagne, le connétable, avec le gros des troupes françaises, avait entrepris le siège de Cherbourg. Bertrand voulait venger son frère tombé récemment devant cette place aux mains des Anglais. Le siège devenant de jour en jour plus difficile, le connétable demanda des renforts à Clisson c^ui arriva bientôt en personne avec un millier de combattants. Clisson put sauver d'un désastre l'armée française attaquée de toute part, et parvint à refouler les Anglais dans leurs murailles. Mais les tentes des Français avaient été incendiées et l'hiver approchait. Du Guesclin s'était pris de querelle avec le chambellan du roi, Jean Le Mercier, et l'avait traité « d'ordeux gars, traistre et larron au roi de France. » Ces divisions et le mauvais état des troupes mal approvisionnées rendirent nécessaire la levée du siège-.

Malgré cet échec partiel, la Normandie était redevenue française à part Cherbourg, comme la Bretagne, excepté Brest.

A ce moment, le duc de Bretagne, Jean IV, avait même complètement perdu son duché, puisqu'il avait livré Brest aux Anglais, le 1^' dé-

1 Le 9 août 1877, le roi donne 3o francs d'or à Jean dos Mons pour aller « par devers nostre aniô et féal cousin, le sire de Clisson. . . pour « nous servir en la compaignie de noslredit cousin. . . s'il voit qu'il en soit hesoing. »

Bibl. Nation., G. D. T. i" série. Dossier Mons.

' Chronique des 4 Valois, p. 378-279. |3

cembre 1377'. Les troupes françaises occupaient toutes les autres places de cette province ; les plus puissants seigneurs bretons étaient dévoués à Charles V et fréquentaient sa cour : c'étaient même les Bretons C|ui, dans l'armée du roi, formaient le contingent le plus nombreux et le plus solide.

Cette situation excellente, que son habileté favorisée par les circonstances lui avait acquise en Bretagne, aveugla complètement Charles V et lui fit commettre la plus grande faute politique de son règne. Il crut le moment venu d'annexer cette province à son rovaume, en lui enlevant son autonomie.

Le 4 décembre 1378, Jean IV fut ajourné à comparaître devant le parlement royal : le 18 du même mois, il fut déclaré déchu de tous ses droits au duché de Bretagne-, comme traître, félon et criminel de lèse-majesté. Mais, au lieu de décider que la Bretagne reviendrait aux héritiers de Charles de Blois, conformément au traité de Guérande, on proclama la réunion du duché à la couronne. Les énergiques réclamations de Jeanne de Penthièvre ne furent pas admises.

Quelque temps après, le roi manda à Paris les quatre personnages les plus importants de Bretagne : du Guesclin, Clisson, Rohan et Laval : il s'imaginait c^ue ces hommes, qui avaient donné à la France tant de preuves de dévouement, se soumettraient facilement à ses volontés^

* Cet abandon de Brest fut ratifié le 5 avril, 1878. (Dom Morice, Pr. . II, col. i93).

> Archices Nationales. X'^ i/»"i, f. i33, » Chron. Brioc, A. MGGC LXXIX.

Du Guescliii était engagé trop avant et depuis trop longtemps dans le parti français, pour n'avoir pas un peu oublié son paj^s. Tous les honneurs et toutes les richesses, dont il avait été comblé par Charles V, avaient excité en lui une fidélité inaltérable. Quant à Clisson, pour rester attaché au roi de France, il avait les mêmes raisons que son frère d'armes; de plus une haine personnelle l'éloignait de Jean IV. Enfin une autre pensée le décidait sans doute à ne pas s'opposer aux projets de Charles V. La Bretagne une fois devenue française, c'était lui, Clisson, qui selon toute vraisemblance en deviendrait le gouverneur et le véritable maître. Il ne faut donc pas trop s'étonner que ces deux grands hommes aient faibli devant les volontés du roi de France. Néanmoins leur conduite en cette circonstance leur a été vivement, et à bon droit, reprochée par les historiens bretons'.

Le vicomte de Rohan fit quelcj[ues difficultés pour céder aux instances du roi : mais, ne se sentant pas en lieu sûr à Paris, il promit tout, quoiqu'à regret-. Le sire de Laval fut plus énergique : il s'excusa de ne pouvoir prendre aucun engagement, en disant que le duc de Bretagne était son cousin germain et « qu'il ne le voulait pas détruire^.. » ; on ne pouvait, disait-il, trouver mauvaise sa réserve : bref, il ne s'engagea à rien. Dès le soir, ce même sire de Laval aurait réuni ses trois compagnons et leur aurait re-

1 Guillaume de Saint-André, v. 3909 et suivants. ' Pierre Le Baud, ch. 4i, p. 363.

* Jean de Saint-Paul, ch. 3, p. 36.

proche d'aA^oir failli à leurs devoirs de Bretons^ Les nouvelles, qui arrivaient de Paris depuis plusieurs mois, en dévoilant de plus en plus l'arrière-pensée de Charles V, produisaient sur l'esprit public en Bretagne l'impression la plus fâcheuse. C'était donc en enlevant toutes leurs libertés que la France payait aux Bretons leurs services. L'indignation succéda bientôt à l'étonnement. Seigneurs et paysans

Pensèrent à défendre fort

Leur liberté jusqu'à la mort :

Car liberté est délictable

Jielle, bonne et bien prouffitable.

Pour ce chacun la désiroit

Garder très bien, c'était son droit.

De servitude (ils) avaient horrour

Quand ils voyaient trètouz (tous) à Tentour

Comment en France elle régnait.

Fol était qui paour n'en avait-.

« Les Français, se disaient les Bretons entre eux, de tout temps sont remplis d'orgueil et d'avarice démesurés. . . la Duché serait détruite et perdue et serait toujours en guerre et division, ainsi que est toujours le roA^aume de France^ »

Les parents, les amis et même les serviteurs de Clisson et de du Guesclin passaient dans le parti du duc.

* D^Argentré, 1. 9, ch. 3. D'après les Grandes Chroniques (Charles 7, c. p. 1692) les quatre Bretons auraient juré d'exécuter les volontés de Charles V « sur les saintes évangiles de Dieu et sur la vraye croix ». Il est plus vraisemblable d'admettre, avec les historiens bretons, que Laval ne jura pas.

' Guillaume de Saint-André, v. 2872.

' Jean de Saint-Paul, ch. 3, p. 35.

« Il se formait, dans toutes les classes de la société, une vaste association patriotique pour le rétablissement de l'indépendance nationale ou, comme on le disait alors, le maintien du droit ducal en Bretagne^ »

Bientôt Jean IV reçut en Angleterre des lettres, qui l'informaient de l'état des esprits : ses anciens ennemis-, oubliant par patriotisme leurs griefs passés, étaient les premiers à le supplier de revenir au milieu de ses sujets.

Les seigneurs formèrent une ligue, dans laquelle entrèrent les sires de Laval, de Rohan, de Beaumanoir, de la Hunaudaie, et presque toute la noblesse du duchés

Le 3 août 1379, la flottille, qui ramenait Jean IV, fut signalée à l'embouchure de la Rance.

Une foule immense couvrait le rivage. Ce n'était plus un chef de parti qui arrivait, c'était le souverain légitime de la Bretagne, en qui s'incarnaient les aspirations de tout un peuple vers son indépendance. Quand les Bretons virent leur duc venant à eux dans une barque, ils furent saisis d'une émotion indescriptible : les uns se mirent à l'eau pour arriver à lui plus promptement : d'autres se jetaient à genoux sur le rivage. Partout retentissait le vieux cri national : Malo ! Malo 1 au riche Duc !...

« Cette journée fut une des plus belles, la plus belle peut-être de notre histoire, dit M. de la Bor-

1 A de la Borderie, Conf iSg1-3, ii, p. 24.

' Le vicomte de Uohan, s'il faut en croire les Grandes Chroniques aurait été un des premiers à rappeler le duc {Grandes Chroniques, Charles V, p. 1698).

' Dom Morice, Pr., 1. 11, col. ai4 et suivantes.

derie ; il n'3' avait plus, dans celte foule, de partisans de Blois ou de Monlfort, plus de seigneurs ou de bourgeois, d'amis de l'Angleterre ou de la France, mais une nation, un peuple, une race, une Bretagne* ! »

Jean IV se rendit d'adord à Dinan, où il reçut l'hommage de tous ceux qui redevenaient ses sujets. La vieille comtesse de Penthièvre^ à qui le traité de Guérande avait gardé le titre de duchesse de Bretagne, salua elle-même solennellement Jean IV, comme seul duc de Bretagne-. A Rennes, il fut reçu avec des processions. Sans coup férir, il recouvrait tout son duché, excepté certaines places qui, comme Saint-Malo, Josselin, Ploërmel, Pouancé, appartenaient à Clisson ouàduGuesclin, ou qui étaient occupées par des garnisons françaises.

Charles V embarrassé de cette situation nouvelle donna ordre au duc d'Anjou de rassembler l'armée française sur les frontières de Brelacrne, du côté de Ponlorson^ Mais cette concentration s'opéra difficilement, la masse des Bretons refusant de faire la guerre contre leur paj'S et rentrant chez eux.

A son retour de Paris, Clisson était revenu dans sa forteresse de Coueznou\ non loin de Brest, où il était resté jusqu'au mois de juin. Voj'ant que tout le paj^s se tournait vers le duc de Bretagne, il se rapprocha bientôt du territoire français et

< A. cle la Borderie. Coaf. i8.j2-3, ii, p. a'î. » Chton Brioc. A. MGCC LXXIX.

^ Guillaume de Saitv-Ayidri\\. 3iio.

*'L)om Morice, Pr., t. n, col. 188, 303.

vint à Montrelais ou Morlaix'. Au mois d'août, il se trouvait dans la ville de Nantes : c'est de là c^u'il informa le duc d'Anjou de l'arrivée de Jean IV en Bretagne-. II l'avertit que « le Duc qui fut » est débarqué dans la province, et qu'il mène avec lui environ 400 combattants « et vous savez, ajoutet-il^ c'est moins c^ue néant. » Il se tenait d'ailleurs au courant de tous les faits et gestes de Jean IV, au point qu'il pouvait donner au duc d'Anjou jusqu'à l'itinéraire projeté par son ennemi. Pour plus de sûreté, il conseilla de faire venir l'amiral d'Espagne sur les côtes bretonnes.

Guillaume de Saint-André dit c^ue Clisson « courait par bois et par landes^ » En effet nous le trouvons successivement au Couëznou, à Morlaix, à Nantes, à Redon, à Josselin, à Guérande, à Dinan^.. Il semble partout à la fois'. Comme c'étaient ses propres troupes, cjui tenaient garnison à Nantes, il voulut en profiter pour engager les Nantais à se déclarer ouv^ertement contre Jean IV. Mais ceux-ci lui représentèrent avec beaucoup de modération qu'ils ne lui avaient livré leur ville qu'à la condition qu'elle appartiendrait toujours à son dégitime suzerain. Clisson avait

1 Dom Morice, Pr.. t. ii, col. 20'». 6, 8

* Après la confiscation, 'harles V avait nommé le duc d'Anjou son lieuieia t dy. Bretagne. Le connétable et « nos cousins, fbs sires de Clisson et d; Uohan », étaient désignés c^mme tenant le duché au nooa du roi de France (Dom Morice, Pr., l. 11, col SPa).

* Guillaume de Sain'- André v 2i3o.

* Dom Morice, Pr., t. n, col 202, 206, 280, 23i. Bib. Nationale, Clairambault, -^3, n* 2^87.

* De Kedon, Clisson écrivait au duc d'An ou pour l'avertir de se défier des paroles qu'il dit dans son intimité, car, ajoule-il, « l'on rapporte ce que vous a\e/. dit (où) vous ne voudriez pas qu'on le sût. » (Dom Morice, Pr., t. 11, col :3o).

trop intérêt à ménager les Nantais pour ne pas comprendre leurs scrupules : il serait même entré dans leurs vues au point de leur conseiller de ne laisser pénétrer dans leurs murailles aucune armée étrangère^ D'un autre côté, pour garder la faveur du roi de France, Clisson s'ingénia à faire croire qu'il avait chaleureusement défendu à Nantes la cause française : mais qu'il aA^ait échoué, malgré tous ses efforts. Comme le duc de Bourbon arrivait à Chantocé avec une armée, pour prendre possession de Nantes au nom du roi, Clisson continua à jouer double jeu, ne voulant se brouiller ni avec les Nantais, ni avec les Français. Devant le duc de Bourbon, il se donna comme la victime des Nantais, qui l'avaient, disait-il, chassé de chez eux : d'autre part, afin de servir les Nantais, il affirma au duc de Bourbon qu'à Nantes tout était prêt pour opposer aux troupes royales une résistance désespérée et que, pour celles-ci, le parti le plus sage était de rebrousser chemin. Le duc de Bourbon reprit alors la route d'Angers.

Du Guesclin ne défendait pas la cause française avec plus d'énergie — Quelques chroniqueurs, parmi lesquels Cabaret d'Orronville-, ont même affirmé que du Guesclin renvoya à Charles V l'épée de connétable : car il apprit bientôt que son dévouement à la France devenait suspect. Il fallut les instances du duc d'Anjou et du duc de Bourbon pour faire revenir sur sa décision le

1 Chron. Brioc. A. MCCG LXXIX.

^ Cabaret d'Orronville, ch. 38.

vieux guerrier, à qui il répugnait de porter les armes contre son pays.

Clisson, pour donner des gages de fidélité au roi de France et aussi pour satisfaire ses ressentiments personnels, tenta un coup de main contre la ville de Guérande, dont les habitants, passés malgré lui au parti de Montfort, faisaient des courses jusque sur le territoire nantais. Mais il échoua dans sa tentative. Pour se A^enger de cet échec, il attaqua Dinan, qu'il surprit sans doute en remontant la Rance par bateaux : car cette ville fut rapidement enlevée et saccagée par les Français, qui s'y établirent*.

La situation du duc de Bretagne, malgré des succès inespérés, restait au fond assez difficile. Se remettre complètement aux mains de l'Angleterre, c'était exciter le mécontentement des Bretons, qui lui avaient déjà fait prendre une fois le chemin de l'exil : d'un autre côté, il prévoyait que, seul, il ne pourrait résister aux troupes françaises, ni à la politique de Charles V. Il avait déjà eu des difficultés avec ses vassaux, peu après sa rentrée en Bretagne. Il avait chargé le vicomte de Rohan de percevoir les impôts dans tout le duché : quelques jours après, il retira le mandat accordé à cet effet, se défiant sans doute du dévouement de cet ami de Clisson et du duc d'Anjou^ Peut-être avait-il raison de se tenir ainsi sur la réserve, puisque, trois jours après avoir reçu aA^ec enthousiasme son suzerain venu d'Angleterre, Rohan écrivait au duc d'Anjou une lettre, qui était au fond une pro-

' Froissart, t ii, çh. 69.

* Archives de Nantes, S. E. i54.

202 OCCCPATION ET PERTE DE LA BREIAGNE

testation de dévouement envers la France. Le sire de Laval et le sire de Châtillon écrivaient, eux aussi, à peu près dans les mêmes termes. La haute aristocratie bretonne, qui avait opposé l'autorité ducale aux empiétements de la France, se rapprochait déjà. de Charles V, pour s'assurer un appui contre cette même autorité.

Un petit corps breton commandé par Beaumanoir obtint un léger succès aux frontières de Normandie* : mais cette heureuse équipée ne modifiait en rien la situation générale. Au fond, Tétat des esprits en Bretagne restait ce qu'il avait toujours été : on ne voulait pas des Français pour maîtres, encore moins des Anglais : la noblesse surtout se montrait défiante et inquiète, autant pour sa propre indépendance que pour celle de la pro- Annce : pourtant tout le monde, lassé de la guerre, eût désiré A^ivre en paix aussi bien avec les Anglais et les Français c^u'avec son légitime suzerain.

Jean IV, fidèle à sa politique cauteleuse et équivoque, négocia en même temps avec tous les partis. Le 13 avril 1380, il se réconcilia avec le vicomte de Rohan : il obtint de ce puissant seigneur, moj^ennant l'abandon de plusieurs terres, un serment spécial de fidélité surtout dirigé contre Clisson-.

Le duc de Bretagne chargeait en même temps le comte de Flandre de le raccommoder avec Charles V. Le 18 avril, les états de son duché

' Chron. Hrioc. A. M :CGLX\[X.

' « Jehan, \icomte de Rohan, fait sermcnl de fidélité au duc envers et contre, tous, sans nul excepter, et par espécial contre messire Olivier de Clisson... n

Dom Morice, Pr. t ii, col. 338.

réunis à Rennes, repoussant toute idée de révolte, reconnaissaient la suzeraineté du roi de France et demandaient à rentrer en grâce avec lui : le roi devait se « souvenir de la doulce parole, c|ue Nostre Seigneur dit à Monsieur Saint Pierre, que non seulement par sept fois pardonnast, mais par p^us'... »

Le roi de France répondit, le 22 mai, aux états de Bretagne qu'il ne demandait qu'à vivre en paix avec tous ses sujets, et qu'il leur présentait toutes grâces miséricorde et amour-. » — Pendant ce temps, les ambassadeurs de Jean IV concluaient une étroite alliance offensive et défensive avec l'Angleterre et bientôt 6,000 Anglais débarquaient à Calais, avec le comte de Buckingham, pour se diriger vers la Bretagne en ravageant les campagnes françaises. L'anglomanie était pour Jean IV une maladie absolument incurable.

Nous avons vu que le connétable, assez mécontent de la tournure qu'avaient pris les événements en Bretagne, se trouvait sollicité en sens contraire et par son amour pour son pays et par la fidélité qu'il avait j urée à Charles V. Bureau de la Rivière, presque tout puissant à la cour, intriguait de son côté pour rendre suspecte la loj^auté de du Guesclin\ Jean Le Mercier , autre favori du roi , ne pouvait non plus pardonner au connétable les insultes proférées devant Cherbourg^ A entendre ces deux ministres, Clisson eût été plus sur et plus

* Dom Morice. Pr., l. ii, col. 335. ' Ibidem, col 38.)

^ Cabaret d'Orronville ch. ?7.

* Chronique des 4 Valois, p. 377.

dévoué aux intérêts français. Tout cela se tramait probablement en dehors d'Olivier : mais du Guesclin peiné aurait renvoyé l'épée de connétable en disant : «puisque le Roi, que j 'ai loyaument servi, me tient pour suspect, je ne demeurerai jamais en son royaume : mais je m'en vais en Espagne, où j'ai ma vie très honorable, car j'y suis duc, et je lui renvoie son épée^ »

Charles V fit tous ses efforts pour garder son vieil homme de guerre : mais celui-ci était blessé au cœur. Une chose surtout lui était sensible, c'était le vide que les Bretons faisaient autour de lui. « Puisque les Bretons lui manquaient, qui bons étaient en bataille... son aigle ne pouvait plus voler : les plumes et les ailes lui étaient faillies^ »

Bertrand fut bientôt enlevé à la France par une brusque maladie : mais la mort le trouva les armes à la main attaquant encore une place occupée par les Anglais. Sur son lit de souffrance, le héros se serait fait apporter l'épée de connétable et l'aurait donnée à Olivier de Clisson, chargeant son frère d'armes de la remettre au roi. « Il saura bien, ditil, en regardant fixement son ami, la donner au plus dignes » Cette assertion de Fontenelle de Vaudoré est en opposition formelle avec les auteurs contemporains^ qui affirment que la glorieuse épée fut confiée au maréchal Louis de Sancerre. Il est d'ailleurs peu croyable c^ue Clisson, qui avait alors tant à faire en Bretagne, ait suivi du Gues-

1 Cabaret d'Orronville, ch. 38.

* Jean de Saint-Paul, ch. 3, p. ko.

' Fontenelle de Vaudoré, 1. ii, p. 190.

* Cabaret d'Orronville, ch. 89. — Chronique en prose de B. du CuesHin, ch. i46.

clin dans sa dernière marche vers le midi du roj^aume.

La mort de du Guesclin privait la France d'un de ses héros les plus populaires et les plus vaillants. -— Néanmoins, si on ne se laisse pas éblouir par l'auréole merveilleuse, que l'imagination du peuple et des historiens a mise sur le front de cet étonnant guerrier, on reconnaîtra c{u'il fut redevable à Clisson d'une grande partie de sa gloire et de ses plus sérieux succès. La journée de Cocherel et la seconde expédition d'Espagne étant exceptées, on peut dire c{ue Bertrand remporta peu d'avantages réels qu'il ne dût, au moins en partie, à l'heureuse influence de Clisson. Ce dernier apporta dans leurs communs conseils cette sagesse froide et prévo3^ante propre aux Anglais, chez qui il avait longtemps vécu ; il modéra la fougue impétueuse et imprudente du vaincu d'Auraj et de Najara ; il l'aida puissamment à organiser nos armées, à les discipliner, à leur donner une nouvelle éducation militaire. Aux généraux français aussi bien qu'à leurs troupes, il apprit qu'en toutes circonstances il fallait s'attacher aux plus sûrs mo3'ens de vaincre, et ne pas céder à cet instinct inné c^ui pousse toujours les Français vers les belles prouesses, les brillants exploits, souvent aussi dangereux qu'inutiles.

Ayant commencé par être un capitaine d'aventuriers, Bertrand en garda toujours un certain esprit de ruse et de finesse, qui lui servit dans plusieurs cas difficiles : mais on retrouvait vite en lui le chevalier français prêt à toutes les audaces et à toutes les imprudences : Clisson fut mieux

pénétré des responsabilités et des devoirs d'un général en chef.

D'ailleurs l'influence que, sur les soldats, du Guesclin exerçait par sa rude franchise^ son entrain, sa générosité proverbiale. Clisson l'obtenait également, mais par la terreur, que son seul nom inspirait, et par la confiance que donnaient aux hommes d'armes ses grandes qualités militaires.

Comme tacticien et comme organisateur, Clisson montra sans nul doute plus de talents que du Guesclin : au contraire, si, en dehors des attributs de l'intelligence, on cherche les qualités du cœur et du caractère, on doit avouer qu'Olivier ne peut pas soutenir la comparaison avec son frère d'armes. A ce point de vue il exerça même sur lui une influence fâcheuse. Les exemples et les conseils du bouclier des Anglais entraînèrent souvent du Guesclin à commettre des actes de riixueur et même de cruauté envers les vaincus.

En outre Clisson fut toujours insatiable d'honneurs et de richesses, tandis que du Guesclin était aussi prodigue de son or que de ses services, qu'il trouvait d'ailleurs toujours trop récompensés.

Nous avons vu que, vers la fin de sa vie, Bertrand oublia un peu ses devoirs de Breton : or la conduite d'Olivier était peu propre à les lui rappeler. Ce dernier en effet se posait déjà comme le rival de Jean IV et ne faisait aucun cas du respect et de l'obéissance que, d'après les institutions féodales, il devait à son suzerain légitime.

En résumé, la gloire de du Guesclin sera tou-

jours plus brillante et plus pure que celle de son frère d'armes : néanmoins les historiens oublient trop que, dans les choses de la guerre et dans les succès que ces deux guerriers obtinrent ensemble, il serait injuste d'attribuer à Clisson une part moins grande qu'à du Guesclin.

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