‹ Olivier de Clisson, connétable de FranceChapitre 26 sur 60 · ATTENTAT DE L'HERMINE · texte numérisé non relu

ATTENTAT DE L'HERMINE

Dernière campagne de Flandre. — Clisson délivre Jean de Penthièvre. — Armements inutiles a l'Ecluse.— Le connétable prépare a Tréguier une nouvelle EXPÉDITION. — Jean IVattire Clisson dans un guet-apens. — RÉCIT de l'attentat. — Délivrance de Clisson sauvé par le sire de Laval.

Jusqu'à l'expiration des trêves négociées avec les Anglais, c'est-à-dire jusqu'au mois de mai 1385, Clisson séjourna habituellement à Paris*.

La paix n'ayant pu être conclue, la reprise des hostilités et contre les Anglais et contre les Flamands était inévitable.

Les Gantois recommencèrent la lutte en s'emparant de la ville de Damme. A cette nouvelle, le roi de France chargea son connétable et les seigneurs d'appeler à eux le plus de troupes possible et, dès le 26 juillet, huit jours après son mariage,

BibL nationale, ms. 789 N» Ai . Itinéraire de Philippe le Hardi. i383.

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Charles VI chevauchait sur les routes de ^Flandre. Le 1^' août, il se trouvait sous les murs de Damme avec cent mille hommes. Il planta sa tente si près des remparts que les traits volaient par-dessus sa toiture'. François Ackermann était dans la ville avec une bonne garnison. Clisson, voulant emporter la place de vive force, disposa ses nombreuses troupes de manière à ce que l'assaut ne fût jamais interrompu. Les Gantois résistaient vaillamment ; ils comptaient sur des secours qu'ils avaient demandés aux Anglais. Mais ceux-ci ne voulurent pas en envoyer, prétextant que l'amiral Jean de Vienne était débarqué en Ecosse avec une armée-. Le connétable lui-môme, disaient-ils, est en mer avec une flotte redoutable et vient ravager les côtes d'Angleterre. Or Clisson était sous les murs de Damme ; mais les gentilshommes d'Angleterre se mettaient peu en peine de secourir les bourgeois de Gand.

A bout de ressources et surtout de munitions, François Ackermann songea à se tirer lui-même des rnains des Français. Il fit enfermer dans un monastère toute la population incapable de porter les armes et une nuit il sortit avec ses soldats par un endroit marécageux que les Français n'avaient pas gardée^ La ville fut incendiée par les Bretons et les Bourguignons, la population en grande partie massacrée, mais les Gantois arrivèrent chez eux sains et saufs.

L'hiver approchait ; des maladies décimaient

' Juvénal des Ursins, p. 352.

* Walsingham. R. ii, p. S^a.

^ Le religieux de Saint'-Denis, l. vi, ch. 8.

l'armée française ; le roi se décida à reprendre le chemin de Paris. Auparavant il fît courir par ses troupes tout le pays dit des quatre métiers, dont les habitants étaient très dévoués aux Gantois et surtout très riches. Toute cette région fut pillée et brûlée. La destruction fut telle qu'on ne laissa (( entière maison, ni hameau, ni hommes, ni femmes, ni enfants ; tout fut chassé dans les bois ou occis*.))

Pendant l'hiver, les Gantois firent la paix avec le duc de Bourgogne, devenu leur légitime suzerain, depuis la mort de son beau-père, le comte Louis le Mâle.

La France restait toujours en guerre avec les Anglais : mais ceux-ci ne déversaient plus comme autrefois sur le sol de la France leurs envahissantes marées de soldats pillards et incendiaires. — Pourquoi, disaient maintenant les seigneurs, n'allons-nous pas en Angleterre pour apprendre le chemin de ce pa^^s, comme les Anglais en leur temps ont appris celui de France-?

Les plus chauds partisans d'une grande expédition étaient le roi, jeune et impatient, le connétable, toujours plein de haine contre les insulaires, le duc de Bourgogne, les sires de Coucy et de Saint-Pol.

Quand l'invasion de l'Angleterre par les Français eut été décidée, tous les premiers mois de l'année 1386 furent consacrés aux préparatifs. On devait prendre la mer au port de l'Ecluse, dernier point de concentration : mais le connétable fut chargé de réunir à Tréguier tous les vaisseaux et

' Froissart, 1. ii, ch. aSa .

* Juvénal des Ursias, p. 35^.

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toutes les forces militaires de Bretagne et de Normandie. De là, il s'embarquerait pour rejoindre à l'Ecluse le reste de l'armée navale, avant de passer en Angleterre.

A Tréguier, Clisson imagina de construire une sorte de ville toute en bois\ pour que les seigneurs arrivés en Angleterre pussent « dormir plus aise et plus assur (en sûreté). » Cette ville était démontable, au mo3^en de fortes charnières, et facile à transporter. Une multitude de charpentiers furent emplo3'és à la construire et pa3^és à grands gages-.

Les dépenses occasionnées par ces armements furent considérables^ On taxa les riches jusqu'au quart et au tiers de leurs revenus : « et plusieurs menues gens payaient plus qu'ils n'avaient vaillant... les tailles étaient si grandes pour assouvir ce voj^age que les riches s'en dolaient et que les pauvres s'enfuA^aient^ »

Tout en s'occupant avec une grande activité de ces préparatifs militaires, le connétable qui n'oubliait jamais ses affaires personnelles, avait entamé des négociations pour arracher aux mains des Anglais Jean de Penthièvre, à qui il voulait marier sa seconde fille, Marguerite de Glissons

Par des serments solennels faits à Guérande, Jean IV avait promis de délivrer son cousin, le

' Wal^tingham. R. ii, p. 35 1.

» Bibl. nationale. Ms. 789. N-^s 10, n, i3.

^ Les ordres les plus rigoureux avaient été donnés aux commissairesr roNaux pour la levée des aides, taxes et emprunts. Arch. nat. K. 53. N*' 5;.

* Juvénal des Ursins, p. 355

* En 1375, cette jeune fille avait déjà été promise au sire d'Amboise : on trouve en effet à la bibliothèque de Nantes le projet de mariage rédigé en celte circonstance. {Bibl. de Xanies, i7o3fr. 1547 )

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comte de Penthièvre, et même de payer sa rançon. Mais ces serments inc{uiétaient peu le duc de Bretagne et, aux sollicitations de Clisson, il répondait que l'argent lui manquait pour payer une si grande somme.

Clisson le pressait d'amasser l'argent nécessaire^ et l'engageait à imposer dans ce but les fouages de son duché : les Bretons ne pourraient se plaindre d'une mesure si juste. « Taisez-vous, messire Olivier, disait le duc, mon pa3^s de Bretagne n'en sera jamais grevé : quand j'ai juré, mon intention était que d'autres paieraient les deniers et que je les aiderais de ma parole-. »

Clisson vit bien qu'il n'avait pas à compter sur Jean IV. Il avait à Josselin un serviteur dévoué nommé Jean Rolland, ancien écu3^er des Penthièvre. On se rappelle que, en 1381, Clisson avait hébergé en son château de Josselin quelques Anglais delà garnison de Cherbourg. Le connétable, d'après Froissart, aurait dès ce moment parlé au chef anglais, Jean de Harleston, afin que celui-ci procurât à Jean Rolland l'occasion de voir le comte de Penthièvre\

En effet il est certain qu'un peu plus tard Jean de Harleston emmena Jean Rolland en Angleterre et qu'il lui fournit l'occasion de voir son maître absent de France depuis plus de trente années. Le pauvre prince, son frère Guy étant mort, vivait désormais seul, consumé d'ennui, loin de son pays natal. « Il pleurait moult tendre-

' Alain Bouchart, 1. iv, f. i/iG.

' Froissart, \ m, ch. 52.

^ Dom Lobineau, 1. xm, p. 458.

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ment et eut plus cher à être mort c^ue vif*. » Le fidèle écuA'er annonça au captif que, s'il voulait accepter la main de la seconde fille de Clisson, ce dernier le délivrerait, malgré l'énormité de la rançon exigée par les Anglais. Jean de Bretagne accepta ce qu'on lui proposait.

Le duc d'Irlande, qui « gouvernait alors l'esprit du roi d'Angleterre » fut mis dans le secret et promit son concours. « Le duc d'Irlande, dit dom Lobineau, demanda Jean de Bretagne au roi, comme récompense de ses services et le roi le lui donna. Aussitôt le duc traita avec le connétable, qui promit de lui faire toucher six vingt mille francs en deux termes : soixante mille aussitôt que Jean de Bretagne serait rendu à Boulogne-sur- Mer, et le reste à Paris ou en tel autre lieu qu'il souhaiterait-. »

En apprenant ces nouvelles, Jean IV entra dans une violente colère. — « Sans doute, disait-il, Olivier de Clisson croit me mettre hors de mon héritage. Il en montre les signifiances, Il a mis hors d'Angleterre Jean de Bretagne pour lui donner sa fille : telles choses me sont moult déplaisantes, et, par Dieu, je lui montrerai un jour qu'il n'a pas bien fait, quand il se donnera le moins de garde'^, »

Le connétable avait convoqué à Tréguier toutes les troupes qu'il put tirer des garnisons de Bretagne, de Normandie et de Poitou. Du seul château de Clisson^ il fit venir deux chevaliers et qua-

l Froissart, 1. m, cli. 5i.

' Dom Lobineau^ 1. xiii, p. 458.

^ Froissart, 1. m. ch. Sa.

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rante-trois écu3'ers conduits par leur capitaine Eon de Lesnérac*.

Quand tout fut prêt, Clisson mit à la voile avec toute sa flotte pour aller rejoindre à TEcluse le gros de l'expédition. Il était accompagné de 72 vaisseaux de ligne, sans compter une multitude d'autres navires, dont les uns étaient malheureusement trop petits pour résister à une forte mer^

Arrivée à la hauteur de Morgate, cette flotte fut dispersée par un ouragan. Quelques vaisseaux, entraînés dans la Tamise, tombèrent aux mains des Ano;lais-^ : d'autres échouèrent sur les côtes de Zélande ; enfin le plus grand nombre put aborder à l'Ecluse , mais à grand'peine et non sans aA^aries.

Le roi les attendait depuis longtemps dans ce port, où une innombrable quantité de vaisseaux étaient déjà réunis. Depuis les côtes d'Espagne jusqu'à celles de Prusse on avait acheté à grands frais tous les navires* et toutes les provisions que l'on avait pu trouver. « Oncques. depuis que Dieu créa le monde, on ne vit tant de nefs, ni de gros vaisseaux ensemble, comme il y en eut en cet année en la mer au havre de l'Ecluse et sur la mer entre l'Ecluse et Blanqueberge : car, au mois de

' Origiiial vendu à Kennes, le 4 avril iSgô, col. de châteaux de S. G, et L. N.

' Il y avait de petits navires d'une trentaine de tonneaux. Le Saint' Julien ;32 tonneaux; n'était monté que par « huit mariniers .. au fret de chascun tonnel pour port deuz frans et demi par mois. » Bibl. nat. Dépôt de la marine, A. 87, a« vol. n®' îo, 24.

^ Walsingham, K. 11, p. 352.

* Un seul navire espagnol fut loué pour deux mois 780 livres tournois 3o.5oo francs en monnaie actuelle). Arch. nat. K.. 53, n*' 6y.

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septembre, en Tan dessus dit, ils furent nombres à treize cents et quatre-vingt-sept vaisseaux'. »

La mer n'était plus qu'une forêt de mâts richement décorés et pavoises, chaque seigneur rivalisant de zèle et de dépenses. Les navires étaient couverts de dessins, d'écussons et d'armoiries-, depuis la quille jusqu'au haut des mats. On poussa la folie du luxe jusqu'à appliquer des feuilles d'or aux endroits les plus visibles. Qui eut été en ce temps à Bruges, à Dam ou à l'Ecluse eut vu comment on était soigneux d'emplir les nefs et vaisseaux, de mettre foin en tonneaux, de mettre biscuits en sacs, de mettre oignons, aulx, poix, fèves et oliètes, orges, avoines, seigles, blés, chandelles de sieu, chandelles de cire... et toutes choses qui seraient nécessaires pour servir corps d'hommes. Sachez que l'oubliance du voir et la plaisance de considérer était si grande que, qui eût eu les fièvres et le mal de dents, il eut perdu la maladie pour aller de lun à l'autre. Et comptaient ces compagnons de France, à qui les ouj^ait parler, Angleterre pour perdue et dévastée sans recouvrer. »

Clisson n'eut pas plus tôt débarqué à l'Ecluse que le roi lui dit : « Connétable, que dites-vous? Quand partirons-nous ? Hâtez- vous d'avancer votre besogne et mettons-nous en mer. »

Le connétable, qui avait été un des plus chauds partisans de l'expédition, hésitait, maintenant qu'il

1 Froissart^ 1. m, ch. 3j. Les préparatifs avaient été commencés depuis plus d'un an. (Bibl. Nationale, Quittances^ vol. 26,020, n»* 65i, 602 et suivants).

3 Dès le mois de septembre précédent, Clisson avait fait peindre sur sa nef ses armes et sa devise. (Bibl. Nationale, Quittances, vol. 26.021, no 773;.

avait entrevu à quels hasards allaient s'exposer presque toutes les forces de la France. Il se contenta de répondre au roi : o Sire, le temps est bien mauvais : il a tant venté c^ue les mariniers disent qu'ils ne virent oncques tant venter que il a fait depuis deux mois. » — « Connétable, dit le roi, j'ai déjà monté en mon vaissel, je m'3^ plais beaucoup et crois que je serai bon marinier : la mer ne me fait pas de mal. » — « En nom Dieu ! dit Clisson, la mer m'en a fait beaucoup; car nous avons été tous près de périr, en venant de Bretagne en ça*. Y'

Le bateau, sur lequel Clisson s'était embarqué, était en effet trop petit pour tenir contre une forte mer : il devait paraître ridicule au milieu des gros bâtiments de trois cents tonneaux, que montaient les seigneurs et dont un seul, celui de Guy de la Trémouille, avait coûté 2,000 francs à décorer-.

Aussi le connétable abandonna-t-il son navire trop léger pour monter un baleinier nommé le (( Jehan du Fou, garn}^ de cinquante-six marins^ »

On attendait toujours le duc de Berry : il n'arriva que lorsque ses retards calculés eussent rendu le départ à peu près impossible*. D'ailleurs les vents contraires soufflaient toujours. Un grand conseil fut tenu. Le duc de Berry, qui n'avait ja-

1 Froissart, 1. m, ch. Zi6.

' Bill, nationale^ Dépôt de la marine. A, 87, 2^ vol. n^s 20, a4.

^ Bihl. nationale^ ms. 789, n° 12. Le baleinier était nn navire bas sur l'eau : la galère était un peu plus élevée ; enfin la nef était un vaisseau de haut bord : elle s'élevait parfois de 6 à 7 mètres au-dessus des flots et portait à l'arrière des tours fortifiées. (Voir Jean de Vienne, ch. 3).

' Le duc de Berry amenait 5 bannerets, 86 chevaliers, 4 10 écuyers et aoo arbalétiiers à cheval. Arch. Nat. K. 53, n* 58,

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mais été partisan de Texpédition, avait désormais beau jeu à déconseiller de partir. Les plus sages se vo3^aient maintenant forcés de se ranger à son avis. Bref, il fallut se résoudre à tout licencier. Les vivres furent vendus le dixième de ce qu'ils avaient coûté. Les gros temps de Fhiver détruisirent presque tous ces beaux vaisseaux*, plus faits pour la parade c^ue pour les tempêtes et les combats. Ainsi s'évanouirent en pure perte ces prodigieux armements et toutes ces folles dépenses, dont le royaume resta pour longtemps appauvri.

Certains auteurs ont prétendu que le duc de Berry avait reçu une grosse somme des mains du duc de Lancastre pour faire avorter l'expédition. Celle-ci d'ailleurs avait peu de chances de succès.

La jeunesse du roi, la division des seigneurs, leur imprudence habituelle, comme leur peu de ténacité en face des soldats anglais, Tabsence de toute discipline sérieuse dans cette innombrable cohue de marins et de soldats ne présageaient pas de grandes victoires. Quelques années après, les désastreuses campagnes de Gueldre et de Nicopolis prouvèrent trop ce que valait alors une levée en masse de la France militaire.

Au lieu d'accumuler tant de provisions et de navires disparates, il eut été préférable d'employer les ressources du r03^aume à construire de puissants vaisseaux de guerre, qui eussent enlevé à l'Angleterre sa suprématie maritime si compromise par son désastre de la Rochelle. Cette bataille navale montra la supériorité des gros bâti-

* Juvénal des Ursins, p. 357.

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