‹ Olivier de Clisson, connétable de FranceChapitre 24 sur 60 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le passage de la Lys. — Rosebecque : dispositions

PRISES PAR ClISSON ET LEUR HEUREUX EFFET. — PlL-

LAGE DES Flandres. — Miséricorde ou Marguerite. — Cuisson prépare une seconde expédition contre LES Flamands et les Anglais. — Le duc df Bretagne

SAUVE CES derniers.

La guerre était interrompue en fait entre la France et l'Angleterre, parce cj[ue chacune des deux nations se débattait aux prises avec des difficultés intérieures.

Dans toutes les grandes villes de France, les communes s'organisaient et s'armaient, refusant d'obéir aux oncles du jeune roi et de paj^er les impôts, dont on voulait les charger injustement, disaient-elles, puisque la guerre à peu près terminée ne devait plus être aussi lourde à soutenir.

L'agitation des basses classes de la société prenait même un caractère politique : c'était la révolte du peuple contre la noblesse; la bourgeoisie prenait la tête du mouvement, croyant le diriger et le faire tourner à son profit.

En outre, encouragées par les Anglais, qui gar-

daient encore quelques forteresses en Guyenne, des compagnies ou bandes de brigands se reformaient dans les campagnes du midi^

Le duc châtia avec rigueur les révoltés de Rouen ; mais quand il rentra dans Paris, la capitale était ensanglantée par l'insurrection des Maillotins.

L'ordre fut rétabli à Paris, en partie par la force, j en partie par des accommodements et des concessions réciproques.

Le vrai foyer de la révolte était en Flandre, surtout dans la ville de Gand, qui, ayant chassé son légitime suzerain, le comte Louis-le-Mâle, voulait s'administrer à sa guise et ne dépendre de personne. Née dans les communes de Flandre, l'effervescence révolutionnaire s'étendait de proche en proche avec autant de puissance que de rapidité^

Le comte de Flandre, qui avait couru les plus grands dangers, implora le secours du roi de France contre ses sujets en révolte. Cet appel fut entendu de toute la noblesse française désireuse d'écraser, par la destruction de Gand, le germe de* toutes les rébellions.

Le jeune Charles VI ne rêvait que guerres et batailles^ Des lettres royales furent partout expédiées : les troupes françaises avaient ordre de se

' Sept montres ou revues passées à Carcassonne prouvent qu'on était obligé d'enttetenir de nombreux archers et arbalétriers « contra Anglos et lalrunculos patiiam .. digcurrentcs et deprœdanles » Archives Nat onales, K. 53. i5.

" Le religieux de Saint-Denis, 1, m, eh. 3.

^ Charles V montra un jour à son fils « une belle et riche couronne et un beau bacinet, et lui demanda lequel il aimait le mieux .. il répondit plainement qu'il aimerait mieux le bacinet que la couronne . . On lui fit faire ui» gentil harnois, lequel on fit pendre au chevet de son lit » {Juvénal des Ursins, i38o, 325).

concentrer le long de la Lys, rivière qui coulait sur les frontières de Flandre.

Grâce à l'activité intelligente du connétable, l'armée fut rapidement réunie au point assigné. Tous les ponts jetés sur la Lys avaient été coupés par les Gantois. Pierre du Bois, un de leurs capitaines, occupait la ville de Comines, sur la rive droite : Clisson arriva bientôt sur la rive gauche, en face de cette place, avec l'avant-garde de l'armée française.

Au mo\"en d'un chaland qu'ils trouvèrent et de cordes soutenues par des pieux fixés dans l'eau, quelques détachements français réussirent à passer la rivière, un peu au-dessous de la ville. A leur tète étaient les sires de Rieux, de Rohan, de Laval^ Olivier du Guesclin, le Barrois des Barres et le maréchal, Louis de Sancerre. Cette troupe d'environ cinq cents lances remonta vers Comines par la rive opposée. Quand le connétable la vit s'avancer '< bannières et pennons ventilants, en une belle petite bataille. — Ha! saint Yves, s'écria-t-il, ha, saint Georges! ha, Notre-Dame ! Que vois-je là? Je vois toute la fleur de notre armée qui se sont mis en dur parti. Ha ! messire Louis de Sancerre,

je vous cuidais plus amesuré que vous n'êtes

Je vous plains, quand, sans mon conseil, vous vous êtes mis en tel danger. Pourquoi, pourquoi, suis-je connétable de France? Car, si vous perdez, j'en serai tout inculpé et on dira que je vous ai envoyés en telle foliée »

Les Français n'avaient pas changé : ils étaient

' Froissart, 1. ii, ch. i83.

bien les mêmes imprudents et les mêmes fanfarons qu'autrefois : mais Clisson avait au plus haut point le sentiment des responsabilités d'un général en

chef.

Les gens de son entourage lui dirent : u Monseigneur, ne so\^ez pas tant en peine de ceux qui sont là-bas : ce soir on n'osera pas les combattre et demain nous les réconforterons. »

Ces prévisions se réalisèrent. La nuit parut longue de l'autre côté de la L3^s. On était en novembre par un temps froid et triste. Les chevaliers, massés debout les uns contre les autres, de peur d'être attaqués, avaient les pieds enfoncés dans la boue. Ils tenaient leurs lances droites et immobiles, accablés à la longue par le poids de leurs armures, et,pourréparer leurs forces, n'avaient rien à boire, ni à manger. Cette action « doit leur être tournée à grand vaillance », nous dit le bon chroniqueur.

Après minuit^ la pluie se mit à tomber. Au point du jour le sire de Sempy qui, de temps à autre, allait voir en se tapissant si les Flamands arrivaient, s'écria : « En avant ! Messeigneurs, il n'y a que du bien à faire. Les voici qui viennent le petit pas... Or, montrons que nous sommes droites gens d'armes. »

Les cinq cents braves abaissèrent vers l'ennemi leurs longues lances « à bons fers de Bordeaux ». Le connétable les entendit pousser leurs différents cris de guerre, comme ils abordaient les masses flamandes, et il s'écria : « Nos gens sont en armes. Dieu les veuille aider! »

Les soldats de Pierre du Bois ne rencontrèrent que longues pointes aiguës, « dont ils se voj'aient

CLISSOX EN FLANDRE 23Î)

empalés : les mailles de leurs cottes ne leur servaient néant plus que toile doublée en troisdoubles, mais les fers passaient tout outre, et les enfilaient parmi ventres, parmi poitrines et parmi tètes. »>

Tous ces bons che valiers se battaient dans la boue jusqu'à mi-jambe, poussant leurs fers avec furie vers les endroits les plus serrés de la bataille. Pierre du Bois tomba, l'épaule transpercée : ses valets l'emportèrent du champ de bataille. Les Français criaient : Sempy ! Laval I Sancerre! et ne s'épargnaient pas pour occire leurs ennemis « non plus que chiens » ; car si les Flamands avaient eu le dessus, « ils eussent fait pareillement. »

Plus de deux cents fuyards se noyèrent : les autres mirent le feu aux maisons de Comines. Les Français entrèrent quand même dans ki ville et, à la lueur des incendies, poursuivirent et égorgèrent les vaincus au fond de tous leurs refuges. Les cloches sonnaient à toutes volées dans les villes voisines pour annoncer que tout était en péril : partout c'était la terreur, le désarroi et la confusion.

Pendant ce temps, le pont sur la Lys ayant été rétabli, cinquante mille hommes entrèrent dans le pa3^s des Gantois.

La guerre devait prendre un caractère sauvage. Aux environs de Comines, des centaines de Flamands furent tués dans les moulins à vent et les monastères'. Les Bretons commencèrent aussitôt

1 La Chronique 10,746 dit que, dans ces affaires, « fuieiil les occis nombres environ Xllll"i honinies ^^li.ooo,. » Archives Xationales, A.B. XIX, 300

à piller le pays, qui était « gros et riche ». Wérin fut pris, brûlé « et ceux qui étaient dedans morts. Là eurent les Bretons grand pillage et profit », On trouv^ait, dans cette opulente contrée, des draps et des marchandises de toutes sortes. Les premiers arrivés ne saisirent que l'or et l'argent : « mais ceux c^ui vinrent après rançonnèrent tout au net le p3.ys et rien n'y laissèrent. »

Philippe Artewelle, chef des Gantois, courut d'Oudenarde à Gand pour organiser la résistance. Il oubliait qu'il n'avait sous la main qu'un peuple de marchands, braves il est vrai, mais peu habitués à la guerre : tandis qu'avec le jeune roi de France marchaient beaucoup de soldats exercés et endurcis à la lutte, conduits par d'habiles généraux comme Clisson, le Bègue de Vilaine et Jean de Vienne. Les Français avaient en outre une grande supériorité dans leur armement. Ils étaient invulnérables sous leurs cuirasses en acier ou en fer battu : les Flamands au contraire étaient mal protégés par des hoquetons cerclés des lames en métal ou garnis de baguettes de baleine.

Ypres tua son capitaine gantois et demanda « grâce et miséricorde » au roi de France. Non loin de là, les Français tuèrent quatre mille personnes « et furent tant riches de joyaux de femmes, de vaisselle d'argent... que, dit un choniqueur, ce fut merveille'. »

Terrifiées, une foule de petites villes envoyèrent liés et garrottés à Charles VI les capitaines venus de Gand pour les défendre.

* Cabaret d'Orronville, ch. 56.

CLISSOX en FLANDRE 241

Toutes les campagnes furent raA^agées, les villes taxées à de grosses rançons. Quant aux capitaines gantois livrés au roi de France, ils furent tous décapités sur le mont d'Ypres. Sur cette même montagne arrosée du sang des chefs gantois, les Français tinrent une grande foire, où ils vendirent aux marchands de Lille et de l'Artois les dépouilles, dont leurs milliers de pillards dévalisaient le pa3^s. Des charrettes pleines de «nappes, coutils, or, argent en plate et en vaiselle » arrivaient de tout côté. Les Bretons surtout se distinguèrent par leurs violences et leur avarice impito^^able. Clisson c^ui, en qualité de connétable, pouvait régulièrement disposer de tout le butin ne dut pas s'oublier dans le partage.

Malgré la défection du sire de Harcelle* et les hésitations des Brugeois, Philippe Artewelle put mettre en ligne une cinquantaine de mille hommes. Il remonta la Lj^s jusqu'à la hauteur de Courtray.

L'armée française était plus à droite dans la direction de Rosebecque. Comme le temps devenait de plus en plus mauvais, celle-ci souffrait beaucoup du froid, de la pluie et de maladies de toutes sortes. — Si Artewelle s'était retranché du côté d'Oudenarde, il est probable qu'on n'eût pas osé entreprendre de le déloger. Mais il ne pouvait guère garder la défensive, à cause des défections qui se multipliaient autour de lui. Il espérait tout d'une grande victoire. Aussi, laissant la Lys à sa gauche, il marcha en droite ligne vers le nord où se trouvait l'ennemi.

1 Junéval des Ur&ins. iSSa, p. 34o.

Arrivé près du mont d'Or, il campa, le mercredi 28noA^embre, dans une bonne position, entre un bois et un grand fossé. Des deux côtés, on s'attendait à la bataille pour le lendemain. Les Français, en pleine campagne, étaient déployés devant les Gantois.

Le soir, le roi de France soupa en compagnie de ses oncles, du connétable et de plusieurs grands seigneurs étrangers. Quand les autres convives furent partis, Olivier de Clisson resta pour communiquer au jeune roi certaines dispositions qu'il avait prises, en vue de la lutte prochaine. Alors Charles VI, qui avait été conseillé par ses oncles, dit très aimablement au sire de Clisson : « Nous voulons que demain vous cédiez A^otre office de connétable au sire de Coucy et que vous demeuriez près de nous pour veiller sur notre personne. »

Clissonfutbienetonnedetellesparoles.il vitbien que le roi ne parlait pas ainsi de lui-même et que c'était sans doute une petite intrigue formée par les ducs de Berry et de Bourgogne, dont l'orgueil souffrait de voirquel'honneurdelajournée reviendrait surtout au connétable. Déjà peut-être ces deux personnages avaient au fond du cœur la haine qu'ils témoignèrent à Clisson dans la suite. Mais celui-ci n'était pas homme à se laisser duper, sous le faux prétexte d'être honoré — « Très cher sire, dit-il au royal enfant, je sais bien que je ne puis avoir plus haut honneur que d'aider à garder votre personne ; mais il viendrait à grand contraire et déplaisance à mes compagnons et à ceux de Tavantgarde, s'ils ne m'avaient en leur compagnie, et plus (vous) y pourriez perdre que gagner.. Depuis

quinze jours je n'ai autre chose entendu qu'à expliquer aux uns et aux autres comment ils se doivent maintenir. Si demain je les privais d'ordonnance et de conseils, moi, qui suis usé (accoutumé) et fait en telles choses, ils en seraient tout ébahis et j'en recevrais blâme... Aussi je vous prie, très cher sire, que vous ne veuilliez pas briser ce qui est fait et arrêté pour le meilleur, et je vous dit que vous y aurez profit'. »

Le soldat, qui n'avait jamais été vaincu dans une bataille, qui avait exercé un commandement à Auray, à Navarette, à Pontvallain et dans cent combats, avait le droit de parler avec cette fierté et cette confiance en soi.

Alors le roi s'excusa disant qu'il n'avait pas voulu déplaire à un homme que son royal père avait aimé plus que tout autre et honoré de sa confiance entière ; mais que son désir avait été d'avoir un homme de si bons conseils en sa compagnie. Le connétable lui répliqua que les hommes de bons conseils ne manqueraient pas autour de lui : « Je vous prie, pour Dieu, très cher sire, ajouta-t-il, laissez-moi en mon office et vous aurez demain en votre jeune avènement si belle journée et aventure que tous vos amis en seront réjouis et tous vos ennemis courroucés. »

Le roi répondit : « Connétable, faites, au nom de Dieu et de Saint-Denis, votre office : car vous y voyez plus clair que je ne fais et que tous ceiix qui ont mis en avant ces paroles : soyez demain à ma messe. » — « Sire, dit le connétable, volontiers. »

1 Froissart^ 1. ii, ch. 19 '4.

Alors le roi le congédia amicalement et il put retourner vers ses gens et ses compagnons.

Le jeudi matin, une brume épaisse couvrait tout. Après la messe, il fut décidé en conseil royal que Olivier de Clisson et deux autres chefs s'en iraient à cheval se renseigner sur l'ennemi. Quand ces trois seigneurs français approchèrent des Flamands^ ceux-ci abandonnaient leurs bonnes positions du matin, ne voulant pas rester là à souffrir du froid dans le brouillard. Artewelle les menait vers le mont d'Or. Bientôt le capitaine gantois aperçut les trois cavaliers, qui passaient et repassaient pour tout observer à loisir — « Mettonsnous en bataille, dit-il aux siens ; nos ennemis sont tout près».. Souvenez-vous que nous avons vaincu à Bruges en nous tenant si bien serrés les uns contre les autres que l'ennemi n'a pu nous ouvrir. Croisez vos épîeux : et, quand nos canonniers et nos archers auront tiré, marchez toujours en avant, sans tourner à droite, ni à gauche. »

Les hommes du métier avouent qu' Artewelle se -conduisit en homme brave et avisé : mais qu'il fit une grande faute en abandonnant de bonnes positions pour rencontrer plus vite l'ennemi.

Quand les trois Français furent revenus vers leurs compagnons, Olivier de Clisson, qui avait retiré son bassinet pour prendre un petit chapeau de castor, se découvrit devant le roi et dit : u Sire, réjouissez-vous, ces gens sont nôtres, nos gros varlets les combattraient. » Clisson avait du premier coup d'œil jugé la faiblesse de l'armement et même de l'organisation des Gantois. Ils avaient

l'air de bons bourgeois armés vaille que vaille, et non d'une armée véritable.

Clisson se rendit ensuite à son poste à l'avants^arde.

Quand le soleil eut dissipé la brume, les Flamands s'ébranlèrent en une seule masse serrée et profonde* — Clisson avait prévu que cette lourde phalange chargeant sur un front peu étendu produirait un choc irrésistible. Il comprit que la meilleure tactique était de garder la défensive au centre, pour lasser peu à peu la fougue des Gantois : on dirigerait au contraire les charges d'attaque contre les flancs de l'ennemi.

Le connétable emmena donc son avant-garde sur un des côtés ; dans la direction opposée, les comtes d'Eu et de Saint Pol conduisirent l'arrièregarde ; l'armée française eut ainsi deux ailes .ne faisant face à aucun adversaire.

Le centre français, que cette manœuvre avait découvert, reçut bravement la décharge des traits et des carreaux que lui envo3'èrent d'abord les Gantois : ceux-ci abordèrent ensuite résolument l'ennemi à l'arme blanche : ils se jetèrent « comme des sanorliers forcenés' et si fort enlacés ensemble qu'on ne les pouvait ouvrir, ni dérompre. » Les Français perdirent d'abord du terrain, plus de six brasses, au témoignage de Cabaret d'Orronville, et le sort de la journée paraissait se décider contre eux.

Mais, pendant que leur centre était en pleine lutte^ l'avant et l'arrière-garde des Français

' Chronirjue des 4 Valois, p. 3o6.

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s'ëtelieilt avancées et rabbatues sur les flancs de la grosse colonne ennemie, qui se trouva enserrée, cbttime la proie saisie entre les deux puissantes mandibules d'un insecte broj^eur. La poussée en a%^ânt^ que les Gantois croj^aient irrésistible et ca- J3able de tout renverser, se trouva arrêtée tout-à- Coup. Alors se produisit un fait presque unique dans l'histoire des batailles. La masse des Gantois pressée en tête et en flanc se resserrait toujours*. Les longues lances des chevaliers français plongeaient dans cet amas de chair, au milieu de laquelle les bras et les épieux ne pouvaient plus se mouvoir. Les poitrines comprimées ne respiraient plus : il devenait impossible de frapper ou de crier. Dans la fureur de la lutte, les haches et les lances dès Français continuaient leur œuvre sanglante. A mesure que des grappes de Flamands tombaient sur le sol, les pillards achevaient les agonisants avec de grands couteaux et se hâtaient de les dépouiller. On n'entendait que le bruit des coups : mais c'était un tel bruit qu'on eût dit que tous les corps de métier de Paris et de Bruxelles travaillaient ensemble.

Quelques Français, qui avaient pénétré dans les rangs flamands au début de l'action, furent étouffés dans cette horrible presse. « Là fut un mont et un tas de Flamands occis moult long et moult haut^ Et de si grand bataille et de si grand foison de gens morts comme il y eut là, on ne vit oncques si peu de sang sortir qu'il sortit ; et c'était

' Le religieux de Saint-Denis, l. m. ch i6. ' Froissart 1, n, ch. 197.

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parce qu'ils étaient beaucoup d'éteints et d'étouffés dans la presse, car iceux ne jetaient point de sang. »

L'arrière-garde flamande put seule se mettre en déroute, encore fut-elle vigoureusement poursuivie et massacrée par petits groupes dans les fossés, les aulnaies et les bruyères. Les fuyards couraient vers Courtray, vers Gand, vers Bruges, laissant derrière eux vingt-cinq mille cadavres de leurs concitoyens^

Philippe Artewelle mourut à son poste transpercé de plusieurs coups et écrasé dans la presse. Son cadavre fut pendu à un arbre.

Quelques jours après, il s'éleva de ce champ de carnage des miasmes et des puanteurs insupportables: les morts jonchaient une lieue de terrain... « et les mangeaient les chiens et maint grant oisel, qui furent vus en icelle place, ce dont le peuple avait grand merveille-. »

Les chefs français avaient en effet défendu d'enterrer les vaincus, « gens mécréants, w dignes de devenir « la proie des chiens et des corbeaux^ » Les Flamands, ayant reconnu pour pape Urbain VI, étaient regardés comme hérétiques par les Français soumis au pape d'Avigon, Clément VIL

Le connétable envoya un chevaucheur, immédiatement après la victoire, annoncer la bonne nouvelle au pape d'Avignon\

1 D'Ayala, f. 193. La Chronique 10.746 s'exprime ainsi: «... fut l'occision nombrée de vingt-huit à trente mille hommes. » [Archives Nationales, AB. xix, aoo).

' Chronique manuscrite. Bruxelles, 801, D. fol. ibS.

5 Kervyn de Letlenhove. Histoire de Flandre., t. m, p. 53 1.

* Le courrier envoyé par le connétable reçu du pape Clément VII 53 florins et iG sols. [Archives du Vatican. Introitus ot exilus, fol. 107).

248 CLISSOX EN FLANDRE

Dans le pays, les pillards bretons^ promenèrent partout la terreur. A Bruges on s'écriait : « Voici nôtre destruction qui est venue : si les Bretons viennent jusqu'ici et s'ils entrent dans notre ville, nous sommes tous pillés et morts; ils n'auront de nous nulle merci. »

Mais un homme de caractère sauva cette situation désespérée. Le blessé de Comines, Pierre du Bois, se 6t porter en litière à Gand: il reprocha à ses compatriotes leur défaillance. Si Artewelle était mort, n'avaient-ils pas d'autres capitaines ? Lui, Pierre du Bois, leur restait encore. François Ackermann reviendrait d'Angleterre... « Jamais là guerre leur dit-il, ne fut si bonne, ni si forte comme nous la ferons. Nous valons mieux seuls qu'avec tout le reste de la Flandre^ »

Devant ces exhortations et cette énergie, les familles gantoises cachèrent leurs larmes et songèrent à la défense commune.

Pendant les c^uinze jours qui suivirent, Charles VI, poussé sans doute par Clisson et ses oncles, exécuter tous les soldats flamands, qui lui tombèrent sous la main et livra la grande ville de Courtray aux fureurs de ses soldats.

Les habitants de Bruges lui envoyèrent bientôt douze bourgeois pour traiter de la soumission de leur ville. Le roi de France se contenta de 120,000 francs. Les Bretons en étaient furieux. On ne savait plus, à leurs yeux, faire la guerre, puisqu'on n'en tirait pas tout le profit possible. Ils

^ « . . espécialement Bretons firent prosécutions sans pitié. » {Chronique Bruxelles, ii, iSg).

^ Froissart, 1. ii, ch. aoa.

A'oulurent se dédommager en se jetant sur le Hainau^ ; le comte Gu}^ de Blois, à force d'ins^ tances auprès de leurs chefs et auprès du roi, réussit à les empêcher. — On ne voit pas, durant toute cette campagne, que Clisson ait rien fait pour contenir la rapacité de ses compatriotes.

Nul doute qu'il ne se soit attribué à lui-même une large part dans ces immenses rapines. Bien plus, le roi voulant lui témoigner son entière satisfaction, « pour ses bons et notables services, » lui donna, par un acte daté de Courtray, le 2 décembre 1382, tous les biens que les Anglais pouvaient posséder « en la ville de Bruges et ailleurs au pays de Flandre* ». Ce don royal dut causer à Clisson une double joie, d'abord parce qu'il en avait profit ; en second lieu, parce qu'il l'enrichissait au dépens des Anglais, qu'il détestait encore plus que les Flamands.

Après deux semaines passées à Courtray, voyant que les Gantois étaient devenus aussi arrogants qu'avant leur défaite de Rosebecque et qu'on ne pouvait songer à les réduire, l'armée royale revint sur ses pas. Mais, avant de partir, Charles VI non content de l'avoir mise à sac, brûla entièrement la ville de Courtray-.

Toutes ces cruautés commises en Flandre s'expliquent un peu par l'influence de Clisson toujours dur et impitoyable : mais aussi par la double

1 A7'chives Nationales, JJ. 128, n» 78.

^ La magnifique horloge de la cathédrale fut démontée, chargée sur des charrettes et transportée à Dijon, par ordre du duc de Bourgogne. Tous les soldats de la garnison furent tués, les autres habitants dispersés. Plusieurs chevaliers et ccuyers emmenèrent « par manière de servage. . . de beaux enfants, fils et filles, à grand foison. » [Froissart, 1. u, ch. 2o3).

haine politique et religieuse que les Français ressentaient contre les Flamands : la noblesse de France ne pardonnait à ce peuple de bourgeois, ni ses idées démocratiques, ni son attachement au pape Urbain VI, qui résidait à Rome. Le comte de Flandre, Louis le Mâle, qui avait suivi l'armée française avec six mille Flamands, était, il est vrai, urbaniste comme ses sujets : mais, pour cette raison même, il était suspect et peu écouté dans les conseils*.

A Tournay, les partisans d'Urbain VI furent mis en prison : comme ils étaient riches, on leur extorc^ua 1,200,000 francs (60 millions en monnaie actuelle).

Dans Arras, ville française, les Bretons v^oulaient continuer encore leurs pillages , comme en pays ennemi ; le connétable et les maréchaux parvinrent à grand'peine à leur faire entendre raison. Il fallut leur promettre qu'à Paris on les dédommagerait.

Quand les Parisiens apprirent que leur roi revenait victorieux , ils sortirent en armes au nombre d'environ vingt mille hommes et, pour lui faire honneur, se rangèrent en bataille sur le versant nord de Montmartre. Ils avaient aussi une autre pensée, c'était de montrer leur force au roi et à la noblesse, afin qu'on les traitât désormais avec plus de ménagements. Leur attitude montra surtout cette dernière intention et ce fut ce qui les perdit.

Les vainqueurs de Rosebecque arrivèrent enflés

• La France et le Grand Schisme, t. i, 1. ii, ch. i, p. SOo.

de leur triomphe ; quand ils virent rangée en bon ordre cette véritable armée, dont ils ne soupçonnaient pas l'existence, ils s'arrêtèrent étonnés — « Voj'ez-vous l'orgueilleuse ribaudaille, s'écrièrentils, pourquoi semontre-t-elle ainsi, aulieude vetiir humblement et en procession vers son roi et sonner les cloches de Paris en louant Dieu de la belle victore qu'il lui a envo^'ée en Flandre. »

Après quelques hésitations, on résolut de députer vers les Parisiens les chefs militaires Clisson. d'xVlbret, Coucy et Jean de Vienne.

Les envoyés royaux s'avancèrent au milieu de ces vingt mille hommes armés de lourds maillets et soutenus par une foule encore plus nombreuse portant épieux, arbalètes et armes diverses. Les premières lignes inclinaient leurs armes au passage des seigneurs, qui arrivèrent bientôt au centre de l'armée, où le connétable dit tout haut: « Et vous, gens de Paris, qui vous pousse maintenant hors de cette ville en telle ordonnance?*. » On lui répondit que des hommes s'étaient ainsi rangés en bataille pour faire honneur au roi et lui montrer la puissance des Parisiens et comment il en serait servi, s'il en avait besoin. Le connétable leur ordonna alors, de par le roi, de s'en retourner chez eux paisiblement : ordre qu'ils exécutèrent volontiers.

Les bourgeois de Paris crurent peut-être avoir agi au mieux de leurs intérêts. Il n'en fut pas ainsi. L'armée entra dans Paris comme dans une ville conquise. Les portes furent arrachées, avec défense de les rétablir : les chaînes, que l'on ten-

< Froissart. 1. u, ch. ao5.

dait la nuit, pour assurer la sécurité des rues, furent brisées* : des postes militaires furent distribués aux points principaux-. Le jeune roi affectait de prendre un air terrible: il refusa les honneurs accoutumés et renvoya chez eux durement les différents corps de métiers venus pour lui faire hommage.

Les habitants s'attendaient d'heure en heure à voir les bandes de soldats envahir leurs maisons et les mettre au pillage : mais le connétable prit des mesures sévères pour maintenir Tordre. Deux ribauds bretons, qui s'étaient déjà « chargés de robes de femmes, d'argent et de joyaux »% furent pendus sur le champ aux fenêtres des maisons qu'ils avaient pillées.

Toutes les vieilles franchises de la cité furent abolies : on supprima les magistats nommés par élection : prévôts, échevins, syndics, centeniers, dizainiers\ Ordre fut donné, sous peine de mort, d'apporter au Palais ou au Louvre toutes les armes gardées dans les maisons : il en fut ainsi entassé une quantité suffisante pourarmer quatrevingts mille hommes. Les exécutions suivirent ce désarmement : la plus tragique fut celle du prévôt, Jean Desmarès. Les ducs de Berry et de Bourgogne ne pardonnaient pas à ce vieillard d'avoir soutenu, en 1380, les prétentions du duc d'Anjou, en ce moment hors de France\

' Le religieux de Saint-Denis, 1. m, ch. i8. ' Chronique des 4 Valois, p. Sog.

' Cabaret d'Orronviile, ch. 67.

* Ordonnances, t. vi, p. 685

^ Ce fut dans celle circonstance que l'Université, qui jusque-là avait hésité à reconnaître l'un ou l'autre pape, se soumit à celui d'Avignon. La France et le Grand Schisme, t. i, 1, 11, ch. i, p. 365).

Voici comment, au bout d'un mois, prirent fin les châtiments des Parisiens. — Une sorte d'estrade fut dressée sur les degrés du palais ; le roi y monta ainsi que ses oncles, le connétable et toute la cour. Au pied de cette tribune se pressèrent écheA^elées et en larmes les femmes de ceux que l'on gardait en prison

Alors le chancelier, Pierre d'Orgemont, fit un discours terrible, où il accumulait toutes les rébellions et tous les forfaits des Parisiens : le peuple épouvanté redoutait de nouvelles rigueurs, quand il vit toute la cour se jeter aux pieds du roi demandant C[u'aux coupables on fit au moins grâce de la vie. Cette mise en scène se termina comme il avait été prévu.

« L'assemblée finie, on relâcha tous les prisonniers, mais ce ne fut pas sans qu'il leur en coûtât ce qui est plus cher après la vie: car il leur fallut payer comptant une amende, qui égalait la valeur de tous leurs biens ; encore leur disait-on qu'il fallait bien remercier le roi de ce qu'ils se rachetaient de choses si caduques.. Ceux qui maniaient les finances demeurèrent d'accord que le roi n'en fut guère plus riche ; il n'entra pas la moitié de cet argent dans ses coffres et le reste, qui fut dispersé entre les grands et les officiers de l'armée sous prétexte de paiement des gens de guerre, fut encore plus mal employé, parce qu'ils retinrent tout pour eux et que leurs soldats continuèrent leurs brigandages à la sortie de Paris. ^ »

Si ce religieux dit vrai, le connétable, à qui ap-

' Le religieux de Saint-Benis, 1. m, ch. 8 (Trad. Le Laboureur).

254 CLISSOX EN FLANDRE

partenait le paiement des gens de guerre, serait un des premiers en faute. Mais un autre historien contemporain entre dans plus de détails, pour faire la part des responsabilités. — Après avoir dit que, dans les autres villes, à Reims, à Châlons, à Sens, à Orléans, se passèrent les mêmes faits qu'à Paris, Froissart^ ajoute : « Les villes furent taxées à grands sommes de florins... et tout allait au profit du duc de Berry et de Bourgogne, car le jeune roi était en leur gouvernement. Au voir dire, le connétable de France et les maréchaux eurent leur part, pour payer les gens d'armes, qui les avaient servis en ce vo3^age de Flandre. »

Dans cette circonstance, on s'explique l'emploi des sommes données aux chefs militaires : mais on ne voit pas à quel titre les princes du sang s'appropriaient l'argent, dont ils frustraient le trésor royal.

Reconnaissants envers Clisson, qui avait maintenu Tordre dans Paris, quand ses soldats y entrèrent et qui avait aussi, dit-on% engagé le roi à se montrer clément, les Parisiens lui donnèrent un terrain pour agrandir le magnifique hôtel, qu'il s'était construit quelques années auparavant dans la capitale. Nous avons vu que Charles V, pour fixer Clisson à la cour de France, lui avait donné à plusieurs reprises de fortes sommes d'argent pour la construction de ce véritable palais^ dont l'entrée a été dégagée au XIX"^ siècle. Cette curio-

* Froissart, 1. ii, ch. 3o5.

> Voir FontenelLe de Vaudoré, 1. m, note 33

3 Voir précédemment, au chapitre V.

site architecturale fait maintenant partie des monuments occupés par les Archives nationale et l'Ecole des Chartes. Par ce fragment si heureusement conservé, on peut juger de la magnificence A'raiment princière déployée par Clisson dans la construction de tout son palais. Ce précieux échantillon de l'architecture seigneuriale au XIV® siècle donne actuellement sur la rue des Archives, au bout de la rue de Braque. Il se compose d'une entrée à double embrasure flanquée de deux tourelles semblables en encorbellement : le tout forme un ensemble du goût le plus pur et de 1 aspect le plus agréable^

Un détail particulier à cette construction a exercé la sagacité des historiens de Paris. — La lettre onciale M parfois surmontée d'une couronne est prodiguée à profusion dans les ornements de l'hôtel, et jusque sur les carreaux employés au pavement. Quelques auteurs- ont prétendu que ces M étaient la première lettre du mot miséri-

^ Voici comment Jules Quicherat décrivit cette découverte dans la Bévue Archéologique (i5 février i8/i8), au moment où, par les soins de M. Letronne, cette partie de l'hôtel Clisson fut retrouvée et restaurée.

« La porte de l'hôtel Clisson est pratiquée dans un petit pavillon flanqué de deux tourelles en encorbellement. Elle s'ouvre par une double embrasure sur un couloir de quatre mètres six centimètres de longueur, par lequel on entre dans une cour entourée de constructions du XVI' siècle. La première embrasure forme une arcade gothique de 5™3o de haut, encadrant la seconde embrasure qui, elle, est en cintre surbaissé et haute seulement de 3"'8o. Toutes deux ont pour piedsdroits des colonnettes continuées au-dessus de leur chapiteau pour faire archivoltes autour de l'un et de l'autre arc. Dans l'épaisseur de la première embrasure tt à son sommet, existe une de ces meurtrières qui servaient au besoin à verser de l'eau bouillante du premier étage sur les gens amassés devant la maison » [Notice sur la porte de Vhôtel Clisson, Quicherat. p. i, Paris, i848).

2 Fontenelle de Vaudoré, 1. ni, note 33.

256 CLISSOX EX FLANDRE

corde et que le connétable aurait ainsi voulu perpétuer le souvenir de cette clémence, dont, grâce à ses conseils, le roi aurait fait preuve à l'égard des Parisiens. Cette opinion, contraire à la vérité historique, puisque la prétendue clémence ne fut qu'un acte de rigueur, est d'ailleurs inadmissible pour une autre raison. En effet le signet de Clisson trouvé sur une charte de 1370, dix ans avant Vacte de clémence, portait déjà les M couronnés^ Aussi Jules Quicherat, qui a fait une étude sur ce sujet, renonce-t-il à donner une explication plausible : il croit néanmoins que ces M étaient destinées à rappeler le souA^enir de quelque aventure galante. Quicherat ignorait sans doute que la femme, que Clisson avait épousée en secondes noces, s'appelait Marguerite. Nous savons d'autre part que les seigneurs se plaisaient à rappeler, dans leurs devises et leurs armoiries, le nom des personnes qu'ils aimaient : enfin, c'est du temps de Clisson luimême que, suivant Quicherat, « la mode s'établit entre les nobles d'ajouter à leurs amoiries et à leur devise une lettre qui depuis a été appelée chiffre. » Il est donc tout naturel de conclure que ces M couronnées étaient une allusion au second mariage d'Olivier a\"ec Marguerite de Rohan, veuve de Beaumanoir. Ces M sont d'ailleurs reproduites au château de Josselin et dans l'église Notre-Dame du Roncier reconstruite par les dons du connétable. La couronne qui surmonte l'M est exactement semblable à celle que porte le lion

* Voir Paris Pittoresque, par Dessalies, t. ii, p. loi et Archives Nationales^ J. 4oo, u° 60.

d'argent qu'on voit clans les armes de Clisson. Tout porte donc à croire que les M couronnées ne sont autre chose que le chiffre Clisson-Rohan.

La guerre contre les Gantois n'avait été qu'interrompue. Aux yeux de Clisson, la conquête des Flandres n'était sans doute qu'un acheminement vers celle de l'Angleterre. Il songeait déjà sans doute à ce dernier projet, que plus tard il tenta d'exécuter. Maître des Flandres, de leurs ports nombreux situés en face de l'Angleterre, dominant sur la Manche par une flotte puissante et bien armée, il espérait pouvoir jeter de l'autre côté du détroit les forces militaires de la France^ qui soutiendraient les Ecossais toujours en révolte, et qui rendraient aux insulaires tous les maux commis pendant leurs invasions en France.

Une flotte était déjà concentrée à l'embouchure de la Seine^ Jean le Mercier, le fidèle exécuteur des pensées de Charles V, était chargé d'approvisionner ces navires de canons, de munitions et de vivres de toutes sortes. Plus tard le connétable devait prendre en personne le commandement de tous ces vaisseaux, qui pour le moment avaient ordre de transporter en Flandre des vivres et de l'artillerie^ Il était nécessaire en effet de réunir

' Archives Nationales^ K. 53, n» 8.

' ... « Jehan le Mercier, maistre de nostre hostel... avons commis, commettons par ces présentes... de retenir... soulz le gouvernement de noslredit cousin et connestable, tel nombre de gens d'armes, arbalestriers, mariniers, charpentiers, maçons, mineurs, canonniers et autres gens . . . tout et telz comme bon soniblera . . de prendre ou faire prendre chevaulx, charrettes, barges, nefs et autres vaisseaux, vins, biefs, pain, chaux, lart et autres vives et pourveances, etc. » Ordonnance du 5 mai i383. (British Muséum. Additional Charters, 3(j).

de grands approvisionnements dans ce pa^^s, que cent mille Français devaient envahir pour en chasser les Anglais et briser Topiniàtre résistance des bourgeois de Gand.

Comprenant que la neutralité, sinon Fappui du duc de Bretagne, était d'un précieux avantage pour l'exécution de ses desseins, Clisson fit tous ses efforts pour se réconcilier complètement avec son suzerain et le gagner au parti français. Le meilleur moyen de s'assurer de cet homme « cauteleux et divers » était de le faire prendre part aux campagnes des Français en Flandre. Jean IV avait jusque-là refusé de quitter la Bretagne, prétextant mille raisons, telles c^ue la crainte d'un soulèvement de ses sujets contre lui. Le connétable réprima alors le zèle intempestif de certains Bretons et menaça de faire pendre^ quiconque se mettrait en rébellion contre son suzerain.

Enfin le duc de Bretagne se rendit à Compiègne^ où avait été convoqués le ban et Tarrière-ban de tous ceux qui devaient hommage à la couronne de France. On réunit bientôt 20,000 hommes d'armes et 60,000 archers — Avec les 2000 lances qu'amenait le duc de Bretagne, se trouvaient Eon de Lesnérac, capitaine de Clisson, Robert de Beaumanoir et la fleur de la chevalerie bretonne.

Croj^ant avoir plus à gagner qu'à perdre, grâce à Texpérience de Tannée précédente, chacun s'était hâté de se rendre à l'appel royal, amenant avec soi le plus de chevaux possible, pour rapporter une plus grande part du butin. Froissart parle de 360,000 chevaux et il s'étonne qu'on ait pu

' Uoiii Lobincau, il. 1. xiii, \). 4i:..

trouver des vivres et des fourrages pour tant d'hommes et d'animaux. Clisson assura le ravitaillement d'une telle multitude en dirigeant d'avance, comme nous l'avons vu, des munitions et des vivres aux points prévus de concentration et aussi en passant des traités avec de riches particuliers, qui se chargèrent à forfait des approvisionnements. Un seul marchand nommé Colin Boulard' s'engagea à fournir assez de blé pour nourrir 100,000 hommes pendant quatre mois-.

Quand l'avant garde du connétable arriva à Saint-Omer, l'ennemi leva précipitamment le siège d'Ypres. Les Gantois rentrèrent chez eux et les Anglais se retirèrent à Bergue.

Cassel fut enlevé par le connétable, et ceux qui échappèrent aux lances des Français rejoignirent à grand'peine les trois mille hommes de Caverlé retranchés dans Bergue. Trois cents Anglais déterminés tenaient le château de Dricheham : mais Clisson fit donner à cette forteresse un vigoureux

' Juvénal des Ursins, i383, p. SIxt.

' Il faut probablement faire remonter au temps de Clisson les premiers essais de ce que nous appelons aujourd'hui l'intendance, c'est-à-dire l'approvisionnement des armées en campagne. Au moyen-âge, toutes les troupes devaient s'équiper et se nourrir à leurs frais. Charles V, pour éviter les malversations, avait même défendu de les payer en natuie (armes, vivres ou marchandises). Les receveurs des aides, ainsi que les trésoriers des guerres, devaient toujours donner de l'argent comptant. {Ordonnance^ Fecoussc, t. v, p. G/»5\ Ce système simplifiait l'aminis- Iration, mais il était sujet à de multiples inconvénients : c'était mettre les troupes dans la tentation continuelle de prendre, sans payer, tout ce qui leur convenait. De plus, cette organisation rendait difficile le long séjour d'une nombreuse armée dans un pays, dont les ressources s'épuisaient bien vite. Voilà pourquoi les Anglais préférèrent souvent opérer avec des troupes moins nombreuses, mais aguerries et disciplinées, qu'ils pouvaient diriger et entretenir plus facilement que de grandes masses sans cohésion.

260 CLÎSSON EN FLANDRE

assaut, qui réussit, et tous les défenseurs furent tués : « car le connétable* ne voulait prendre aucun Anglais à merci. » — On trouva dans les écuries du château un cheval si beau et si bien lait qu'on n'en eût cherché en vain un pareil dans toute l'armée française, qui pourtant, comme nous l'avons vu, en possédait un bon nombre. Le connétable-, qui connaissait les goûts du roi, et qui voulait toujours lui être agréable, lui envoya l'animal. Le jeune Charles VI, en enfant qu'il était, passa sur ce cheval toute la journée du lendemain, bien que ce jour fût un dimanche.

Hue de Caverlé'^ mit Bergue en défense : mais, quand il vit la masse innombrable des Français défiler sous ses murailles, le vieux batailleur s'écria : « Allons, allons, montons à cheval sauvons nos corps : il ne fait pas ici trop sain demeurer. ;) Les siens ne se firent pas répéter deux fois cet ordre et, avant c{ue la ville ne fût complètement investie , ils sortirent et galopèrent jusqu'à Bourbour.

Les Français entrèrent clans Bergue, qu'ils livrèrent aux flammes : les hommes qu'ils y trouvèrent furent tués : les femmes furent envoyées à Saint-Omer — Sur ces entrefaites, les Gantois tentèrent un audacieux coup de main sur Oudenarde et enlevèrent la placée

* Froissart, 1. ii, ch. an.

' Parmi les chevaux enlevés à l'ennemi, c'était d'abord au roi, s'il était présent, à faire son choix : le connétable faisait ensuite le sien,

^ Ce général anglais s'était distingué, trente-deux ans auparavant, au combat des Trente en Bretagne. Siméon Luce [Hist. de du Guesclin, p. 347), a tracé de ce géant anglo-saxon, grand batailleur et grand mangeur, un portrait fort original.

* Walsingham, 11. 11, p. 33o.

CLISSOX EN FLANDRE 261

Les trois mille Anglais de Caverlé se retranchèrent dans Bourbour; mais cette ville n'était pas en état de résister à un siège, ni même à quelques assauts bien conduits. Le connétable disposa d'abord l'armée française de manière à fermer toute issue aux assiégés. Il fit ensuite lancer contre Bourbour une telle quantité de traits enflammés et de matières combustibles que toutes les maisons prirent feu. L'assaut fut alors donné aux remparts, ou plutôt aux fortes palissades qui servaient de défenses : mais les Anglais se défendirent avec un tel acharnement qu'ils prolongèrent la lutte jusqu'à la nuit. Ils repoussaient les assaillants avec des broches de fer rougies au feu de l'incendie : ceux qui voulaient les saisir se brûlaient et retombaient à terre.

Les Français, s'étant battus plusieurs heures dans les douves boueuses, se retirèrent jusqu'au lendemain, qui était un dimanche.

Dès l'aube, le roi de France fit promettre par les hérauts un blanc de France à tout homme qui apporterait un fagot de branchage : avantla fin du jour, il y eut « une très grande moye (tas) de ces fagots », au point que les fossés étaient devenus praticables.

Le lundi toute l'armée se disposait à en finir avec les Anglais, c[uand un ordre fut publié à son de trompe^ dans tout le camp : ce n'était pas uri appel au combat, mais le signal de poser les armes : — Les Anglais, à bout de ressources et d'expédients, avaient songé à leur vieil ami, le duc de Bretagne. Au grand conseil tenu pour délibérer sur leurs propositions, Jean IV, chargé de leurs

intérêts, réussit à obtenir pour eux un acconiniodement^ On ne voit pas que Clisson, qui assistait au conseil royal, et qui pourtant avait son franc parler, se soit opposé aux demandes faites par Jean IV. Il est donc probable c^u'il fit taire, en cette circonstance, ses haines personnelles contre les Anglais, donnant ainsi à son suzerain ce témoignage de haute déférence.... Bref, les Anglais sortirent de Bourbour avec armes et bagages, traversant fièrement les lignes françaises. En voj^ant passer les lourdes malles pleines des objets volés par les insulaires, les Français, et surtout les Bretons, trépignaient de rage. Ces derniers ne purent se contenir jusqu'au bout : quand passa l'arrière-garde anglaise, ils se jetèrent sur elle et la dévalisèrent.

Les assiégés ne se retirèrent pas moins vers Calais: dans leur retraite, pour remercier le roi de France de sa courtoisie, ils incendièrent Gravelines.

D'après Walsingham^ les Français revinrent chez eux cruellement éprouves parla dissenterie et les maladies de toutes sortes. — En partant en guerre contre les Anglais, le duc, Jean IV, leur fut en réalité plus utile que s'il était resté en Bretagne. Sa campagne de Flandre lui valut la remise de 200,000 francs, qu'il devait au roi de France. Il fut en outre payé pour négocier la paix avec l'Angleterre. Les plénipotentiaires des deux nations signèrent d'abord une trêve jusqu'à la saint Michel (29 septembre) I38i : cette paix provisoire fut ensuite prolongée jusqu'au I**" mai. 1385.

* Le religieux de Saint- Denis, 1. iv, ch 4.

* \V((lsiïigham, W. n. p. r.3o.

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