‹ Olivier de Clisson, connétable de FranceChapitre 27 sur 60 · C0 OLIVIER DE CLISSON · texte numérisé non relu

C0 OLIVIER DE CLISSON

nients espagnols sur les navires anglais. Il fallait profiter de l'expérience et remplacer cette multitude de navires assez peu redoutables par des vaisseaux de ligne construits comme ceux de l'Espagne. La France maîtresse de la mer ne pouvait plus craindre ces continuelles inv^asions anglaises qui, au début du siècle suivant, allaient encore ouvrir pour nous une ère de désastres et d'effroyables ruines. Nous avions alors un véritable homme de mer, Jean de Vienne, un arsenal maritime de premier ordre créé par Charles V, le clos des galécs\ d'excellents capitaines bretons, normands ou génois ; si, à ce moment, un gouvernement fort et sage eût donné tous ses soins à la réfection et au développement de nos forces navales, la suprématie maritime de l'Angleterre eut couru de réels dangers. Mais hélas! on s'arrêta bien vite dans une voie, où l'on s'était engagé sans plan arrêté, ni esprit de suite.

Les Anglais au contraire reconquirent peu à peu leurs avantages perdus. L'instinct de la conservation, aussi bien que leur orgueil national, leur a a toujours fait un devoir de tout sacrifier pour garder l'empire des mers. La mer, disaient-ils déjà au temps de Richard II, c'est le fief du roi et de la couronne d'Angleterre^ Par leurs lettres patentes les amiraux anglais étaient préposés à la garde des côtes de Normandie, d'Aquitaine et de Picardie, qui étaient regardées comme les limites de leur gouvernement'. La suite des siècles n'a que trop

i '^ on- Jean de Vienne, ch. 3. Archives Nationales, K. 5.3, n^ 8

' Rubert Jielk)iap, 6^ année de llichard 11. h La mier est del iigeans du roye, come de son courone d'Angleterre. » 3 Woiv Jean de Vienne, p. 67.

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souvent prouvé que ces orgueilleuses formules ne sont pas de simples prétentions.

Le jeune roi de France fut obligé de reprendre le chemin de Paris sans avoir pu s'embarquer^ : pour le consoler, on lui dit que l'expédition serait reprise au printemps prochain. Pauvre roi ! Bien qu'il fût entreprenant et actif, il n'était pas fait pour concevoir et exécuter de grands desseins. Moins sage et moins religieux que son père, il se lança dans les fêtes, les tournois, les orgies^ dans tout ce cj[ui pouvait tromper son activité maladive-. Dans son cerveau sans cesse ébranlé par des émotions diverses, peut-être voyait-il déjà passer les effrayants fantômes de la folie qui approchait.

Il conserva malgré tout le goût des choses de la guerre. La conduite du duc de Berry, dans cette expédition manquée, lui fut très sensible et ne contribua pas peu à le dégoûter de ses oncles, pour le rapprocher de conseillers plus dociles et plus fidèles.

Pendant l'hiver de 1786 à 1387, Olivier de Clissonne perdait pas de vue ses projets de descente en Angleterre.

Il lui était encore dû, sur le trésor royal, des

1 Walsingham. Richard 11, p. 354.

' Le religieux de <Saùl^De/»5, 1.x, ch.a.Au nombre des spectacles qui intéressèrent la cour, pendant cet hi\er, il fuuè rappeler le célèbre duel judiciaire, ordonné par arrêt du parlement, entre Jacques Le Gris et le chevalier Carrouge.Clisson fut témoin de ce combat singulier, où l'innocent succomba, comme il fut prouvé dans la suite. Un autre duel judiciaire eut lieu devant la cour de Bretagne entre l'ami de Clisson, Robert de Beaumanoir, et Pierre de Tournemine. Les documents relatifs à ce dernier duel occupent treize colonnes in-folio dans les Preuves de Dom Lobineau. (Dom Lob., Pr.^ coL 668-677).

sommes relativement énormes^ (50,083 francs dus au l*"^ février 1386 a. s.). Néanmoins, grâce à son activité et à ses ressources personnelles^ il trouvait le moyen de réunir une nouvelle flotte à Tréguier, pour transporter en Angleterre une armée, moins nombreuse il est vrai que celle de l'Ecluse, mais plus solide, mieux disciplinée et composée en grande partie de Bretons. Cette seconde expédition pouvait être plus redoutable aux Anglais que la première. Quatorze mille hommes bien choisis, armés de toutes pièces, étaient déjà réunis à Tréguier : ils avaient des vivres pour quatre mois. De plus, chaque soldat avait déjà reçu une somme écjuivalente à la paie d'au moins quinze jours <Je campagne-. Cette excellente armée pouvait s'établir sur un point du littoral anglais Si Clisson avait eu l'avantage dans une première rencontre, il lui serait arrivé de France des contingents inépuisables, qui, bien dirigés, auraient sans doute mis l'Angleterre en grand périr'.

Mais il était écrit qu'entre Clisson et l'objet de sa haine, comme plus tard devant Napoléon P'', se dresserait l'océan jaloux de garder le peuple qu'il aime.

Les doges de Venise se mariaient avec la mer : cette union n'était que factice. La niera contracté avec tout un peuple une union plus indissoluble :

1 Bibl. Nationale, ms. 789, n<» 55.

« Les avances de fonds laites au roi de France n'empêchait pas Clisson d acheter à ce moment même d'importantes propriétés à Pierre de Tournebu et à Jeanne de Saint-Jean, son épouse. [Archives de Nantes, 317, cdss. 97).

* Bibl. nationale, ms. 789, n» n et i3.

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elle entoure la patrie de ce peuple dans les mouvantes murailles ( amour et fidélité.

vantes murailles de ses vagues : elle le garde avec

Océan, 'mid hisuproar wild Speaks safetj^ to his island child'.

« L'océan, qui la garde en son rauque murmure, dit amour et salut à son île, à son enfant. >

Aussi, pour tout fils d'Albion, Tocéan, c'est encore sa patrie, c'est sa richesse, sa gloire, son domaine, le patrimoine de ses ancêtres.

Les autres peuples chantent la mer immense, comme un des plus beaux ouvrages du Créateur ; quand un poète anglais la célèbre, c'est un hymne sacré qui jaillit de son cœur, comme en l'honneur de Dieu.

Roll on, thou deep and darkblue Océan — roU !..

Ty shores are empires, changed in ail save thee

Thou glorious mirror, where the Almigbt^-'s form Glasses itself in tempests — ....

Boundiess, endless and sublime, The image of eternity, the throne Of the invisible...

Each, zone

Obeys thee, thou goest forth, dread, fathomless, alone.

And I hâve loved thee, Océan! and my joy-

« Roule tes flots, abîme sombre et bleu de l'Océan, roule tes flots!. . Tes rivages sont des empires : mais ils changent et tu demeures. G miroir glorieux, où la face du Tout-Puissant se reflète dans les flots orageux.

' Coleridge.

* Byroii. Childe Harold. Canto iv.

u Toujours sans borne, toujours sans fin, toujours sublime, tu es l'image de l'Eternité. Trône de ITnvisible, partout tu règnes : tu roules formidable, profond, solitaire.. . Je t'aime. Océan! ma joie ! »

Le duc de Berr\^ avait mis obstacle à l'expédition de l'année précédente, le duc de Bretagne allait rendre aux Anglais un semblable service. Ce dernier était las de couver en secret ses jalousies et ses rancunes contre le connétable : comme nous l'avons vu, la nouvelle du futur mariage de Jean de Penthièvre avec Marguerite de Clisson l'avait surtout exaspéré. D'ailleurs, les Anglais, avec qui il était d'intelligence, le pressaient d'agir'.. Il convoqua à Vannes un Parlement, auquel devaient se rendre tous les nobles seigneurs de son duché. Songeant bien que le connétable, trop occupé en ce moment, n^y serait pas venu, il lui écrivit spécialement à Tréguier des lettres très affectueuses, lui disant qu'il tenait à le voir plus que tout autre.

Olivier ne voulut pas donner à son suzerain un sujet de mécontentement si facile à éviter : il se rendit à Vannes. Pendant la réunion du Parlement, le duc se montra très aimable envers tous les seigneurs, mais surtout envers Clisson, Il invita même le connétable et ses amis à dîner pour le lendemain, 25 juin, jour de la saint Éloi-.

A ce diner, Jean IV se montra encore plus pré-

' « . . . Pour faire aucuns préparatifs, Clisson s'en alla en Bretagne. Les Ang-Jaià, qui m eurent roji'noissanre, escrivirent au duc de Bretagne, comme à leur accointé, qu'il les voulust aider. » Jurénal des Ursius, p. 3^9.

* K,hronigue française. (Dom Lob. Pr.. roi. i5.ô.

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venant que la veille. Or, près des murailles de sa bonne ville de Vannes, le duc faisait achever la construction du château de l'Hermine. Comme s'il eût voulu honorer ses hôtes, il pria^, après dîner, quelques seigneurs, entre autres, les sires de Clisson, de Rohan, de Laval et de Beaumanoir\ de venir A'isiter son nouveau château-fort. Le duc s'était montré si affable que ceux-ci ne pouvaient rien lui refuser. Ils montèrent ensemble à cheval et arrivèrent bientôt à la porte du château.

Là, le duc prit avec lui Olivier de Clisson et les sires de Beaumanoir et de Laval, qu'il retint plus longtemps que les autres. Il les mena dans les caves, où il leur fit goûter de son vin. Tout en causant amicalement, ils arrivèrent au pied d'une grosse tour, qui existe encore à Vannes et qui depuis a gardé le nom de tour du connétable

Le duc dit à Clisson : u Messire Olivier, il n'3^ a homme de ça la mer qui mieux se connaisse en ouvrages de maçonnerie que vous. Je vous prie, beau sire, que vous montez là sus : ainsi me saurez à dire comment il est édifié ; s'il est bien, il demourra ainsi; s'il est mal, je le ferai amender. )> — (( Volontiers, répondit CHsson, allez devant. Monseigneur. » — « Non ferai, dit le duc, allez tout seul, je parlerai ici un petit, pendant que vous irez, au sire de Laval. «

Le connétable « nV pensant nul mal » monta l'escalier extérieur, qui conduisait au premier étage de la tour. Au moment où il entre, des

' La Chronique lo 7/16, fol. 69. met le sire de Ro?lrenen au nombre des compagnons de Clisson emmenés à l'Hermine {Arch. nation., A.B. XIX, aoo.

hommes embusqués dans l'ombre se précipitent sur lui, le terrassent sur l'étroit passage qui tra^^erse l'épaisse muraille et le tirent dans une chambre, où ils le chargent de trois paires de chaînes^ — « Monseigneur, disaient ces hommes d'armes, pardonnez-nous ce que nous faisons : car il nous le faut faire. Ainsi nous est-il enjoint et commandé par Monseigneur de Bretagne-. »

Pendant ce temps, d'autres satellites fermaient toutes les portes. Clisson n'était pas d'une force ordinaire. Il y avait eu lutte. Laval avait entendu le bruit ; quand il vit la porte se fermer violemment, « le sang lui commença à frémir\ » il regarda le duc, « qui devint plus vert que feuille — u Ha, monseigneur, lui dit-il, pour Dieu merci, que voulez vous faire ! N'ayez nulle maie volonté sur mon beau-frère, le connétable. » — « Sire de Laval, dit le duc, montez à cheval et partez d'ici. Vous pouvez vous en aller... je sais ce que j'ai à faire. » — « Monseigneur, répondit le sire de Laval, jamais je ne partirai sans mon beau frère, le connétable^ »

Le sire de Beaumanoir, resté un peu en arrière, arriva sur ces entrefaites. Le duc courut à lui, la dague levée : « Beaumanoir, lui cria-t-il, veux-tu être comme ton maître? » — « Ce serait honneur pour moi, répondit le gentilhomme. » — « Veuxtu, veut-tu être comme lui ? répéta le duc furieux. » — « Oui répondit Beaumanoir. » —

' Le religieux de Saint-Petn's, 1. viii, ch. 4.

" Froissart, 1. m, ch. 64.

' D'Argentré, 1. x, ch. 3, p. 643.

* Froissart, 1. m, ch. 64.

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« Alors, s'écria le duc, il faut que je te crève un œil. » — On se souvient que Clisson avait perdu un œil à la bataille d'Aura3% près de Vannes, où il avait fait des prodiges, pour assurer à Jean IV la couronne ducale.

« Je crois. Monseigneur, dit Beaumanoir qu'il y a trop de noblesse en a^ous pour me traiter ainsi: il en serait trop parlé. » Le duc n'osa pousser la pointe de sa dague, qu'il tenait à la hauteur des 3^eux du Beaumanoir ; mais il lui dit : u Va, A^a, tu n'auras ni pis ni mieux que il aura'. » Il le fit saisir et mener dans une prison, où il fut chargé, comme le connétable, de trois paires de chaînes.

La nouvelle de cet attentat mit tout le pays en émoi. L'indignation était générale et les gentilshommes du paA's avaient honte de l'infamie que commettait leur suzerain. Ils ne parlaient rien moins que d'aller l'assiéger dans son château de l'Hermine-. — « Jamais, disaient-ils, on n'a vu pareille perversité. Il a invité Clisson à sa table, en lui envovant un sauf-conduit : il lui a donné à boire de son vin... et il l'a jeté en prison. C'est assez pour qu'il soit déjà déshonoré. Comment aura-t-on désormais confiance en la parole d'un gentilhomme, quand un si grand seigneur donne l'exemple de la mauvaise foi? »

Le plus étonné de tous était encore Clisson. Depuis quelque temps, il avait évité de se rendre aux invitations du duc, bien que celui-ci lui eût souvent écrit et même envoyé des sauf-conduits. Enfin,

' D'Argenti'é, 1. x. ch 3.

» Dom Lohineau, 1. xin, p. 46o.

cette fois, pour n'avoir pas soupçonné tant de déloyauté dans un cœur d'homme, il était pris au piège, étroitement enchaîné et surveillé par trente gardes.

Tant de précautions prises contre lui ne lui laissaient guère de doute sur le sort qu'on lui réservait.

Une seule pensée donnait un peu d'espoir aux amis du connétable : le sire de Laval, chevalier d'une grande sagesse, et qui personnellement avait toujours eu de bonnes relations aA^ec Jean IV, son cousin germain, était resté au château de l'Hermine. On saA^ait qu'il ferait l'impossible pour sauver son beau-frère ; « et, en effet, dit» Froissart, sans le sire de Laval, le connétable eut été mort en la nuit, même s'il eût eu quinze mille vies. »

Trois fois, dans la soirée et la nuit, les satellites de Jean IV reçurent l'ordre de tuer le prisonnier. Ils lui étaient ses fers et, pour obéir au dernier commandement qu'ils recevaient, ils se disposaient soit à lui couper la tète, soit à le noyer en l'enfermant dans un sac^ Mais trois fois le sire de Laval se jetant aux pieds du duc parvint à retarder l'exécution du captif — « Ah ! Monseigneur, disait Laval, pour Dieu merci, avisez-vous Ne faites pas telle cruauté sur mon beau-frère, le connétable. Rappelez-vous^ Monseigneur, que si maintenant vous le haïssez il n'en a pas toujours été ainsi. Vous avez été compagnons de jeunesse et nourris tous deux en l'hôtel du duc de Lancastre, qui fut si loyal et si gentil prince. Le sire de Clisson vous a lo^^alement servi, quand a^ous

1 Pierre Le liaud. oh. '\li. p. SgS

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aviez à conquérir votre héritage : et, si maintenant vous le mettez à mort, jamais prirtce ne sera si déshonoré que vousle serez. Songez qu'il n'est venu ici que sur votre prière, ne voulant pas vous désobliger. . . Puisque le sire de Clisson vous a offensé, rançonnez-le plutôt d'une forte somme : exigez de lui villes et châteaux. Tout ce que vous demanderez, vous l'aurez : car je me porte garant pour lui^ »

Enfin, le sire de Laval avait touché la corde sensible. L'homme, c^ue les raisons de loj^auté et d'honneur avaient trouvé indifférent, ouvrit une oreille moins distraite, quand il entendit parler d'or et de richesses.

Les rois et les seigneurs de cette époque avaient toujours besoin d'argent : l'état de guerre, alors presque permanent, exigeait des dépenses considérables : or cet état même tarissait, par ses continuels bouleversements, toutes les sources de revenus, en ruinant l'agriculture et le commerce. L'argent avait néanmoins à cette époque, autant et plus que de nos jours peut-être, sa puissance souveraine, puisque la force elle-même, qui décide de tout en dernier ressort, pouvait s'acquérir avec de l'or, dans la personne des hommes d'armes, qui se battaient pour qui les payaient. C'est pourquoi l'immense fortune de Clisson le rendait aussi redoutable que son épée et lui attirait certes plus d'envieux. Aussi ne faut-il pas s'étonner outre mesure que Jean IV ait comprimé ses instincts haineux, quand on fit briller aux veux de son imagination l'éclat des monceaux d'or et d'argent.

* D'Argeniré et Froissarl. Ibidem. •

Après une nuit passée dans l'agitation d'un crime à décider et à faire exécuter, le duc s'apaisa donc et dit au sire de Laval : « Clisson est l'homme que je hais le plus au monde : sans vous, jamais, à cette nuit, il n'eût échappé sans mort... Allez lui dire que, s'il veut sortir d'ici, il versera cent mille francs tous appareillés. Je ne prendrai ni vous, ni autrui en gage, je veux les deniers comptants. De plus il me remettra les villes et châteaux de Josselin, Broon, Blain, le Guildo et Jugon*. » — « Grand merci. Monseigneur, répondit Laval, vous aurez ce que vous avez demandé. »

Aussitôt l'ami dévoué se fit ouvrir les portes de la tour, où personne n'avait droit de pénétrer, pas plus du reste que dans le château de l'Hermine. Il trouva son beau-frère dans l'état d'un condamné, qui attend la mort de minute en minute. La nuit avait été froide et le captif l'avait passée enchaîné sur le sol, sans nourriture et sans sommeil. Un valet par pitié lui avait donné un A^êtement plus chaud : car il grelottait dans son léger costume de fête.

En voyant le sire de Laval, « le cœur lui revint. » Ses fers lui furent ôtés, et il apprit les décisions prises par le duc. Il consentit à tout et pria son beau-frère d'aller au plus tôt chercher la somme exigée.

— « Non, non, reprit le prudent gentilhomme, je ne sortirai pas d'ici avant vous : je sens le duc

1 Chron. Brioc A MCCLXXVII. Clisson avait acquis Broon en I38^. [Bibl. de Nantes, 1^97 fr. i5'ii). 11 est probable qu'il n'occupait Jugon et le Guildo que comme lieutenant de Jean de Penthièvre. (Voir De la Borderio, Géographie féodale).

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trop cruel. S'il se repentait en mon absence par une folle imagination qu'il se ferait de vous, ce serait tout rompu. »

Ils convinrent tous les deux d'envoyer le sire de Beaumanoir.

Le sire de Laval revint donc trouver Jean IV. — '■ Arrangez-vous avec eux, lui dit brusquement le duc, je ne veux rien savoir de leurs affaires. Qu'on délivre Beaumanoir, et qu'ils parolent ensemble... Quand j'aurai dormi, nous reparlerons entre nous. » Il se mit alors au lit, car il avait passé toute la nuit à ruminer ses projets de vengeance.

Bientôt Clisson, Laval et Beaumanoir furent réunis. On leur apporta des viandes et du vin. Tous les gens du château furent heureux de voir que les choses s'amélioraient. Ils étaient « tout chagrins » du malheureux sort de Beaumanoir et de Clisson; mais, dit le chroniqueur, <« amender ne l'avaient pu : car il leur convenait obéir à leur seigneur, fut à tort, fut à droit'. ©

Pour que Beaumanoir pût quitter le château, il fallut attendre le réveil du duc, qui avait toutes les clefs dans sa chambre. Personne, depuis la veille, n'était entré, ni sorti, toutes les portes extérieures étant fermées et les ponts levés.

Un moment on avait cru à Vannes et dans le voisinage que Clisson et Beaumanoir avaient été assassinés par Jean IV : partout l'agitation grandissait. La sortie de Beaumanoir et la nouvelle du traité calma un peu les esprits.

' Froissàrt, 1. m, ch. 63.

A Tréguier, on n'attendait que l'arrivée du connétable pour mettre à la voile ; sans lui, on comprit que l'expédition devenait impossible et^ de fait, les vaisseaux et ceux qui devaient les monter se dispersèrent^

A Harfleur, le comte de Saint-Pol, le sire de Coucy, l'amiral Jean de Vienne apprirent, eux aussi, le guet-apens de l'Hermine^ au moment où ils allaient s'embarquer pour Tréguier et l'Angleterre. — « Notre vo\^age est rompu, se dirent-ils ; donnons à nos gens d'armes congé et allons-nousen à Paris, devers le roi : là, nous saurons quelle chose il voudra dire et faire. »

Jean de Vienne leur dit : « C'est bon que nous allions à Paris : mais ne donnons pas congé à nos gens, qui pourraient être employés en Castille, ou peut-être en Bretagne. Pensez-vous que le roi de France doive laisser la chose ainsi? Par Dieu ! nennil. Il 3^ aura plus de deux cent mille florins de dommages pour le blâme fait à son connétable. . . Ouït-on jamais chose pareille de rompre et de briser ainsi le vo3^age d'un roi c^ui veut faire la guerre à ses ennemis^ ? »

Comme Jean de Vienne le donnait à entendre à ses compagnons, le duc de Bretagne n'avait pas seulement été poussé au crime par sa haine contre Clisson, mais aussi par sa grande sympathie pour les Anglais, qu'il servait si bien par ce coup opportun, et avec qui il comptait rentrer en grâce. En effet, de sa dernière expédition achevée en

' Le religieux de Saitit-Denis, 1. viii, ch. 5. * Pierre Le Baud, ch. !ih. p. 334.

3 Froissart, 1. m. ch. 65.

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1381 le duc de Lancastre avait toujours gardé un souvenir pénible ; mais, dans la pensée de Jean IV, l'audacieuse arrestation du boucher des Anglais allait certes dissiper tous les malentendus.

La plupart des auteurs bretons chargent encore plus que les historiens français la mémoire de Jean IV dans le récit de ce guet-apens : les Français ont en effet suivi Froissart, tandis que les Bretons se sont plutôt inspirés de Bouchart, qui prétend que ce fut moins au sire de Laval qu'à une sorte de tromperie que Clisson dut son salut. Voici comment Bouchart raconte les faits.

Le duc, après remprisonnement de son ennemi, aurait pris à part Bazvalan, à la garde duquel le connétable était confié, et lui aurait enjoint de tuer son prisonnier, vers minuit, le plus secrètement possible. Bazvalan, à qui cette besogne répugnait, représenta d'abord au duc qu'il pouvait se venger du connétable en le faisant juger et condamner par voie de justice. Jean IV ne voulut rien entendre : et, comme Bazvalan insistait et suppliait, lui disant que le lendemain il aurait pu s'en repentir — « Laissez-nous, s'écria le duc, et allez faire ce que je vous commande : car si vous me rebarbez plus (me tenez tête), je vous détruirai de fond et de racine. »

Jean IV se coucha après cet ordre : mais, durant la nuit, il vit mieux tous les inconvénients de son action, à mesure que les passions se calmaient. Les Anglais le soutiendraient-ils efficacement contre le roi de France, qui ne manc^uerait pas de lui déclarer la guerre ?.. — Le lendemain il manda Bazv^alan, qui lui dit que Clisson était mort.

« Peu après minuit, dit le serviteur, je l'ai no^^é et j'ai fait enterré son corps dans un jardin. » — « Haa ! dit le duc, voici un piteux réveil-matin. Plût à Dieu, messire Jehan, que je vous eusse cru, Je vois bien que jamais je ne serai sans détresse ; retirez-vous, messire Jehan, que je ne vous voie plus ». Le duc aurait alors- commencé à se lamenter et à gémir avec des cris et des larmes : il pleurait en effet facilement.

Quand Bazvalan eut jugé que sa tromperie avait assez duré, il revint trouver son maître. — « Monseigneur, lui dit-il, je connais la cause de votre douleur ; mais il y a remède à tout. » — « Voire (c'est vrai), messire Jehan, sinon à la mort. » Alors le serviteur avoua toute la vérité et dit que Clisson était encore en vie. Le duc se serait alors jeté au cou de Bazvalan et lui aurait remis plus tard une somme de 10^000 florins pour le récompenser.

Entre le récit de Froissart, auteur contemporain, et celui de Bouchart ,qui vécut plus d'un siècle après, il nous semble que le choix est facile. Trois autres narrateurs contemporains ont raconté, comme Froissart, avec force détails, l'attentat de l'Hermine : ce sont Juvénal des Ursins, le religieux de Saint-Denis et le chroniqueur de Saint-Brieuc^ Or, aucun de ces historiens n'est en contradiction avec Froissart, qui d'ailleurs entre dans les détails les plus précis. Tous parlent seulement de menaces, devant lesquelles Clisson dut céder pour sauver sa vie.

1 Juvénal des Ursins, p. Sog. Le religieux de Saint-Denis, 1 vin, ch 4. Le chroniqueur de Saint-^rieuc. A. MCCGLXXXVII.

PRÉPARATIFS CONTRE l'aNGLETERRK 305

Cent ans après l'attentat, des légendes avaient déjà eu le temps de se former. Or, le propre de la légende , c'est d'exagérer, de créer au besoin le merveilleux. On comprend que Bouchart, qui aimait les choses extraordinaires, comme le prouvent ses récits, ait préféré la légende à l'histoire : d'autant plus qu'il pouvait s'imaginer qu'en recueillant des cro3'ances populaires il ne faisait que fixer une tradition. Il n'en est pas moins vrai que les historiens bretons, qui l'ont suivi, ont manqué de critique dans cette circonstance.

Le duc de Bretagne voulut tirer le plus de profit possible de la mauvaise action qu'il venait d'accomplir. Avant de relâcher son prisonnier, il attendit que Beaumanoir, envoyé pour livrer les châteaux-forts aux troupes ducales et pour recueillir la rançon exigée, fût revenu à l'Hermine. Le duc songea aussi à empêcher Clisson de protester dans la suite contre la violence exercée à son égard. Jean IV savait en effet cj[u'un traité extorc|ué par la force n'oblige pas : il A'oulut donc forcer Clisson à signer librement. Or, en réalité, le connétable n'était pas libre : on lui fit bien spécifier qu'il l'était. — « Je, Olivier, sire de Clisson et de Belle ville, confesse avoir fait le traité et promesses.... de ma pure et libérale volonté, à ma requête et.sans pourforcement, fraude, ni mal-engin y penser, ai promis et juré, promets et jure à Dieu aux saintes Evangiles... tenir, garder et loA^aument accomplir de point en point comme contenu est en ces présentes^ »

1 Bibl. de Nantes. Original jadis scellé. iGgG fr. i5'io. Une copie du traité, faite en 1755, se trouve aussi aux Archives Nationales, K. 53, n^-o.

Ce n'est pas tout, les précautions ne sont pas encore assez multipliées. Clisson doit s'engager (toujours librement] à ne jamais dire qu'il n'était pas libre... «J'ai renoncé et renonce à toute sexceptions qui, contre la teneur de ces lettres, pourraient être dites, objectées ou opposées, tant de fait, de droit que de coutume, à toute aide et remède de droit, établissement de pape, de roi, faits et à faire... » Il sera donc malvenu dans la suite à recourir au roi, ou au pape, et à alléguer la violence dont il a été victime, puisqu'il déclare [toujours en pleine liberté) qu'il renonce d'avance à recourir à qui que ce soit.

Jean IV savait sans doute aussi que, d'après la théologie et le droit, une jeune Aile enlevée par force ne peut plus se marier, même librement, tant qu'elle n'est pas dans un lieu situé hors de la puissance de son ravisseur. Il songea donc qu'on pourrait arguer d'une certaine analogie, si le traité n'était signé qu'à l'Hermine. Voici comment il crut éluder cette petite difficulté. On rédigea deux actes : l'un dicté par le duc et signé à l'Hermine, le 27 juin 1387 ; l'autre censé fait par Clisson à Moncontour, ville libre pour le connétable, le 4 juillet de cette même année'. Or ce second acte antidaté fut signé à l'Hermine en même temps que la premier. Mais Clisson ne pouvait plus dire qu'il était dans un lieu de coercition, puisqu'il reconnaissait que le traité était ratifié par lui à Moncontour. On voit que toute la fourberie du duc, à force de précautions, n'aboutissait qu'à des enfan. tillages.

1 Dom Lobineau, H. lxiii. p. 463 et Pr. col. 67S, O-.j, 6;o.

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Il est inutile d'entrer dansl:ous les détails de ce traité fort prolixe, et qui d'ailleurs ne fut jamais observé, sinon dans les clauses exécutées par l'intermédiaire de Beaumanoir, avant la mise en liberté de Clisson. Qu'il suffise de savoir que Jean IV exigea plus que moins, pendant qu'il tenait son ennemi en son pouvoir. Il demanda, comme garantie, quatre nouvelles places : Guingamp, la Roche-Derrien, Chatel-Audren et Clisson^ : il s'emparait en outre des terres de Gàvre, de Cesson, d'Erqui et de Guillac. Bien plus il forçait le connétable à promettre de ne jamais marier sa fille à Jean de Penthièvre. Enfin, ne voulant pas dépouiller sa victime sans Thumilier, il contraignit Clisson à reconnaître que ce traité lui était accordé comme une grande faveur, parce qu'il avait commis (c'était dans le traité) et « perpétré plusieurs extorsions, rébellions et désobéissances, » qui avaient bien mérité « punition de corps et privation de tous ces biens meubles et immeubles. » Mais le duc de Bretagne, « à la supplication et requête de plusieurs nobles personnes, avait accordé, transigé et composé en la manière indiqué. »

Quatre jours à peine suffirent à Beaumanoir pour remettre les villes et châteaux désignés aux gens du duc de Bretagne et pour apporter les 100,000 francs de rançon. Alors Laval dit au duc : « Monseigneur, vous avez devers vous tout ce que vous demandez, cent mille francs, la ville de

' Les trois premières villes faisaient partie de l'apanage des Penthièvre : mais Clisson eu avait la garde, comme lieutenant de Jean de Bretagne.

de Jugon et les autres châteaux-forts : délivrez maintenant mon beau-frère, le connétable. » - « Qu'il s'en aille, dit le duc, je lui donne congé*. »

' Si quelqu'un veut reconsliluer sur les lieux même la scène du rrime suivant l'oxprcssioii 'nrirlicii o il poul visiter à Vannes la tour dite du Connétable. La brave femme cli.ii>;ée ùc montrer celle lour aux visiteurs raconte que le connétable languit de longues années dans cette prison et qu'on lui pei mettait seulement de prendre l'air, deux heures par jour, sur le chen)in de ronde. Elle débile beaucoup d'autres boniments de cette exactitude, ajoutant que. pour elle, elle ignore quel était le vrai traitre : car une partie de ses visiteurs appellent ainsi le duc ; d'autres au contraire lui ont soutenu, dit-elle, que le traître, c'était Clisson !

Le niveau intellectuel et moral de ces derniers est bien inférieur à celui des nègres et des arabes du désert : car ces peuples, quoique à moitié sauvages, regardent encore comme le plus grand des forfaits le meuitrc de celui qu'on a reçu sous son toit avec des paroles amies.

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