SA RÉCONCILIATION MOMENTANÉE AVEC LE DUC BRETAGNE
Etat de la France a la mort de Charles V. — Secrètes ANTIPATHIES DES PRINCES CONTRE ClISSON NOMMÉ NÉANMOINS CONNÉTABLE. — BuREAU DE LA Rl- VIÈRE EST SAUVÉ PAR ClISSON. — AFFAIRES DE BRE- TAGNE. — Un duel au MOYEN-AGE. — APAISEMENT GÉ- NÉRAL. — Jean IV fait alliance avec tout le monde
ET MÊME AVEC ClISSON.
Charles V mourut quelques mois après du Guesclin.
Comme il l'avait dit lui-même sur son lit de mort^ Charles V laissait « les besognes du ro3^aume en bonne voie. » L'ordre avait été rétabli dans la perception des impôts et dans l'administration des finances. Les compagnies, cette plaie du royaume si longtemps ruiné par leurs brigandages, n'existaient plus^ Partout la prospérité renaissait. Les
' Leurs pilleries n'étaient plus que des faits isolés et les gens du roi
étaient assez forts pour y mettre bon ordre. En i378, quelques bandes
avaient en vain tenté de se reformer du côté de Caën. Jean Le Mercier
es dispersa facilement avec une troupe d'hommes d'armes qu'il emmenait
en Bretagne, {r.ibl. Nationale, C. D. T. l""» série, doss.Le Mercier).
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PORTRAIT D'OLIVIER DE CLISSON Tiré de l'histoire de Bretagne de dom Lobineau,
coffres du trésor ro3^al , trouvés vides par le roi à son avènement, regorgeaient d'or et d'argent* mis en réserve pour faire face aux difficultés de l'avenir. Les fortifications des villes et des châteauxforts étaient en excellent état- : les villes pouvaient se garder elles-mêmes, grâce à de nombreuses confréries d'archers et d'arbalétriers organisées et entretenues avec soin^ Aussi des armées anglaises traversaient la France sans pouvoir faire une seule conquête. — La marine surtout avait été complètement transformée. La victoire de la Rochelle, en portant un grand coup à la souveraineté maritime de l'Angleterre, fut pour Charles V un encouragement à tourner ses vues et ses projets vers les choses de la mer\,Les vaisseaux français étant maîtres de la Manche et de l'Océan, les Anglais ne pouvaient plus se ravitailler chez eux, ni grossir sans cesse leurs troupes par l'arrivée de nouvelles recrues. Vers la fin du règne de Charles V, la flotte commandée par Jean de Vienne opéra même plusieurs débarquements heureux sur les rivages de l'Angleterre et força les agresseurs à songer à leur propre défense.
Les attaques de l'étranger n'étaient donc plus le péril suprême et quotidien. Pour la France le danger véritable allait naître du changement même
* En 1877 et 1378, le roi acheta ou donna à ses amis un nombre co2>sidcrablo de pièces d'orfèvrerie [LéOD. Deliile, iSgg, 1601, 1603'. Jl payait des charretiers pour mener « le chariot de nos joyaux. » ['Hbl. Nat. O. Fr. 20,619, n» 7).
» Les sommes dépensées pour cela furent considérables Le roi consacra 3ooo francs par mois aux seules fortifications de Vincennes. (Bibl. Xat. 0 Fr 21,643, F. 29).
' Ordonnances, t vi, p. i83, 538...
* Léop, Delislc, Charles V, liii, 1112, iA45, etc.
de Tautorité, qui passait aux mains des frères du roi, princes cupides^ pleins d'ambition, et plus soucieux de leurs intérêts personnels que de ceux de l'Etat'. Le roi de son vivant avait contenu leur turbulence et leurs convoitises : mais, par sa mort, ils devenaient les maîtres du royaume, le jeune dauphin ayant à peine une douzaine d'années (onze ans et trois mois).
Le duc d'Anjou, comme étant l'aîné des princes du sang, revendiqua la régence : les ducs de Bourgogne et de Bourbon, en vertu du testament de Charles V, réclamèrent la tutelle du Dauphin avec l'administration financière du royaume. Nous avons vu que la sage prévoyance du roi défunt avait mis en réserve de grands trésors ; le duc d'Anjou usa de violence pour s'en emparer-. Le peuple de Paris, et même des provinces, ne se sentant plus gouverné, s'agitait prêt à se soulever. Chacun des oncles du roi avait à son service des compagnies d'hommes d'armes : ces mercenaires se livraient pour leur compte à toutes sortes d'excès. La guerre civile menaçait partout d'éclater.
Depuis la mort de du Guesclin, la connétablie restant vacante, il n'y avait plus de haute direction militaire. Charles V avait bien désigné Clisson pour remplir cette charge, ne voyant personne plus propice que lui^ : mais les ducs de Berry, et
* Le duc d'Anjou aimait l'argent pour le garder, le duc de Berry pour le pro liguer sans discernement, et le duc de Bourgogne, pour le dépenser à conquérir des créatures et à se les attacher au préjudice de l'autorité du souverain. (Voir l'Histoire de France du P. Daniel,
t. VI, p. 210.
* Voir à ce sujet une éludé de Siméon Luce, dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. ixxvi, p. 3oi.
' Froissai t. 1. ii, oh. 7o.
surtout le duc de Bourgogne, n'aimaient pas ce personnage, qu'ils trouvaient sans doute trop fier de ses mérites et peu disposé à se plier à tous leurs caprices. Leurs candidats étaient Louis de Sancerre ou le sire de Coucy. Le premier refusa^, se sentant trop faible pour porter un pareil fardeau'. Quant au sire de Couc}^, il affirmait (( que messire Olivier de Clisson était mieux taillé de l'être (connétable) que nul : car il était vaillant homme et sacce et amé et connu des Bretons-. »
Le duc d'Anjou, quoique l'ami de Clisson, aurait préféré laisser vacante la connétablie, trouvant trop étendus les pouvoirs qui 3^ étaient attachés^ — Un grand conseil fut réuni : l'avocat général, Jean Desmarès et le grand chancelier, Pierre d'Orgemont, y discutèrent toutes les questions et tous les intérêts en jeu, proposant différentes solutions. Il fut enfin convenu qu'on s'en remettrait à la décision d'arbitres choisis par les princes euxmêmes. Ces arbitres décidèrent que le dauphin serait sacré le plus tôt possible et qu'en attendant la cérémonie du couronnement, le duc d'Anjou garderait le titre de régent : après le sacre, le régent partagerait la garde et la tutelle de Charles YI avec les ducs de Bourgogne et de Bourbon. Quant au connétable, il fut décidé qu'il serait nommé par le roi lui-même, après son couronnement. Cette dernière décision déplut au jeune
' Juvénal des Ursins^ i33o, p. 335.
• Froissarl, 1. ii, ch. 6.'j.
' D'après le religieux de Saint-Denis, le duc d'Anjou aurait voulu simplement ciéer un Porte-Oriflamme, n'ayant qu'une partie des pouvoirs du connélal le.
Charles VI, qui aimait les armes et les parades militaires. Qui donc à son sacre remplirait les fonctions de connétable, qui tenaient une si grande et si belle place dans le cérémonial officiel ? Pour tout concilier, il fut convenu qu'un grand conseil désignerait immédiatement ce grand officier, qui pourtant ne recevrait qu'après le couronnement l'acte authentique de sa nomination'.
Ortous ceux qui prenaient part à l'élection d'un nouveau connétable, comme nous l'apprend le moine de Saint-Denis, devaient jurer de voter pour le plus digne. Ils s'engageaient à choisir le capitaine sachant le mieux établir un camp, approvisionner une armée, prévenir les embûches, choisir le moment favorable pour Tattaque, habile enfin à ranger une armée en bataille pour lui assurer la victoire^
» Voili, croyons-nous, la réponse la plus simple et la plus naturelle à la question que se sont posées plusieurs historiens pour savoir si Clisson fut nommé conuétable avant le couronnement du roi, comme l'affirment Juvénal et le moine de Saint-Denis, ou bien s'il ne fut élevé à cette dignité que le 28 novembre, comme le portent ces lettres de nomination. (Voir à ce sujet une assez longue dissertation du P. Griffet, le commentateur du P. Daniel. {Hist. de France, t. vi, p. 677 : et les Ordonnances, Secousse, t. vi Préface).
» Après le roi, la reine et les princes du sang, le connétable était le premier personnage du royaume : il était du lignage du Roi [Ordonnances, Secousse, t. v, p. 33) et un attentat contre sa personne était qualifié do crime de lèse majesté. {ArcJi. Nat. J. 179). Au sacre royal, le connétable était chargé d'escorter la sainte ampoule et de servir le roi à cheval dans le banquet qui suivait. [Juv. des Ursins, i38o). 11 avait la haute main sur toutes les choses de la guerre, enrôlements de troupes, choix et avancement des officiers, direction des opérations militaires. Le roi ne décidai rien à ce sujet en dehors de lui. {Arch. Nat. Ueg. Pater. f 18 ). En campagne, le connétable choisissait les lieux de campement, commandait lavant-garde et, en l'absence du roi, avait la conduite de l'armée entière, il commandait alors même aux princes du sang. (Froissart, 1. i, p. 2, ch. 3i8). Tout le butin lui appartenait, excepté
Après qu'on eut beaucoup contesté au sujet de plusieurs candidats également dignes de cette grande charge, le religieux de Saint-Denis nous dit que le choix du suprême conseil se porta < sur Olivier de Clisson, puissant baron de Bretagne, guerrier audacieux et robuste, déjà célèbre pour avoir brisé plusieurs fois sous son glaive victorieux l'opiniâtreté britannique'. »
Le jeune roi fut heureux d'apprendre que Bertrand du Guesclin avait pour successeur son frère d'armes, le compagnon de ses travaux et de ses victoires. Il voulut être accompagné à Reims par son nouveau connétable, dont il reçut le serment de fidélité et à qui il remit Tépée, insigne de ses hautes fonctions-.
Le roi fut sacré le 4 novembre. L'archevêque de Reims chanta la messe. « Et là était assis le jeune roi en habit roj^al, en une chaire élevée
l'or, l'argent et les prisonniers réservés au roi, et l'arlillerie donnée au maîtres des Arbalétriers. Quand le roi n'était pas à l'armée, le seul étendard du connétable était arboré sur les ^illcs prises à l'ennemi. Il avait le droit de passer des montres ou revues et même de nommer un litutenant pour les passer en son nom. (Ordon. tfccousse, t. iv, p. 67, et t. V, p. 6'i5\ Quand la guerre éclatait, on lui versait une somme égale à une journée de la solde de chacun de ses soldats, depuis le plus grand officier, jusqu'au dernier des coustiUiers. 11 avait en outre, en temps de paix comme en temps de guerre, deux mille francs par mois d'appointements fixeî. {^ibl. Nationale, D 37,37;, ms. 7S9).
' « Tandem in dominum Oliverium de Clichonio, insignem baronem dj Britannià oriundum, audaccm militem et robuslum, bel is quoque egregium, cujus victrici gladio angiicana cervicositas pluries vicia succubuerat, convenerunt. » Le Rel. de Saint-Denis, 1. iv, ch. 3. Tr.\d. Le Laboureur.
' Lépéc du connétable avait la poignée en or émaillé de fleurs de lis. Quant à ses insignes héraldiques, ils consistaient en deux épées nues placées de chaque côlé de l'écu de ses armoiries, la pointe haute et soutenue par un dexlrochèrc armé de gantelets mouvants d'un nuage. Dans les cérémonies oIlici;^llcs, le connétable était revêtu d un manteau de velours bleu, enrichi de fleurs de lis d'or.
moult haut, parée et vêtue de draps d'or, si très riche que on ne pouvait avoir plus; et tous les jeunes et nouveaux chevaliers dessous, sur bas échafîauds couverts de drap d'or, à ses pieds.
« Ainsi se persévéra l'office en grand noblesse et dignité ; et là était le nouveau connétable de France, niessire Olivier de Cliçon, qui avait été fait et créé connétable depuis peu, qui bien faisait son office et ce que à lui appartenait. Là étaient les hauts barons de France vêtus et parés si très richement que merveille serait à recorder ; et seyait le roi en majesté ro^^ale, la couronne très riche et outre mesure précieuse au chef. L'église Notre-Dame à Reims fut à cette heure de la messe et de la solennité si pleine de nobles qui on ne sa- A^ait son pied où tourner'. »
Après la cérémonie religieuse , un banquet magnifiquement préparé attendait cette société si brillante. Mais les ducs d'Anjou et de Bourgogne s'y disputèrent la première place à côté du roi^. Ces deux princes se détestaient : quelques jours auparavant, le duc d'Anjou avait même cassé aux gages tous les gens d'armes que le duc de Bourgogne% pour se faire une armée à lui, avait enrôlés. Le duc d'Anjou n'avait retenu sous les armes que les cent soixante hommes de Clisson et deux cents autres^ La cour^ émue de la querelle des deux princes, décida de former immédiatement un conseil, pour trancher le différend. Le jury
' Froissart, l. n, ch. 74.
* Archives Nation. A. B. XIX, 200, Chronique 10, 7A6, f. 5o, ' Dom. Mor. Pr., t. 11, col. 291.
* Juvénal des Ursins^ i38o, p. 3ï6.
improvisé décida en faveur du duc de Bourgogne, premier pair de France. Le duc d'Anjou s'assit quand même le plus près du roi : mais il fut bousculé par son frère, qui resta enfin maître de la première place.
Pendant le festin, les faits les plus célèbres de l'antiquité furent représentés pour intéresser les convives Le sire de Clisson et le maréchal, Louis de Sancerre^ montés <■< sur hauts destriers couverts de draps d'or' », apportèrent eux-mêmes les plats sur la table ro^-ale.
Après son couronnement, le roi rentra à Paris en triomphe. Presque tous lesjoursdece mois de novembre furent marqués par des fêtes ou par des émeutes, qui menaçaient de dégénérer en révolution. Le peuple fut pourtant un peu calmé par de belles promesses.
Le 28 novembre, trois semaines après le sacre, furent enfin scellées les lettres ro^^ales qui conféraient officiellement à Clisson la dignité de connétable*.
A ce moment, la situation générale était assez embrouillée. Pendant que les Anglais de Buckingham ravageaient les campagnes de France, la division était partout, et parmi le peuple mécontent, et parmi les princes, qui ne s'entendaient que pour satisfaire leur ambition ou leurs rancunes contre certains personnages jadis en faveur auprès de Charles V, mais qui s'étaient attirés leurs ressentiments. Les ducs de Bourgogne et de Berry ne pouvaient surtout pardonner à ces auxiliaires du roi défunt, gens d'assez humble condition pour la plupart, d'avoir tenu si longtemps les premières
' Froissa !'t, 1 n, ch. 74.
* Bibl. de Xanies, 169^ fr i538 et Bibl. Nationale, ms. TSq, n» 72.
places dans les conseils souverains. Ils se regardaient, eux, les princes du sang, comme lésés dans leurs droits et se seraient volontiers vengés de tous ces parvenus.
Sa nouvelle dignité, la faveur dont il jouissait près du jeune roi et près du duc d'Anjou, mettaient Clisson à l'abri de toute atteinte. D'ailleurs le duc de Berry lui avait emprunté de l'argent et était encore dans ses dettes^ Il eut donc été difficile et imprudent de s'attaquer au nouveau connétable.
On craignit également d'inquiéter l'avocat général, Jean Desmarès, alors très populaire à Paris. Cet homme avait froissé les ducs de Berry et de Bourgogne en donnant trop librement son avis sur les attributions à accorder à chacun des régents : mais au moment où le peuple était en pleine effervescence, son arrestation eut été un acte impolitique. D'ailleurs cet éloquent et sage tribun pouvait servir d'intermédiaire entre la cour et les rebelles Parisiens.
Restaient les membres du conseil du roi-.
Charles V, estimant assez peu ses frères^ ne les avait guère consultés dans les affaires d'administration. Son conseil secret ou habituel se composait d'une douzaine de membres, qu'il avait discernés et qu'il avait formés d'après ses idées personnelles sur le gouvernements
• Eibl. de Nantes, 1690 fr. i53/j.
* Le conseil du roi, dont les membres choisis par le souverain étaient révocables à sa volonté, formait ce que nous appellerions aujourd'hui son ministère. Ces serviteurs dévoués et compétents, chacun dans sa partie, suivaient souvent même en voyage le roi, qui se déchargeait sur eux do la plupart des soins de l'administralion. (Voir Etude historique sur le Conseil du Roi, par Noël Valois, Paris, 1886).
" Le Conseil du Roi, par Noël Valois, p. 78.
L'évêque d'Amiens, Jean de la Grange, avait partagé avec Jean Le Mercier la haute administration des finances. Ce prélat s'était attiré bien des haines, et même celle du dauphin qui, après la mort de son père, aurait dit à Savoisy : « Savoisy, à ce coup serons vengés de ce prêtre.^ » Jean de la Grange, à qui le propos fut rapporté, mit ses trésors en lieu sûr et s'enfuit à Avignon.
Jean le Mercier, général des Aides, avait eu aussi l'entière confiance de Charles V, dont il avait été le lieutenant toujours en voyage, toujours chargé des missions les plus délicates, surtout en matière de finances. Son maître étant mort, cet homme habile se tint prudemment à l'écart et ne devait reparaître que peu à peu, quand il eut senti qu'on avait besoin de ses services'-. Les princes, n'aj^ant plus à craindre son influence et s'en croyant débarrassés, ne l'inquiétèrent pas.
Le plus intime conseiller du roi défunt avait été Bureau de la Rivière. Charles V en avait fait son premier Chambellan et lui a\"ait toujours témoigné une grande affection^ C'était un seigneur courtois et serviable d'un commerce facile et joignant à ane grande bonté naturelle tous les brillants dehors d'un courtisan. Les princes du sang ne l'aimaient pas, à cause de l'ascendant qu'il avait exercé à leur détriment, cro^^aient-ils, sur l'esprit du roi. N'était-ce pas lui qui avait exhorté Charles V à désigner Clisson comme connétable ? Sans doute par défiance pour ses propres frères^
^ Ju'^énat des Ursins, i380, p. SaS .
* Etude sur la vie de Jean Le Mercier, y^^ H- Moranville, p. 8/i.
3 Voir Le Conseil du JRoi, 1. II, i, p 7^t.
l'ancien roi avait encore imposé la Rivière au conseil de régence, au point de défendre de faire
« sans son conseil et délibération aucune chose
sur le gouvernement... ou sur les autres grosses besoignes\.. »
Le sire de la Rivière fut accusé de haute trahison par un proscrit nouvellement arrivé d'Angleterre, le comte de Saint-Poi. On escomptait déjà sa condamnation et la confiscation de ses biens.
En apprenant le danger couru par son ami, Clisson, qui partait déjà en campagne contre les Anglais, revint précipitamment à Paris, décidé à agir énergiquement. Fort de l'amitié du jeune roi, du prestige que lui donnait sa situation nouvelle, il osa jeter son gant, en signe de défi, en présence de toute la cour, se portant garant du patriotisme de Bureau. Il fit sienne la cause de son ami et provoqua en combat singulier quiconque serait assez osé pour soutenir l'accusation. Naturellement chacun se le tint pour dit : et l'ancien faA^ori ne fut plus inquiétée
D'ailleurs les princes comprirent qu'à ce moment où leur autorité n'était pas encore bien affermie et où les Parisiens se livraient à des excès difficiles à réprimer il leur fallait contenir leurs ressentiments personnels et suivre une politique de conciliation.
Ils traitèrent donc avec les Parisiens et s'enten-
1 Charles V avait désigné quarante-deux personnages, parmi lesquels on en devait prendre au moins douze pour former le conseil de régence. {Ordonnances, t. vi, p. 45 et /ig).
' Juvénal des Ursins, i380, p. 326.
dirent entre eux pour se partager le pouvoir. Le duc d'Anjou resta à Paris auprès du jeune roi etgarda la haute main sur les affaires, tandis que le duc de Berr\^ prenait les provinces du midi et le duc de Bourgogne celles de l'est et du nord.
Le nouveau connétable put alors s'occuper des affaires de Bretagne. Depuis quelque temps, grâce aux bons offices de leurs amis communs, les haines qui divisaient Clisson et Jean IV s'étaient un peu calmées. Le duc de Bretagne se voyait d'ailleurs obligé de céder à l'opinion publique qui, dans tout son duché, réclamait un rapprochement avec la France. Il avouait lui-même que, Charles V étant mort, ses antipathies contre le royaume de France étaient grandement diminuées. D'autre part, il était survenu un graA^e événement, qui favorisa beaucoup en Bretagne cette tendance des esprits à rompre toute attache avec l'Angleterre. Deux ans plus tôt, le grand schisme d'Occident avait éclaté, troublant et divisant tout l'univers chrétien. Or la Bretagne, où l'influence française était toujours prédominante parmi la noblesse, le clergé et le peuple, s'était rangée, avec la France, dans l'obédience du pape d'Avignon, tandis que l'Angleterre avait reconnu l'autorité du pontife de Rome. Jean IV lui-même suivit ses sujets et se déclara pour le pape d'Avignon*.
• « Pour que Jean de Montfort ait cru devoir prendre une attitude aussi contraire aux exemples, et peut-être aux conseils de Richard II, roi d'Angleterre, il faut qu'il y ait été en quelque sorte forcé par ses sujets. Nul doute que le sentiment public ne se soit prononce en Bretagne en faveur du pape d'Avignon. »(La France et le Grand Schisme d'Occident, par Noël Valois, 1. i p. aSa).
Plusieurs nobles bretons, les sires de Dinan, de Laval et de Rochefort étaient venus à Paris pour s'entendre avec Clisson et préparer les voies à une réconciliation entre Jean IV et le jeune Charles VP. A leur retour ils engagèrent tous les Bretons à fermer leurs portes aux Anglais, qui arrivaient du côté de Test et avaient déjà mis le siège devant la ville de Nantes, défendue par Amaury de Clisson, cousin du nouveau connétable. Le sire de Beaumanoir, un de ceux qui avaient rappelé Jean IV en Bretagne, entretenait maintenant des correspondances avec Clisson et se montrait violemment hostile aux Anglais-.
Le nouveau connétable réussit à faire pénétrer dans Nantes un corps de troupes françaises et, rassuré sur le sort de la ville, il commença contre les Anglais sa guerre habituelle de surprises et d'escarmouches. Ceux-ci harcelés et manquant de tout prirent enfin le chemin de Vannes, où se tenait leur allié, le duc de Bretagne. Mais ils durent faire un long détour par Messac,- Mauron et la Trinité-Porhoët, afin d'éviter les villes ennemies de Rieux, Rochefort, Redon, Ploërmel et Josselin,qui leur barraient la route. Ils marchaient lentement, avec mille difficultés, décimés par les attaques partielles, obligés de reconstruire les ponts, c|ue les gens du pays coupaient devant eux.
Les Vannetais auraient bien voulu leur fermer leurs portes : mais ils cédèrent enfin aux ordres de leur duc. Celui-ci s'en alla au devant des Anglais
* Dom Lobineau, Pr., col 6io.
> Juvénal des Ursins, i38o, p. Sa?.
à une lieue de Vannes, sur la route de Saint-Jean, leur fit force révérences, salut et protestations d'amitié, s'excusant de n'avoir pu les secourir* Clisson, Rohan, Laval, Rochefort gardaient le pa3's. « Tous ceux^ dit le duc aux insulaires, qui s'étaient conjoints avec moi, tant chevaliers et prélats comme de bonnes villes, sont maintenant tout rebelles, dont je suis grandement couroucé' ». Le comte de Buckingham n'entra à Vannes qu'après avoir juré aux habitants, sur les saints évangiles, de partir quinze jours après qu'ils le lui auraient ordonné. Ce fut la seule ville bretonne qui reçut dans ses murailles les débris de l'armée étrangère. Les Anglais furent bientôt obligés de se disperser pour trouver des vivres : Thomas de Percy emmena ses gens près d'Hennebont ; Knolle et Caverlé conduisirent les leurs aux environs de Quimper : l'arrière garde se dirigea vers Quimperlé : encore ces trois villes refusèrent-elles énergiquement d'ouvrir leurs portes. Il fallut loger dans la campagne, à la fin de l'hiver, souffrir le froid et la faim, manger du pain de chardons', payer douze deniers ce c{ui en valait trois, sans pouvoir rien trouver. « Si mouraient leurs chevaux de faim, de froid et de povreté^ et ne savaient où aller au fourrage ; et, quand ils y allaient, c'était en grand péril, car les terres voisines leur étaient toutes ennemies.^ »
I pioyyQ Lo Baud, 1. II, ch. "ïe.
' Frais sart, 1. ii, ch. 76.
' Dom Lobineau, 1. xiii, p. AS;, * Froissart^ 1. 11, ch. 76.
Clisson et Rohan, dans leurs villes de la Chaise, de Josselin et de MoncontOQr, aidés par leurs gens d'armes et les habitants du pays, tuaient aux Anglais le plus de monde possible. Le comte de Buckingham et le duc de Bretagne n'osaient trop se plaindre, ni se venger, de peur d'un soulèvement général qui eut anéanti tous les Anglais, trop loin les uns des autres pour se porter mutuellement secours.
Pendant ce temps, les soldats de Clisson pouvaient se retirer et se refaire dans les châteauxforts du voisinage. Les plus grands seigneurs français de la garnison de Nantes, le Barrois des Barres, le comte de la Marche, Chastel-Morant et grant foison de chevaliers et écuyers avaient, eux aussi, serré de près l'armée ennemie, dans sa retraite sur Vannes. Le connétable les reçut généreusement dans son château de Josselin', dont il avait fait son quartier général.
Comme on en était en hiver, il fallut songer à passer le temps agréablement. Or la distraction préférée de tous ces batailleurs consistaient dans les tournois et les joutes. On se souvint qu'un défi avait été porté à trois chevaliers français par trois chevaliers anglais, cjuand le comte de Buckingham traversait le Poitou. Les trois Anglais furent sommés de venir à Josselin pour tenir leurs engagements. Ils le firent volontiers et le tournoi eut lieu sous les yeux du connétable. Tout se passa loyalement, sans grandes blessures de part et d'autre. Mais à leur tour les trois Français défièrent leurs adversaires et une nouvelle rencontre fut décidée.
• Cabaret d'Orronville, ch. /|3.
OMVIEIl DE CLISSON CONNETABLE 223
Le comte de Buckingham^ informé du nouveau défi, voulut jouir, lui aussi, du spectacle et fit des instances pour que les champions se rendissent à Vannes. Le connétable reconnut que le désir de Buckingham était juste et envox^a demander des sauf-conduits pour tous les chevaliers français qui voudraient aller de Josselin à Vannes. Une trentaine de gentilshommes profitèrent de la permission. Clisson ne fut pas de ce nombre, ne voulant pas sans doute se rencontrer avec Jean IV.
Les champions français se couvrirent de gloire et revinrent bientôt à Josselin raconter au connétable les péripéties du tournoi.
Nous allons faire le récit d'un autre duel entre un soldat français et un soldat anglais, qui se battirent à Josselin même, quelques mois après : car ce combat singulier fournit d'assez curieux renseignements sur les mœurs militaires de cette époque.
Plusieurs soldats anglais avaient obtenu du connétable un sauf-conduit pour s'en retourner sans armes à Cherbourg. Ils passèrent par Josselin comptant seulement diner dans cette ville et en repartir aussitôt.
A peine arrivés à leur hôtel, non loin du château, ils reçurent la visite de plusieurs soldats de la garnison de Josselin, « car, dit Froissart, gens d'armes s'entrevoient volontiers et espéciallement Français et Anglais. »
Or, parmi les gens du connétable, se trouvait un certain Jean Bourcinel, écuj^er du comte de la Marche ; cet écuA^er avait eu autrefois des démêlés avec un des Anglais présents à Josselin.
Bourciiiel reconnut son adversaire, lui rappela les anciennes provocations, et dit que c'était le moment de se donner les trois coups de lance qu'ils s'étaient promis. L'Anglais, nommé Nicolas Cliffort, s'excusa alléguant que lui et ses compagnons ne traversaient le pays que comme des pèlerins, sans armes, avec le sauf-conduit du connétable et sous les ordres de plusieurs chefs.
Après une petite discussion, les adversaires se quittèrent sans s'accorder. Mais, pendant le diner, les Anglais parlèrent beaucoup de la provocation. Au château de Josselin, il n'était aussi question que de l'affaire. Le connétable en eut connaissance : il « 3^ pensa un petit »;, et dit qu'il ne voj^ait pas d'inconvénients à ce qu'une rencontre eût lieu entre les deux rivaux.
Dans l'après-midi, les chefs anglais vinrent au château demander au connétable un chevalier pour les conduire à Cherbourg suivant les conventions.— Attendez , leur dit-il, demain « au matin, après messe, vous verrez fait d'armes de votre écuyer etdu nôtre, et puis vous dînerez avec moi ; le diner fait, vous partirez sous bonnes gardes. » Les Anglais n'osèrent rien refuser, ils burent de son vin et s'en retournèrent à leur hôtel.
Le lendemain matin, les deux champions entendirent la messe, se confessèrent et communièrent. — Près du château, du côté du levant, se trouve un endroit tout uni. Par terre on étendit les deux armures complètes — « Prenez premier, dit Jean. » — « Par ma foi, répondit l'Anglais, non ferai, vous prendrez premier. »
Deux chaises furent placées un peu loin l'une
de l'autre pour qu'il fut facile aux combattants de se reposer après chaque passe. Jean Bourcinel s'arma le premier de toutes pièces : son compagnon en fit autant. Ils prirent alors deux lances égales, à bons fers de Boixleaux, et s'en vinrent au pas l'un contre l'autre. Arrivés à portée, ils abaissèrent leurs armes et s'attaquèrent. Tout du premier coup l'Anglais frappa si durement que son fer glissa sur la cuirasse de son adversaire, sauta de bas en haut par-dessus le camail en acier et s'enfonça profondément dans le cou du pauvre Jean Bourcinel. L'arme se brisa à la naissance du fer, qui resta dans la plaie.
L'Anglais ne s'aperçut pas du coup mortel qu'il venait de porter. Il revint à sa chaise, ainsi que l'écuver français. Mais celui-ci avait une affreuse blessure : on voyait le fer de lance fixé dans son cou. Les seigneurs accoururent, lui ôtèrent son bassinet et arrachèrent l'arme de la plaie. Alors le blessé se tourna du côté opposé, sans rien dire, et tomba mort.
Son adversaire très habile à soigner les plaies arriva pour porter secours : mais Jean Bourcinel n'était plus.
Le comte de la Marche était furieux et s'agitait
en pleurant la mort de son écuyer, qu'il aimait
beaucoup. Nicolas Clifîort lui-même avait grand'
pitié en v^oyant le cadavre d'un si vaillant homme
d'armes. Mais Clisson leur dit : « En tels faits, ne
doit-on attendre autre chose : il est mésavenu à
notre écuyer, mais l'Anglais ne le peut amender. »
Alors il dit aux chevaliers d'Angleterre. « Allons,
allons diner, il est temps. »
Les Anglais n'osaient entrer au château, tant la mort de Bourcinel les affectait. Le comte cie la Marche continuait à pleurer. Nicolas Cliffort s'en alla tristement à son hôtel. Le connétable l'envoya chercher. Quand il fut venu, presque malgré lui, Clisson lui dit : « Vous n'aA^ez fait autre chose que je n'eusse fait moi-même en pareil parti : car mieux vaut grever son ennemi que d'être grevé par lui. Ce sont conditions d'armes. »
Quand les seigneurs eurent diné à loisir et pris le vin, le connétable donna ordre au Barrois de conduire lui-même les chevaliers anglais, en faisant ouvrir devant eux les villes et les châteaux pour les mieux traiter. Le Barrois obéit volontiers. Ils s'équipèrent ensemble pour monter à cheval et ne se séparèrent qu'à Cherbourg au fond du Cotentin
Cet épisode nous montre bien Olivier deCiissoh, tel c[ue d'ailleurs nous le connaissons déjà. Dans sa vie, on rencontre beaucoup d'actes de bravoure, d'énergie, de lo3^auté, et même de grandeur d'âme : mais un témoignage de sensibilité, de bonté naturelle, de pitié compcitissante, jamais.
Les quatre seigneurs bretons, qui s'étaient entremis entre Jean IV et le duc d'Anjou, régent de France, parvinrent enfin à fixer les conditions de la paix entre la France et la Bretagne.
Le 15 janvier 1381, fut signé un arrangement préalable, à l'insu des Anglais, à qui Jean IV continuait à faire bon visage. Cet accord stipulait*
• Dom Morice, P7'., t. ii, col. ag^.
que le duc de Bretagne pourrait avoir des Anglais dans sa maison, mais aucun dans son conseil : de plus il paierait au roi de France 200,000 francs : et, six semaines au plus après le traité, il irait en personne faire hommage au roi. En retour, toutes S3s places de guerre lui seraient rendues. Quant aux difficultés pendantes entre le duc et Clisson, elles étaient réservées pour être soumises à l'arbitrage de Charles VI'.
Le traité fut juré sur la croix et les saints évangiles par les ambassadeurs du duc et [les commissaires royaux. Le roi le ratifia le jour même, au bois de Vincennes et Clisson y acquiesça aussi par lettres du 23 février.
Quand les Anglais, qui hivernaient en Bretagne, connurent les agissements de Jean IV, qui les abandonnait ainsi pour se rapprocher de la France, ils s'embarquèrent au plus tôt, sans écouter les protestations de dévouement et d'amitié personnelle que leur prodiguait leur cauteleux allié*.
A Guérande, le 4 avril de cette même année, fut solennellement conclue la paix entre la Bretagne et la France.
Dans le traité, se trouvait la formule habituelle, à savoir, que le duc devait aider le roi « contre tous ceux qui pouvaient vivre et mourir. » Cette clause déplut à Jean IV : il fit signer au vicomte de Rohan et aux principaux seigneurs bretons un acte par lequel ceux-ci promettaient de ne pas l'abandonner dans sa résistance au roi, si celui-ci refusait de donner un second acte scellé déclarant
• Dom Morice, Pr. l. ii, col. 398.
' Alaiu l.uuchurt, l iv, f. lâS.
que le duc de Bretagne serait dispensé de s'armer contre le roi d'Angleterre^
Cet étrange souverain breton passa sa vie entière à intriguer, à batailler, à se brouiller et surtout à faire des traités avec tout le monde.
Une difficulté étant sans doute survenue entre Clisson et le duc d'Anjou, Jean IV en profita pour conclure encore une alliance personnelle avec le duc d'Anjou, régent de France, contre le connétable de Clisson. Ce traité fut signé, le 9 mai 1381^ Or, le 30 mai suivant, le duc de Bretagne et Clisson se rencontraient à Vannes.
Qui le croirait? Le duc conclut un traité avec Clisson lui-même ! « Jehan, duc de Bretagne... eue considération à la parfaite amour et affinité que nous avons eue et avons à notre très cher et bien amé cousin et féal Messire Olivier, seigneur de Clisson... connestable de France... et des très grands et bons services et plaisirs qu'il nous a fais au tems passé... Promettons être bons vrais et loyaux seigneur alliez et bienveillans audit seigneur de Clisson... et garder honneur bien et estât de sa personne... contre tout homme qui peut vivre et mourir... Promettons sur les saintes évangiles de Dieu touchées corporellement par la foi et serment de notre corps... » etc.^ Clisson promit une amitié réciproque et la paix fut signée entre les deux ennemis.
Il est à remarquer que, dans cette alliance,
' Dom Morice, t. ii, Pr. col. a8o,
' Dom. Lob. 1. xm, p. 44i.
^Bibliothèque de Nantes, col. Bizcul, ifig^ fr. i558 el ijo") ir i5»7. Un vidimus de ce traité se trouve aussi à la Bibliothèque Xai/nUe^ ms. 789, n'5 /iG.
Clissoii ne se dit pas le sujet, mais l'allié du duc de Bretagne'.
Le même jour, Jean IV accordait des lettres de u pardon et rémission » pour tous ceux de ses vassaux, qui avaient embrassé contre lui le parti du roi de France.
Le roi d'Angleterre avait également des traités d'alliance en bonne et due forme signés par Jean IV : mais il trouvait toutes ces palinodies peu à son goût. Sa sœur^ mariée au duc de Bretagne, était alors en Angleterre ; il l'empêcha de retourner avec son mari. De plus il proposa la liberté aux deux fils de Charles de Blois, qui languissaient dans les prisons anglaises, depuis une vingtaine d'années, mettant comme condition qu'ils lui feraient hommage du duché de Bretagne. Les deux jeunes gens, abandonnés de tous depuis si longtemps, refusèrent énergiquement de trahir les intérêts de la France. Ils restèrent dans leurs prisons, où, peu après, l'un d'eux mourut de langueur et d'ennui.
Bien qu'il fût officiellement réconcilié avec le duc de Bretagne, Clisson ne se hâtait pas de lui rendre ses places de guerre : elles étaient en effet sa garantie contre le duc et aussi contre le roi de France : ce dernier lui devait en effet 80,000 livres (4 millions), à cause « des gens d'armes qu'il avait euz pour la garde des forteresses en Bretaigne-, » pour le compte du roi de France, et qu'il avait
' Celte dérogation aux habitudes et au style du monde féodal s'explique moins par la haute situation d'Olivier que par la dignité du connétable, dont il était revêtu.
* Bibl. de Nantes. co\ . Bizeul, 169G fr. 1.^/40.
payés de ses propres derniers. Il était plus facile aux princes de persécuter les financiers choisis par Charles V que d'assurer la bonne administration du ro3^aume et la paie régulière des troupes. En effet, le 1" octobre 1380, il n'était dû à Clisson que 44,320 livres ; cinq mois après, au l*''" mars 1381, la dette de TEtat à son égard s'était donc accrue de 35^,680 livres, qui vaudraient de nos jours 1,784,000 francs^
Le roi voulut charger de sa créance les Juifs de Paris : mais d'un moment à l'autre ceux-ci pouvaient être chassés du royaume : Clisson exigea des garanties plus sûres. Pour le contenter, le roi lui signa, le 2 mars, deux obligations. Il est dit dans la première : « Nous promettons en bonne foy et parolle de Ro\^ à nostre dit cousin que au cas que les dits Juifs se partiraient de nostre royaume paravant ce qu'ils eussent payés nostre dit cousin de la ditte somme, nous lui paierons cette somme ou la ferons païer et l'en contenterons-... » Dans le second acte, le roi fixe les échéances de paiement et promet 22,216 francs « pour estre paiez à la saint Jehan-Baptiste prochaine venante. . » De plus, il donne à son connétable <( par manière de gage (caution) la ville et le chastel de Pontorson... » avec les revenus de cette seigneurie*.
* 11 avait pourtant touché, le 17 décembre i38', /i,520 francs d'or {Bib. Nat. Clairambault, 33-2^37).
' Bibl. de Nantes, 1696 fr i5'to II parait étrange que le roi se soit déchargé sur les Juifs du soin de payer Clisson ; c'était sans doute pour se faire payer par eux la protection intéressée qu'il accordait à cette triste race.
* Bibl. de Nantes, i696 fr. iî>4o et Bibl. Aation., ms. 789. n» 63.
* La cliâtelciiie de Pontorson, achetée au roi de Navarre, avait été donnée à du Guesclin, le iG décembre 1376. (Dom Morice, Pr., t. 11 col. 178).
Nous savons d'autre part que le duc de Berry devait au nouveau connétable 10,000 francs « de bon or et de bon pois, laquelle somme il (avait) prestée amiablement'. »
La comtesse de Penthièvre. qui devait aussi à Clisson 9,220 francs d'or, s'eno-a2:ea enfin à les lui rendre le plus tôt possible : c'est pourquoi le connétable reprit avec elles ses anciennes relations d'amitié.
Toutes ces avances nous donnent déjà une idée de la grande fortune de Clisson, dont nous reparlerons plus tard. Ces sommes, dont il s'était dessaisi, ne l'avaient pas empêché d'acheter^ le 3 mars 1380, pour 22,000 francs, la chàtellenie de Monfaucon-et de fonder, dans la ville même de Clisson, au mois d'octobre de la même année, un collège de chanoines « à la louange de Dieu et de toute la court de Paradis, pour le salut et remède de son àme. »
Le haut rang qu'il occupait, son immense fortune,sa grande connaissance des affaires donnaient alors à Olivier une telle autorité et un tel prestige que plusieurs nobles familles le prirent comme
' Bibl. d? Nantes, 1G90 fr i534.
- A celte occasion le duc d'Anjou. « pour reconnaître, disait-il, le» 1res grans et notables services que nostre cousin ledit Clisson nous a fait au temps passé » lui avait accordé l'amortissement de son acquisition nouvelle, dont les revenus étaient affectés à l'entretien « des chanoines, chappelains et clercs d'iceluy collège. » Cette fondation, faitî quelques mois' seulement après la mort de du Guesclin. était sans doute, dans la pensée du nouveau connétable, destinée à assurer des prières pour 1« repos de làmc de tous les siens, mais surtout du glorieux Hère d'arme», dont il pleurait la perte. (Dom. Moricc, Pr, t. ii. col. 675) avant sani doute mal lu la date de ce document, le reporte dix ans plus tard, en i39o, plusieurs années après la mort du duc d'Anjou, son auteur. (V. Archives Nationales, p 1899, n° 4A8).
arbitre pour trancher les difficultés survenues entre elles, au sujet de terres et d'héritages à partagera
En fait, la guerre était suspendue entre la France et l'Angleterre. Le duc de Bretagne fut enfin mis en possession des places qu'il réclamait : il se prépara à se rendre à Paris, pour faire au roi de France hommage de son duché, suivant les conventions du second traité de Guérande.
Vers le mois de septembre, il se mit en voyage muni de toute une provision d'actes scellés et de sauf-conduits, qu'il avait exigés pour lui et deux cents personnes de sa suite. Le duc de Bourbon, le connétable de Clisson et l'amiral Jean de Vienne l'attendaient aux frontières de France pour l'escorter jusqu'à son retour.
A son arrivée à Paris, le duc apprit que le roi était à Compiègne, où il l'alla trouver-.
Comme c'était prévu, tous les seigneurs présents supplièrent le roi de pardonner au duc , ce qu fut fait de bonne greice. Alors le duc ôta son chaperon, fléchit le genou et mit sa main entre les mains du roi\ Ils s'embrassèrent ensuite : et le duc, ayant remis son chaperon, jura debout, la main sur un morceau de la vraie croix, qu'il serait fidèle au roi et à ses successeurs.
De Tours, Jean IV revint en bateau jusqu'à Nantes. Dans tout ce voyage, il déplo3^a un luxe inouï. Peut-être Clisson, qui aimait beaucoup le faste et les richesses, envia-t-il le luxe étalé par
< A7\-hives Nationales, Xic 38». * Bibl. Nationale, ms. TS*^, n» 65 ^ Jean de Saint-Paul, ch. 3, p. 15.
son suzerain, surtout dans sa navigation fluviale. Ce qui est certain, c'est que le roi de France, C[ui désirait tant faire plaisir à son connétable, lui fit cadeau deux mois après de la plus belle de ses barges, à prendre au choix'.
Le roi d'Angleterre, mécontent du voyage de Jean IV en France, lui confisqua le comté de Richemond : mais le duc de Bretagne se consola en achetant la baronnie de Rais. PréA'03''ant en outre qu'il n'aurait rien à craindre en Bretagne, tant qu'il serait en paix avec Clisson, il renouvela alliance avec ce dernier, le 27 février suivant. Dans cette déclaration nouvelle, Jean IV emploie les termes d'une affection encore plus chaleureuse que l'année précédente. « Nous jurons, dit-il, sur les saints évangiles, que nous voulons et voudrons le profit et honneur de nostre très cher et féal cousin, le sire de Clisson Nous lui aiderons à garder ses franchises, honneurs et libertés, son corps et l'état de sa personne, sa vie et ses héritages, sans fraude, ni malengin, en aucune manière, autant que nous ferions pour nostre corps, nostre vie et nos héritages-... »
Nous verrons comment un peu plus tard Jean IV, quand il se fut emparé par un guet-apens de la personne du connétable, prit soin de garder le corps, la vie et les héritages de son ancien ami d'enfance.
On peut croire que toutes ces protestations du
' Bibl, Nationale. Chartes ro/ales. Français 20,705, foL a*!. La barge était un vaisseau de haut bord, ayant deux châteaux, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, reliés entre eux par une galerie couverte.
' Dom Morice, Pr , t 11, col. 879.
duc avaient surtout pour but de décider Clisson à lui délivrer les dernières places de guerre occupées encore en Bretagne par les Français. Cette restitution ne fut en effet terminée que quatre semaines après, le 20 mars 1382'.
1 Archives Nationales. JJ. ai4