OI.IVIKH DE CLI^SON
Chevreuse absolument dévoué aux conseillers du roi fut nommé gouverneur da Languedoc. Le duc disgracié accusa, non sans raison, Clisson et ses amis' d'être les instigateurs de la mesure rigoureuse prise contre lui. mais il fut forcé de remettre à plus tard ses projets de vengeance.
A ce moment, le Trésor devait à Clisson de fortes sommes. Pour couvrir le connétable de ses avances, on lui donna, le 7 mars 1890, la chatellenie de Pontorson, dont il percevait déjà les revenus-. La forteresse de Pontorson s'éleA^ait sur les confins de Bretagne, mais en dehors de la juridiction de Jean IV : la nouvelle acquisition dût plaire au connétable non seulement pour des motifs d'intérêt, mais encore de sûreté personnelle.
En effet les difficultés toujours pendantes en Bretao-ne entre Clisson et Jean IV tournaient h l'état aiixu. I.e duc de Bretagne, mali2;ré Clisson, s'était emparé de Plancouët et de la Roche-Derrien\ Olivier du Gues:rm se plaignait aussi très ai écrément de son suzerain breton.
Une ambassade fut bientôt envoyée de Paris pour concilier tous les partis en Bretagne ; mais à peine les délégués eurent-ils quitté Jean IV que celui-ci s'emparait par surprise de Châteauceaux. que la reine de S'.clle avait vendu à Clisson 37,000 francs d'or, avec droit de réméré'. De plus, le duc
^ Le re'irj>ef\ d'' S lia'-D'^nis. t i. p. r,'i:.
* FontPHPll' '^e Vw-foy.', t. i'. p. io'ï. ' Chrn>nc. Rrior, r3(jo
* Dom Morioe Pr. col. Sf)"^. C*e«l à tort qiio lis lii>loriens onl ronsidéié cet inci.lc'il co ->mo me des cniisps qui dé'-i'lèronl le roi dr* Franco à renoncer à son f>\->é{lilion projelée contre le pipe do Rome. Cliâleauceaiix fui e orfol pris an mois de novembre i3.)o. Or. après cette
LES SUMES DK LAIIENIAI DE l.HEHMlNE 341
dilTérciit toujours de restituer les 100,000 francs extorqués à l'Hermine et de verser les 8,000 livres de rente dues au comte de l'enthièvre. Pourtant un fouafjc avait été imposé à cet etTet sur les terres bretonnes, mais cet impôt recevait une autre destination.
Croyant néanmoins pouvoir tout arranger, les diplomates français résolurent de faire venir à Tours le duc de Bretagne, Clisson et Jean de Penthièvre.
Le duc de Berry s'en vint lui-même en Bretagne trouver Jean IV et le décida, quoiqu'avec peine, à se rendre au lieu désigné. Jean IV partit de Nantes, vers latin de décembre, accompagné de quinze cents personnes,dont une partie était montée sur cinq vaisseaux garnis de canons et de gens d'armes'.
Clisson n'arriva à Tours que le 8 janvier, plusieurs jours après le duc. Sa suite était, à lui aussi, tellement nombreuse et ses dépenses si grandes qu'il lui en coûtait 'ilO écus par jour-.
Les conférences commencèrent ; mais, les intéressés ne voulant rien rabattre de leurs prétentions, on fut plusieurs fois sur le point de se séparer sans rien décider. Le roi semblait très irrité contre le duc et on parlait de guerre pour l'été prochain. Les ducs de Berry et de Bourgogne, en
dale, le roi ii'aNail luillciiiciit renoncé à IVxpédilioii. ^^\'. .'ioël \ aiois, Le Grand Schisme, t x:. 1. ii, ch. 3, p. 17;)
L accord passé entre Llistou et la leine de Sicile, au sujet de t Imleauceuux se liouve aux Aich. Xal. p. n^^u» ^^'J*
' CUr^u. lirioc, MGCCXCI.
■ Lkiuii. (} aii(,aLf., MC'^CXLl.
342 OMVIEU DE Cl.l.SS'JN
haine da conseil du roi', soutenaient s jus main le duc de Bretagne dans ses prétentions. D'un autre coté, le comte de Saint-Pol,les sires de Coucv et de la Trémouille firent entendre qu'une rupture avec les Bretons allaient nuire aux conférences qu'on devait tenir à Amiens, au carême prochain, pour traiter avec l'Angleterre d'une paix définitive. Après mille difficultés, le projet de marier le fils de Jean IV avec une fille du roi, et la fille du même duc avec un fils de T^enthièvre fit enftn aboutir les négociations.
Suivant son habitude, avant de ratifier le traité, le duc de Bretagne pro.esta par devant notaire que c'étciit par violence et par crainte d'être arrêté qu'il consentait à signer certains articles, mais que, « lorscju'il serait en liberté, il ferait ce qu'il jugerait le meilleur-. »
Par le traité de Tours, Jean TV assurait en Bretagne à Jean, comte de Penthièvre, des terres dont les revenus équivalaient à 8,000 livres de rente: c'étaient Gourin, Chàteaulin, en Cornouaille, et la Guerche. La Roche-Derrien devait aussi être rendue au comte, car elle faisait partie de son héritage. Da part et d'autre les prisonniers seraient délivrés sans-rançon. Quant au détail des autres dettes réclamées par Penthièvre, les deux partis s'en remettraient à l'arbitrage des ducs de Berrv, de Bourij^o^cne et de Bourbon.
En ce qui concernait le connétable, le duc de
' Ces doux ducs iutrigii lieiil pour reulrer à la cour cl dans les conseils. Quelques mois plus lard, peu de jours avant 1 allcnlal de Pierre de Craon, ils avaient dijèi leur place au Grau 1 Cons.il. [Ordoiiiiances, t. vu, p. /167 et suivantes).
» Dom Lohineiu ,1. xix, p. 477.
i.i-.s siiiivs Di-; i.'a I iKN r.\ I" dp: i.hivKmini-: '^\3
Bretai^'iie s'enii;ai]feail à lui payer les 80, 000 francs', qu'il réclamait encore.
Le dernier délai de paiement fut fixé au 8 mai suivant : Targent devait être versé au château de Rieux. Plusieurs grands seigneurs de Bretagne cautionnèrent pour le duc: le délai passé, ils s'enîxaffeaient à demeurer à An<j^ers comme otages, jusqu'au paiement, chacun de sa caution-.
Il était facile de prévoir c{ue le traité de Tours ne serait pas exécuté — Les seigneurs bretons, cjui s'étaiei.t portés garants pour leur suzerain, furent obligés de verser eux-mêmes le montant de leur caution, quand le terme arri\'a. Quelques-uns, ne le pouvant faire, s'en allèrent « tenir prison » à Angers, où le connétable les garda jusqu'à l'exécution de leur promesses : ce c[ui prouve que le duc les laissa paA^er à sa place.
Charles VI avait tenu à hâter la pacification de la Bretagne : il songeait aux conférences qui bientôt devaient se tenir à Amiens, pour traiter enfin avec l'Angleterre d'une manière définitive.
Au mois de mars 1332, toute la haute noblesse de France, les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bourbon, le duc de Touraine, frère du roi, le comte de Saint-Pol, le connétable de ClissDn, s'en furent à grand appireil au devant des délégués anglais, les ducs d'York et de Lancastre. Tous revinrent ensuite à Amiens, où le roi les attendait.
Un fouace devait être levé sur les terres bretonnes pour payer ClUson mais 00 dernier possé-Janl environ ao, 000 feux, c'est-à-dire le cintiaiènie de la Bretagne, la dette de loo.ooo francs fut réduite à 80.000, et les terres de Clissou furent exemptées de fouage. (Dom Morice. P. t. 11. col. ^8S.)
* Oiginal de l'accoid conclu à Tours entre Jean IV et Clisson. liibl, de Nantes: 1G8) fr. i53'..
'M'i OLIVIER DE CLISSON
Les confère aces n'eurent d'autres résultats que la prolongation des trêves jusqu'à la Saint-Jean- Baptiste de l'année 1392.
Après quinze jours de bons divers, les Anglais prirent le chemin de Londres très satisfaits de leur vovage. Le roi de France ne l'était ijruère : il tcmba malade et^se fit porter en litière pour rentrer à Paris par Beauvais et Gisors. Clisson reprit également le chemin de la capitale: c'est là que, pour le malheur de la France et de la Bretagne, un assassin l'attendait.
chapithl: XIII
ATTENTAT DE PIERllK DE Cil AON
CLISSoX DESIITUÉ ET MIS EX ACCUSATIOX
PiEHKh: Dh: Ckaon. — Son cui.\ib; lv sa fliie en Breia- GNE. — Maladie dl' Roi. — Ses oncles reviennent
AL' POUVOIR. — ChLTE DES MaRMOUSEIS. — ClISSON
ElAll'-IL CONCL'SSIONNAIKE .'
Nous connaissons déjà Pierre de Craon, qui avait Iciissé mourir de misère le duc d'Anjou en gardant ses trésors. Après son infimie conduite. Craon évitait la présence de la reine de Sicile, femme de sa victime, ainsi que du jeune fils du duc d'Anjou, le roi de Jérusalem, u Néanmoins tant avait-il fait que, près du roi de France et du duc de Touraine, il était très bien. Or savez-vous que messire Olivier de Clisson, pour ces jours connétable de France, d'autre part était aussi moult bien du roi de France et- du duc de Touraine, son frère, et il l'avait acquis parles beaux et bons services que il leur avait fait en armes tant à eux, es besognes de France et ailleurs, comme au roi Charles, leur père'. •>
' Do/H Lobineaii, 1. m. [> 'i5j.
356 Arii':NiAr ui-: ru a on
Pierre de Craon aurait bien voulu, p:»r antipathie personnel le contre Clisson, comme para m ilié pour le duc de Bretagne, desservir le connétable auprès du roi et de son frère. Mais « le connétable avait toujours été trouvé si loyal chevalier, sur tous ses faits envers la couronne de France, que tous l'aimaient, réservé le duc de Bourgogne'. »
Comme le duc de Touraine avait dans Pierre de Craon une confiance entière, il n'avait pour lui rien de caché ; il le menait dans toutes ses aventures et l'habillait même de ses propres habits. Craon révéla un jour à madame de Touraine une aventure galante de son mari. Ayant trahi son ami^ il fut trahi à son tour par madame de Touraine, qui ne put cacher à son mari le nom du dénonciateur, de qui elle tenait l'aventure. Outré de colère^ le duc de Touraine raconta tout au roi et l'action de Craon fut trouvée si indigne qu'il fut honteusement chassé de la cour et qu'il dut se retirer en son château de Sablé. De là il se rendit près du duc de Bretagne.
Pierre de Craon n'était ni à sa première disgrâce, ni à son premier crime. En 1380, il avait déjà obtenu des lettres de rémission pour avoir assassiné Beaudoin le Velu, seigneur du Laonais-. Rentré en faveur il en avait profité pour voler, comme nous l'avons vu, son a m; le duc d'Anjou. — La cour de France, dont il faisait les délices par ses qualités brillantes, lui avait aussi vite pardonné
' Froissa'i. 1 n . di 2 1
' Kern vil de I,ell-'iiiiu\e. Vroissart, t. x>, noies, p. 302.
Cl ISS :)N nisriilK L-T MIS ION ACCl SA llUN 247
le vol que l'assassinai. J)ès le 2\ mars 1389, nous trouvons en effet notre gentilhomme qui assistait à des fêtes sup2rbes données par le duc et la duchesse de Bourgogne'. Selon l'usage, chaque invité reçut un présent. Pierre de Craon eut deux hanaps d'argent doré du prix de 12) I. 5s. ^.. pendant que le connétable de Clisson recevait, pour sa part, deux i]rrands flacons és^alement en argent doré et valant 284 1. 12 s. t.
Craon aimait le luxe, les fêtes, la orande vie de la cour de France, alors la plus fastueuse de l'Europe : il s'ennuyait chez ce duc breton assez économe par nécessité. Les deux cousins parlaient souA'ent de la cour de France, des amis, comme des ennemis communs qu'ils y avaient. Quand l'exilé se plaignait de sa disgrâce, Jean VI envenimait ses rancunes et ses désirs de vengeance surtout contre le connétable, — « C'est Clisson, lui disait-il, qui vous a brassé tout cela-. »
Au Louvre deux partis- assez bi"n tranchés se disputaient riiifluence. D'un côté était le connétable avec ses amis, le duc d'Orléans', le sire de la Rivière, Jean le Mercier et Montaigu ; de l'autre se trouvaient les ducs de Berrj^ et de Bourgogne, qui étaient rentrés à la cour et qui n'aspiraient qu'à reconquérir cette influence prépondérante, qu'ils avaient exercée jusqu'au mois de novembre 13SS. Le duc de Bourbon penchait plutôt du côté de ses beaux-frères*. Chacun des
* Bibl Nat'to-ia''e, col. Uuurgogne, t x\i. f. 20.
* Froissart, 1 iv, cli. 21,
' ic 4 jui.i i^gT, le duc do Touraiiie eut en apaiiagre le duché d'Orb'ans el il clia^igea do nom. (4>'C/;. Xat. KK. 8<j > f i3i el ^o5).
* Cabaret d'Onon'iUe, ch 82.
lVl8 AITENIAT DE PlEKKli DE CliAON
ducs avait une vérital)le cour et toute une armée de serviteurs entretenus par les revenus d'immenses provinces. De leur côté, les inannousels pouvaient tenir tête aux ducs, car le roi les écoutaient de préférence à ses oncles ; ils avaient d'ailleurs en main toutes les hautes charges de l'état : la chancellerie, la connétablie, l'administration des finances et de la maison du roi'. Ils avaient, eux aussi, de grandes richesses qu'ils possédaient par héritage comme les sires de Clisson, et de Coucy-, ou qu'ils tenaient des gratifications royales, comme le sire de la Rivière et Jean le Mercier^ Néanmoins Clisson, ^^râce à son intelligence, à son office de connétable, à son passé militaire et aussi à ces immenses richesses, était au fond le plus redoutable adversaire du parti que Pierre de Crcion et le duc de Bretagne auraient voulu voir triompher.
Jean IV^se souciait peu d'aller frapper lui-même le connétable : il se contentait de le taquiner à distance, lui suscitant mille difficultés en Bretagne. Quelques jours avant l'attentat de Craon, le duc de Bretagne ordonnait à ses juges de Ploërmel de citer Clisson à leur tribunal*. Mais ces mesquines tracas.^eries ne contentaient pas la
i Duiiet d'Arcq. O'-mples de CllôLei, p. 2 y et 2'ia.
» Le sire de Coucy, eu plus ùe sa forlune peisoiiiKlIc, usait par an Gjoo Iraiics d'or, aliii (ju'ii deiueuiàt piès du roi et lit puilie de son Conseil. {Le Conseil du Roi, p. G).
» Arch. Xat JJ. i33, 1. 3i : JJ. i3l, f u et 2^.
* Aick de Vaii,i'ii, S.E. Fonds de l'abbuve de la Joie. Il s'agissait d'un droit que réciauiaieut les lelii^ieux de cette ubJja je sur les dinies de Fleugnllel, (^ui ai)par;enaitnt à Ma.yuerile de Kolian, seconde luunie Ce Clisson.
TLISSON DKSTITUF i: r MIS KN ACri'SXIlON 1^49
haine du duc : il était lieurciix de trouver un l)ras prêt à agir à sa place.
Comme tous les o-rands seigneurs de ce temps. Pierre de Craon avait un holel à Paris'. Il vendit ses autres biens au duc de B/etagne. sous prétexte qu'il voulait aller en Terre Sainte ; mais en réalité il prenait ses mesures contre les confiscations, qui pouvaient suivre son crime.
Il enrôla ensuite des aventuriers, qu'ils expédia il son hôtel de Paris; le concierge eut ordre d'acheter des armures-. Vers la Pentecôte. Pierre de Craon arriva lui-même secrètement dans la capitale. Ses espions lui apprirent bientôt que son ennemi assistait à une fête donnée par le roi dans rhô'el S:iint-Pol. Olivier de Clisson quitta la fête l'un des derniers. Aprl's avoir pri> congé du roi, il passa par la chambre de son amijeduc d'Orléans, pour lui demander s'il était prêt à partir. Celui-ci préféra attendre encore et le connétable le quitta en lui souhaitant une bonne nuit.
Sur la place, devant l'hôtel Saint-Pol. les gens du connétable, au nombre de huit, attendaient leur seigneur, avec des torches qu'ils allumèrent. Or, au coin de la rue Sainte-Catherine, tout près des dépendances de l'hôtel Royal'. Pierre de Craon. informé de tout, s'était posté : il avait une trentaine de compagnons à cheval, lourdement
I L ir>'fl de GraoM ci\\[ nie de la Harpe ; les ducs de Bo irjr<>riio et d'0rlécin>N po-s ^. laiton I. l î ))re nier Ihôlel d'Artoi>, le second. Iliôlol do liohnine. -feni le \iorjier avait son hôtel, rue de Paradis, fotil piès de riiù'.ei de ClissDii.
' Ai'ch.. Xit.. J. 17.) Craon, i3.
' ii,;h. X t. J 17 ) Craon i3 « Es nietlos fionlière^V circniie. tt fins d'i.-'Uiiv lin*lfl 10 val. »
350 ATTENTAI' YiE FIEHliE DE CHAON
armés de glaives, de casques et de cuirasses' : les gens du connétable n'avaient que des armes d'occasion et le connétable lui-même ne portait cju'une petite épée de parade longue de deux pieds.
Eii suivant la rue Saint-Pol, Clisson causait avec son écu ver — « Demain^ lui disait-il^ j'aurai à dîner chez moi Monseigneur d'Orléans, le seigneur de Coucy, messire Jean de Vienne, le baron d'Ivry et beaucoup d'autres : veillez à ce qu'ils soient bien traités et qu'on n'épargne rien. »
A ce moment, les. trente assassins arrivèrent, sans rien dire, se mêlèrent aux gens du connétable et éteignirent leurs torches. Clisson n'était pas homme à s'émouvoir facilement : il crut d'abord à une de ces farces, dont le duc de Touraine était coutumier : <( Monseigneur, par ma foi, c'est mal fait, dit-il; mais je vous le pardonne, car vous êtes jeunes : tout est divertissement et jeu pour vous-. »
Craon avait reconnu celui qu'il haïssait; il leva son épée en criant : « A mort ! Clisson. Il vous faut mourir! » — « Qui es-tu, cria le connétable, qui dis de telles paroles. » — a Je suis Pierre de Craon, votre ennemi. Vous m'avez tant de fois courroucé qu'il faut m'en rendre compte. — En avant, dit-il à ses gens, j'ai celui que je demande et que je veux avoir. »
Clisson, bien qu'il n'eut qu'un coutelas trop
1 Les [)rincipun>i assnssiiis s'ap;). laietit PonalKs de Tusse, .leaii de Ch impchevrct. (îuill.iuiiio de Tus-.é. Pi(M-ie du rrelTe, Joaii de lit. bine, Poncek't le Maire Adaui Davehiy, Jean Gos.««et, etc. {Ai\h. Xatioiiaies, J. 179 Craon, i3i.
' Fi oissayf, I. iv, ch 8.
ci.issoN oiisniLi'; i:i mis ln ai clsa i ion 35t
court, se défendit u merveilleusement », car il savait manier une arme. Mais ses gens surpris, peu armés, entourés d'ennemis ne purent lui porter secours'. — a Ceci rons nous tous ? dit un assassin. >< — Oui, dit leur chci\ tous ceux qui se mettront en défense. »
Tous les glaives se dirigeaient vers Clisson qui, sans forte armure, ne pouvait longtemps résister ; pourtant les bandits, apprenant qu'ils avaient affaire à un si grand personnage, frappaient « paoureusement : car, en trahison, nul n'est hardi. »
Le connétable, avec son bras gauche et sa petite arme, se protégeait de son mieux-. Tout-àcoup une lourde épée s'abattit sur sa tète et le fit tomber de cheval. Il alla, dans sa chute, donner contre la porte d'une boulangerie, qui s'ouvrit au choc. Le maitre de la maison, déjà sur pied pour chauiîer son four, avait, au bruit de la lutte, entrebaillé sa porte : et ce hasard, avec la protection de Dieu, dit le chroniqueur, sauva la \ ie au sire de Clisson. Ln effet les assassins ne purent le frapper davantage, dans l'entrée basse et étroite où il gisait. Ils n'osèrent non plus descendre de cheval pour achever leur œuvre. D'ailleurs ils croyaient bien que leur victime était" morte sur le coup'.
'( Allons, allons, nous en avons assez fait, dit Craon, s'il n'est pas mort, il mourra du coup de la
' D'.jircs le r('lij,M(Mi\ lIo : aiul-lJjnis un >cuî ^er^ ileur (Mail resté près de xoif miiilre Le religienr de Sauit-Dt )ii.s\ [. xiii ch. i). le mcnic auleur dil que le coiinélable avi.il mie cuira se sous ses liubils 11 ne fut blessé en elFcl (jn'à la Icle el au dessous des reins quand il tomba.
' Juvênol des Uni us. p. SyH.
i Le reiiijieiij: de Sain -Denis, \. \ i th. i.
,S,V2. ATTENTAI' DE IMI-.HUE l)I-: CHAON
tête : car il a élé lancé d'un hon bras. » Les l)andits' galopèrent alors vers la porte Saint-Antoine toujours ouverte, comme les autres portes de Paris, et gagnèrent au plus tôt la campagne.
Le boulanger ne savait que faire en \'oyant chez lui le connétable en cet état : mais il fut vite aidé par les 'serviteurs de la victime, qui tous aA^aient peu soufTerts de la lutte, car on n'en voulait qu'à leur maître. Le trouvant immobile et inondé de sang, au premier moment, ils le crurent mort : ce furent des pleurs et des cris, qui mirent en émoi tout le voisinage.
Le roi allait se mettr? au lit, quand on vint lui dire : « Sire, quel mil heur ! Votr^^ connétable vient d'être occis. » — ■< 0;:cis, dit \c roi ?... Comment? Qui l'a tué ? » — « Nous n(^ savons, mais le malheur est arrivé tout près d'ici, dans la rue Sainte-Catherine » — « Or tôt. ci ia le roi, des flambeaux! Je le veux aller voir. » Il ne prit que le temps de passer une houppelar.de et de prendre ses souliers : sans attendre les gens d'armes et les huissiers de son hôtel, qui se préparaient à le suivre, il courut avec quelques \alets et deux chambellans jusqu'à la maison du boulanger.
Il vit que le connétable respirait encore aux mains des gens qui le dépouillaient pour l'examiner et le panser — « Connétable, dit-il, comment vous sentez-vous ? » Le blessé répondit : « Cher sire, petitement et faiblement. » — « Et qui vous a mis en ce pnrti ? » — « Sire, répondit
' Li Chronique des i Valois dil quo 1rs aveiiliirieis iTrlarenl qu'une \ins:toiiie.
Clisson. Pierre de Craon et ses complices traîtreusement et sans nul défiance. » — « Connétable, dit le roi, jamais chose ne fut si expiée comme celle-ci le sera, ni si fort amendée... Or tôt, cherchez les médecins et les chirurgiens. »
Ceux ci arrivaient déjà de tout côté. Le roi leur dit : « Regardez-moi mon connétable et me sachez à dire à quel point il est, car de sa blessure je suis inoult dolente » — « Il n"\^ a pas de péril de mort, Sire, dirent les médecins, après avoir examiné les plaies. Dans quinze jours nous vous le rendrons chevauchant. » Le roi rassuré s'écria : « Dieu soit loué! Ce sont riches nouvelles. » Il dit ensuite au blessé : « Connétable, pensez à vous et ne vous souciez de rien : car jamais délit ne fut si cher pa\'é et amendé sur ses auteurs, comme celui-ci le sera : car la chose est mienne. »
Le connétable répondit faiblement : « Sire, Dieu vous le puisse rendre, ainsi que la bonne visite que vous m'avez faite. »
Le prévôt fut mandé et reçut l'ordre de trouver à tout prix les coupables- ; mais ceux-ci étaient loin.
Pierre de Craon, une heure environ après minuit, franchissait la porte Saint-Antoine, ou la porte Saint-Honoré, traversait la Seine et galopait vers Chartres avec les mieux montés de ses gens.
' Froissart. 1. iv, ch 38.
' Il est probable qu'il fallut un certain temps pour requérir les serg-ents à cheval, dont un grand nombre habitait hors de Paris. Le aG juillet lO^a, le roi fit une ordonnance pour les obliger désormais à demeurer dans linlcrieur de la Aille. (Ordonnances, i. vu, p. /i-!)). a cause de l'éloignement des sergents « plusieurs prises de malfaiteurs, dit Tordonriance, ont este délaissées... et punition relardée etcmpeschée. »
Les autres se dispersèrent. A Chartres, Craon s'arrêta pour se refaire un peu, chez un chanoine de ses amis, et, a^^ant changé de chevaux, courut jusqu'à son château de Sablé, dans le Maine, où il attendit des nouvelles.
Clisson fut porté en son hôtel, rue du Chaume où ses amis accoururent bientôt. Un des premiers fut le sire de Coucy, qui arriva à cheval avec quatre autres seigneurs. Nous savions cjue le sire de Coucy et le connétable s'aimaient beaucoup : ils s'appelaient frères et compagnons d'armes, comme autrefois Clisson et du Guesclin. La visite de son ami fit du bien au connétable, qui vit encore arriver près de lui beaucoup d'autres personnages, parmi lesquels le duc d'Orléans, aussi irrité que son royal frère des perfidies de Pierre de Craon.
La veille de l'attentat, le duc de Berry avait été prévenu que Pierre deCraorj était à Paris et qu'un complot s'ourdissait contre les jours du connétable : mais le vieux concussionnaire ne s'en émut pas. Pourtant un clerc, familier de Pierre de Craon, lui avait donné tous les détails du guetapens qui se préparait. Le duc se contenta de répondre : « Nous verrons demain : car je ne \eux pas troubler le roi ce soir. » — Sans troubler le roi, n*aurait-il pas pu avertir Clisson de se tenir sur ses gardes.* —
' Si l'on en croit le baron Pichoii, qui a publié un mémoire sur l'ierre de Craon, un avocat de la reine de Sicile aurait affirmé au parlement, trois jours avant l'attentat, que Pierre de Craon était à Paris. (Kerwyu de Lottenhove, Fi'oissart, t. xv, Sba).
CLISSON DliSTlTué ET MIS EN ACCUSATION 355
Le prévôt de Paris», avec soixante hommes à cheval, s'élança sur les traces des assassins et s'égara sur le chemin d'Evreux : quand il revint vers Chartres, Pierre de Craon en était parti avec dix heures d'avance.
Sur l'ordre du roi et de son frère, le Barrois des Barres s'était mis, lui aussi, avec des gens d'armes, à la poursuite des assassins. Comme le prévôt, il arriva trop tard à Chartres et, comme lui^ rentra à Paris, après deux jours de courses à peu près inu' tiles. On ne trouva de la bande des assassins que deux écuyers et un page, qui furent saisis, à sept lieues de Paris, et mis en prison au Chàtelet. Le roi les fit conduire, tous les trois, au lieu du crime où ils eurent le poing coupé. De là ils furent menés aux halles pour être décolés et leurs corps furent suspendus au gibet.
Le mercredi suivant, le concierge de l'hôtel de Craon eut aussi la tête tranchée, pour n'avoir pas fait connaître l'arrivée de son maître à Paris. Quant au chanoine de Chartres, après avoir été privé de tous ses biens et bénéfices, il fut mis en prison et condamné à l'abstinence perpétuelle au pain et à Teau.
Sans attendre le rétablissement du connétable, le roi fit immédiatement le procès de Craon en fuite'. Tous les biens de cet assassin furent confisqués : ses maisons de Paris furent rasées : l'em-
' Le prévôt de Paris, alors Jean (ie, FpUevillg, av§it pour allributJpn « la cure et le gouvernement de notre bonne ville de Paris, pQur ycelle tenir et garder en telle et si bonne justice^ ordenance et police do toutes choses que ce soit. » Ordonnances, t. vu, p. a/iS.
- Archives Nationales, J. 179. Craon, i3.
placement delà plus belle, située rue de la Verrerie, fut donnéàla paroisse Saint-Jean, pour être converti en cimetièrei.
La magnifique maison de Porche-Fontaine, à C|uatre lieues de Paris, fut abattue et la propriété qui l'entourait fut donnée au duc d'Orléans, qui la céda aux célestins. Les meubles de la Ferté-Bernard, autre domaine de Pierre de Craon, furent acquis au trésor roj^al et les immeubles donnés au duc d'Orléans-.
L'amiral Jean de Vienne, chargé de faire un inventaire détaillé de l'immense fortune de Pierre de Craon, se rendit à laFerté-Bernard,où il trouva la femme et la fille du traître. D'après le religieux de Saint-Denis, ce vieillard se serait conduit d'une façon indigne. Après avoir outragé la fille, il aurait brutalement chassé de leur maison les deux infortunées dépouillées de tout et sans ressources^ L'assassin ne se jugeait pas en sûreté à Sablé, où il aurait pu être cerné et pris par les troupes ro\'ales : il se réfugia à Succinio, près de son bon ami et cousin, le duc de Bretagne. Ce dernier connaissait l'attentat et son peu de succès ; il dit à Craon : « Vous êtes un chétif. vous n'avez pas pu occire un homme, duquel vous étiez au dessus..,
i Les ossements, que les ouvriers trouvèrent sous les décombres, prouvèrent que cet hôtel avait déjà été bâti sur des sépultures. — Voir, au sujet des condamnations qui frappèrent Pierre de Craon et ses complices, les A7'chives Xationales, J. SSg, ao et KK. 89G. Fol. i/»i, i43, i6i.
» Archi-ces Xationales, J. 359, n'> 2o — Le 36 août, le Chàtelet ratifia l'arrêt qui condamnait les assassins au banissement perpétuel et à la confiscation de leurs biens. {Arch. Xat. KK. 896. F. i4i).
' Le religieux de Saint-Denis, 1. xiii, ch. a. — Juvénal des Ursins, p. 876. — Le mobilier saisi par Jean de Vienne valait plus de quarante mille écus d'or.
j'en aurai probablement guerre, mais puisque je vous ai promis sauf-garant à tenir, je vous le tiendrai*. »
Le roi de France écrivit bientôt au duc de Bretagne, pour lui enjoindre « sur sa foi et son honneur » de livrer le meurtrier, s'il pouvait le saisir. Pour toute réponse, Jean IV se contenta d'affirmer au messager ro\^al qu'il ne savait rien et ne voulait rien savoir de Pierre de Craon, ni de ses démêlés avec Olivier de Clisson. — Le Conseil Ro3^al fut d'avis que ces explications ne suffisaient pas : le roi surtout s'en montrait indigné. En vain le duc de Berrj^ parlait de délais et d'arrangements, le roi lui dit : « Bel oncle, nous voyons clairement que ce duc de Bretagne ne nous aime, ni prise que bien peu. Il est orgueilleux et présomptueux et jamais nous ne tendrons à autre chose que nous ne l'ayons mis à raison-. » — Le duc de Bourgogne était alors dans ses fiefs, loin de Paris.
Ce fut sans doute vers ce moment que Clisson rédigea ce testament fameux% par lequel il disposait en purs meubles de dix-sept cent mille francs 80.000.000 en monnaie actuelle). Les deux attentats, dont il avait failli être victime, l'avaient sans doute fait songer à ses volontés dernières. - Nous avons vu que sa fortune, toujours grandissante
< Froissart^ 1. iv, ch. 38. Les intrigues de l'Angleterre n'étaient probablement pas non plus étrangères à cet assassinat. Plus tard le roi» Richard II, fit servir une pension à Pierre de Craon. {Rymer's fœdera, t, VII, p. 5a).
* Froissart, 1. iv, ch. aO.
* Ce premier testament d'Olivier n'a pas été conservé : nous n'en connaissons que le montant des sommes, dont il réglait l'emploi.
depuis quarante ans, avait atteint des proportions véritablement extraordinaires. Le chiffre des richesses, dont le connétable disposait par acte testamentaire, fut connu : il parut scandaleux, surtout aux ducs de Berry et de Bourgogne, qui avaient beau pressurer leurs sujets, sans pouvoir tant s'enrichir. Ils se disaient, quand ils étaient enseiTible : « En quoi diable ce connétable peutil avoir assemblé tant de florins et de si grands meubles ? Le roi de France ne Tapas si grand. On voit et peut croire et savoir que il ne lui vient pas tout de bon acquêt. »
Charles VI de plus en plus nerveux et irrité s'occupait activement de préparer une expédition contre le duc de Bretagne : des troupes furent dans ce but concentrées du côté du Maine, de la Touraine et de l'Anjou. Quand son connétable entra en convalescence, le roi prit lui-même le commandement de l'armée, « pour mieux montrer que la besogne était sienne. » Sur la route du Mans, il coucha successivement chez ses conseillers intimes Montaigu, et Bureau de la Rivière. Il tenait rigueur à ses deux oncles, les ducs de Berry et de Bourgogne, des retards qu'occasionnait leur mauvaise volonté : ceux-ci virent bien que leur influence baissait de plus en plus. A peine les écoutait-on dans les Conseils. Ils en ressentaient un profond dépit et disaient « entre eux à part que la chose ne pouvait longuement demeurer en cet état. » A force d'instances, ils réussirent néanmoins à faire décider l'envoi d'une nouvelle ambassade au duc de Bretagne. Celui-ci la reçut fort
courtoisement, mais il ne répondit que par de vaines protestations de dévouement et de soumission, qu'il fit porter au roi par Tévêque de Vannes, Henri le Barbu. Ce qui indignait Charles VI et le persuadait que le duc de Bretagne était de connivence avec Pierre de Craon, c'était l'audace avec laquelle le duc réclamait comme siens les biens contisc[ués au meurtrier. Il les avait tous achetés, disait il, avant la tentative d'assassinat. Ce cvnisme de Jean IV et la bonne réception qu'il avait faite à Pierre de Craon, avant comme après l'attentat, étaient de véritables preuves de complicité. Comment supposer en effet c[ue Craon eût vendu tout ce qu'il possédait, sans donner aucune raison sérieuse de son acte à son cousin et intime ami?
Pendant que l'armée royale séjournait au Mans, le bruit courut qu'un chevalier avait été arrêté à Barcelone, au moment où il s'embarquait pour Naples'. La reine d'Aragon retenait en prison cet inconnu, qui refusait de dire qui il était. Peutêtre ce fugitif était-il Pierre de Craon. Le roi envoya quelqu'un pour vérifier l'exactitude de ces récits : mais, kis d'attendre et persuadé que tout n'était que prétextes inventés pour retarder son voyage, il donna ordre à ses troupes de se mettre en marche, u Le traître, disait-il, n'est en autre Barcelone, ni prison que chez le duc de Bretagne: et celui-ci, par la foi Cjue je dois à Monseigneur Saint-Denis, nous en rendra une fois bon compte. »
Le 5 août, vers le milieu du jour, au moment où
' L'assassin avait dû s'embarquer à Brest, coiiinie le donne à entendre la chronique des 4 Valois {Chrojiique des 4 Valois, p. Saa). V. Chron. Brioc. A. MCGCXCII.
le soleil était dans toute sa force^, le roi monta à cheval pour prendre le chemin de Sablé. Depuis quelques jours, malgré le mauvais état de sa santé, il s'était donné beaucoup de peines et d'ennuis. 11 mangeait et buvait peu. Seule, une sorte de fièvre le soutenait, mais en ébranlant sa constitution usée par le travail et les excès de toute sorte.... Sa tête n'était protégée contre le soleil que par un petit chapeau rouge orné d'un chapelet de perles blanches, que sa femme lui avait donné — Un page de la compagnie du roi, assoupi par la fatigue et la chaleur, laissa choir sa lance, dont la flamme s'abbattit sur le casque d'un de ses compagnons. Le roi frémit à ce bruit d'armes et entra en fureur. Se dressant sur ses étriers, l'épée haute : u En avant ! En avant sur ces traîtres î s'écria-t-il. » Sans reconnaître personne^ il commença à frapper, voulant tout tuer autour de lui. On parvint avec peine à le saisir et à le descendre de cheval. Il fut doucement étendu sur le sol On lui ôta son justaucorps pour le rafraîchir. Ses amis empressés lui parlaient affectueusement. Il ne répondait à personne et roulait les 3'eux dans sa tête si horriblement qu'il faisait pitié à tous. Charles VI avait perdu la raison.
Les ducs de Berrj^ et de Bourgogne^ qui s'étaient approchés, donnèrent l'ordre immédiat de retourner au Mans, disant que, pour cette saison, la campagne était finie.
Le bruit courait que le roi avait été ensorcelé ou empoisonné. On ouvrit une enquête pour savoir ce qu'il avait bu en dernier lieu\ Mais le duc
* Le religieux de Saint- Denis, 1. m, ch, 4,
de Berr}^ la fit cesser parées mots: « Nous nous débattons et travaillons pour Néant ; le roi n'est ni empoisonné, ni ensorcelé, fors de mauvais conseils : et il n'est pas heure de parler de cette matière maintenant ; laissons tout en souffrance jusques à une autre fois. »
Le roi fut mené au château de Crée v-sur-l'Oise et confié à ses médecins et à ses chambellans. Quant à ses oncles, avant de quitter le Mans, ils firent savoir à leur cousin et ami, le duc de Bretagne, qu'il n'avait plus à se mettre en peine de Texpédition commencée contre lui'. — C'était Clisson, lui disaient-ils, avec la Rivière et le Mercier, qui avaient fait tout décider, maison saurait bien les faire s'en repentir.
Avant la maladie du roi, la situation de Jean IV était peu assurée : toute la Bretagne, à part Vannes, Dole, Quimperlé et Quimper, se tournait contre lui, ainsi que les barons et chevaliers de son duché. C'est pourquoi il comptait moins sur ses propres forces que sur ses intrigues et l'appui des Anglais, qui lui avaient promis cinq mille soldats . En homme prévoyant , il avait déjù fait tous ses préparatifs de départ pour l'Angleterre . On comprend qu'il n'ait été nulleinent attristé d'un événement, qui survenait fort à propos pour le débarrasser de l'armée française. Néanmoins, voulant s'unir au sentiment public vivement ému par le malheur du roi, le duc ordonna dans toute la Bretagne des prières et
* Ils députèrent vers lui le sire de Coucy et Guy de la Trémouille [Bibl. Nat. F. fr. 4^83, p. 369).
des processions pour la guérison du malheureux Charles VP.
La maladie du roi ramena au pouvoir ses deux oncles, les ducs de Berry et de Bourgogne, qui, au détriment du jeune duc d'Orléans% se firent attribuer la régence par une grande assemblée de nobles et de prélats réunis à Paris. C'était la chute inévitable des Marmousets , contre lesquels les deux princes nourissaient tant de ressentiments. La dernière expédition de Bretagne, décidée en dehors des ducs, avait encore aigri les haines de ces deux personnages contre les ministres de Charles VL Le duc de Bourgogne excité par sa femme, cousine-germaine de Jean IV, ne pardonnait pas surtout à Clisson d'avoir réussi à exciter la colère du roi contre le duc de Bretagne. Mais, d'une nature froide et réfléchie, le prince modérait les impatiences de sa femme en lui disant : « Dame, en tout temps, il fait bel et bon dissimuler. Clisson a su faire croire partout que sa cause intéressait l'honneur du royaume de France... mais lui, la Rivière, le Mercier, de Vilaine, Montaigu ont mal ouvré... La verge est toute cueillie, dont ils seront battus et corrigés. Veuillez un petit attendre et souffrir. »
L'autorité des ducs nétait en effet que provi-
* Voici Comment G. Stella {Annales Genuenses, da)is Muratori t. XVII, col. ii4g), définit la maladie do Charles VI : « Œgritudo talis incurabilis judicuta, quod per quosdam dies amens efficilur et per alios redit ad suetam prudentiam ; et sic successive alleratur continue. » — 1 es chutes se produisaient surtout en été. (Walsingham, Historia AngLicana, t ii, p. 212). Mallieureuscmcnl ces crises, d'abord assez rares, se multiplièrent de plus en plus.
^ Le duc d'Orléans avait alors vingt ans et six mois. (Voir Louis de France, duc d'Orléans, par E. Jarry. P. 96 et suivantes).
CLISSON DESTITUÉ ET xMiS EN ACCUSATION 363
soire : Le roi vivait toujours. Le duc d'Orléans et dé hautes personnalités telles que Jean Jouvenel', prévôt des marchands, étaient dévoués aux ministres encore en fonctions. Les ducs étaient donc obligés de procéder avec certains ménagements. Le duc de Bourgogne, avant de rien entreprendre contre la Rivière et le Mercier, voulut voir si ces deux hommes étaient plus disposés à servir ses intérêts etàseplier à ses volontés, maintenant qu'ils n'avaient plus pour eux l'appui du roi relégué à Creil entre les mains des médecins. 11 demanda un jour à le Mercier 30,000 écus à prendre sur le trésor du roi*. Le ministre refusa. — « Vous ne voulez pas me faire ce plaisir, répliqua le haineux prince, je vous assure que, en bref délai, je vous détruirais » Les moins clairvoyants pouvaient désormais prévoir que la perte des ministres de Charles VI était décidée.
Montaigu n'attendit pas la persécution : il s'enfuit à Troyes et ensuite à Avignon, auprès du pape. Bureau de la Rivière, fort de son innocence, se contenta de se retirer en son château d'An veau. Il s'imaginait qu'en s'éloignant de la cour il se ferait pardonner par les régents son ancienne élévation.
Quant à Clisson, il pressentait que ses relations seraient plus difficiles avec les deux régents qu'avec le roi : mais il était loin de se douter que
< V. Jean Jouvenel, Balifol, p. loo.
' En i83G. le duc de Bourgogne avait déjà essayé de gagner Jean le Mercier en lui donnant looo francs dor. {Bibl. Nationa,le, Villevieille Trésor généal. V. 58, f. i5).
> Juvénal des Ursins, p. 378.
tant de haines couvaient contre lui. N'a^^ant jamais manqué gravement au duc de Bourgogne, et se croyant réconcilié avec le duc de Berrj^ il s'imaginait être « assez bien » avec ces deux personnages. Or, c'était justement de lui que les régents songeaient d'abord à se débarrasser. — « C'est 'le plus grand, disaient-ils entre, eux, et qui a le plus de finances. »
Un jour Clisson arriva à l'hôtel d'Artois, afin de prendre, comme connétable, les ordres du duc de Bourgogne. Ayant laissé dans la cour ses chevaux et ses gens, il monta les degrés avec un de ses écuyers . Il rencontra deux chevaliers . qui annoncèrent son arrivée au duc de Bourgogne — « De par Dieu I dit le duc, qu'on le faisse venir ; nous avons loisir pour lui parler et savoir ce qu'il veut dire. » Clisson fut introduit. Le duc changea de visage devant l'attitude calme et polie du connétable : il s'en trouvait tout embarrassé — ^ Monseigneur, dit Clisson en s'inclinant, je suis venu par devers vous pour m'enquérir de l'état et gouvernement du roj^aume: car, pour mon office, je suis tous les jours poursuivi et demandé ; et, pour le présent. Vous et Monseigneur de Berry, en avez le gouvernement: veuillez m'en, s'il vous plaît, répondre'. »
Le duc de Bourgogne s'était ressaisi ; il regarda méchamment le connétable — « Clisson, Clisson lui dit-il, vous n'avez que faire de vous embesogner de l'état du royaume de France ; car, sans votre office, il sera bien gouverné. A maie heure,
1 Froissart, 1. iv, ch. 3o,
tant vous en êtes vous mêlé. Où diable avez-vous tant assemblé et cueilli de finance que naguère vous fîtes testament et ordonnance de dix sept cent mille francs ? Monseigneur et beau frère, le duc de Berr}', ni moi, ni toute notre puissance, à présent n'en pourrions tant mettre ensemble. Partez de ma présence, 3^ssez de ma chambre, et faites que plus je ne vous voie : car si ce n'était pour l'honneur de moi,je vous ferais l'autre œil crever. » Le duc tourna alors le dos à Clisson et le laissa tout interdit. Le connétable s'en alla tout pensif, sans qu'aucun courtisan osât l'accompagner. Dans la cour il monta à cheval et reprit le chemin de son hôtel. Là^ il fut quelque temps indécis sur ce qu'il avait à faire.
Le duc d'Orléans était à Cra3\ D'ailleurs on ne pouvait trop compter sur ce jeune prince soigneusement écarté des conseils par ses deux oncles. Les deux guet-apens, où le connétable avait failli succomber, lui avaient appris que désorinais il fallait s'attendre à tout de la part de ses ennemis. Se souvenant sans doute des sages réflexions, qu'il avait eu le temps de faire au château de l'Hermine, il quitta son hôtel dès la nuit suivante, pour épargner au duc de Bourgogne le soin de se charger de sa personnel
Avec deux serviteurs, il courut s'enfermer dans son château de Montléry : là il était plus en sûreté pour attendre les événements.
Quelques instants après que le duc de Bourgogne eût si durement renvo3'é Clisson, le duc de
1 Le religieux de Saint-Lenis, 1. xm, cli. 8,
Berry vint dire à son frère qu'il ne fallait pas s'en tenir là, mais frapper sans délai le connétable, a^insi que ses amis, le Mercier, Montaigu, la Rivière et le Bègue de Vilaine.
Montaigu était en fuite : le Mercier et le Bègue de Vilaine furent arrêtés à Paris et enfermés au Louvre. Des mandats d'arrêt furent aussi lancés contre Clisson et la Rivière
Les soldats chargés de saisir le connétable ne le trouvèrent pas à son hôtel. Après deux jours de recherches, les régents apprirent le lieu de sa retraite et envoyèrent immédiatement une petite armée pour le saisir. Le seigneur de Couc3^ le Barrois des Barres, Châtelmorant, Guy de la Trémouille la commandaient. Tous étaient les anciens compagnons d'armes de Clisson ; le sire de CoucN^ était même un de ses meilleurs amis. Il ne faut donc pas s'étonner que, malgré la précaution prise par les régents de faire marcher les troupes par cinq routes différentes, le connétable ait été prévenu à temps pour quitter Montléry. Il chevaucha vers Josselin, par bois et par bruyères, évitant les villes et les grandes routes, jusqu'à ce qu'il fût arrivé sans encombres dans son châteaufort bien pourvu d'armes fet de provisions.
Le Barrois des Barres et les autres seigneurs, qui devaient savoir que le connétable n'était plus à Montléry. déployèrent ostensiblement un grand zèle pour le surprendre : car ils avaient ordre de l'amener mort ou vif. Ils cernèrent donc étroitement le château et la ville de Montléry pendant une nuit sombre. Ils entrèrent ensuite, armés de pied en cap comme pour la bataille, et, affectant
de ne pas croire les valets de Clisson, qui affirmaient que leur maître était, parti, ils fouillèrent de fond en comble tout le château, avant de rentrer à Paris, où ils rendirent aux régents un compte exact de leur expédition.
Le Barrois eut l'ordre d'arrêter le sire de la Rivière , dans son château d'Anveau. Le vieux ministre de Charles le Sage ouvrit lui-même les portes aux satellites des princes, qui le saisirent et l'emmenèrent à Paris. « Moult de gens, parmi le rojaume, avaient pitié du sire de la Rivière ; car il avait toujours été doux, courtois, débonnaire et patient aux pauvres gens. »
Ce seigneur et son compagnon, Jean le Mercier, furent tenus pendant dix-huit mois dans une étroite prison, où le pauvre le Mercier, qui n'avait pas le stoïcisme chrétien de la Rivière , pleura toutes les larmes de ses A^eux, au point qu'il en faillit perdre la vue^
Les ducs regrettaient beaucoup d'avoir laissé échapper Clisson : vivant, ce dernier était toujours pour eux une gêne et même une menace. Le roi, dans ses moments lucides, redemandait son connétable. Le duc d'Orléans refusait de ratifier la nomination d'un autre dignitaire à la connétablie, avant qu'on eût entendu la défense de Clisson; il lui gardait toujours son amitié et son estime. Or, malgré son insouciance et sa légèreté,
• Les personnes arrêtées furent la Rivière, le Mercier, le bègue de Vilaine et Guy Chreslien. A ces noms, joignons Clisson et Monlaigu, qui étaient en fuite, et Jeannet d'Eslouleville (Arch. Nat. JJ. iA5, f. ao4), personnellement odieux au duc de Berry, nous aurons alors la liste de tous les Marmousets poursuivis par les princes [W. L". Metridr, par II, Moranvillé, p. iSS et suiv.).
tout le monde à la cour avait intérêt à ménager le duc d'Orléans, à qui la mort de Charles VI pouvait d'un moment à l'autre donner le pouvoir.
Les régents se crurent donc obligés de faire à Clisson un procès régulier. A cet effet, ils envo- 3'èrent en Bretagne Guillaume Martel et Guillaume des Bordes pour lui signifier qu'il avait à rendre Tépée de connétable et à se présenter devant ses juges. Les deux chevaliers, accompagnés de Philippe de Savoisis, partirent donc pour Josselin avec l'ordre de s'emparer de l'accusé, si c'était possible'.
Pendant ce temps, une procédure régulière s'ouvrait contre les Marmousets devant le Parlement, que les ducs avaient eu le temps de mettre dans leurs intérêts. Les princes étaient d'ailleurs secondés dans leur œuvre de vengeance par les membres de l'Université de Paris. Cette puissante institution était fort mal disposée à l'égard des anciens ministres, qu'elle accusait d'avoir attenté à ses privilèges-.
On reprochait aux Marmousets de s'être acquis d'immenses richesses, des châteaux et des domaines, où ils avaient étalé une splendeur presque royale. De plus, ils avaient en quelque sorte confisqué à leur profit toute l'autorité du souverain, au point que personne ne pouvait voir le roi, ni obtenir la plus petite charge, sans avoir recours à eux et leur promettre dévouement et fidélité Ils
' Le religieux de Saint-Denis, 1. xin, ch. 6.
* Peu de temps avant la catastrophe du Mans, l'Université avait suspendu SCS cours et envoyé une ambassade porter sef plaintes au roi luimême.
s'étaient aveuglés eux-mêmes sur leur propre puissance. « Et semblait par leurs manières qu'ils Guidaient (cro3^aient) être perpétuels en leurs offices, et c^u'on ne leur pouvait nuire... Et volaient de si haute aile C[u'à peine en osait on parler*. »
Il est fâcheux que toutes les pièces du procès intenté à ces ministres aient été plus tard détruites par ordre de Charles YI-. Il eut été surtout intéressant d'examiner si le principal grief qu'on invoquait contre eux, à savoir le crime de concussion, reposait sur des preuves sérieuses. Nous savons que les enquêtes portèrent de préférence sur ce point.
Dès le 25 septembre, les ducs nommèrent une commission pour rechercher l'emploi de toutes les sommes d'argent, dont le roi avait librement disposé ; on s'attacha surtout à dresser la liste de tous les dons de plus de mille francs, faits par le roi à une seule personne, depuis qu'il gouvernait, c'est-à-dire depuis 1389'.
Le 7 octobre suivant, les commissaires eurent ordre de ne rien faire « pour fav^eur, ni pour amour qu'ils eussent à personnes c|uelconc[ues'*. » Le même jour on mit arrêt sur les pensions ac-
' Juvénal des Ursins, p. 377.
»... « Que conlinebantur in proccssu non pro comperlis habui. Scio, tamea quod rex hune in lucem venirc vetuit. » Le rel. de Saint-Denis. \ XXII, ch. 7. M. Alphonse Picard, qui a dernièremenf soutenu une thèse sur ce sujet à l'École des Chartes, a en vain fouillé les Archives et la Bibliothèque Nationales pour trouver les documents relatifs à ce procès. M. Picard a aimablement mis ses travaux à notre disposition.
3 Les ducs considéraient donc le temps, où ils avaient été éloignés dus affaires, comme une sorte d'interrègne, pendant lequel on avait abusé du roi.
4 Dibl. Xat. Chambre des Comptes, F. fr. 2836, f. 12.
cordées àClisson, au Bègue de Vilaine,, à le Mercier, Montaigu et Jeannet d'Estouteville^
Les régents désiraient surtout hâter l'instruction du procès intenté au connétable. Dès le mois de décembre de cette même année 1392, quand les quinzaines des trois ajournements furent expirées, un huissier appela le connétable à haute voix, d'abord à la porte du palais, et enfin sur les degrés extérieurs-. Personne n'ayant répondu au nom d'Olivier de Clisson, l'arrêt fut prononcé le 19 décembre 1392^
Cet arrêt, comme toutes les pièces du procès, a j^ant été détruit par ordre de Charles VI, nous n'en connaissons que la substance. Le connétable était déclaré déchu de sa charge et banni du ro- 3^aume « comme faux et mauvais traître envers la couronne de France. » Il était de plus condamné à une amende de cent mille marcs d'argent (environ 230 millions), comme concussionnaire.
Le duc d'Orléans, qui avait été convoqué pour assisteraujugement desonami, refusa de se rendre au Parlement, laissant à ses oncles l'entière responsabilité de cette condamnation.
« Or regardez, dit Froissart, les œuvres de fortune, comme elles vont, et si elles sont peu ferme et stables, puisque ce vaillant homme et bon chevalier, et qui tant avait travaillé, pour l'honneur du royaume de France, fut ainsi malmené et vitupéreusement dégradé d'honneur et de chevance (biens). Jamais homme ne fut plus heureux de ce
* Bibl Nat Ibidem, f. 17.
■^ Froissart, 1. iv, ch. 3o. ' Chron. hrioc. MGCCXGIf.
que point il ne vint à ces ajournements ; car, s'il y eût été, il était ordonné qu'on lui eût honteusement tollu (ôté) la vie*. »
Comme le donnaient à entendre ses ennemis, Clisson avait-il mal acquis les immenses richesses, dont il disposait dans son testament? C'est là une question fort délicate et fort obscure : c'est là un m\'stère dont les obscurités ternissent la gloire de ce grand homme. En l'absence de toute preuve directe pour ou contre la culpabilité,nous en sommes réduits aux conjectures et nous ne pouvons raisonner que sur des probabilités et des vraisemblances. Est-il possible, est-il probable que, dans le cours de sa vie agitée, Olivier se soitlo3^alement enrichi, au point de pouvoir disposer en 1392 de 1.700.000 francs, sans toucher pour cela à ses biens immeubles- ? La chose paraît d'autant plus étrange que, depuis quatre ou cinq ans^ le connétable avait versé 100,000 francs au duc de Bretagne et 120,000 francs au duc d'Irlande, pour la rançon de Jean de Penthièvre. Bien plus, de grands seigneurs cautionnèrent pour la seconde moitié de cette dernière somme, ce qui indiquerait qu'à ce moment Clisson n'avait pas à sa disposition la somme entière. Or ce fut justement, pendant les quelques années qui suivirent, que Clisson jouit d'une puissance à peu près sans égale dans tout le roj^aume : après ce temps, nous le trouvons en possession de richesses extraordinaires...
' Froi.<<sart, l. iv, ch 3o.
' Celle somme représenterait de nos jours environ 85 ou 90 millions de francs.
Tout d'abord n'oublions pas que Clisson, dans son testament, disposait seulement de l'énorme somme, dont il pouvait régler l'emploi, sans la posséder dans ses coffres toute réalisée en argent comptant.
Si, quatreans plus tôt, Clisson put à peine fournir immédiatement quelque deux cent mille livres, il faut se rappeler qu'il avait à ce moment prêté de fortes sommes et qu'il s'était acheté jusque-là, presque chaque année, de nouveaux et immenses domaines : de plus, les constructions et fortifications quïl avait entreprises avaient dû lui coûter beaucoup. Après 1387, Clisson thésaurisa davantage. Il acheta peu de nouvelles terres. L'attentat de l'Hermine l'avait rendu plus circonspect. Peutêtre avait-il déjà prévu qu'un jour ou l'autre il aurait besoin d'inépuisables trésors pour se défendre, par ses propres ressources, contre la haine implacable de son suzerain breton. Il connaissait la toute-puissance de l'argent : et un homme de son intelligence devait être un excellent administrateur de son étonnante fortune.
Nous avons vu que les biens de son père et de sa mère, au moment des confiscations, s'élevaient déjà à plus de 20,000 livres de rente. Après sa majorité, sa mère et son beau-père lui laissèrent une seconde fortune au moins égale à la première, qu'il ne tarda pas d'ailleurs à recouvrer. Une fois en possession de cette double fortune, selon toute vraisemblance, il tripla encore et quintupla ses richesses par ses deux opulents mariages, par ses grands profits à la guerre et par de journalières acquisitions. Sa paie de connétable et les largesses
royales vinrent encore accroître ses richesses.
De toutes ces obserA-ations, il résulte que les grands trésors trouvés en la possession du connétable ne peuvent être regardés comme une preuve suffisante de ses prétendues malversations.
Il fut, il est vrai, condamné comme concussionnaire : mais le procès, qu'on lui intenta, était plutôt une œuvre de haine, une vengeance politic[ue, qu'un acte de réformatrice éc^uité. En tout cas^ nul ne peut invoquer contre Clisson des preu- A'es qui peut-être auraient été produites au procès, puisque ces documents ont disparu : il est même probable c[u'ils n'ont jamais existé. Le roi, qui eut connaissance de tous les griefs accumulés dans l'instruction, rendit sa confiance à son connétable et si ce dernier ne fut pas réintégré dans ses anciennes fonctions, ce fait s'explicj^ue par l'âge avancé d'Olivier' et aussi par les difficultés déplus en plus grandes c^u'il avait en Bretagne : ces querelles personnelles réclamaient en effet continuellement, dans cette province, la présence de Clisson, c|ui ne pouvait ainsi remplir efficacement les charges attachées à la connétablie D'ailleurs les oncles du roi se maintenaient toujours au pouvoir, même pendant les intervalles de lucidité que la maladie laissait au pauvre Charles VI, et les haines inassouvies de ces princes contre le plus puissant des Marmousets ne permettaient pas à ce dernier de rentrer à la cour, pour y exercer le plus haut commandement militaire du royaume.
En résumé, s'il est impossible de disculper com-
' Quand le procès du connétable fut revisé en iSq^, Clisson allait atteindre fJo ans.
plètement Clisson des accusations portées contre son désintéressement et son intégrité, il serait aussi téméraire d'affirmer que le frère d'armes de du Guesclin ne fat qu'un misérable concussionnaire.
La première enquête ordonnée par les régents contre les autres Marmousets n'ayant amené aucun résultat, une seconde instruction fut ouverte, le 13 avril 1394^ Mais les amis des prisonniers n'étaient pas restés inactifs\ La femme du duc de Berry usait de toute son influence en faveur de la Rivière, qui avait négocié le mariage de cette princesse. D'un autre côté, le prévôt des marchands, Jean Jouvenel, dont le crédit éiait très puissant, s'interposait en faveur de Jean le Mercier, son oncle par alliance. Le duc d'Orléans et le roi, dans ces moments lucides, étaient aussi favorables aux prisonniers.
Les compagnons d'armes du vieux comte de Ribadeo, le Bègue de Vilaine, intervinrent également avec énergie en faveur de leur ami, cautionnèrent pour lui et parvinrent à obtenir sa mise en liberté, moyennant une caution de 20,000 livres parisis^ Les régents tenaient encore plus à ravir l'argent que la vie de ceux qu'ils haïssaient.
Bref, après qu'on eût confisqué leurs biens, les autres prisonniers furent également relâchés, à la condition qu'ils se tiendraient exilés du royaume ou tout au moins éloignés de la cour^ En effet, la
i Bibl Nat. col. de Camps, 86, f. 87. ' Jeati le Mer-ier^ par H. Moranville, p 1^9. ' 4.rchives nationales, X*a ta, fol. 170. * Archives nationales, X*a 12, fol. 2o4.
principale ambition des ducs était de reprendre le pouvoir et de se débarrasser de ceux qui s'en étaient autrefois emparés à leur dépens.
La révolution qui, en 1392, suivit la maladie du roi, fut donc plus importante que celle de 1388. Si, en 1388^ les oncles du roi furent éloignés du pouvoir, on peut dire que la composition du Grand Conseil resta la même. Au contraire, revenus au gouvernement du royaume, les ducs en profitèrent pour satisfaire leurs rancunes personnelles et pour mettre leurs rivaux hors d'état de leur nuire. Les principaux ministres de Charles V et de Charles VI furent remplacés par les créatures des régents. Pierre de Giac, tout dévoué au duc de Berr3^^ avait perdu en 1388, sa charge de chancelier, il rentra dans le Grand Conseil'. Simon de Cramaud, autre créature du duc de Berry, arriva également aux affaires-, ainsi que Jean Anchier% Renaud de Trie* et plusieurs autres nouveaux venus.
Néanmoins, comme les ducs n'en voulaient c[u'aux principaux ministres de Charles V et de Charles VI, qui les avaient évincés du pouvoir, ils s'arrêtèrent vite dans la voie des épurations. Une fois leur vengeance satisfaite, il se servirent des conseillers secondaires, qui s'étaient rendus presque indispensables pour leurs connaissances administratives et leur habitude des affaires.
1 Bibl Nat. Chartres royales, mss. fr, 25707, n^^ 399 et ^30.
• Archives nationales, K. ,^4, n° 55. Bibl. Nat. ms. fr. 25707, n"* 489 et 4 60.
' Ordonnances, Secousse, t, vu, G82.
* Le P. Anselme, t. vu, p. 8i/i.
Ceux-ci d'ailleurs se plièrent plus facilement aux volontés des nouveaux maîtres de la France. « Nous sommes toujours conduits, dit Noël Valois à la même conclusion : il y a dans le Grand Conseil un élément stable qui survit aux révolutions. Après les secousses les plus violentes, en dépit des revirements complets que l'on constate à certaines dates, dans la direction politique, les mêmes hommes* poursuivent toujours, plus ou moins paisiblement l'œuvre administrative, qui leur a été confiée; ils résistent aux épurations, sans doute parce c^ue, possédant l'expérience des affaires et le secret de la tradition, ils ont réussi à se rendre à peu près indispensables. »
1 Citons Armand de Corbic, qui resta Grand Chancelier, Philippe de Moulins, Guillaume des Bordes, Jean la Personne, ^icomted'Acy, et même Jean de Montaigu, qui, revenu d'Avignon, rentra au Grand Conseil dès l'année iScjS. {Bibl. Nat., ms. 23-;o-j, n° /JSq. Douët d'Arcq. Pièces inédites, t. i, p. i3o.)