‹ Olivier l'OrphéonisteChapitre 3 sur 7 · QQ · texte numérisé non relu

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Rentrée dans sa chambre, Amélie se mit à pleurer. Plutôt que de reconnaître une supériorité quelconque à un homme occupant dans la société un rang inférieur au sien, elle imagina les choses les plus bizarres.

Elle crut que son mari lui avait présenté un homme du monde sous le costume d'un ouvrier.

Cette idée ne fit que traverser son esprit ; le caractère sérieux du manufacturier excluait la possibilité d'une pareille mystification. M. Lefèvre était incapable de tromper.

Mais il pouvait avoir été trompé lui-même.

Amélie cessa de pleurer.

Une foule d'histoires romanesques lui revinrent en mémoire. Quelqu'un, dans un. intérêt qu'elle ne voulait pas approfondir, pouvait avoir surpris la confiance de son mari pour se glisser près d'elle à la faveur d'un déguisement. Cette supposition n'é-

tait pas vraisemblable ; raison de plus pour qu'elle fût vraie.

La figure distinguée d'Olivier, si peu en rapport avec ses vêtements dépourvus d'élégance, son silence prolongé, sa parole sobre et imagée, ses connaissances musicales, tout était matière à soupçon.

La physionomie de l'inconnu n'était pas celle d'un malfaiteur; Mme Lefèvre ne fut nullement effrayée de sa découverte. Elle se promît seulement d'observer et de se tenir sur ses gardes. Un grand intérêt venait d'entrer dans sa vie avec l'inconnu.

L'inconnu! quel mot plein d'attraits et de dan^ gersl

Ije lendemain et les jours suivants, Olivier travailla jusqu'au soir à la manufacture. Il était devenu très-habile chez le maître BallU ; les détails de son nouveau travail lui furent bientôt familiers. Il conçut même dans le plan d'une machine qu'il était chargé d'exécuter, quelques simplifications que M. Lefèvre approuva beaucoup.

Le soir, il dînait silenci^useînent à la table de son patron; ensuite il se retirait dans sa chambre pour y faire quelque lecture, ou se rendait à la société chorale, dans laquelle il avait été présenté soils les auspices du président.

Amélie avait beau surveiller son hôte, elle ne surprenait plus rien d'extraordinaire en lui.

Renonçant à son attitude d'observation, elle re-

prit ses habitudes, et, le dimanche qui suivit l'arrivée d'Olivier à ***, elle entreprit, à cheval, une grande excursion dans une forêt voisine de la manufacture. Arrivée au sommet d'une haute colline, d'où Ton découvrait l'aspect mélancolique de la campagne rougie et dépouillée par les gelées de décembre, elle arrêta son cheval. Le temps était sec ; les arbres sans feuillages et l'air condensé par le froid rendaient la forêt sonore. Un chant qui venait de la vallée, monta jusqu'au sommet de la colline.

C'était une voix d'homme, sympathique et pure comiiie le son du cor. Elle vibrait par grandes ondes avec cette largeur de style que possèdent seuls les artistes supérieurs. Au milieu du décor magique que* l'automne avait construit dans la forêt, la voix chantait cette romance de Jean de

Leyde :

Pour Berlha moi je soupire, Je ne veux pas d'autre empire.

Attirée par un charme puissant, Amélie dirigea son cheval vers l'endroit d'où la voix s'élevait. Au détour d'un sentier qui serpentait au flanc de la montagne, elle aperçut Olivier.

Pour le coup, ceci n'était pas naturel.

Amélie ne pouvait admettre qu'un ouvrier de la manufacture vint chanter la romance du Prophète au milieu d'une forêt.

Le forgeron, sans voir Mme Lefèvre^ recommençait le premier couplet :

Pour Bertha moi je soupire.

L'allégorie devenait par trop transparente : dans l'esprit de la jeune femme, BertM était là évidemment pour Amélie. Une vive rougeur colora les joues de la fière amazone ; elle lança son cheval au galop, l'arrêta court devant Taudacieux chanteur, et lui dit d'une voix que la colère, autant que la course qu'elle venait de faire, rendait brève et saccadée :

« Votre déguisement n'est pas de bon goût, monsieur. Vous ferez bien de le quitter promptement. Si, à mon tour, je vous donne ce conseil — elle souligna ce mot avec un regard impérieux — ce n'est pas que je m'intéresse à vous, ou que je vous craigne le moins du monde, c'est tout simplement que j'ai horreur des situations ridicules. »

Gela dit, elle fît siffler sa cravache; son cheval bondit et l'emporta dans la forêt.

Olivier, abasourdi par le petit discours qu'il venait d'entendre, s'ingénia en vain à y découvrir un sens raisonnable. Il ne pouvait croire que Mme Lefèvre eût l'esprit dérangé, ou qu'elle pariât grec en français ; il finit par conclure qu'il avait mal entendu, et, sans plus s'occuper de cet incident, il s'en retourna tranquillement à ***.

Amélie était arrivée bien avant lui. Elle entra chez son mari et Tanlena assez adroitement à lui parler d'Olivier. Les détails que M. Lefèvre lui donna, la convainquirent que ce jeune homme était bien un véritable forgeron, un véritable serrurier, un véritable mécanicien .

Elle fut contrariée d'apprendre une si plate réalité. Tout à l'heure, elle était pleine de courroux contre l'inconnu qui semblait la poursuivre; maintenant elle regrettait presque de n'avoir à se défendre contre personne. Elle n'eut certes pas tourné le premier feuillet du roman qu'elle avait imaginé, mais elle était désolée d'avoir perdu son livre.

M. Lefèvre, qui -voulait détruire les préventions de sa femme, développa l'histoire de son protégé, lui éleva une sorte de piédestal, en fit le héros d'un drame champêtre, qu'il sut rendre intéressant.

Amélie sentit sa curiosité se réveiller. Le chanteur de la forêt lui apparut sous un jour nouveau. Elle éprouva bien un moment d'embarras en songeant à la malencontreuse interpellation qu'elle lui avait adressée, mais elle se rassura en pensant qu'elle n'avait pas été comprise. D'ailleurs toute préoccupation secondaire s'effaçait devant une idée fixe qui s'empara de son esprit; elle voulait entendre Olivier lui-même compléter le récit que M. Lefèvre uvaît esquissé.

Ce n'était pas précisément feicile ; elle était bien

jeûne pour provoquer de semblables confidences, et Olivier gardait avec elle unfe réserve que lui conseillait son caractère, et que sa position lui commandait. Mais Amélie voulait savoir, et elle était femme. Elle montra tant de grâce insinuante, tant de compatissante bonté, que son h*te charmé ne retint plus sa pensée captive, et laissa courir sa langue sans s'apercevoir qu'il racontait l'histoire de sa vie ; histoire pauvre d'événements, mais riche de sensations.

A l'âge où le cœur s'ouvre, où la tète fermente, il avait rencontré Mariette. Les prairies odorantes, les vignes en fleurs, les bois pleins de sève avaient 'vu naître et grandir son amour. L'impression avait été profonde, le sentiment restait fidèle. De longues journées et des nuits sans sommeil avaient été remplies par le souvenir d'instants bien courts, d'événements en apparence bien futiles.

C'était une promenade sous les peupliers , une rencontre à la fontaine, un mot échangé, un regard surpris.

Ce n'était rien ; c'était tout.

Les choses vraies dites simplement ont une puissance qui émeut; la passion sincère est contagieuse, comme la folie. Olivier sentait violemment; il disait ce qu'il avait espéré, ce qu'il avait souffert, rien de plus, rien de moins, et la naïveté de ses paroles doublait la force de ses pensées.

92 OLIVIER L'ORPHÉX)NISTE.

Amélie, impressionnable et exaltée, était comme ces malades dont Tétat s'aggrave quand un imprudent médecin décrit devant eux les symptômes de lear ma).

Les discours passionnés d'Olivier furent pour elle une révélation soudaine de Tamour. Ce qu'elle ressentait lui était expliqué; son anxiété avait une cause, sa souffrance, un nom.

Elle aimait! Qui? Personne encore.

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