‹ Olivier l'OrphéonisteChapitre 4 sur 7 · QQ^O · texte numérisé non relu

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Olivier n'était plus le jeune homme farouche, le forgeron paresseux, le paysan grossier que nous avons vu à Francueil. L'exemple du maître Ballu et les leçons de MuUer en avaient fait un homme nouveau.

Son séjour à *** compléta sa transformation.

*** est une cité peuplée, commerçante et riche, La société chorale de *** est une des plus remarquables de France. Le nombre de ses membres a ^- ' lifs et honoraires, le taux relativement élevé des cotisations, mettent à la disposition de la société des sommes assez importantes, pour lui permettre de déployer, dans son installation, un confortable intelligent et un luxe de bon goût.

la maison où les membres de l'orphéon se réunissent est un édifice spacieux qui contient une salle de concert dans laquelle se font aussi les répétitions générales, plusieurs petites salles pour les

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répétitions partielles, une bibliothèque et un salon de conversation.

Depuis sa fondation, la société chorale a versé le bénéfice de ses concerts, ou les quêtes de ses messes, dix-huit mille francs environ, dans les caisses de toutes les œuvres de bienfaisance, et ses seules cotisations ont payé, outre ses dépenses personnelles, l'entretien de deux classes de musique ouvertes gratuitement aux jeunes garçons et aux jeunes filles de la ville.

La société chorale de *** est à la fois un orphéon, un cercle et un conservatoire de musique populaire.

Le directeur, M. Henry, est un ancien moniteur général de Wilhem à Torphéon de Paris.

Sans avoir la valeur exceptionnelle de MuUer, Henry peut être mis au nombre des artistes les plus distingués. S'il n'a pas en lui le souffle inspirateur qui crée les chefs-d'œuvre, il possède au moins la • sagacité qui les devine, le sentiment qui les comprend, la chaleur qui les interprète.

Ses fortes études et ses longs voyages ont déve-> loppé son heureuse nature. En matière chorale, il a acquis une précieuse expérience.

A Saint-Pétersbourg, il a entendu les basses profondes delà chapelle impériale; à Rome, les dernières hautes-contre de h chapelle Sixtine; à Londres, les masses imposantes de la Sacred harmonie Society.

OLIVIER L'OBPHÉONISTEv , 95

ïl a visité la Mannergesang verem de GoJôgne, la Concordia d'Aix-la-Chapelle, rHarmonie royale dé Maëstricht, la grande Harmonie de Bruxelles, la Légia de Liège, l'Écho de l'Escaut d'Anvers, et le9 Mélonianes, et les chœurs de Gand, et les Chœurs de Bruges.

Il sait tout ce que l'imagination çt la fantaisie peuvent demander fi^ux voix humaines, pour varier la gravité du chant choral, et empêcher sa majesté de devenir jamais monotone.

Il tire un merveilleux parti des vocalises, des sons detéte, desôrtimrrwïmmenâllemands^desiodfcr tyroliens.

Mais il apprécie toutes ces ressources à leur juste • valeur, et n'en abuse jamais. Le chœur qu'il conduit cherche et trouve ses effets les plus saisissants dans la beauté des sons naturels, dans la gradation des nuances, dans la pureté du style, dans la vérité de l'expression.

Du reste, les éléments dont se compose la société chorale sont excellents. Les voix sont belles et cultivées pour la plupart. Il y a des ténors de force qui montent au 5ide poitrine, des ténors légers qui fontle* trille.des basses profondes qui descendent au contreut, comme des bourdons d'orgue. Deux de ces derniers surtout sont si remarquables, que, dans la société, on a oublié lefir vrai nom; on ne les appelle plus que les gros tuyaux.

La société chorale de *** s'est formée en dehors de tout préjugé exclusif, de tout esprit de coterie.

Les professions manuelles et libérales y sont également représentées. On y rencontre des médecins, des menuisiers, des architectes, des tailleurs de pierres, des avocats, des artistes, des négociants et des employés. L'art sert de lien commun entre fous ces hommes voués à des occupations si ditfé* rentes.

Les plus forts et les plus éclairés parmi eux comprennent qu'ils doivent servir de guides à ceux dont les lumières sont moins vives ; et ceux-ci, grandis par l'estime que leur témoignent leurs collègues d'orphéon, se montrent dignes de leur bienveillance, et s'efforcent de s'élever à leur niveau.

C'est dans ce milieu si favorable au développement des meilleurs instincts, qu'Olivier compléta son éducation artistique.

On se réunissait les soirs de répétition, et aussi, pendant les jours de repos/ dans le salon de conversation. Les membres actifs y rencontraient les membres honoraires; ils agitaient ensemble, à propos de musique, des questions de toute nature, excepté des questions politiques. Sur ce point, le règlement affiché dans la salle était formel. Les discussions politiques ou religieuses étaient rigoureusement proscrites ; personne ne songeait* d'ailleurs à enfreindre la consigne imprimée; il restait tant d'au-

très sujets de conversation ! Les arts tiennent par plus d'un côté à la morale , à l'histoire, aux sciences.

Dans un angle du salon, qu'on avait surnommé le coin sérieuœ, se traitaient les questions qui intéressaient l'orphéon d'une manière plus spéciale.

Un architecte parlait acoustique.

Un professeur du lycée établissait que le chant choral contribue à rendre la* langue française plus homogène, en effaçant le3 accents des diverses provinces, par l'habitude de la prononciation musicale.

Le directeur, M. Henry^ racontait quelque épisode de ses voyages artistiques.

M. Lerèvre venait aussi quelquefois à la société ' chorale; il fréquentait le coin sérieux et parlait de l'avenir réservé à la musique populaire.

« L'orphéon , disait-il , crée un intérêt nouveau dans la vie des populations manufacturières et rurales ; il leur ouvre la première porte des jouissances intellectuelles; je voudrais le voir s'étendre et se généraliser sous une impulsion régulière.

« Mais les chefs manquent.

« Beaucoup de communes rurales ne sont pas assez riches pour faire venir de la ville un professeur ca* pable de former des orphéonistes.

« Si on le voulait, pourtant, on ferait des professeurs. Le moyen est facile; il ne s'agit que d'apprendre la musique aux instituteurs communaux.

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<c Les instituteurs sont formés dans les écoles normaies primaires où déjà l'enseignement musical est introduit d'après le programme officiel des études. Mais ce programme n'est pas assez détaillé ; on le suit mal, ou on ne le suit pas du tout. En adoptant quelques modifications, dès maintenant appliquées dans un très-petit nombre d'écoles, on mettrait les instituteurs à même de faire aux enfants des écoles communales un cours élémentaire de musique qui ne nuirait en rien aux autres études des élèves; car cet enseignement serait plutôt une récréation qu'un travail nouveau.

« Le soir, l'instituteur communal ferait un cours de chant aux adultes.

« Les élèves des cours d'adultes et les enfants des écoles d'une même commune se réuniraient une fois par mois en orphéon général.

« Une ou deux séances publiques qui rassembleraient chaque année les familles des jeunes chanteurs, seraient un puissant moyen d'encouragement pour les élèves, et une utile manifestation de l'œuvre.

Œ On pourrait encore institue^* des concours annuels pour les écoles communales d'un même canton. Ces concours exciteraient l'émulation et feraient apprécier le zèle et le talent des professeurs. '

« Enfin, il me semble qu'une récompense— prime ou médaille — décernée chaque année par le conseil

général au plus méritant des instituteurs de chaque arrondissement, serait pour tous un stimulant énergique.

« Jusqu'à présent, a dit un grand écrivain, la seule éducation forte qu'ait reçue le peuple, c'est l'armée. Si, à la saine influence de cette vigoureuse école, nous pouvions joindre la puissance moralisatrice de l'orphéon, n'aurions-nous pas créé là un magnifique et complet instrument de civilisation? »

CIlQfi^i^

XYI

Olivier parlait peu et écoutait beaucoup. Son intelligence tenue en éveil dans la société chorale s'exerçait activement à la manufacture. Au bout de quelques mois, il était devenu un des contre -maîtres de M. Lefèvre. Il gagnait de beaux appointements;* son patron le traitait avec considération, et personne ne jalousait son bonheur, car ses camarades d'orphéon aimaient son talent, et ses camarades d'aielier estimaient son habileté.

Seule, Mme Lefèvre était avec lui d'une inégalité d'humeur qu'il ne pouvait s'expliquer. Elle lui parlait avec bienveillance, et lui répondait avec hauteur. S'il la quittait enjouée, douce, gracieuse, il la retrouvait froide, dure, blessante même.

Il se pliait pourtant à tous ses caprices, parce que, tout d'abord, il l'avait jugée un peu fantasque, et puis il lui semblait qu'elle avaitle droit de tout dire, de tout faire; il était, à son insu, dominé par le

charme souverain que la belle patricienne possédait au suprême degré.

Mme Lefèvre paraissait avoir oublié les confidences qu'elle avait provoquées ; elle ne parlait ja- .mais de Mariette au jeune contre-maître, mais elle le priait souvent de chanter; elle l'accompagnait au piano et lui demandait des conseils sur les morceaux qu'elle voulait étudier- Olivier chantait admirablement les mélodies de Schubert, Amélie l'accompagnait avec un sentiment exquis. Ils disaient ainsi la Chanson du voyageur, la Barcarolle, la Sérénade^ Marguerite; ces poëmes charmants que raconte l'instrument qui accompagne, autant quela voix qui chante; ces pensées musicales d'une mélancolie si tendre, qu*elles font éclore la sympathie dans l'âme de ceux qui les interprètent ensemble. . Souvent aussi, Amélie jouait un fragment de la symphonie en ul, ou l'ouverture du comte d'Egmont, ou la sonate pathétique.

Olivier écoutait, assis loin du piano, la tète dans ses mains. Le génie du maître profond, du maître sublime, dont le ciel est chargé de nuages, dont les nuages sont chargés d'éclairs, se révélait à lui, simple ou inextricable, sombre ou lumineux, mais toujours puissant, grandiose, immense.

Amélie ne voyait pas celui qui se tenait derrière elle, mais elle sentait qu'elle était écoutée, comprise; elle entendait retentir dans la poitrine d'Oli-

vier, les accents passionnés qui vibraient sous ses doigts.

Elle s'arrêtait, brisée par la force de ses impressions ; et ils se séparaient sans se parler, comprenant que la même extase les enivrait tous deux.

Le lendemain, Olivier se réveillait triste, mécontent de lui-même sans trop savoir pourquoi, agité par un vague pressentiment de malheur ; mais le travail lui rendait la sérénité, et les chants énergiques de la société chorale retrempaient son cœur amolli.

Amélie, restée seule avec elle-même, suivait le cours de ses pensées et se plongeait dans une rêverie funeste qui n'est ni la méditation féconde du poëte, ni le souvenir calme du paâsé, ni l'espérance souriante de l'avenir, mais cet état fiévreux où rimajiination engourdie rêve tout éveillée, s'habitue à caresser des chimères, et se familiarise avec l'impossible.

Une circonstance vint augmenter les .disposit ons romanesques dans lesquelles se trouvait Mme Lefèvre.

Elle recevait souvent un de ses cousins, M. Paul Derosny, qui l'avait vue tout enfant, et qui était resté avec elle sur le pied d'une familiarité autorisée par la parenté et par les souvenirs d'enfance.

Paul Derosny avait trente ans. C'était un garçon très-beau, très-riche et très-nul ; quoique au pre-

raier abord, il parût frotté d'un certain vernis d'esprit et d'élégance. Il s'était formé à Paris dans un cercle d'artistes et de gens de lettres qui l'appelaient tous le spirituel Derosny, lorsqu'il les invitait à dîner.

Paul avait pris lé mot au sérieux, et une fatuité florissante était venue se greffer sur ses autres défauts qui formaient déjà de très-respectables bourgeons. .

Peu à peu, il s'était éloigné de Paris. Il avait fini par se fixer à *** sous le prétexte de chasser, niais, en réalité, pour mieux surveiller ses propriétés et pour échapper aux impôts ruineux que les ingénieux. Parisiens levaient sur sa vanité.

I/élégant M. Derosny était économe.

Une fois installé à •**,il se montra fort assidu auprès de sa belle cousine; aussi fut-il un des premiers à remarquer le changeaient qui s'opérait en elle. Amélie ne sortait presque plus et ne répondait que le moins possible aux invitations qui lui étaient adressées. Gomme elle ne voyait pas clair elle-même au fond de sa pensée, elle ne prenait pas la peine der déguiser la fatigue que lui causaient les plaisirs ou les devoirs du monde.

Paul ne manqua pas d'attribuer la préoccupation de Mme Lefèvre « à un vide de Tâme qui ne pouvait être comblé que par une affection orageuse, » et il se proclama en lui-même l'homme delà situation.

Toutefois, malgré la bonne opinion qu'il avait de lui, la fierté de sa cousine Tintimidait.. Il éprouvait devant elle plus d'embarras et plus de gène qu'il n'eût voulu l'avouer. Un plan de comédie qu'il avait autrefois entendu développer à un de ses amis, lui revint fort à propos à l'esprit.

« Chère cousine, dit-il un jour à Mme Lefèvre, vous avez quelque chose; ne me dites pas le contraire! vous ne sauriez tromper les yeux de ceux qui vous aiment.... »

Ici, Paul prit une pose irrésistible dont l'effet fut entièrement perdu pour Amélie qui suivait, à la fenêtre, le vol d'un grand nuage blanc.

« Vous avez quelque chose, continua-t-il, je sais ce que c'est.... »

Mme Lefèvre ramena sur son cousin un regard qui le gêna beaucoup.

« C'est de l'ennui, se hâta-t-il d'ajouter; de l'ennui tout siniplement, il faut vous distraire. Oh ! vous allez me dire que vous faites de la musique! remède incomplet, distraction banale, indigne de votre admirable intelligence; la musique ne parle qu'aux oreilles. Pourquoi n'essayeriez-vouspas d'une chose qui s^fait à Paris dans le meilleur monde, chez la duchesse de Monlfort, salon aristocratique s'il en fut jamais, et où j'ai passé des soirées ravissantes. La duchesse écrit en ce moment avec le poète Évariste un délicieux petit roman par lettres. Pourquoi

ne ferions-nous pas de même? Je ne suis pas poëte comme Évariste, mais vous avez plus d'esprit que la duchesse, cela fera compensation. »

Mme Lefèvre trouva Tidée originale; elle s'y laissa aller sans plus de réflexion. D'ailleurs elle appréciait la nullité de son cousin. Paul, avec sa figure insignifiante, sa raie au milieu du front, et sa barbe frisée, lui faisait l'effet d'un confident de tragédie.

Amélie écrivit.

Son cousin lui répondit ; elle n'ouvrit pas une de ses lettres, mais elje écrivait toujours, espérant con-. centrer dans sa tête l'agitation qu'elle craignait pour son cœur.

Ce fut le contraire qui arriva, et la grave figure d'Olivier, qui n'occupait que son imagination, envahit son âme tout entière.

Au cominencement de mai , la société chorale de*** était en émoi.

On parlait d'un grand concours d'orphéons et de musiques d'harmonie, qui devait avoir lieu dans une ville éloignée. Le concours promettait d'être brillant, mais il s'ouvrait le 6 juin, et la société n'avait reçu que tardivement l'invitation d'y prendre part. Cette invitation, fallait-il l'accepter? fallait-il la refuser!

Telle était la question.

Le directeur n'aimait pas les concours lointains. Les longs voyages, disait-il, font perdre aux orphéonistes trop d'argent et trop de temps; ils faussent le but de l'institution.

Le président était de l'avis du directeur.

Il aurait voulu voir les sociétés chorales former de grandes associations, comme celle des chanteurs alsaciens, et diviser la France en zones orphéoniques dont les centres seraient :

Pour le nord, Lille et Reims;

Pour Test, Strasbourg et Dijon;

Pour Touest, Rouen et Rennes ou Nantes;

Pour le centre, Nevers et Tours, Limoges etClermont;

Pour le sud-ouest, Lyon et Marseille;

Pour le sud- est, Bordeaux et Toulouse.

Chaque année, des concours et des fêtes chorales • rassembleraient les orphéonistes dans ces chefs-lieux ou dans des villes voisines qui auraient à toilr de rôle le privilège de recevoir les chanteurs.

Tous les cinq ans, à Tépoque des grandes expositions de l'industrie, un festival solennel réunirait à Paris les délégués des orphéons de toutes les zones, et un grand concours mettrait en présence les sociétés chorales qui auraient remporté les prix des divisions supérieures dans leurs régions respectives.

Toutefois, M. Lefèvre pensait que l'orphéon n'étant qu'à son début, il fallait faire quelques sacrifices pour le populariser et donner de l'éclat à ses manifestations actuelles.

Lsi société chorale décida qu'elle se présenterait au concours.

Il restait un mois à peine pour les études préparatoires; on répéta tous les soirs. Le directeur se multipliait, il allait des ténors aux basses et des basses aux ténors ; il faisait répéter chacun en particulier, formait des quatuor séparés, les doublait et

les triplait ensuite. Enfin les membres honoraires convoqués pour assister à la dernière répétilion générale, déclarèrent qu'ils n'avaient jamais rien entendu d'aussi parfait.

La veille du concours, la société -chorale tout entière se rendit au chemin de fer, s'empila bravement dans deux wagons de troisième classe; la locomotive siffla le chant du départ, et le convoi s'envola joyeusement, son panache de fumée sur l'oreille.

Toute la nuit, les wagons se remplirent de musiques d'harmonie et d'orphéonistes. A chaque station, on entendait des chants et des fanfares.

Le matin, à dix heures, on était arrivé à destination.

La ville avait revêtu ses habits de fête; les maisons étaient pavoisées de guirlandes et de drapeaux; les monuments se hérissaient de lampions et de verres de couleur; aux angles des places, des mâts vénitiens faisaient flotter dans l'air leurs banderoles multicolores. A l'entrée des principales rues, des arcs de triomphe improvisés arrondissaient leurs portiques de verdure.

Ici, étaient suspendus des écussons aux armes des villes que les orphéons représentaient au concours ; là brillaient des médaillons où se lisaient, en lettres d'or, les noms des sociétés chorales les plus célèbres.

C'étaient : la Clémence Isaure de Toulouse , la Sainte-Cécile de Bordeaux, la^ainte-Cécile de Cherbourg, rOrphéon d'Arras, l'Orphéon de Tourcoing, les Enfants de Gayant de Douai^ les Criks-Mouils de Lille, et bien d'autres encore.

Cinquante orpfiéons, trente sociétés de musiques d'harmonie et de fanfares, deux mille chanteurs et cinq cents instrumentistes, avaient répondu à l'appel des organisateurs du concours.

Aux abords de la gare, toutes les sociétés se for- . mèrent en cortège et entrèrent dans la ville, tambours en tête, bannières déployées, au son des fan- . fares et des musiques militaires; bruits joyeux,, auxquels le son clair des cloches de la cathédrale et là grande voix ^u canon mêlaient leurs solennelles harmonies.

Cette foule pleine de l'exubérance de la vie et de la jeunesse se déployait pourtant avec calme sur un front étroit, et déroulait ses anneaux mouvants le long des promenades, des boulevards et des rues de la ville, sans rompre le rhylhme de son pas cadencé.

Les sayons bleus des orphéons rustiques coudoyaient les habits noirs des sociétés chorales des grandes villes; on voyait aussi briller dans les rangs, Tuniforme du soldat, la robe du prêtre, l'écharpe du magistrat; car plus d'un prêtre enseignait la musique auxhommes de sa paroisse, plusd'un maire

présidait le choral de sa commune, et tous avaient voulu accompagner leur orphéon à la grande fête de l'harmonie. Ils se tenaient à côté de leurs bannières, et marchaient à la tête de leurs paciflques bataillons.

C'était un beau spectacle que celui de tous ces étendards du chant choral dont les blasons et les devises brillaient au soleil.

Il y avait là : le vaisseau d'argent des Enfants de Paris; lés alérions d'azur de Montmorency; les besans d'or de Melun, le soleil radieux des Enfants du Jura, les couleuvres et les colombes de Coulommiers ; l'M couronné de Meauï ; les F de Fontainebleau; le château donjonné de Provins; l'aigle impériale et les colonnes de gueule de Besançon; les trois annelets de ftlâcon ; les raisins d'or d'Argenteuil ; la grappe empourprée d' Arbois ; les couleurs germaniques de la Teutonia; la pourpre et l'or du choral de TOdéon, le riche étendard vert des Enfants de la Belgique et la noble devise que les Enfants de Lutèce ont empruntée à notre poète national :

Les cœurs sont bien près de s'entendre Quand les voix ont fraternisé.

. Sur la grande place de l'Hôtel-de-Ville, les sociétés musicales se rangèrent en bataille et furent passées en revue par les membresdu jury et les autorités du département, en tête desquelles marchait le préfet

qui portait sur sa poitrine, à côté des ordres de la Légion d'honneur de France et de Saint-Ferdinand d'Espagne, l'insigne modeste d'une grande société chorale de Paris dont il était le président d'honneur; voulant, par là, rendre à la musique chorale un hommage dont tous les orphéons étaient fiers.

Après la revue, on se rendit aux Quinconces, au manège et au théâtre, où devaient avoir lieu les concours.

Le parterre et l'orchestre du théâtre étaient ré» serves aux orphéonistes qui voulaient écouter leurs collègues, aux jeunes sociétés chorales qui désiraient entendre leurs aînées, et prendre exemple sur elles. C'est là que M. Lefèvre et Olivier se placèrent des premiers. Les loges et les galeries se garnissaient peu à peu d'un public pour lequel le spectacle d'un concours était une nouveauté. Dans une loge de face venaient s'asseoir les compositeurs et les professeurs célèbres qui composaient le jury.

M. Lefèvre les connaissait tous; ils les nommait à Olivier à mesure qu'ils entraient.

« Cet homme à la physionomie fine, distinguée, et un peu mélancolique, disait-il en indiquant le président du jury^ c'est un membre de Tlnstifut à qui rOpéra-Comique doit ses partitions lesplus spirituelles, et l'orphéon ses plus beaux chœurs.

« Celui-ci est le fondatjBur d'une grande école de musique religieuse; ses compositions portent un ca-

ractère d'élévation remarquable. C'est, jecrois,leseul musicien que Lamartine ait heureusement inspiré.

« Cet autre, dont l'abord est si sympathique, dont le front jeune encore est déjà pâli par le travail, a obtenu de grands succès à l'Opéra et au Théâtre- Lyrique. Il n'est pas encore de l'Institut; il en sera demain. C'est le directeur actuel de l'orphéon de Paris. Le premier, il a traduit pour nous le grand La Fontaine, et, chose inouïe, il a ajouté de l'esprit à ses fables.

«Voici le prince du chant tragique, l'interprète fidèle de ce colosse qu'on appelle Gluck. Cet homme aux yeux de faucon a tant de puissance dans l'accent, dans le geste, dans le regard, qu'il n'a plus besoin de voix pour dominer un auditoire.

« A côté de lui, est un membre de l'Institut qui a publié sur la musique de magnifiques travaux. Notre société chorale chante souvent ses Chants de V armée et ses Chants de la vie. '

« Celui qui vient d'entrer est un maître auquel nous devons une méthode d'harmonie qui est devenue classique, de belles messes, des symphonies, des chœurs, des quatuor, des oratorios. On cite de lui, de spirituelles naïvetés et une foule de 7720/5.

« Au concours de Dijon , où probablement les jolies femmes s'étaient abstenues de paraître, il a porté un toast aux dames d'Angoulême.

« Était-ce distraction? ou malice?

« Dans une autre ville, il assistait à un banquet que présidait un haut fonctionnaire. La présence de ce grave personnage rendait plus sévère et plus lourde l'étiquette du repas officiel. Enfin, à la moitié du dîner, une dépêche arrive; le président du banquet forcé de quitter la table, s'excuse et promet de revenir. Vite notre maestro se lève, le verre à la main, et crie d'une voix claire :

« Messieurs! je bois au bon départ de M. le président.

« — Et à son prorapt retour, lui souffle tout bas un convive très-poli.

« — A son bon départ! » répète plus fort l'entêté professeur qui avait parfaitement entendu.

« Et il se rassied.

« Et tout le monde de rire; le président comme tout le monde.

« Pour notre excentrique maestro, un homme qui chante faux louche des oreilles ; un opéra qui manque de mélodie est un oiseau sans ailes ; un feu d'artifice est la musique des yeux. »

M. Lefèvre aurait pu parler longtemps encore sans épuiser son sujet, mais le rideau se leva; le concours allait commencer.

Un commissaire délégué par le comité organisateur annonçait à haute voix le nom des orphéons qui se présentaient et le titre des chœurs qui allaient être chantés.

A une spciété chorale en succédait une autre. Les divisions inférieures composées d'orphéons novices étaient remplacées par des séries plus élevées qui ne comprenaient que des sociétés aguerries.

Les jeunes orphéons des communes rurales, moins avancées que beaucoup d'autres sous le rapport artistique, n'étaient pourtant pas les moins intéressantes à voir et à entendre. Ils venaient et chantaient avec une foi naïve, une conviction sincère, une ferme volonté de bien faire^ qui faisait bien augurer de leur avenir.

La division supérieure fut appelée Ja dernière.

La société chorale de '^** ( dont Olivier faisait partie) allait entrer en lice avec une redoutable rivale, la Sainte-Cécile de *** dont la splendide bannière était constellée de médailles d'or remportées dans des concours antérieurs. Déjà la Sainte-Cécile s'était mesurée avec la société chorale. La victoire longtemps indécise s'était déclarée en faveur de la Sainte-Cécile.

Là société chorale avait une revanche à prendre.

Le prix qui attendait le vainqueur donnait encore plus d'importance à la lutte. C'était une médaille d'or de grand module donnée par l'Empereur.

Les concurrents devaient chanter deux morceaux : l'un qiii leur avait été imposé par la commission du concours; l'autre dont le choix était resté ^ libre.

La Sainte-Cécile avait choisi un chœur peu développé; mais elle en rendit les moindres nuances, les intentions les plus délicates, avec un fini, une pureté, un charme et un sentiment merveilleux.

La société chorale enleva brillamment un long morceau hérissé de difficultés, semé d'intervalles insolites, compliqué de rhythmes heurtés et rompus. A la fin du morceau, les voix n'avaient pas baissé d'un comma.

Il fallait admirer l'exécution de la société chorale, mais on . était touché par le chant de la Sainte- Cécile.

Les chefs d'orphéons se regardaient anxieux. Le public criait bis à tout rompre.

Le jury était indécis*

Il ne put asseoir son opinion qu'après avoir entendu chanter aux deux sociétés le chœur imposé qui renfermait des phrases mélodiques et des passages ardus.

La séance fut levée sans qu'un regard des juges pût faire pressentir aux concurrents leur victoire ou leur défaite, et le public se porta aux Quinconces où les prix devaient être distribués.

Cette promenade, située sur un des boulevards de la ville, forme un amphithéâtre naturel qui donaine les environs.

Au centre d'une vaste pelouse plantée d'arbres séculaires, on avait élevé une estrade pour les autori-

tés et les membres du jury. De chaque côté de cette estrade, s'étendaient des tribunes gracieusement décorées» dans lesquelles resplendissaient les toilettes les plus fraîches et les plus élégantes.

Les musiques d'harmonie , les fanfares et les orphéons arrivaient de toutes parts, rapprochaient leurs bannières et formaient un vaste cercle autour duquel se pressaient les flots d'une multitude parée et curieuse, accourue de vingt lieues à la ronde.

Un appel de trompettes commanda le silence. Le préfet se leva et dit:

« Messieurs,

« Devant cette foule ardente et recueillie , devant cette noble jeunesse accourue de tous les points de la France, pour lutter dans le pacifique tournoi de l'art musical, je me découvre avec respect.

c II me semble, en ce moment, que j'assiste à ces jeux de l'antiquité qui passionnaient les plus sages des hommes; ou plutôt, je crois voir se soulever devant nous un coin du voile mystérieux qui enveloppe l'avenir.

« L'orphéon, a dit un poète, c'est l'art populaire, c'est l'art national, c'est la lyre éclatante sur laquelle le peuple chantera ses amours et ses gloires, ses regrets et ses espérances, ;ses illusions^ ses douleurs et ses joies.

< Chantez donc, amis, nous vous livrons nos

cœurs ; que par vous ils soient charmés, attendris, enflammés.

« Chantez pour Dieu qui bénit les' moissons et qui inspire les grandes pensées.

« Chantez pour la patrie, pour ses laboureurs et ses soldats ; pour les héros de la guerre et de la paix.

« Chantez pour les arts et pour l'industrie qui font votre richesse et votre bonheur.

« Aujourd'hui, de grandes choses se préparent. Un peuple illustre se réveille. L'Empereur a dû faire parler la poudre. Il n'est pas l'heure de cesser vos chants. Allez, et que vos accents généreux évoquent dans le cœur de nos soldats le souvenir de leurs pères, qui, à grands coups d'épée, ont tracé en Europe la carte de la France.

«. Dans les plaines de la Lombardie 0(1 l'attend la victoire, l'Empereur pense à vous. Jl vous envoie de glorieuses récompenses , des gages précieux de sa sollicitude.... »

Le préfet s'interrompit.

Il avait aperçu, au milieu d'un nuage de poussière, un dragon qui accourait au galop.

Tous les regards se tournèrent vers le cavalier.

La foule s'écartait sur son passage.

Bientôt le dragon fut au bas de l'estrade. Il mit pied à terre, et tendit un pli cacheté au premier magistrat du département.

C'était une dépêche télégraphique du ministère de l'intérieur. D'un seul coup d'œil, le préfet la lut tout entière.

« Messieurs, s'écria- t-il, Dieu protège la France! C'est encore une victoire ! encore un nom glorieux à inscrire sur nos drapeaux; Napoléon est vainqueur à Magenta ! »•

Cette nouvelle tombant au milieu d'une fête qui avait réuni des milliers de Français, produisit un effet indescriptible. De toutes parts éclatèrent les cris de : Vive la France ! vive l'Empereur ! Les fanfares sonnaient, la foule battait des mains, les orphéonistes agitaient leurs bannières, poussaient de bruyants hourras, et jetaient leurs chapeaux en l'air.

Et cette joie, ce bonheur, ce délire n'étaient pas causés seulement par le triomphe de l'orgueil national ; les sentiments les plus doux épanouissaient aussi les cœurs. Parmi les orphéonistes, il n'y en avait pas un qui n'eût un ami, un parent, un frère, un.fils sous les drapeaux. La rapidité de la victoire leur faisait espérer la fin de la guerre.

Magenta présageait Solferino.

La distribution des récompenses commença.

Les directeurs des orphéons victorieux, répondant à l'appel de leurs noms , vinrent sqr l'estrade recevoir leurs médailles et leurs diplômes.

On attendait le priy de l'Empereur.

Lorsqu'il fut proclamé, trois salves d'applaudissements saluèrent le nom de la société chorale de ***. La Sainte-Cécile avouant sa défaite applaudit généreusement au succès de' sa rivalç. M. Lefèvre invita la Sainte-CéciTe à partager le repas fraternel de la société chorale de *** ; et vainqueurs et vaincus terminèrent la journée en dînant ensemble, sous une tente dressée près des Quinconces.

Chaque membre de la société chorale se plaça près d'un chanteur de la Sainte-Cécile. Un joyeux entrain, une franche cordialité animèrent la conversation et prolongèrent le dîner. Plus d'une idée fut échangée, plus d'yn procédé industriel fut communiqué ou perfectionné, plus d'un bon germe fut semé dans cette amicale causerie.

On porta des toasts intimes.

Le directeur de la Sainte-Cécile, M. Bemier, artiste d'un rare mérite, qui, trouvant fermées devant lui (comme devant tant d'autres, hélas I) les portes des théâtres lyriques de Paris, avait gaiement porté en province sa verve et son talent , M. Bemier but à la décentralisation artistique!

« Chablis, disait-il avec une indignation comique, Chablis fait du vin, Lyon fait des soieries, Rouen des cotonnades, Pithiviers des pâtés! Paris fait des réputations!...

« Chablis ! Pithiviers ! voilà de bonnes villes, des

villes agréables, des villes utiles. Ce\[u'elles font se boit, se mange! tandis que Paris!... voyons; entre nous, faire des réputations, est-ce une profession honnête pour une ville qui se respecte? Encore, si Paris ne nous expédiait jamais de célébrités avariées, jamais de renommées de quatrième qualité.... Mais chaque année, le minotaure nous prend nos idées, notre argent , nos enfants, et qu'est-ce qu'il nous rend, je vous le demande? une page d'argot, des billets protestés et des gandins! »

« — Dites aussi, répondit en riant M. Lefèvre.que, si la province envoie à Paris de l'argent, des jeunes gens et de Tesprit, Paris rend à la province du crédit, des livres et des hommes.»

. a Pour vous, centralisation signifie monopole; pour moi, décentralisation veut dire isolement et désorganisation. Nous pourrions discuter longtemps sans nous entendre ; aussi jetons plutôt les yeux sur une carte de France , sur ce réseau de voies de fer qui, enveloppant notre territoire comme un lacis de veines et d'artères, porte partout le mouvement et la vie, et permettez-moi de ne boire ni à la centralisation ni à la décentralisation des arts, mais à la libre circulation- et au libre échange des produits et des idées, qui sont le vrai sang de la nation. »

Nous passerons rapidement sur la fin de la soirée; sur les feux d'artifices tirés au bord de la rivière, et dont les gerbes semblaient s'élancer à la fois dans l'air et dans l'eau; sur les feux de Bengale qui incendiaient les tours de l'église gothique de leurs reflets d'émeraudes et de rubis.

Olivier rencontra dans la foulé le professeur de chant que M. Lefèvre lui avait fait remarquer parmi les membres du jury ; le maître reconnut Olivier. Au concours, il avait distingué sa voix dans un court solo. Il lui adressa des encouragements et l'engagea à venir le voir, si jamais le hasard l'amenait à Pari?.

A son retour à***, où l'avait précédée une dépêche télégraphique, la société chorale trouva dans la gare la musique des sapeurs-pompiers qui l'attendait avec des torches.

Ténors et bugles, saxhorns et barytons, basses et trombones marchèrent sur l'hôtel de ville, oii la

municipalité avait voulu leur offrir le vin d'honneur.

Suivant la coutume allemande, on faisait circuler dans les rangs des orphéonistes un grand hanap d'argent ciselé qui avait été donné à Téchevinage de la ville par l'empereur Charles-Quint, et qu'on ne tirait de son écrin vénérable que dans les grandes circonstances. Le gigantesque vidercome ne se présentait pas seul ; un nombre imposant de verres plus petits et plus modernes l'entouraient et lui faisaient cortège.

Ce soii>-là, il y avait bal à la préfecture.

Le préfet, retenu au inilieu de ses invités, avait témoigné le plus vif désir d'entendre la société chorale victorieuse. Les orphéonistes se rendirent à son invitation et chantèrent, non pas leurs chœurs de concerts trop longs et trop sérieux pour être appréciés entre une redowa et un quadrille, mais un des morceaux les plus courts et les plus suaves de leur répertoire, une simple romance chorale où la voix de leur premier ténor obtenait toujours un succès d'attendrissement.

En l'écoutant, les dames s'aperçurent que les dentelles qui leur servent de mouchoir pouvaient être bonnes à quelque chose. Mme Lefèvre affectait de jouer avec son éventail d'un air qu'elle cherchait en vain à rendre distrait.

Olivier rencontra un de ses regards et sa voix de-

vint plus expressive. Les applaudissements éclattentde toutes parts ; une ovation devenait imminente.

Pour échapper à des félicitations qui lui causaient toujours plus d'embarras que de plaisir, Olivier se réfugia dans une vaste serre faiblement éclairée qui communiquait avec le salon, et qu'à *** oh appelait le jardin d'hiver de la préfecture ; il s*assit sous un dôme de verdure formé par les larges feuilles d'un bananier, et respira avec délices les senteurs enivrantes qui s'exhalaient des fleurs tropicales épanouies autour de lui.

Les sons affaiblis de l'orchestre arrivaient à son oreille en murmurant une valse que Mme Lefèvre lui avait jouée l)ien souvent; il ferma les yeux, et se mit à songer....

Amélie était bien belle, et Mariette était bien loin*

Olivier fut tiré de son demi-sommeil par le bruit d'une conversation animée. 11 reconnut la voix de Mme Lefèvre et celle de Paul Derosny. Son premier mouvement fut de se lever, de s'éloigner, mais il avait déjà trop entendu; il resta immobile et retint sa respiration. Amélie devait ignorer que ses secrets avaient été surpris.

Voici ce qui s'était passé.

Sous l'apparence élégante et polie d'un homme du monde, Paul Derosny cachait une mauvaise nature. Doué d'un amour-propre qui allait jusqu'à la férocité, il avait de basses jalousies, des rancunes impla-

Ià4 OLIVIER L'ORPHÉONISTE.

cables, des méchancetés froides et d'indignes calculs. Dans les circonstances habituelles de la vie, on le trouvait plus ou moins inoffensif, mais dès que son amour-propre était en jeu , il se montrait ce qu'il était réellement, un vilain homme.

Malgré son exorbitante fatuité, Paul avait fini par s'apercevoir qu'il ne faisait aucun'progrès dans l'esprit de sa cousine. Lorsqu'il voulait s'expliquer avec elle, celle-ci l'arrêtait au premier mot enlui disant : '

« Mon cher Paul, j'aime beaucoup mieux vous lire que de vous entendre; nous sommes en correspondance réglée ; ne me parlez pas, écrivezmoi. »

Paul soupçonna qu'il était joué. Il résolut d'éclaircir ses doutes et, au besoin, de se venger.

Fort des lettres qu'il avait reçues, il s'échauffa à froid pendant le bal de la préfecture, et se détermina à frapper un grand coup. Mme Lefèvre ayant accepté son bras pour faire une promenade dans les salons, il la conduisit en causant jusqu'au jardin d'hiver ; là , se croyant seul avec elle , il lui dit :

« Savez- vous, chère cousine, que les lettres infiniment spirituelles que vous me faite* l'honneur de m'écrire depuis tantôt deux mois, formeraient aujourd'hui un adorable roman psychologique, petit in-18? avec une couverture glacée et un titre ce-

rise^ ce serait ravissaot ; seulement, il y manquerait quelque chose.

— Quoi donc? fit Amélie distraite.

— Mais, le dernier chapitre.... le dénoûment.

' — A quoi bon? » dit Amélie, répondant à sa pensée plutôt qu'aux paroles de son cousin.

Cet à quoi bon? parut à Derosny un excès de naïveté ou de coquetterie ;. il s'enhardit jusqu'à répondre :

« Un dénoûment n'est pas une fin dans l'histoire des choses du cœur; le dernier chapitre d'un livre qui finit, n'est que la première page d'un volume plus charmant qui commence. Je déclare donc un dénoûment indispensable. Pour mon compte, je le demande, je le réclame, je l'implore.... Puis-je espérer, ma belle cousine, que vous me permettrez bientôt d'écrire avec vous le dernier chapitre de notre doux roman ? »

Amélie eut un éclat de rire moqueur et strident qui fit vibrer la voûte de cristal.

« Franchement, mon pauvre Paul, je ne vous croyais pas assez d'esprit pour devenir fou. »

Exaspéré par le rire incisif de sa cousine, Derosny se démasqua; il reprit d'une voix pleine de menaces :

« Prenez garde, Amélie! il est dangereux de me repousser; songez que j'ai entre les mains des lettres... «

— Que vous me rendrez dès demain, je le veux; et Mme Lefèvre fixa sur Paul Derosny un regard qui lui fit baisser les yeux.

— Soit! répondit-il froidement. C'est votre dernier mot?... Voici le mien. Demain à dix heures, je vous rendrai vos lettres , si vous consentez à venir vous-même me les redemander chez moi. Si non, il ne sera pas dit que vous m'aurez joué impunément, et je vous jure que toute votre correspondance paraîtra sous la forn>e du joli petit in- 18 dont je vous parlais tout à l'heure. Mais rassurez*vous , je laisserai votre nom en blanc. A demain donc; cette nuit, vous réfléchirez, et je suis sûr que votre caprice changera. »

Avant que son cousin eût fini sa phrase, Mme Lefèvre s'était éloignée sans daigner l'interrompre.

Paul sortit du bal, très-satisfait de lui-même , et comptant sur le succès de sa combinaison*

^gg^'

Le lendemain à neuf heures, Olivier sonna à. la porte de M. Paul Derosny.

Un jeune bouvier mal dégrossi que le dandy économe avait élevé à la dignité de laquais, en l'affublant d'une casaque rouge trop étroite et d'une paire de guêtres trop longues, vint ouvrir et toisa le visiteur matinal d'un air plus niais qu'iusolent*

« M» Derosny, » demanda Olivier.

Le domestique se gratta l'oreille avec embarras^ et finit par répondre :

« Dites-moi votre nom d'abord, et j'irai demander à monsieur s'il est sorti.

— Ne prenez pas cette peine, fit Olivier, M. De* rosny est chez lui, je le sais.

— Ah! si vous le savez, c'est différent. Mais je m*en vas vous dire (ici le grodm essaya un sourire malin); je ne crois pas que monsieur vous reçoive , parce qu'il attend quelqu'un ce matins... une petite dame;

— C'est moi. »

Renversé par cette réponse,.le valet aux longues guêtres se rangea aussitôt pour laisser le passage libre. Olivier traversa plusieurs salons et pénétra dans le fumoir où se tenait M. Paul Derosny.

Ce n*élait ni un cabinet, ni un atelier, ni un salon, c'était un peu tout cela à la fois. Dans cette pièce, chaque meuble révélait un'coin du caractère et des habitudes de son propriétaire. Sur un divan de soie étaient épars des journaux et des revues dans lesquels M. Paul apprenait le matin son esprit du soir ; des baux et des comptes de fermiers encombraient une^cré-^ dence moderne de chêne sculpté, et, près d'un guéridon de faux laque chargé de cigares et de parfumeries dites hygiéniques, étincelait sur la muraille un trophée d'armes du moyen âge et de la Renaissance. •

Cette panoplie était la seule chose vraiment belle que possédât. M.. Derosny.

Quand Olivier entra, Paul fumait à demi couché dans un grand fauteuil moelleusement capitonné. Il jeta sur Timportun qui venait le déranger, un regard nonchalant, et, sans changer d'attitude, laissa tomber du bout de ses lèvres cette dédaigneuse interrogation :

« Que voulez-vous.... brave homme?

— Monsieur, dit Olivier d'un ton calme et poli, je viens vous prier de vouloir bien me remettre les lettres de Mme Lefèvre. »

Paul fit un bond de surprise, mais il se remit surle-champ, -et répondit en jouant Findifférence :

« Qu'est-ce que c'est que ça, les lettres de Mme Lefèvre? comprends pas.

— Vous me comprenez très-bien, monsieur, ne niez pas ; j'étais hier à la préfecture, dans le jardin d'hiver ; j'ai entendu involontairement votre conversation avec Mme Lefèvre.

— Involontairement est joli! » observa Paul.

Olivier continua sans relever la rernarque blessante du dandy :

« Hier, monsieur, vous parliez, je crois, sous l'influence du dépit. Vous menaciez Mme Lefèvre de publier votre correspondance en effaçant, il est vrai, votre nom et le sien; mais le dépit est un mauvais conseiller ; il vous a empêché de réfléchir à une chose que vous savez pourtant mieux que moi; c'est que de pareils subterftiges ne trompent personne. Il ne manque pas de gens avides de scandale pour arracher les masques. Je suis sûr que, ce matin, vous regrettez une menace indigne de vous, une menace faite à une femme, et je viens avec confiance vous demander....

— Jeune homme, interrompit M. Derosny que la modération d'Olivier rendait, insolent*, je suis forcé de vous reconnaître une certaine intelligence; mais vous ne vjoyez les choses qu'à moitié. J'espère bien que tout le monde reconnaîtra Mme Lefèvre, et

comme ses lettres sont bien écrites et fort peu significatives après tout, on croira que j*ai eu le talent de raffermir le style d'une femme; et la délicatesse de supprimer les passages compromettants pour elle; cela me posera. -Vous pouvez dire cela à la personne qui vous envoie. »

Cet incroyable étalage de cynisme révolta Olivier ; il se contint pourtant et répondit :

« Je ne suis pas envoyé par Mme Lefèvre ; elle ignore même ma démarche.

— Ahçà, cher ami, reprit Paul en se levant d'un air agressif, qui êtes-vous donc alors ? un espion du mari ?

— Allons, monsieur, pas d'injures; cela n'avance à rien, dit Olivier qui sentait la colère lui monter à la gorge. Vous ne savez pas qui je suis et moi je. sais qui vous êtes : un misérable et un lâche. Mais quand je vous le dirais, cela ne vous changerait pas; ainsi donnez-moi les lettres, sans plus de discours.

— Encore une fois, qui êtes-vous? demanda en prenant une contenance qu'il essaya de rendre digne, le roué de province intimidé par le brusque changement d'allure de son interlocuteur.

— Qui je suis? ohl je vais vous le dire. On me nomme Olivier, je suis un ouvrier de la fabrique. M. Lefèvre a sauvé ma vie, moi je garde son honneur, et je ne veux pas que sa femme coure un danger. Je ne le veux pas , entendez-vous, » répéta le contre-maître avec force.

Paul fît un geste pour frapper sur un timbre placé près de lui ; Olivier lui saisit le bras.

« Vous ne sonnerez pas.

— Auriez-vous l'intention d'employer la violence?

— J'y suis résolu. »

M. Derosny essaya une retraite savante du côté *de sa panoplie.

« Ne dérangez donc pas vos outils, monsieur, dit Olivier railleur; et il se plaça entre Paul et les armes.

— Mais,, monsieur, que comptez- vous faire? fit le dandy sérieusement effrayé.

— Mon Dieu î c'est bien simple. Quoique vous m'ayez paru hier passablement gangrené, j'espérais encore, en entrant ici, vous trouver un peu de cœur et vous parler raison ; à présent, je vous connais, il n'y a rien de bon à tirer de vous, et, aussi vrai que Dieu nous voit, je vais vous étrangler de mes tnains.

« Quand je vous aurai jeté à demi mort sur le parquet, j'ouvrirai ce coffret; les lettres doivent être là.» . .

D'une main, Olivier indiquait un coffret d'ébène placé sur le guéridon, de l'autre, iltenaitlebras de Paul serré comme dans un étau ; le contre-mal#e était carré des épaules, la fureur gonflait les veines de son cou, ses yeux lançaient des flammes; il était beau et territle à voir.

Le spirituel Derosny dont les os craquaient sous la pression d'une main de fer, ne jugea pas prudent de résister davantage, il se résigna à ouvrir luimême le coffret , et remit à Olivier un paquet de lettres prétentieusement nouées avec une faveur bleue.

Soudain, deux coups discrets se firent entendre à la porte, et le valet aux longues guêtres apparut; portant une lettre sur un plateau.

Olivier reconnut la couleur du papier, et l'écriture lui parut être celle de Mme Lefèvre.

Il attendit.

Derosny lut avidement la lettre, son visage, impassible d'ordinaire, se couvrit d'une pourpre ardente; il jeta à Olivier un regard chargé de soupçons et de haine, et, d'un geste, renvoya le valet.

Mme Lefèvre l'avait frappé en pleine vanité; il croyait avoir trouvé sa vengeance.

« Ma belle cousine m'écrit encore, dit-il à Olivier, sa lettre vous concerne peut-être, il faut que je vous lise cela; et, sans attendre une réponse, il lut :

« Vous me demandez le dernier chapitre de ce que vous appelez mon roman, le voici :

^ Mes lettres ne sont pas un roman, elles sont 'mon histoire.

«Les mots jjue j'ai écrits ont brûlé mes lèvres, ils les brûlent encore; car j'aime, et mon cœur est

plein à se briser; et il faut que je l'ouvre, et il faut que je parle de mon amour à tout ce qui m'environne, à ma broderie inachevée, aux livres que je regarde sans les lire, aux murs de ma. maison, que sais-je? à vous-même.

« Celui que j'aime est près de moi ; chaque jour je le vois, jeTentends, je lui parle; mais il ne saura jamais que je l'aime, je ne veux ni trahir, ni mentir. •

a La route que j'ai choisie est semée de troubles et de périls, elle n'a pas d'issue.

« Que m'importe! j'aime, le reste ne m'est rien.

« Faites de mes lettres ce que bon vous semblera, mon amour remplit ma vie, et ne me laisse pas une Heure pour vous mépriser.

Œ Amélie. »

Paul n'acheva pas cette lettre que nous transcris vous tout entière; Olivier voulut la lui arracher.

Mais par un mouvement rapide, M. Derosny décrocha une des épées de la panoplie, fit un bond en arrière et retomba en garde; son assurance lui était revenue.

« Il paraît que vous avez la manie des auto^aphes, fit-il en ricanant ; c'est une passion qui vous coûtera cher. Oh! il ne s'agit plusse m'étrangler maintenant; vous pouvez choisir dans ma collection

une arme à votre convenance. Vrai! je ne vous le conseille pas ; j'ai dix ans de salle. »

Olivier n'avait de sa vie touché une épée.

Il prit dans le trophée la première lame qui lui tomba sous la main ; c'était Tépée de cour d'un infant ji'Espagne, arme de parade, mince, étroite et flexible comme un jonc. Le contre-maître fit décrire à ce jouet fragile un prodigieux moulinet dont les cycles invisibles sifflaient dans l'air, et fondit sur son ennemi.

Le fer de M. Derosny détourné par un choc dq l'arme légère s'enfonça dans l'épaule d'Olivier, mais en même temps celui-ci coupait la figure du fat avec le plat de sa lame, comme avec une cravache d'acier.

La douleur fit lâcher à Derosny son épée et la lettre d'Amélie ; Olivier mit le pied sur l'épée, prit la lettre et sortit.

^ Dans la rue, il sentit une chaleur moite au côté gauche de son corps, il y porta la main et la retira sanglante. Alors seulement, il s'aperçut qu'il était blessé; il glissa son mouchoir sous son gilet pour^ tamponner Ja plaie. Malgré cela, le sang continua de couler avec abondance.

Lorsqu'il arriva à la fabrique, les ouvriers travaillaient dans les ateliers. M. Lefèvre venait de partir pour Saint-Dizieroù l'appelait une importante affaire. Les domestiques létaient sortis. Olivier put gagner sa chambre sans rencontrer personne.

Mais Amélie l'avait aperçu. Elle avait été frappée de sa pâleur, elle l'avait vu s'appuyer à la porte du corridor et s'arrêter deux fois en montant l'escalier. Agitée par des pressentiments sinistres, elle sortit de son appartement. A l'endroit où Oli.vier s'était appuyé, elle vit une tache rouge et humide ; sans hésiter, elle entra dans la chambre du contremaître*

Olivier était tombé épuisé avant d'avoir pu atteindre son lit ; il gisait sur le parquet, tenant encore dans sa main les lettres de Mme Lefèvre.

Ariiélie devina ce qui s'était passé.

A la vue de ce sang qui coulait pour elle, elle eut un instant de vertige. Oubliant sa famille, le monde, elle-même et jusqu'au nom de son mari, elle se jeta sur le corps d'Olivier en l'appelant avec des cris et des sanglots.

Quoique évanoui, Olivier entendait les discours insenisés de la jeune femme. Le sentiment du danger qu'elle courait lui rendit son énergie, et la .puis- .sance de sa volonté rappelant en lui la vie qui s'échappait avec son sang, il rouvrit les yeux et parla.

Le son de cette voix aimée ramena le calme dans l'esprit d'Amélie. Elle s'empressa de donner au blessé tous les soins que celui-ci lui indiquait; lava sa plaie, la pansa, en rapprocha les lèvres, et comprima toute l'épaule avec une large bartde de toile.

Après quelques heures de repos, Olivier se sentit plus fort; il avait pris une résolution. Amélie inquiète de son silence prolongé lui demanda comment il se trouvait. , .

« Ne parlons pas de moi, madame, lui dit-il^ parlons de vous plutôt. »

Amélie cacha son visage dans ses mains.

« Pourquoi ne me regardez-vous plu^î continua-

t-il doucement, nous ne sommes pas coupables, nous n'avons rien à nous cacher. »»

Mme Lefèvre releva vivement la tête.

«Vous avez raison , dit-elle, et puisque vous connaissez mon secret, j'accepte hautement devant vous la responsabilité de toutes mes pensées. Non, mon cœur ne m'avait pas trompée, il vous avait deviné noble et généreux comme vous Têtes. Ne me cherchez pas d'excuse; je n'en ai pas l^esoin, je n'en veux pas ; on ne rougit que d^une faute, et je suis fière devons.

— Nous aurions pu vivre heureux ici, fit Olivier en soupirant ; maintenant cela ne nous est plus permis.

— Que voulez-vous dire ? s'écria Amélie, songezvous à nous quitter? cela n'est pas possible.... je ne le veux pas.... vous resterez; vous êtes fort, vous m'aiderez à guérir.

— Il faut que je parte, dit lentement le blessé. Aujourd'hui ma faiblesse me vient en aide auprès de vous; demain peut-être, je serais sans force contre moi-même. »

Amélie se prit à pleurer.

« Prenez pitié de moi, lui dit-elle, vous êtes devenu ma vie. Que ferais-je sans vous? je n'ai pas d'amis ; mon père et ma mère ont quitté cette mair son; mon mari est loin de mon cœur. Encore si j'avais des enfants ! Olivier.... si vous m'abandonnez, qui me sauvera de moi-même?

—L'amour! répondit Olivier. Aimez, Amélie, ai-

liiez sans crainte; c'est Dieu môme qui le commande. Vous n'avez pas d'amis, pas d'enfants, dites-vous ? eh bien! reprenez votre vie active, allez dans les pauvres villages qui environnent la manufacture ; vous y rencontrerez des malheureux qui ont besoin d'aide, de conseil et d'amour. Que ceux qui souffrent deviennent votre famille; soyez leur sœur, soyez leur mère, aimez-les ! vous serez bénie, vous serez heureuse, et vous marcherez appuyée au bras de l'homme loyal dont vous portez la nom, le cœur ferme, la tète levée, sans laisser dans votre vie ni regrets ni remords. »

A ces paroles dites avec la conviction de la jeunesse et l'enthousiasme de la foi, Amélie ne répondit que par un gémissement étouffé.

Le soir même, Olivier fidèle au devoir, mais le cœur déchiré, sortait de la maison de son protecteur et partait pour Paris.

Lorsque M, Lefèvre revint à ***, il trouva une lettre que le jeune contre-maître avait laissée pour lui. Pour motiver son brusque départ, Olivier prétextait que de grands avantages lui étaient assurés dans une manufacture dont il taisait le nom.

M. Lefèvre lut sans comprendre, et s'écria avec amertume :

« Décidément, tous les hommes sont des ingrats ! »

L'Express roulait à toute vapeur vers Paris, cette ville où vont en général ceux qui ne savent où aller; on a tant répété que Paris était une ville de res* sources pour les malheureux, qu'on y rencontre plus de malheureux que de ressources.

Olivier^ la tête nue, était accoudé à la portière d'un wagon. Le vent qui soulevait les masses brunes de sa chevelure, rafraîchissait son front et renouvelait ses pensées. La rapidité du voyage produisait en lui cet engourdissement physique et cette ivresse morale qui émoussent les aiguillons de la douleur, et empêchent de sentir l'amertume du départ.

Arrivé à Paris, le fugitif choisit une petite chambre dans un hôtel d'apparence modeste , situé aux abords de la gare, et se coucha harassé de fatigue.

Lorsqu'il se réveilla, il était en proie à une fièvre arcfente.

L'hôtelier crut devoir faire venir un médecin, et,

quand il se fut assuré que son hôte avait le moyen de payer, il installa près de lui une femme de ménage en qualité de garde-malade.

Le blessé fut soigné comme on Test par ces anges gardiens à cinq francs par jour. Pendant trois semaines, la digne femme de ménage ne cessa de se faire d'excellents bouillons pour boire à la santé de 5on malade; elle poussa Tattention jusqu'à prendre pour elle les oreillers et Tédredon qui auraient pu faire transpirer, le pauvre jeune homme; bref, elle se dorlota si bien, mangea d'un si grand appétit et dormit d'un si bon^ommeil, qu'au bout d'un mois Olivier fut guéri.

Dès qu'il se sentit solide, l'ancien contre-maître de M. Lefèvre songea à se procurer de l'ouvrage. Il ne connaissait personne à Paris.... si, pourtant; il avait rencontré au concours, des orphéonistes parisiens qui, comme lui, travaillaient le fer. Où se réunissaient ces orphéonistes? il l'ignorait.

Heureusement, il se rappela le membre du jury, le professeur de chant qui l'avait engagé à venir le voir, et s'acheminant vers les hauteurs de Chaillot où le célèbre artiste a établi sa demeure, il alla lui demander l'adresse d'une des meilleures sociétés chorales de Paris : la Société chorale du Conservatoire ou les Enfants de Lutèce ; les Enfants de Paris ou le choral de l'Odéon.

Le professeur reconnut l'orphéoniste; il lui fit un

accueil cordial, et lui donna une lettre de recommandation pour un directeur qu'il connaissait particulièrement. Il parla des incidents du concours où ils s'étaient rencontrés, et lui témoigna le désir de l'entendre une seconde fois.

Olivier, un peu intimidé, choisit l'air qu'il savait le mieux. C'était une ancienne romance que MuUer aimait à chanter. .

« Bravo, s'écria le professeur après avoir écouté attentivement^ c'est un grand artiste qui vous a enseigné la musique. Oii avez-vous appris à chanter ainsi?

— A Loches, répondit Olivier tout heureux de son succès.

— Votre maître n'est-il pas un homme déjà un peu âgé? de Strasbourg ou de Colmar? la jambe droite un peu plus courte qua la gauche?

— C'est cela même, fit Olivier surpris; vous connaissez donc M. MuUer?

— Je ne l'ai jamais vu; c'est la première fois que j'entends prononcer son nom.

— Alors comment pouvez-vous savoir?...

— En vous écoutant, j'ai reconnu l'école de Garât; votrç maître doit être un de ses élèves, et les élèves de Garât ne sont plus jeunes à présent. Ensuite votre prononciation parlée est correcte, mais, quand vous chantez, vos d et vos f prennent une certaine dureté, et je dois croire que, malgré vous, vous imjtez

Taccent alsacien de votre professeur. Enfin vous prenez la pose que vous lui avez vu prendre, et, sans y être obligé par votre conformation, vous portez tout le poids de votre corps, sur la jambe droite comme si elle était plus courte que l'autre. »

Olivier, admirant la singulière sagacité de l'artiste, allait répondre, quand son attention fut vivement attirée par un objet bizarre et effrayant.

Dans un coin de l'appartement, une forme humaine enveloppée d'une longue draperie blanche se dressait, roide et immobile comme un cadavre. L'apparition soulevant un pan de son linceul, tenait le bras étendu vers le piano, et laissait voir une main décharnée et sanglante.

Le professeur suivit le regard d'Olivier.

« Vous regardez mon écorché, lui dit-il en souriant. C'est un beau modèle, de carton, sur lequel j'ai fait, et je fais encore tous les jours des études intéressantes. »

Comme l'orphéoniste ne paraissait pas saisir le rapport qui pouvait exister entre Tanatomie et la musique, le grand artiste, avec une complaisance et une bonhomie parfaite, prit la peiné de lui expliquer une partie de sou système.

« Il n'est pas besoin d'en savoir bien long pour ' chanter un petit air, n'est-ce pas ? dit-il en découvrant et en démontant la pièce anatomiique. C'est dunnoins l'avis de beaucoup de gens ; mais lorsqu'on .

s'élève dans les régions supérieures de l'art, lorsqu'il s'agit de faire vivre sur la scène les types immortels que nous a* légués le génie des maîtres, quand on doit être tour à tour Orphée, Don Juan, Othello, Robert, Éléazar, c'est autre chose. Le solfège ne suffit plus ; il faut remonter aux sources de l'inspiration , il faut chercher à surprendre les secrets de la vie, de VespHt, de Vdme.

Cette triplicité de Têtre se retrouve partout . D*abbrd dans cette masse grisâtre, qui est le cerveau. La partie postérieure du cerveau, le cervelet, est le siège des facultés animales qui font l'homme physique; ici, sous les pariétaux, à la partie supérieure sont logées les facultés de l'âme, l'homme moral; là, sur le devant, sous l'os frontal, nous trouvons les fa- . cultes de l'esprit, l'homme intellectuel.

. « Or, le geste est l'interprète du sentiment; suivant que l'une de nos trois séries de facultés est mise enjeu, nos gestes se modifient et se reportent au siège dé la sensation. Vous comprenez les déductions que cet examen de la nature, confirmé par Tobservation des faits, me fournit au profit de la mimique.

« Si je dois imiter le geste d'un savant qui réfléchit, je porterai nia main là où ma pensée s'éveille, au front; pour rendre l'attitude d'un néophyte éclairé par une révélation céleste, ma main touchera le sommet de ma tète, siège des passions morales; et je me

144 OUVIER L'ORPHÉONISTE.

prendrai la nuque à pleine main, pour rendre le mouvement brutal d'un soldat irrité.

« Le yisage et le torse sont, comme le cerveau, divisés en trois zones , vitale , morale et intellectuelle ; autre étude, autre enseignement. »

La figure intelligente de l'orphéoniste s'animait à mesure que le maître poursuivait ses originales et savantes démonstrations. Olivier n'était pas un auditeur vulgaire.

L'artiste l'avait bien vite reconnu. Il aimait à voir les esprits d'élite se développer et s'ouvrir à sa parole, comme un horticulteur hollandais aime à voir s'épanouir au soleil le calice d'une tulipe précieuse. Il continua d'exposer ses théories sur le geste, sur ^ l'inflexion de la voix, sur Tarticulation; puis il généralisa les questions techniques, avec une force de logique, une indépendance de vues, une élévation de sentiment que rendaient plus saillantes la verve et la chaleur de son accent.

« Il y a encore une trilogie dans l'art,* dit-il à Olivier.

« La cause, le but, les moyens; toujours Tame, V esprit, la vie.

« La cause première, Vâm de l'art, est le sentiment du beau que Dieu a mis en nous.

a Lg^ manifestation de cet idéal, voilà le but, voilà Vesprit.

« Lés moyens de manifester l'idée de la beauté.

de lui donner la vie, en la revêtant d'une forme., * changent et varient suivant nos aptitudes. Ils ont une haute importance ; sans la forme, Tart ne peut exister. Mais il ne faut pas' qu'une préoccupation absolue de l'effet fasse sacrifier le but aux moyens.

« Malheur k l'artiste qui oublie l'idéal et matérialise l'art pour arriver plus vite au succès. Il est jeune, il est heureux, il est doué, il réussit. Mais le temps marche, sa jeunesse s'envole et son bonheur Tabandonne. Les triomphes deviennent plus difficiles ; les amis sont plus froids; la vieillesse va venir! plus de joies maintenant, plus d'ovations, plus d'amour. C'est l'heure delà solitude.... la voix s'est couverte d'un voile, le regard est éteint, le geste glacé, et l'âme, indignée de survivre à tout ce qui faisait sa gloire, l'âme palpitante sous, les ruines du corps sera, pendant de longues années peut-être, comme un supplicié enseveli vivant et scellé dans le tombeau. .

« Là ou vous mettrez voire trésor^ a dit le maître de ' toutes choses, là aussi sera votre cœur. Celui qui fait prédominer en lui le côté divin de sa nature, n'aura pas la douleur d'assister à l'agonie de son talent. Quel que soit son visage, il est éclairé par le rayonnement intérieur de sa pensée. Quelle que soit sa voix, elle charme, elle subjugue, car c'est son cœur lui-même qui parle; et le cœur de l'homme ne vibre pas en vain.

« Viennent les années, les revers, les injustices des hommes ou de la fortune.... son âme indifférente aux caprices de la foule^ aux défaillances du corps, se repliera sur elle-même dans une méditation féconde; elle goûtera les indicibles jouissances de l'idéal; et s*élancera radieuse sur les ailes de Textase pour contempler encore l'éternelle beauté. »

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OIJVIER L'ORPHÉONISTE. 147

Olivier sb rendit à la société chorale que Tartiste lui avait indiquée. Il y rencontra, comme il l'avait espéré, des orphéonistes de sa profession, et fut accueilli par eux avec ce bon esprit de confraternité qui a fait la force de la franc-maçonnerie, et qui reliera sans doute un jour tous les orphéons entre eux.

Grâce à ses nouveaux amis, il entra dans une fa^ brique où la journée était plus longue et le travail plus pénible que chez M. Lefèvre. En revanche son salaire était beaucoup moins élevé ; car, de contremaître, il était redevenu simple ouvrier. Cela lui sembla dur, mais il ne bouda pas devant l'ouvrage; il s'estimait heureux d'avoir pu trouver du travail pendant la morte saison. Aussi, quand les affaires reprirent de l'activité, ses patrons qui avaient re-> marqué son habileté et son exactitude, n'attendirent pas une demande d'augmentation pour doubler le prix de sa journée. Bientôt il travailla à la pièce, et sa position s'améliora encore.

La musique continuait à délasser Olivier de ses travaux.

Un dimanche qu'il sortait de la salle Barthélémy, où une répétition avait réuni Iqs membres de TAssociation des sociétés chorales de la Seine, il avisa sur le boulevard une maigre figure qui venait de son côté sans le voir.

C'était un monsieur couvert d'un chapeau gris tirant sur le rouge, d'un habit noir blanchi sur toutes les coutures, et d'un pantalon dont la nuance échappe à la description. Une cravate roulée en manière de corde serrait le cou de ce piètre personnage, et l'habit, strictement boutonné jusqu'au menton, avait tout l'air de cacher une chemise absente.

La maigre figure et l'orphéoniste se rencontrèrent, deux exclamations partirent en même temps :

« Olivier I

— Pilou ! )»

Oui, c'étaient bien Pilou (Oscar) de Loches, et Olivier de Prancueil qui se retrouvaient sur le boulevard Saint-Martin après un an de séparation. On juge de leur,étonnement et de leur joie. Ils s'accablaient réciproquement de questions ; mais Pilou, sans plus répondre aux interrogations d'Olivier, commença à se plaindre fort amèrement de la tyrannie de l'habitude qui l'obligeait à diner tous les jours, et prétendit que son estomac marquait six heures un quart.

« Je sais, dit-il, un petit casser-croûte où j'aurais été charmé de te conduire, mais, par un guignon incroyable, j'ai oublié ma bourse sur mon canapé.

— Qu'à cela ne tienne, reprit Olivier, je n'ai pas de canapé dans ma chambre, mais hier était jour de paye et ma bourse est dans ma poche. C'est donc moi qui aurai le plaisir de t'inviter. »

Les deux amis entrèrent au restaurant, et quand la première faim fut apaisée, la conversation s'anima,

« Tel que tu me vois, dit Tex-baryton léger de l'orphéon deLochesen prenant une attitude noble, je suis artiste dramatique. Oh! c*est une longue histoire-..,

—Que tu vas me conter, interrompit Olivier, mais auparavant donne-moi des nouvelles du pays.... et de toutes les personnes que j'y ai laissées. »

Olivier adressait cette question à son ami parce que, dans les lettres que son parrain lui faisait écrire, le nom de Mariette n'était jamais prononcé.

« Je ne sais rien de rien, répondit Pilou. Le lendemain de ton départ, je suis parti de Loches avec une compagnie d'acteurs qui étaient venus en représentation. Tu sais que j'avais la passion du théâtre. Une voix intérieure me prédisait ce que je serais un jour.

« Avant déjouer, j'ai commencé par souffler. S'il y a des gens assez bourgeois pour trouver le métier de souffleur humiliant, plaignons-les; ils n'ont pas la vocation. Rien ne rebute un véritable artiste.

Moi, du fond de mon entonnoir, j'étudiais mon art avec bonheur. Bientôt je me sentis assez fort pour débuter.

« J'entrepris tout d'abord de jouer les valets, les domestiques qui apportent des lettres. C'est un rude emploi qui demande fièrement de tact et d'intelligence. On ne se figure pas comme c'est difficile de bien remettre une lettre. Vous n'avez que deux mots à dire, si vous les ratez, tant pis; pas moyen de vous rattraper sur autre chose. Dans un rôle de deux ou trois cents lignes on peut trouver par hasard un mot d'esprit, une tirade agréable à lancer; mais allez donc faire de l'effet quand vous ne paraissez qu'une fois, et pour dire : Monsieur est servi, ou Madame est sortie !

« Talma lui-même, le grand Talma, n'aurait pas osé s'y frotter.

« Eh bieni moi, mon cher, moi qui ne suis pas Talma, je l'ai osé et j'ai téussi. Je faisais de l'effet avecque rien. Dès que j'entrais en scène , on riait. Le public voulut à toute force me voir plus longtemps ; et je me résignai à aborder des rôles plus développés.

— Quel genre as-tu choisi ? demanda Olivier.

— Tous les genres ! Comédie, drame, tragédie, opéra, opérette, vaudeville; j'ai tout joué, tout chanté avec le même succès. Mais les rôles que je préfère, ce sont les Grassot et les Lassagne. »

Ici Pilou se mit à ricaner en poussant un hennissement si effroyable , qu'Olivier fit un soubresaut sur sa chaise.

« Avec ce petit rire, continua l'acteur satisfait de son imitation, j'ai obtenu partout des ovations qui auraient fait rougir un plus modeste que moi. Dans les premières villes de France, mes voyages n'ont été qu'une suite monotone de triomphes. A Aurillac, j'ai été rappelé dix-sept fois dans la même soirée; à Carcassonne, j'ai été couvert d'une pluie de fleurs ; àNérac, on m'a -jeté des pâtés — c'est l'usage du pays; — àCastelnaudary, j'ai été couronné; à Montpézat, couronné; à Saint-Tropez, couronné; toujours couronné !

— Il paraît que lu as voyagé dans le Midi, observa tranquillement Olivier.

— Oui, mon ami, c'est dans le Midi, pays des riches imaginations, patrie deà cœurs volcaniques, que j'ai remporté mes plus belles victoires. Je voudrais te faire voir la bague que m'a envoyée une marquise espagnole après une représentation de Vut dièze où j'imitais Tamberlick et M. Lassagne. Malheureuseiïient. . •.

— Tîi l'as laissée sur ton canapé?

— Non, je l'ai perdue en me baignant dans la Méditerranée. J'espère qu'un poisson aura avalé ce bijou précieux. Puisse-t-il faire la fortune de quelque pêcheur napolitain ! »

152 OUVIER L'ORP^ÉONISTE.

A ce dernier trait, Olivier t\e put garder son sang- froid. Pilou partagea bruyamment son hilarité.

« Tu ne crois pas un mot de ce que je te dis? reprit-il. Cela ne m'étonne pas. Les amis sont toujours les derniers à reconnaître notre talent. Mais voi€i qui est positif: demain! demain, entends-tu, je joue devant un public parisien ! A Paris I dans la capitale des arts! ah!-.. Je ne te dirai pas, par exemple, que je débute au Théâtre-Français; non. Mais je suis sur Iç chemin qui y mène. Demain soir, demande un congé à ton patron, et sois à six heures dans ce restaurant ; je te ferai assister à mon triomphe.

— Je compte prendre un fauteuil d'orchestre, dit Olivier. '

— J'aime mieux que tu n'ailles pas dans la salle ; tu m'applaudirais à tort et à travers. Viens aveo moi, sans cérémonie, avec tes habits de tous les jours; tu verras les coulisses. C'est très-curieux. »

.Olivier promit d'élre exact au rendez^vous. Il avait plus d'un motif pour n'y pas manquer. D'abord l'affection vraie qu'il portait à son ancien camarade, ensuite le désir de voir de près ce monde séduisant qu'il avait admiré de loin.

La soirée illustrée par les débuts de Pilou devait être fertile en incidents.

L'artiste dramatique et l'orphéoniste dînèrent ensemble et se rendirent au théâtre; Pilou alla s'habiller dans sa loge ; Olivier resta sur la scène.

Avant le lever du rideau, une scène déserte et sombre n'offre pas un coup d'oeil précisément féerique. Les toiles tachées d'huile , les châssis doublés de vieilles affiches, les peintures en détrempe, les bocages de carton , les costumes pailletés, et bien d'autres choses encore, ont besoin des feux de la rampe pour briller de tout leur éclat.

Olivier devait éprouver des désenchantements de plus d'un genre.

11 y a au théâtre deux classes privilégiées d'employés qui ont le droit de tout entendre, de tout voir. Pour les plus sévères coryphées du chjintoude la danse, ces employés ne sont pas des hommes; ils

sont des machinistes ou des coiffeurs, des ressorts de trappes ou des manches de peignes.

Notre héros, très-simplement vêtu, fut pris pour uft machiniste ; les artistes causèrent librement devant lui. Ainsi, réduit au rôle passif d'un praticabk ou i'\m portant, l'orphéoniste entendit des dialogues qui le surprirent fort.

Un gros homme ventru, lippu, grisonnant et joyeux entre au foyer ; une nuée de sylphides et de nymphes se presse autour de ce Silène en habit noir. OnTentoure, on le questionne. — Voilà Saint- Mandé! Bonjour Saint-Mandé! D'où viens-tu, Saînt- Mandé?

Saint-Mandé. Ne m'en parlez pas, mes petits enfants, j'arrive de Mantes.

Une ingénue. Nous rapportes- tu des pastilles?

Saint-Mandé. Je rapporte une nouvelle: Cette pauvre Qeorgette est tombée !

L'ingénue. Ça n'est pas étonnant; elle n'avait qu'un sifflet de voix.

Saint-Mandé. En scène, elle l'a per^u tout à fait; mais le public Ta joliment retrouvé .

Le CHOEtiR, (Tun ton enjoué. C'est navrant!

TiBURCE, grand premier rôle (au régisseur). Forlunio n'est pas arrivé ?..

Le régisseur. Je ne l'ai pas encore vu.

TiBURCE. Oh! tu ne le verras pas de sitôt. Il n*a rien pour lui, cet être-là. Pas d'exactitude! Pas

d'intelligence I Pas détalent! S'il y avait ici deux pantins de son espèce, avant quinze jours il faudrait fermer le théâtre.

Le régisseur. La recette a baissé hier.

TiBURCE. Ça ne m'étonne pas; le directeur est un crétin (il monte à sa loge).

PoRTUNio , premier grand râle. Tiburce n'est pas là?

Le régisseur. Je croîs qu'il s'habille.

FoRTUNio. Il ne sera jamais prêt! C'est une limace sans exactitude, sans intelligence, sans talent! Si l'administration était affligée de deux polichinelles de son espèce....

Le régisseur.. Avant quinze jours, il faudrait fermer le théâtre.

FoRTUNiô. Ce serait bieû fait; le directeur....

Le régisseur. Est un crétin.

FoRTUNio. Mon cher Durand, tu complètes admirablement ma pensée. Moi j'aurais dit : un idiot; mais, puisque tu préfères crétin, mettons crétin.

Un monsieur Qm a des mains énormes. M'ame Âugusta m'a fait demander ?

AuGUSTA, timidemefU. Oui, monsieur Ferdinand, je désirerais....

Le monsieur qui a des mains énormes. Que je vous soigne votre entrée ? Suffit.

AuGUSTA. Non. Ce n'est pas cela..., je voudrais.... faire chuter Julienne, cette grande qui a des diamants, si c'était un effet de votre bonté.

L^ MONSIEUR QUI A DES MAINS ÉNORMES. Impossible, mon petit chat, je suis payé pour applaudir, et le directeur est si drôle.

AuGusTA. Le directeur est une oie; vous aurez vingt francs.

Le monsieur qui a, etc. Tenez , il y a moyen de s'arranger. Donnez-moi deux louis; j'applaudirai tant Julienne que lé public la sifflera.

La sonnette de l'avertisseur se fait entendre; tous les artistes descendent au foyer; Portunio et Tiburce se serrent chaleureusement la main ; Augusta va embrasser Julienne. Le directeur passe ; cour* bettes générales. Augusta trouve un tendre sourire, Tiburce s'incline, Fortunio se prosterne.

Hâtons-nous de dire, pour être vrai, que ceci se passait sur une scène de troisième ordre, en 1859. Depuis trois mois, tout est bien changé. Les directeurs, hommes sévères mais justes, sont inaccessibles à toute influence. L'esprit de coterie est détruit. La claque est supprimée. Les étoiles ne cherchent qu'à s'éclipser pour faire briller leurs camarades, et la dernière des figurantes donnerait son sang pour la première dugazon.

La pièce était commencée quand Pilou arriva sur

la scène, tremblant et pâle sous son rouge. Il avait perdu sa jactance ordinaire; il était démoralisé; il avait peur. Les circonstances qui accompagnaient ses débuts étaient de nature à justifier ses craintes.

Il jouait un rôle comique dans un lever de rideau, un ouvrage sacrifié qu'on donnait pour la première fois.

La représentation avait lieu au bénéfice d'un artiste, et le public spécial de ces solennités dramatiques est fantasque à Texcès. Il peut accueillir avec transport les charges les plus risquées, mais qu'une plaisanterie le fâche, qu'un mot le choque, il le dit vite et haut. On ne siffle guère à Paris qu'aux représentations à bénéfice.

Pilou savait cela, et n'en était pas plus rassuré. Le malheureux comique allait et venait sur la scène sans pouvoir vaincre ses terreurs. Préoccupé, effaré, ahuri, il atteignit sans le savoir au.sublime du grotesque. On l'applaudit chaudement. Mais quand le pauvre diable, pour la première fois de sa vie, entendit les bravos qui s'adressaient à lui, il se crut en butte aux derniers outrages. Les sifflets l'eussent trouvé résigné-, les applaudissements l'accablèrent. Il perdit la niiémoire et resta court. Mme Augusta fut prise d'un fou rire, le public changea d'humeur, on demanda la toile. Le- rideau tomba, la pièce aussi, et le comique fut enveloppé dans la disgrâce universelle.

Pilou traversa la scène d'un bond, se déshabilla en un tour de main, et s'esquiva prestement.

Olivier le chercha en vain dans tous les coins du théâtre.

« Vous demandez après le débutant? lui cria le concierge. Ah bien ! il a un joli coup de jarret tout de même ; je l'ai vu passer devant ma loge, il filait comme un train-poste. »

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