DE MARIE-ANTOLXETTE DE BOURBON
PRINCESSE DES ASTURIES (l)
Seigneur, Seigneur, le peuple qui t'adore, Ecrasé sous le poids de ton divin courroux, Ne peut plus résister. Il gémit, il t'implore
Et courbe les genoux.
Le fragile roseau s'incline et se balance Si l'aile du zéphyr s'agite doucement.
Que le rude ouragan souffle avec violence, 11 s'ébranle, se rompt, n'est plus en un moment.
Ainsi, mon Dieu, ta colère céleste, Sous les aspects effrayants de la peste De la guerre et de la faim Sur l'Espagne s'appesantit soudain.
Celle dont les exploits, si dignes de mémoire. Rendaient le monde entier confus
Sur ses épaules faibles ne peut plus
Soutenir le cadavre de sa gloire I
(i) Cette princesse napolitaine, fille de Ferdinand I®"" roi des Deux Siciles, épousa le prince des Asturies, plus tard Ferdinand VII, et mourut de la peste en 1S07.
Oui, celle qui voyait à ses pieds autrefois
Soumis les peuples et les rois, D'un double continent se proclamant la reine, Gémit comme une esclave qu'on enchaîne !
Kl pendant que tu sévis Oubliant tes devoirs de père Et ta pitié, tu nous ravis Cette princesse encor qui nous était si chère. Qui fut notre plus doux espoir, D'attraits et de vertus parfait miroir!....
L'inoubliable journée Où Barcelone fortunée, Son noble cœur rempli d'allégresse et d'orgueil,
Triomphante et radieuse De faire à ses grands rois un magnifique accueil. Vit la mer écumeuse
Baiser sou mur puissant Et déposer après sur le rivage.
Devant la foule immense s'y pressant, Le trésor précieux dont Naples fit hommage.
Au milieu des clameurs et du bruit du canon, Cette auguste Princesse enfin foule la terre
Qui de Reine, Maîtresse et Mère, Pieusement un jour doit lui donner le nom. Les yeux sans se lasser la contemplent. Personne Ne peut la voir sans aussitôt l'aimer.
Noblement gracieuse et douce on l'environne ;
Partout elle va semer L'amour. Elle arrive et remporte
Sur tous les cœurs la victoire aisément. Princesse, sans régner hélas ! tu n'es pas morte.
Tu vis un peuple entier t'obéir librement, Car, qui connaît l'amour, connaît l'obéissance Et seul l'amour peut plus que l'or et la puissance !
Espagne maternelle, où sont, hélas, où donc, Les grandes espérances caressées.
Lorsque, d'un même et puissant tronc, Les deux branches naguère étaient entrelacées ? Où sont les tendres rejetons poussant, Gomme on croyait, de la royale souche. Dont les veines devaient porter le sang Glorieux du dompteur de Naples la farouche? Héritiers de sa gloire et de ses noms
Ils devaient naître et s'élever à l'ombre Du trône des Bourbons, Perpétuant ainsi le nombre Des rois chrétiens, guerriers forts et vaillants. De leurs sujets vrais pères bienveillants !
Espagne, qui reçut ton ardente prière Lorsqu'au pied de l'autel, la face contre terre, Versant des pleurs de joie, en un jour radieux, Pieusement ta voix s'élevait jusqu'aux cieux ?
Seigneur, sourd à sa plainte, Aveugle pour ses pleurs, tu détournes tes yeux Remplis de ton indignation sainte, Tu fais trembler les cieux ; La terre aussitôt tremble Et tous les éléments se décl arent ensemble
La guerre sans merci (1), Les airs
(1) Allusion à l'épouvantable tempête qui consomma la perte des escadres pendant le combat du 21 Octobre 1805.
Se fendent sillonnés d'éclairs. Avec fracas partout résonne le tonnerre, Et lèvent en fureur hurle agitant la mer. Dans un affreux combat les navires de guerre Se heurtent en marchant, s'abordent sans voir clair Et, se brisant, comme la pierre ils glissent. Au fond de l'océan plein de sang et de feu. Sans gloire et sans vengeance à l'instant tous périssent; Seul Ion courroux triomphe, impitoyable Dieu ! Puis l'ange de la mort, à ton appel se dresse.
Ton doigt lui montre la Princesse, L'Infante de l'Espagne, et lui, plein de respect, De ses ailes voilant sa face à ton aspect. Reçoit ton ordre et, ceint de la brillante épée Que les Egyptiens ne voient pas sans frémir, Car de leur sang elle est encor trempée. Prend son vol pour t'obéir.
Il frappe et sur le sol il couche la victime Qui tombe en expiation, La victime innocente de ton crime, 0 coupable nation !
Elle tombe frappée Par cette même épée Qui servit à punir un peuple renégat !
Aux yeux du Tout-Puissant, peut-être, Moins odieux doit paraître Un peuple qui n'a pas la foi qu'un peuple ingrat !
Auparavant, déjà, les maux et la souffrance. Guerriers qui, pleins d'indifférence.
Servent sous le drapeau lugubre de la mort, Autour du front royal volèrent
En menaçant la chère existence. Et d'abord Ses beaux yeux se voilèrent.
De sa lèvre s'enfuit le sourire joyeux.
Une triste langueur s'empare de ces yeux
Où jusque-là siégeaient l'amour et la tendresse.
Puis, ce cœur où brûlaient les vifs et chastes feux
De Ferdinand, se fatigue et s'oppresse.
Un même jour a vu notre allégresse Naître, croître et mourir. La nuit d'un jour si beau
Devient la nuit obscure du tombeau.
En vain on épuisa toute humaine ressource. Au ciel était signé le décret de sa mort Et l'art fut inutile ; impuissant son effort. L'Ange d'Isaac dut interrompre sa course !
Sybille qui dans ton antre mystérieux De Cumes (1), dans des accès furieux Par un dieu tourmentée, El jusqu'aux cieux par ton extase transportée Révélas autrefois de terribles destins,
Pourquoi ne t'es-tu pas dressée Sur la tombe où, depuis des siècles si lointains, Ton vénérable front repose, et courroucée, Donnant un libre cours à tes divins accents, Pourquoi sur le tombeau, sinistre et redoutable. Ne nous fis-tu pas voir la chute lamentable
Des empires puissants Et les sceptres brisés (2) ? Pourquoi, troublant l'ivresse De Naples, n'as-tu pas annoncé dans un chant Quel sort misérable et touchant
(1) Cumes, se trouvant près de Naples, patrie de la princesse, le poète s'en est souvenu pour faire cette invocation à la Sybille.
(2) Ferdinand 1"' avait été dépouillé de son royaume de Naples en 1806, un an avant la mort de sa fille.
Sur la plage ibérique attendait la Princesse
Qui, confiée aux (lots, s'éloignait de ton sol,
Pour être reine un jour du grand peuple espagnol?
L'oracle eût empêché le deuil de la patrie,
Ou le malheur prévu l'aurait moins assombrie !
Et toi, lorsque tu vis tranchés les nœuds si doux Qui t'attachaient, Princesse, au trône, à l'existence, A Ferdinand, Ion cher époux, Toi qui ne trouvant plus de résistance A tes efforts pour retourner aux cieux, Y remontas d'une aile sûre, Comme une flamme belle et pure S'échappant du foyer terrestre ; que tes yeux S'abaissent sur l'Espagne infortunée, A sa douleur extrême abandonnée, Qui, ses atours de reine déchirés, Laissant flotter sa noire chevelure, De jacinthes le front couvert et de cyprès, Gémit devant ta sépulture.
L'Amérique, sa fille, en écoutant ses pleurs, Se lamente à son tour, partage ses douleurs. Touchante et désolée Sa plainte ainsi s'est exhalée :
« Quel coup inattendu vient frapper maintenant Mon cœur blessé ! J'ai vu le monstre de la guerre Se trouvant à l'étroit dans le vieux continent,
A la nage passer l'océan en colère.
A son sinistre aspect, à son rugissement. De tous côtés trembla ma terre éperdument ! Et j'ai vu sur mon sol chrétien et sans souillure L'Anglais perfide, ambitieux, En présence des cieux.
Poser sa plante impure ! (l)
J'ai vu mes champs ruinés; Dan? mes temples j'ai vu les autels profanés; J'ai vu mes fils s'armer au nom de la Patrie, De leurs Rois et de Dieu ; je les ai vus mourir. Mes vaillants fils aimés, dont la main aguerrie N'abandonna qu'à leur dernier soupir Le fer baigné de sang, couvert de gloire ! Seul souvenir, hélas ! qui me remplit d'orgueil
Et me console dans mon deuil !
Grand Roi, mes fils sont morts ! Ah ! vengeons leur mémoire Car, s'ils n'ont pas vaincu des ennemis nombreux, Tous ont lutté, comme ils sont morts, en preux ! »
0, ma chère Patrie, à tes combats fais trêve. Suis-moi, car derrière l'éclair.
Comme l'aigle voici que je m'élève Jusqu'au séjour heureux et clair.
Soudain je vois s'ouvrir les portes éternelles. N'entends-tu pas des voix touchantes, solennelles,
Dont les accents montent harmonieux
Autour de l'Agneau Pur au fond des Cieux? Ecoute dans ce chœur retentissant, sublime, La prière fervente aussi de ta victime Offrant, pour les malheurs du peuple qu'elle aima,
Sa jeunesse, sa vie et son martyre !
Contemple le regard de paix qu'elle alluma Sur le trône divin et l'affable sourire Qui jusqu'à nous dans un rayon descend. La foudre échappe enfin des mains du Tout-Puissant.
Et toi, ministre ailé de la vengeance, Qui dans sa fleur fauchas notre espérance,
(1) Allusion aux attaques et pillages du corsaire anglais Drake.
Annonce aux peuples ennemis
Que le courroux de Dieu s'apaise ; Qu'au rang de ses enfants il nous a mis, Que faibles on nous voit quand sur nous sa main pèse ; Mais qu'enfin son pouvoir ranime notre bras. Qu'ils tremblent ! Désormais ils ne nous vaincront pas ! Et lorsque le lion d'Espagne plein de haine,
Après avoir brisé sa chaîne,
Hérissant sa crinière rugira, A son rugissement l'Insulaire fuira
Aiguillonné par l'épouvante, Sur les flots orageux de sa mer décevante Et sa main laissera, défaillante, échapper Le trident qu'à l'Espagne il croyait usurper ! (1)
Un an après avoir publié l'élégie précédente, en 1809, Olmedo s'inspira des événements déplorables qui se déroulaient en Espagne pendant l'invasion de Napoléon, pour écrire une ode, L'Arbre, fidèle reflet des sentiments très naturels des Espagnols et de tous les Américains encore dévoués à la mère-patrie. Ce fut la première des grandes compositions célèbres qui le mirent à la tête des poètes de l'Amérique latine. Le débuts que nous avons traduit, est plein de majesté.
(1) Deux mois après que le poète eut écrit cette élégie, dix mille Anglais attaquèrent la ville de Buenos-AjTes, mais, vaincuâ par ses habitants, ils furent obligés de se rendre.