MON PORTRAIT
A ma so:ur Madeleine.
Le rire doit poursuivre Ces hommes vaniteux Qui veulent se survivre Dans des tableaux pompeux.
Ils mettent dans leurs toiles Un illustre blason, Des livres, des étoiles, Des titres à foison.
Gardent-ils l'espérance Que d'antiques portraits Aient pour leur descendance Du prix et des attraits Et qu'à travers les âges, Les hommes, à l'aspect Fané de leurs visages, Seront pleins de respect ?
Frêles châteaux qu'à terre Jette le moindre venti Le portrait de grand'père M'a fait rire souvent...
Si les hommes oublient Les morts, ma sœur, après Crois-tu donc qu'ils se plient A garder leurs portraits ?
Souillés par la poussière, Dans un coin sans lumière Dorment tous ces aïeux, Même les plus grands preux !
D'ailleurs, lorsque je pense Combien c'est naturel Qu'on veuille être immortel Par sa vaste science Ou par ses grands exploits, Fort bien je m'aperçois Que c'est d'être ton frère Que je puis me vanter.
Le reste ne vaut guère L'honneur de le compter.
Or, comme à l'homme sage, Modeste et résigné.
Suffit le court passage Sur la terre assigné, Je veux suivre sans cesse L'exemple, trait pour trait.
Du sage qui nous laisse Des œuvres pour portrait.
Me crois-tu donc avide De connaître les traits D'Homère, Horace, Ovide, Virgile?... Beaux ou laids, Si dans leurs vers je trouve Bon profit, grand plaisir.
Satisfait, je n'éprouve
Aucun autre désir.
Laisse qu'en paix je vive Les jours présents et foin Du siècle qui me suive, Car je serai bien loin, Sans que rien ne me touche, Ni grands compliments faux, Ni jugement farouche Des savants et des sots.
Réjouis-toi, ton frère N'a pas de vanité !
Joyeux mon vers sincère Dit sans témérité :
Le rire doit poursuivre Ces hommes vaniteux Qui veulent se survivre Dans des tableaux pompeux !
II est dur, je l'avoue.
De faire son portrait, Surtout quand on est laid !
Pour toi je me dévoue Et, soumis à tes vœux, Je fais ce que tu veux.
Le peintre c'est moi-même.
Vite, vite un miroir Pour qu'il me fasse voir Dans sa franchise extrême
Mes charmes, mes défauts.
<( Pas si mal », dit la glace.
Je garde les pinceaux
Qu'en contemplant ma face
J'avais craint de jeter,
Sûr de m'épouvanter.
Or, maintenant, j'espère.
Puisque tu m'aimes tant,
Et moi le méritant.
Pouvoir te satisfaire.
Figure-toi, ma sœur,
La taille d'un jeune homme
De cinq pieds de hauteur.
Ni blonds, ni noirs, ni comme
Des crins rudes et plats,
Mes cheveux ne sont pas
Non plus ceux d'un mulâtre.
J'ai très large le front,
Tel qu'un esprit profond.
Mais non acariâtre.
Nul ne le voit froncé,
Revêche ou bien austère.
Epais, d'un noir foncé,
Sont mes sourcils. Ton frère
Se flatte que ses yeux
Sont ce qu'il a de mieux.
Pas très grands, mais, je pense,
Point petits. Sous les cils.
Douteuse est leur nuance :
Ni bleus ni noirs. Sont-ils
Joyeux ou voilés d'ombres ?
Ni trop vifs, ni trop sombres.
Mon nez, je le sais long
Et m'en fais une gloire.
Car toujours, c'est notoire.
Les plus grands hommes ont Un grand nez. Entre mille, Je citerai Virgile, Homère, si fameux, Qui l'avaient long tous deux.
Et l'amoureux Ovide, Mon maître le plus cher.
Ma lèvre n'a pas l'air Saignante ni livide ; Peu mince est son contour.
J'ai la bouche moyenne Et je ris sans détour De toute chose humaine, Pour bien montrer dedans La blancheur de mes dents.
Complètes et semblables.
J'ai des poils misérables Sur un menton pointu.
J'en suis heureux, en somme.
J'aurai d'un gentilhomme Cela de moins, vois-tu (1).
Certainement l'ensemble Du visage me semble Rude. Si sa couleur N'est ni noire ni blanche, Je m'y trouve, en revanche.
Quelques taches, ma sœur.
Vit-on le champ céleste Sans étoiles jamais?
Enfin, sur tous mes traits S'étend un air modeste Voilant mal ma laideur.
(1) Allusion à l'habitude qu'avaient les Espagnols nobles de porter la barbe.
Que dis-tu de ma face ?
Eh bien ! T'ai-je fait peur?
Non ? Attends que je fasse Le portrait de mon corps.
Mon cou n'est pas énorme Et n'a rien de difforme, Ni grand, ni court, ni tors.
Assez large est l'épaule Et le buste peu long, Mais je n'ai pas le tronc Penché comme le saule, Ni raide comme un pieu.
Jamais d'un petit maître Je n'eus l'air, grâce à Dieu !
Ma jambe peut paraître Un peu forte, mais laid Je n'ai pas le mollet, Ni le pied trop immense, Sans qu'il soit très petit.
Je porte noir l'habit Car, pendant ton absence.
Je suis toujours en deuil.
Autour de ma poitrine Un ruban bleu domine Qui flatte mon orgueil, Car c'est pour le ])lus digne Au collège, l'insigne Suprême de l'honneur. T'ai-je fait voir, ma sœur, Combien de chaque extrême Je suis distant en tout ?
Moralement, de même, Toujours suivant mon goût.
En vices, en sagesse, En penchants, en adresse,
Je garde un bon milieu.
Mais, pour t'aimer, grand Dieu ' Pour t'aimer, sois-en sûre, Je n'ai point de mesure I Dans mes rapports divers, Mon air, mon caractère Sont francs, comme mes vers, Doux et cherchant à plaire.
Voilà donc mon portrait Qui restera parfait, Si ta main environne Mon front de la couronne De roses que l'Amour Et les muses tressèrent, Où les lauriers autour Des myrtes s'enlacèrent.
Assieds-moi tout auprès D'un ruisseau pur et frais, Dont le cours soit tranquille, Et sous un arbre au soir, D'où mes yeux pourront voir La campagne fertile.
Dans un coin du tableau Mets mon bonnet par terre, Mon écharpe scolaire.
Ma robe et mon manteau.
Et près de ma main place Des livres peu nombreux.
Très peu ; tous bons ; entre eux, Virgile, Ovide, Horace,
Plutarque, Anacréon
Et Pope et Richardson
Et toi, Valdès (l), ma joie,
Mon délice et l'ami
Des Muses, que parmi
Les meilleurs on t'y voie !
Puis, au pied du tableau,
« Il aima », fais écrire,
« Ce qui vraiment est beau
et Ce qu'il faut qu'on admire ».
Ah ! Bienheureux portrait, Tu pars sans que je puisse Avoir ton sort propice Qui tant me sourirait !
Prends une âme à la vue De mon plus cher trésor Et, d'une voix émue, Sache lui dire encor :
L'amour que je lui voue Et mes vœux de bonheur.
Donne-lui de tout cœur Un baiser sur la joue.
Faut-il considérer la poésie précédente comme le premier essai du poète ? Nous ne le croyons pas. A vingt ans, partout, plus encore dans ces contrées précocement exubérantes, où l'imagination s'embrase si vite, dès que les premières émotions du cœur se font
(1) Juan Meléndëz Valdés, grand poète espagnol de la seconde moitié du xvme siècle, fut appelé le restaurateur de la poésie castillane tombée dans le domaine du mauvais goût de l'école gongorique.
4G OLMEDO
sentir^ la plupart des jeunes gens ne sont-ils pas convaincus qu'une muse ardente et impérieuse habite en eux? Facilement dociles ils s'empressent, pour lui obéir, de confier d'abord timidement au papier, puis de faire circuler parmi les intimes, et de divulguer plus hardiment, enfin, par la presse, leurs premières sensations, leurs illusions amoureuses, surtout. Olmedo, qui avait pourtant « l'amoureux Ovide » pour maître et pour ami, et Anacréon parmi ses lectures préférées, a-t-il su résister à cette tentation, bien qu'il fût né, lui, vraiment poète ? Ou, s'il sacrifia à ce goût, si répandu parmi la jeunesse des tropiques, il dut avoir soin d'en faire disparaître jusqu'aux moindres traces, dès qu'il sentit parler en lui une muse appelée à de plus glorieux destins, impatiente de plus hautes envolées. Et cela est d'autant plus vraisemblable, qu'il nous dit lui-même :
Dans ma jeunesse je faisais des vers avec une facilité extrême, peut-être parce que la jeunesse est une saison magique ; peut-être parce que je ne m'essayais pas dans des compositions élevées et sérieuses ; peut-être enfin, parce que, connaissant moins l'art, le spectre de la perfection m'effrayait moins (1).
Il faut donc considérer Mon Portrait comme la première des poésies de sa jeunesse qui soit arrivée jusqu'à nous, conservée sans doute par la tendresse de sa sœur. Nous avons hésité à la traduire, autant par son peu d'importance littéraire que parce qu'il n'est pas possible de le faire sans la déflorer. Il est difficile de rendre la grâce badine du poète débutant et la légèreté
(1) Lettre au général Florès publiée plus loin.
de son coup de pinceau. Nous nous sommes décidé, pourtant, à l'insérer ici, ne fût-ce que pour faire mieux sentir les étapes successives que parcourut 01medo dans l'art de versifier.
Cette composition a été jugée sévèrement par quelques-uns qui ne lui trouvent aucun mérite, avec trop d'indulgence par d'autres, pour qui elle est « ravissante à cause de son ingénuité » ; impartialement, à notre avis, par tous ceux qui, se rappelant l'âge de l'auteur, ont bien voulu n'y voir que ce qu'il s'était promis de faire délibérément, « c'est un amusement poétique, facile et gai, un peu long peut-être ». Mais, n'a-t-elle pas son prix pour nous cette poésie et n'est-elle pas un intéressant document humain pour l'étude physique et psychologique du poète à ses vingt ans ? Oui, certes, car elle reproduit ses traits dans la force de la jeunesse ; elle meta nu une âme aimante et bonne, un cœur plein de tendresse fraternelle. Or, si nous savons que l'âge n'altéra pas ses qualités morales et donna plus de vigueur à son esprit, la gravure n'a popularisé que ses traits déjà marqués par la griffe du temps, tels que nous les voyons dans le portrait mis en tête de cette étude, le seul, croyons-nous, qui existe de lui.
Examinez-le attentivement pourtant. Peu à peu, vous y retrouverez les lignes saillantes de la légère esquisse tracée par la main du poète et dont, à dessein, il atténua les côtés flatteurs pour en exagérer les défauts. Voyez ce large front de penseur, entouré de cheveux naturellement bouclés ; ces yeux grands ouverts, « ce que j'ai de mieux «, dit-il, noirs et vifs, enfoncés sous des arcades bien garnies. Ils ont tout à la fois l'expression de l'inteUigence, la profondeur de l'esprit que doit
avoir l'homme destiné à donner des lois à un peuple, la mélancolie douce du rêveur. Son nez aquilin est bien un peu long, ce dont il se montrait fier par la ressemblance qu'il croyait avoir ainsi avec ses maîtres préférés de l'antiquité. Les ailes en sont légèrement écartées, comme agitées par des sensations fortes, et semblent humer la brise printanière des rives embaumées de son beau fleuve. Les lèvres fines dessinent franchement le contour de la bouche, où s'ébauche un aimable sourire, reflet d'un cœur indulgent. Piien dans ce visage ovale, amaigri, « au menton un peu pointu », et complètement rasé, suivant la mode du temps, ce qui donne à sa physionomie un air vague de prélat ascétique, rien de même, dans ce corps courbé sous le poids de soixante années, qui ne garde l'empreinte de la distinction. Tout y commande le respect et la sympathie, car tout dans son harmonieux ensemble porte le sceau visible de la beauté morale et du génie.
La seconde des poésies d'Olmedo dans l'ordre chronologique, n'a que le faible mérite d'avoir été improvisée sur un programme d'examens en 1806. C'est un court éloge des mathématiques.
Nous arrivons ensuite à l'élégie composée à l'occasion de la mort de la princesse des Asturies en 1807. Le poète y cherche sa voie. Son inspiration grandit; sa muse a des ailes et du souffle. Il touche par l'émotion sincère qu'il ressent et laisse pressentir les grandes qualités de ses poèmes épiques de l'âge mûr. Sur sa palette il assemble déjà les couleurs sombres et les couleurs brillantes. Si la lyre ne prélude ici qu'aux accents plaintifs d'un nocturne sentimental, la note est juste et
l'accord vigoureux quand il décrit les calamités qui s'abattent sur l'Espagne.
dont les exploits si dignes de mémoire
Rendaient le monde entier confus et qui
Sur ses épaules faibles ne peut plus Soutenir le cadavre de sa gloire.
Ces calamités sont : la peste et la famine, la perte de sa ilotte au milieu d'un combat dans une affreuse tempête et la mort cruelle de cette jeune princesse napolitaine à qui tout souriait quand, pour épouser l'héritier du trône, elle débarquait sur la plage espagnole et qui semble désignée peu après comme victime expiatoire par un Dieu courroucé, La personnalité d'Olmedo ne se dégage pourtant pas complètement dans cette poésie où les réminiscences sont fréquentes, comme on s'en rendra compte par la traduction suivante.