LA FORTUNE QU'IL POSSÉDAIT
Profitons du temps d'arrêt produit par les dernière#trêves dans les év^énement militaires, pour examiner quelle était à ce moment la situation personnelle de Clisson par rapport aux différents personnages de l'état. Nous essaierons ensuite de dresser une sorte d'inventaire de toutes les richesses et de tous les biens qui constituaient son immense fortune.
Le jeune Charles VI avait une grande affection pour son connétable ; il se souvenait des dernières paroles de son père mourant, qui lui avait recommandé de se servir d'Olivier de Clisson et d'utiliser ses grandes qualités militaires. Nous avons vu que l'intervention personnelle du royal enfant contribua à la nomination de Clisson à la connétablie.
Le tempérament ardent et passionné de Charles VI avait un continuel besoin d'activité. Il aimait les fêtes, les tournois, les voyages, mais surtout la guerre avec ses aventures, ses dangers et sa gloire'.
• Juvénal des Ursins. p. 3a5, 30 G.
Son imaginât ion ardente avait encore été surrexcitée par les premières victoires remportées en Flandre et par les horreurs qui suivirent. Loin de modérer son ardeur fougueuse, Clisson flattait au contraire les instincts belliqueux du jeune roi : il se montrait indulgent pour toutes ses dépenses folles^ De son côté le jeune Charles VI était fier de chevaucher dans la compagnie d'un guerrier qui, depuis trente ans, avait pris part à tous les grands faits militaires de l'époque, qui avait été le compagnon du prince de Galles et de Jean de Chandos, et surtout le frère d'armes de Tillustre Bertrand, dont les légendes exaltaient déjà les exploits merveilleux.
Pour récompenser ses services en Flandre, le roi avait donné à son connétable, non seulement tous les biens possédés par les Anglais en ce pays-, mais le commandement et la garde de la forteresse de Montléry-* ; cette place, située aux portes de Paris, avait une grande importance et pouv^ait être très utile, dans un temps où les grands n'avaient jamais trop de sûretés^ ni de refuges, en cas de revers et de disgrâce.
Après s'être magnific[uement acquitté de son nouvel office de connétable au sacre du roi, Clisson ne tarda pas à remplir les mêmes fonctions dans une autre circonstance aussi solennelle. Le 18 juillet 1385^ le roi célébra à Amiens son mariage avec Isabeau de Bavière. Clisson assista à toutes les cérémonies. Il avait même tenu auparavant,
^ Froissart et Juvénal des (^rsins. Passim.
' Arch, Nationales, JJ. 128, 11'' 78 et J. 4oo, n» 70,
' Ibidem, K. 53, 17 bis.
au sujet de ce mariage, des propos un peu légers, mais qui prouvent la familiarité de ses relations avec le jeune Charles VP.
D'ailleurs Clisson, ainsi que le roi, aimait le luxe, les fêtes extraordinaires et la grande vie de la cour. Si, à l'hôtel Saint-Pol, le roi donnait de splendides festins et se livrait à de folles réjouissances, de son côté le riche seigneur breton pouvait rivaliser, en son hôtel de la rue du Chaume, avec l'opulence somptueuse déplo^^ée par le roi et ses oncles.
Charles VI avait un frère un peu plus jeune que lui, mais comme lui d'un caractère passionné et ardent, aimant le faste et la dépense. Clisson se lia avec ce jeune homme d'une amitié qui ne se démentit jamais. Déjà ce jeune duc de Touraine, plus tard duc d'Orléans, prenait parfois l'hôtel Clisson pour le théâtre de ses folies. « On s'efforçait de fixer son caractère impétueux : mais la fougue de la jeunesse se trahit souvent. C'est ce qui arriva un certain soir où, chez le connétable, le duc « avait rompu et despecié » le luth d'un pauvre ménestrel. Le compte de février 1389 nous apprend que le ménestrel reçut 10 francs-. » Plus tard, Clisson fut heureux de trouver l'appui du duc d'Orléans, quand il fut aux prises avec les menées et les attaques haineuses des ducs de Berry et de Bourgogne, alliés contre lui avec le duc de Bretagne.
Le duc d'Anjou, l'aîné des oncles du roi, mourut vers cette époque. Clisson perdit erî lui un ami
' Froissarty 1. ii, ch. 239.
' Voir la Vie politique de Louis de France^ duc d'Orléans^ par E. Jarrv, ch. i, p. 47,
véritable: caries relations, qu'il avait eues jusquelà avec les ducs de Berry et de Bourgogne, n'avaient jamais été aussi cordiales qu'avec le duc d'Anjou^ Ce dernier mourut à Bar, le plus pauvre de tous les homuies, n'ayant plus qu'une cotte d'armes en toile peinte. Ses immenses trésors fondirent, comme ses soldats^ au soleil de l'Italie. Quelque temps avant de mourir, il avait envoyé en France Pierre de Craon, pour lui apporter l'argent que sa femme, la reine de Siciie, lui tenait en réserve. Mais le faux ami, de retour à Venise, 3^ resta à dissiper les richesses de son maître, qui languissait alors dans la maladie et dans la misère.
Le dissipateur n'en eut pas moins l'effronterie de revenir à Paris, aux obsèques du malheureux duc d'Anjou, en un somptueux équipage. Dans sa colère, le duc de Berry voulut faire arrêter ce (( faux traître, mauvais et déloyal. » Mais personne n'osa obéir et mettre la main sur le futur assassin d'Olivier de Clisson-.
A ce moment Clisson vivrait en assez bonne intelligence avec le duc de Bourgogne, qui avait épousé la fille du comte de Flandre, cousine germaine de Jean IV. Cette femme exerça toujours sur son mari une grande influence : nous la verrons bientôt, par sympathie pour son cousin, exciter les ressentiments du duc de Bourscoffne contre le connétable. Mais à cette époque le duc de Bourgogne, venant de perdre son beau-père, le comte de Flandre, avait besoin de l'appui de toute la cour, et même des services du connétable, pour
• Dom Morice, Pr , t. ii, col. 229, 280.
' Le religieux de Saint-Denis, 1. v. cli. vu.
SA FORTUNK 267
soutenir ses projets ambitieux sur la Flandre, qu'il revendiquait, comme Théritage de son beaupère. Ses prétentions furent en partie la cause des dernières expéditions des Français contre les Flamands.
Ce qui prouve qu'alors Clisson n'était nullement brouillé avec le duc de Bourgogne, c'est un document conservé aux Archives nationales et qui nous apprend que le connétable, s'étant rendu en Bretagne, à la mort de Jeanne de Penthièvre, y reçut une provision d'excellent vin (dix queues de vin de Beaune) que le duc de Bourgogne lui avait gracieusement envoyé'.
Au contraire, les relations de Clisson avec le duc de Berry étaient déjà difficiles.
En 1380, Olivier avait prêté au duc de Berry 10,000 francs « de bon or et de bon pois.- » Trois ans plus tard, le duc de Berry avait rendu au connétable ces dix mille francs, que celui-ci avait « baillé en pur prest. » Pour avoir la somme prêtée, le duc avait livré en gage les « chastel, ville et chastellenie de Fontenay-le-Comte^ » Le connétable a3''ant recouvré son argent rendit la caution. Le duc de Berry, loin de se plaindre alors des procédés de Clisson à son égard, dit expressément: « nous nous tenons bien contens de nostre dit cousin et de ses gens et officiers, qui en son nom ont eu la garde et gouvernement » de Fontenayle-comte. » Mais d'autres difficultés, qui mirent
I Bibliothèque Nationale. Comptes généraux, col Bourgogne, t, lxv, f. 3-.
* Bibl. de Nantes, 1690 fr. i534.
' Archives Nationales, K. 53. 17 bis.
en complète discorde le duc de Berry et le connétable, surgirent peu de temps après. Voici quelle fut leur origine.
En 1374, Charles V avait reconnu au duc de Berry tous les droits attachés aux titres de duc de Berrj^ de duc d'Auvergne et de comte de Poitou. Le roi ne s'était réservé que les cas royaux et les affaires des églises cathédrales. Or, en qualité de comte de Poitiers, le duc de Berry réclamait ses droits seigneuriaux sur toutes les terres du Poitou. Clisson possédait d'immenses domaines dans cette province. Des aides avaient été établies dans tout le Poitou pour subvenir aux frais de la guerre. Mais le sire de Clisson avait obtenu, sur les terres qu'il 3^ possédait, la permission de prélever, pour lui-même, d'abord la moitié, et ensuite la totalité de ces impôts*. Or Clisson ne leva pas ces aides dans ses fiefs, de sorte qu'une foule de marchands et de gens riches vinrent s'établir et trafiquer dans les lieux exempts d'impôts, amenant avec eux le commerce et la prospérité, au détriment des pSijs voisins. Bien plus, l'habile grand seigneur accorda la remise personnelle des aides à tous ceux « qui se voulaient advouer ses subgiez- » et qui mettaient ses armes sur leurs maisons. Il s'arrogeait en outre sur ses terres et même dans tout le Poitou les droits d'un véritable souverain, jetant dans ses prisons les seigneurs qui, comme les sires d'Argenton et de la Sepoye, osaient lui résister.
• Bibl. de Nantes, 1690 fr. iSU.
' Archives Nationales, J, 186. Berri, 69,
Le duc de Berry envoya des officiers pour s'opposer aux empiétements et aux violences du connétable : ils furent mis en prison. Le sénéchal du Poitou voulut arranger les différends : les officiers de Clisson se moquèrent de son intervention et de ses exploits. Toutes ces audaces étaient d'autant plus sensibles au duc de Berry, qu'elles semblaient dirigées contre lui personnellement et qu'elles lui causaient de grands dommages matériels. Clisson en effet ne pa3^ait même pas les droits de rachat (ou de mutation) pour les fiefs qu'il acquérait par héritage', dans le comté de Poitiers.
Le roi en personne fut obligé d'intervenir. Sur les plaintes de son oncle, le duc de Berry, il rendit un arrêt, qui était la condamnation du connétable. Réparation fut accordée à tous ceux à qui Clisson avait causé des dommages. Ceux de ses officiers qui avaient insulté les officiers ro3^aux, et qui les avaient même maltraités, furent punis. Enfin le connétable fut obligé de consentir à ce que les aides fussent à l'avenir levées dans ses domaines, comme dans le reste du Poitou'.
Malgré cet accord, et toutes les satisfactions qu'il obtenait ; le duc de Berry n'en garda pas moins contre Clisson un vif ressentiment. Nous verrons comment il le lui témoigna dans la suite.
Parmi les grands personnages de la cour qui n'étaient pas de sang royal, ceux qui entretenaient
' « Il (le duc de Berry) avoit droit de prendre le rachapt des fiefs, t terres, chasteaux et chastellenies de Montagne, Palluau. Casteaumur et « les Deffens (qui) de nouvel estoient avenues audit M. de Clicon par le « deccs de feu Mme Louyse de Chàteaubrient. . > Archives Nationales , 3. 383,7.
- Archives NaiionaleSy J, i86, n°» 69 et 69 bis.
avec Clisson les relations les plus intimes étaient Bureau de la Rivière et le sire de Coucy. Nous connaissons déjà le premier, dont le connétable avait si vigoureusement pris la défense, en 1830*. Le second était un seigneur si puissant et si riche, qu'il avait pu épojser la fille du roi d'Angleterre. Il avait refusé Tépée de connétable, qu'il aurait pu ambitionner après la mort de du Guesclin : il croyait que son ami, le sire de Clisson, avait plus de droits que lui à cet honneur. Ces deux puissants barons vécurent toujours dans la plus parfaite harmonie. A propos du futur mariage du roi Charles VI, c'est au sire de Coucy que Clisson communiqua ses impressions en termes des plus familiers-. Quand il fut question de tirer Jean de Penthièvre des prisons anglaises ; le sire de Coucy, qui savait combien Clisson s'intéressait à cette délivrance, souscrivit un des premiers pour une forte sommet Un peu plus tard quand il faillit être assassiné par Pierre de Craon, le connétable, au moment même où il fut assailli, parlait à ses gens des préparatifs d'un grand diner, où il recevrait ses meilleurs amis. Or. de tous les personnages invités, Froissart ne nomme que le duc d'Orléans, le seigneur de Coucy et messire Jean de Viennes
Nous avons vu que Clisson s'efforçait d'entretenir de bonnes relations avec le duc de Bretagne,
' Eu l'gg, un an avant la mort du sire de la Rivière, Clisson lui prêtait encore 2,000 écus d'or. Bibl. de Nantes, 1708 fr. i532. * Froissart, 1. 11, ch. 239.
' Bibl. de Nantes, 1697 fr. i54i.
' Froissart, 1. iv, clv. 28.
SA FORTL'NE 271
son suzerain. Au fond, ces deux hommes se détestaient toujours : Tintérêt du moment et une certaine peur qu'ils avaient l'un de Vautre pouvaient seuls contenir leur haine mutuelle et l'empêcher d'éclater en guerre ouverte. Nous savons, par ses procédés à l'égard du duc de Berr}^ comte de Poitiers, que Clisson était un vassal peu pacifique et fort incommode pour les divers suzerains des provinces, où étaient situés ses immenses domaines. Or une grande partie de ses possesions se trouvaient en Bretagne : de là de fréquentes occasions de conflit entre lui et Jean IV.
Dès l'âge de vingt-huit ans, Clisson avait arraché au duc de Bretagne la forteresse de Gâvre et l'avait démolie : plus tard, malgré le duc, il s'implanta à Josselin. Un différend déjà ancien, qui s'était élevé entre eux à propos de la terre de Guillac, n'était pas encore aplani. Néanmoins le duc et le connétable se voyaient parfois, au moins dans les cérémonies officielles^ ; les Bretons pouvaient donc les croire réconciliés, quand surgit un nouveau sujet de discorde plus grave que les précédents. Dès maintenant nous allons en indiquer les causes, bien que les effets aient assez longtemps tardé à se produire.
La vieille comtesse de Penthièvre , veuve de Charles de Blois, mourut à Guingamp, en 1384'.
1 En i384, l'évêque de Quimper prête serment de fidélité au duc, en présence du connélable de Clisson. (Doni Morice, Pr., t. ir, col. 446),
' En apprenant que Jeanne de Penthièvre venait de mourir, Clisson se rendit à Guingamp : il assista avec les sires de la Hunaudaie et de Beaumanoir à l'inventaire des valeurs mobilières laissées par la défunte. La liste des « joyaux, ornements de chapelle, vaiselle d'argent » contient environ yo à loo objets de grands prix : « ... une vieille coupe de
Selon les usages féodaux, les fils de la comtesse devaient faire hommage à Jean IV en héritant de leurs fiefs en Bretagne. L'aîné et le principal héritier, Jean de Penthièvre, captif à Londres, ne put évidemment pas accomplir cette formalité et ses biens furent mis sous séquestre par les officiers ducaux^ Sur le continent, il fallait à ce prince unreprésentant dévoué et assez puissant pour défendre ses intérêts si gravement compromis. Par des lettres du (3 janvier 1385, Jean de Penthièvre désigna Clisson-, comme son lieutenant en Bretagne et en France. Pour sa peine et ses dépenses (pro pœnâ et labore),Clisson pouvait prélever deux mille francs par an sur les revenus de son protégé.
Le duc Jean IV n'avait pas encore d'enfants. Or, à défaut d'héritiers directs, le duché de Bretagne devait revenir à Jean de Penthièvre, c'était une des clauses stipulées au traité de Guérande. Clisson, dont l'ambition grandissait à mesure qu'il s'élevait à une situation plus haute, songea sans doute dès ce moment à marier sa seconde fille, Marguerite, avec le fils aîné de Charles de Blois. — Béatrix, la fille aînée du connétable, s'était déjà mariée au vicomte de Rohan et de Léon^ — Nous
Tancienne faczon et deux angelets ; un petit tableau d'or à pierres, un coffre où sont deux coupes d'argent... etc. » Au lieu de payer la rançon de ses fils, et de les arracher aux prisons anglaises, la vieille duchesse thésaurisait. Peut-être le roi d'Angleterre tenait-il beaucoup l^ar politique à garder ses prisonniers. Malgré tout, on serait heureux de retrouver la preuve d'efforts sérieux faits par la mère pour délivrer ses enfants. (La liste des objets inventoriés se trouve aux Archives de Nantes, S. E. i63).
1 Dom Morice, Pr., t. ii, col. 48o.
2 Dom Morice, Pr., t. h, col. 482.
' Les Kohan avaient jadis possédé le château de Josselin, avec le comté
SA FORTL'NK ll^^
verrons bientôt comment l'ombrageux duc de Bretagne, craignant qu'on ne lui enlevât sa couronne, même de son vivant, prit ses mesures pour empêcher le mariage projeté et quels procédés délo3'aux il emploA^a contre le connétable.
Maintenant que nous connaissons la situation d'Olivier de Clisson par rapport aux principaux personnages du ro3'aume, il sera sans doute intéressant de jeter un coup d'œil sur l'état de sa fortune et sur les richesses dont il pouvait disposer.
En Bretagne, sa mère, Jeanne de BellcA^ille et son beau-pèrC;, Gautier de Bentle}^ a^'aient laissé à Olivier la chàtellenie de Pontcallec^ les paroisses de Bubryet de Questergus et de nombreuses terres à Guémené, Brorot et LizqueP, sans compter la seigneurie de la Roche-Mo\'san et une partie de l'île de Groix, dons du roi d'Angleterre-. Les forteresses de Blein et de Clisson. avec leurs dépendances, appartenaient aussi au connétable, comme biens patrimoniaux. Le roi de France lui avait donné la terre de Guillac confisquée au duc de Bretagne\ Quant à Josselin et aux droits seigneuriaux sur le comté de Porhoët, Clisson les avait acquis pour des terres en Normandie et pour ses droits sur les foires de Champagne^ Les droits qu'il aban-
de Porhoët, ancien apanage de Guclhenoc, cadet de Bretagne ; mais ils l'avaient perdu, quand leur branche aînée s'éteignit en laSi. En s'alliant avec la fille aînée du connétable, ils recouvrèrent ce comté, qui fut nommément assuré à Béalrix de Clisson. {Voir Fontenelle de Vaudoré. L. m, p. 5o.)
» Dom Lobineau, Pr., col. A91.
' Bibl. de Nantes. 1708 fr. 15A7.
' Archives nationales. JJ. io4. 370.
* Dom Morice, Pr., t. i, col. iGSg et 16^0.
is
274 RELATIONS DE CLISSOX
donnait ainsi s'élevaient à 2,000 livres de rente annuelle : il les tenait de sa première femme, Catherine de Laval, qui lui avait encore apporté en dot la seigneurie de Villenomble^ Sa seconde femme, Marguerite de Rohan lui procura les terres et baillages de Pleugrifïet, Pontguégan et Gourmené-.
Au moment de l'attentat de l'Hermine, nous verrons que Clisson occupait encore Lamballe, Broon^ Jugonet le Guido. En ajoutant Cesson et Erqui*, des maisons et des jardins à Nantes^ nous avons la liste des principales possessions de Clisson en Bretagne^ Tous ces domaines ajoutés à ceux du A^icomte de Rohan et de Jean de Penthièvre comprenaient le quart de toute la province.
Dans le Poitou, nous pouvons énumérer comme appartenant à Olivier, du chef de sa mère. Belleville", Beauvoir, Ampant, La Baye, Châteauneuf, Noirmoutiers, Chauvet et Bojm^ Il s'acquit encore en ce pa3^s : Chàteaumur, Montagu, le hef Lévesque% Palluau . Mauléon : à cette dernière seigneurie se rattachaient les Deffans"*, Thouarçais, Saint-James et Biron**.
' Collect. A. dî la Borderie.
» Dom. Mor. Pr., t. i, col. 1507.
3 En i385, il avait acquis Bron, ïurbalot,Comsoust et des terres situées l)rès de Dinan, au moyen d'un échange fait avec Olivier du Gucsclin. (Bibl. de Nantes. 1697 ^^- i^^^-)
• Dom Mor. Pr., t. ir, col. 54o.
•^ Bibl. de Nantes. 1700 P?\ i5i4.
« Voir dans la Géographie féodale de M. de Laborderie (Rennes, 1889) la situation do ces divers domaines.
^ liibl. de Nantes, 1696 fr. 1689 .
*> Rymer, t. vi, p. i5i.
' Archives nationales . J. 186 .^.. Gg
*'' Arch. nationales. J. 882.
" Arch. de Nantes. S. E.
En Anjou, Clisson possédait La Garnache et les terres de Champtoceaux*. Il avait aussi acheté pour 22,000 fr. dor- la magnifique seigneurie de Montfaucon.
Dans la Normandie, le roi de France avait donné en gage au connétable la garde et les revenus de Pontorson' : plus tard il lui céda cette seigneurie par un engagement indéfini. Olivier de Clisson possédait encore dans cette province « les minières de fer • de Beaumont les terres de Gou laine et de l'Epine", les quatre gros villages de Bolon, Antressi, Saint-Laurent de Condeels et Aignen de Gramesnir\ La baronnie de Tuis lui avait aussi appartenu^ : mais il l'avait échangée contre Josselin et le Porhoët.
Non loin de Paris, le connétable avait la garde de la forteresse de Montléry", sur la route de Bretagne. A Paris même, nous connaissons le magnifique hôtel qu'il s'était construit. Du chef de sa mère, il avait encore le privilège de délivrer des Brefs* (brevets de navigation) aux navires sortant du port de Bordeaux : mais il est probable que les Anglais, qui occupaient ce port, lui enlevèrent cette source de revenus, quand il se déclara ouvertement contre eux.
t Bibl. de Nantes. 1695 fr. iSAo.
* Bibl. de Nantes, lOgâ, fr, iGSg.
3 Le château de Pontorson, donne précédemment à du Guesclin avait été complètement restauré par Charles V, en iSGg (Léop. Delisle. Doc 056)*
* Archives natiOtiales. JJ. -5. P. i85. F. 70.
* Bibl. nat. CD. T. Ms. 789, n° a.
" Archives nationales, JJ. 75. P. i/ii. F. 7a.
* Archives Nationales . J. 4oo. N<> 70.
* Rymsr^s f^xdera. II. m. p. 1. Kja.
Toutes ces possessions, que nous venons d'énuniérer,ne constituaient qu'une partie de la fortune d'Olivier de Clisson : ses valeurs mobilières étaient encore très considérables.
Au nioj^en àge, on ne connaissait guère ce que nous appelons aujourd'hui les valeurs en portefeuille (actions, obligations, bons au porteur...) : en revanche, l'usage des métaux d'or et d'argent, surtout à l'état non monnayé, était plus fréquent que de nos jours^ Les divers souverains, se réservant le droit de battre monnaie, modifiaient fréquemment, mais toujours à leur profit, les lois qui réglementaient la frappe des métaux-. La refonte des anciennes pièces n'était autre chose qu'une soustraction opérée sur chacune d'elle, au profit du trésor. En fait, l'argent monna3^é avait donc toujours une valeur intrinsèque inférieure à son titre légal. De là, avantage pour les financiers et les riches à garder le plus longtemps possible leurs valeurs en métal, au lieu de les convertir en espèces.
En cas de nécessité, le souverain était obligé de porter à la Monnaie ses vases d'or et d'argent, où bien il traitait avec les financiers et les riches^ qui possédaient les métaux précieux. Clisson fournit au roi de France;, à plusieurs reprises, de
1 L'arg-enterie, les bijoux, les objets d'or et d'aig-ent étaient d'un eniplo journalier dans les cbàteaux et les familles riches. Bien plus, Siméon Lucc nous dit : « Ce qu'on n'apprendra pas sans surprise, c'est que l'argenterie entre alors pour une large part, plus large peut-être que de nos jours, dans la vaisselle du peuple des campagnes. » (Luce,B.du Guesclin ch. III, p. 60.)
» De nos jours, la liberté de la frappe du métal ou des métaux étalons est un principe admis par les gouvernements.
grandes quantités d'or. En une seule fois^ le 6 janvier 1385, il apporta au roi, pour être nionnaj^és, 600 marcs d'or'. Il reçut en retour « 67 livres et 10 sols pour chacun marc-. »
Les grandes richesses de Clisson lui venaient d'abord de tous les revenus que produisaient ses nombreux domaines, mais aussi de tous les profits que la guerre lui avait procurés. Depuis vingtcinq ou trente ans qu'il portait l'épée, il s'était toujours trouvé du côté des vainc^ueurs. Elevé à l'école des Anglais^ pour qui la guerre était un moj^en de faire fortune, il dut largement profiter de leurs leçons. Quand il passa au service de la France, on avait trop intérêt à ménager un tel homme pour ne pas le laisser libre de faire la guerre à sa façon. Il commença par prendre à Chandos des pierres pour se bâtir un château, mais il ne tarda pas à s'emparer d'une infinité d'autres villes, châteaux et forteresses, où beaucotip de riches Anglais étaient enfermés et qui furent mis à rançon. Or Clisson se montra toujours fort exigeant pour ceux qu'il n'aimait.pas et qui s'étaient mis dans ses dettes.
En une seule fois, le roi de France lui abandonna, comme nous l'avons vu, «toutes les rançons payées ou à payer par les garnisons des forteresses occupées par les Anglais sur les frontières de Poitou, de Guyenne et de Bretagne. » Un autre
* Ordonnances, Secousse, l. vu, p. i23.
* La livre tournois (ou le franc d'or) valait inlriséquement dix. francs d'or de notre monnaie : elle se subdivisait en 20 sols. L'écu valait 21 sols et demi : le mouton 35 sols : celte dernière valeur égalait la livre Parisis. • Voir i^our les monnaies à cette époque la pièce imprimée aux preuves de V Histoire de Jean de Vienne XCVJI.. N' loo.)
278 RELATIONS DE CLTSSOX
jour, il reçut comme gratification tout ce que les Anglais possédaient en Flandre.
Cette inalheureuse Flandre fut sillonnée, pillée et ravagée, pendant plusieurs années, par les troupes de Clisspn ; c'était une riche province, peut-être la plus commerçante et la plus industrieuse de l'Europe, dans tous les arts textiles. Nous pouvons à peine nous faire une idée de ces immenses rapines, de ce pillage en grand de tout un peuple jusque-là si prospère, alors que les simples soldats amenaient avec eux des bêtes de somme, pour emporter une plus lourde charge de larcins. — Tout le butin, excepté l'or, l'argent, et les prisonnniers, appartenait d'abord au connétable : il est donc probable que ce dernier, dont le désintéressement n'était pas la vertu favorite, retira d'incroj^ables profits de toutes ces expéditions.
En outre, Olivier de Clisson, avant même qu'il ne fût connétable, réclamait toujours énergiquement sa solde intégrale et pour lui et pour ses troupes : car il entendait bien ne pas faire la guerre au dépens de sa fortune privée. Il est vrai qu'il fut souvent obligé de faire quelques avances personnelles, mais il en tenait un compte exact et, le moment venu, réclamait les 50 ou 60,000 francs que lui dut souvent le trésor royal*.
Devenu connétable, ses appointements se montèrent à 24,000 francs par an^ Quand on tardait trop à le pa\^er, ce qui arrivait fréquemment^ il
1 Bibl. nationale. C. D. T. Ms. 7S9, passim.
- Ihbl. nationale. ^U. 789. N'» 8. Archixres nationales . K. 53. 17.
en profitait pour obtenir de magnifiques gages, tels que les seigneuries de Pontorson, de Montlér}' et de Chaniptoceaux, dont les revenus lui permettaient de prendre patience et d'attendre le paiement des capitaux cj[ui lui étaient dus.
Bien qu'il achetât toujours de nouveaux domaines, qu'il restaurât à grands frais ses châteauforts et qu'il se fût construit à Paris même un véritable palais, il trouva le moyen de prêter de l'argent à tout le monde, au roi de France, au duc d'Orléans, au duc de Berr\^, à la reine de Sicile, à la comtesse de Penthièvre, au comte de Flandre, au sénéchal du Hainault, à Bureau de la Rivière, au pape lui-même I Un document trouvé aux archives du Vatican nous aprend en effet qu'au mois de juin 1384, Olivier de Clisson prêta à Clément VU, pape d'Avignon, une somme de 7,500 florins^ (472. 600 fr. en monnaie actuelle).
Cette petite étude sur la situation politique et financière du connétable Olivier de Clisson nous fera mieux saisir les causes de beaucoup d'événements qui vont suivre. Si sa haute dignité, l'amitié du roi, ses services passés, ses grandes richesses lui assuraient à la cour de France une influence considérable, il avait néanmoins à craindre les jalousies et les haineuses persécutions de personnages, qui étaient plus élevés que lui par la naissance, et à qui sa haute situation portait secrètement ombrage.
' Archives du Vatican. Introilus et exitiis. N0337.