L'ARBRE
A l'ombre de cet arbre vénérable, Où la fureur des vents si redoutable
Vient se rompre et s'apaiser, Pour méditer, je veux me reposer.
Son grand âge m'inspire un saint respect mystique. Son tronc rugueux et nu m'olTre un siège rustique, Le feuillage imposant dont je le vois couvert Le fait l'unique roi de ce désert Très vaste qui s'étend tout à la ronde. jMa Muse, déplovant son aile vagabonde, A travers l'air subtil va prendre son essor, Ainsi qu'un papillon volage aux ailes d'or, Qui, libre, dans les bois fleuris, joue et se pose
Sur un œillet, sur une rose, Ou, comme une colombe, au cbant tendre et plaintif» A Chypre elle ira voir son compagnon caplif ; Ou, tel qu'un alcyon hardi traversant l'onde, Elle visitera tous les pays du monde.
Parfois, aigle quittant plein d'audace le sol. Jusqu'au ciel étoile s'élèvera son vol.
Ne vois-tu pas combien de richesses rapportent Des Indes les vaisseaux espagnols qui supportent La colère des vents et la fureur des eaux ? Ainsi tu reviendras, ma Muse, avec des flots De sublimes pensers. de splendides images ; Avec tous les trésors que, sur tous les rivages,
La sublime Nature enferme dans son sein, Et pour te délasser de ton long vol lointain, Tu viendras, comme au port très sûr et désirable, Te reposer au pied de l'arbre vénérable.
Dans cette ode, qui n'avait pas encore la chaleur enthousiaste de THymne à Bolivar, Olmedo, comme on l'a dit, prouvait déjà que, s'il pouvait par la suite améliorer son style et fortifier son éducation, il avait trouvé son instrument. L'ode se présente, en effet, avec toutes les qualités de l'arrogance lyrique et de l'emphase solennelle dont il posséda l'art.
A la publication de cette poésie succède un long silence de sept ans, probablement dû aux occupations multiples de sa profession, car de retour à Quito, en 1809, il se fit agréger à l'université de Saint-Thomasd'Aquin, et, bientôt après, commencèrent pour lui les agitations de la vie politique. Peut-être aussi les critiques adressées à ses premières poésies lui firent-elles sentir le besoin d'une instruction plus complète et de nouvelles études littéraires, auxquelles il s'adonna dans la solitude et le recueillement.
L'enseignement universitaire de l'Espagne dans ses colonies d'Amérique. — La poésie avant Olmedo dans l'Equateur.
Avant d'aller plus loin, il semble intéressant de rechercher ce qu'était renseignement universitaire, dans les colonies de l'Espagne, à la veille de l'Indépendance, et, plus spécialement, dans cette partie du territoire américain, qui devait former plus tard la République de l'Equateur, enseignement dont Olmedo lui-même nous a dénoncé l'insuffisance au point de vue de l'étude des lettres.
Comme il fallait s'y attendre, les appréciations les plus contraires ont été émises toujours sur ce sujet, selon qu'elles émanent d'écrivains espagnols ou américains. Pour les premiers, l'élude des lettres était de longue date en honneur dans les régions qui se trouvaient sous la dépendance du président de Quito ou du vice-roi du Pérou^ comme partout en Amérique ; pour les seconds (1), si les conquérants opposèrent de tout
(1) Parmi ces écrivains nous devons signaler les auteurs
temps une résistance opiniâtre au développement des arts et de l'industrie, ils regardaient avec indifférence les questions d'éducation ; l'instruction qu'ils donnaient aux colonies était tout à fait rudimentaire, peu propre à favoriser le moindre progrès dans la voie des lettres et des sciences. S'il y eut quelques esprits cultivés, poètes ou prosateurs, qui donnèrent des preuves de savoir relatif et d'intelligence, comme de faibles points lumineux brillant dans la nuit de l'ignorance, pour faire mieux constater l'épaisseur des ténèbres, ils ne devaient qu'à leurs efforts individuels le peu qu'ils savaient. Des deux côtés, on reconnaît pourtant que ce ne fut pas le gouvernement central qui eut l'initiative des premières maisons d'éducation ouvertes sur le territoire équatorien. Ce furent les ordres monastiques qui les fondèrent avec leurs propres ressources ou secondés par quelques municipalités ; et la plupart d'entre eux se sont disputé plus tard l'honneur d'avoir donné la première instruction à ces pays-là. Les dominicains, aussitôt après la conquête et dès la fondation de la ville de Quito, y avaient reçu dans leur couvent un certain nombre d'élèves ; mais le collège de Saint-André, créé par les franciscains, semble avoir été le premier or-
équatoriens où nous avons puisé la plus grande partie de nos renseignements : Pedro Fermîn Cevallos, Histoire de VEqiiateiir, Quito. 1870. Pablo Herrera, Essai sur VHistoire de la Littérature Equatorienne, — Quito, 1889. Juan Léon Mera, Coup d'œil d'Histoire Critique sur la Poésie Equatorienne, Quito, 1868. La dernière édition de cet ouvrage a été faite à Barcelone en 1893 parles soins de M. J. T. Mera, fils du poète et, actuellement, le très distingué consul général de l'Equateur en Belgique.
ganisé de façon sérieuse en 1556, à l'époque où l'un de ces moines, le R. P. Rickle, y introduisait le premier grain de blé. Philippe II le subventionna en 1562 et la cédule royale, par laquelle il le dotait de trois cents piastres de rente annuelle, nous apprend qu'on y enseignait : « tout ce qui est utile au salut et h la bonne doctrine des indigènes : lettres, bonnes mœurs et métiers, afin qu'ils aient vie chrétienne et politique ».
Jusque-là, il ne s'agissait encore que d'un enseignement prim.aire. Ce furent les jésuites qui, trente années plus tard, en 1585, introduisirent dans l'Equateur, comme dans toute l'Amérique espagnole, le véritable enseignement littéraire, destiné aux fils des Espagnols seulement, les humanités. Ils eurent soin de créer, en même temps, des classes d'art et d'exciter l'émulation de leurs élèves en rendant fréquents les examens et les séances publiques, que présidaient les autorités ecclésiastiques et civiles. Leur vogue fut si grande, que le célèbre évêque Luis Lopez de Solis, à la fin du xvi^ siècle, mit entre leurs mains le collège de Saint- Louis et que, sous leur direction fut encore placée, en 1620 l'université officielle qui reçut le titre d'Université Royale et Pontificale de Saint-Grégoire-le-Grand, bien que les moines augustins, rivalisant de zèle avec les ordres précédents et autorisés par bulle apostolique du pape Sixte-Quint, eussent fondé avant celle-là l'université de Saint-Fulgence.
L'expulsion des jésuites fit un grand vide dans l'enseignement littéraire de l'Equateur au xviiF. Après leur départ, l'étude des humanités ne pouvait que rester stationnaire, au point où ils l'avaient laissée, ou
même rétrograder, car, en dehors d'eux, les maîtres étaient insuffisants et les idées qu'ils professaient viciées par l'esprit sectaire des différentes écoles. A aucune époque, pourtant, l'enseignement universitaire dans les colonies ne semble être arrivé à un degré de développement remarquable. L'ignorance y était plutôt générale jusque dans la seconde moitié du xviir siècle. Si les collèges et les universités s'étaient multipliés, les Américains n'y recevaient que quelques notions de latin et de morale et, si les ordres religieux introdusirent peu à peu l'enseignement de la philosophie, de la théologie et de la jurisprudence, conformément aux doctrines de saint Thomas-d'Aquin, les études analytiques y étaient complètement inconnues. Peut-être y a-t-il quelque exagération à affirmer, comme le font les historiens américains, que la connaissance de la grammaire castillane était elle-même très superficielle^ très négligé l'art de parler et d'écrire correctement la langue maternelle et que l'on se bornait le plus souvent à la récitation de textes latins mal expliqués et encore plus mal compris ; mais il est certain que les sciences physiques étaient peu ou point enseignées, que les sciences naturelles, en dehors de quelques notions de minéralogie, étaient ignorées, autant que les sciences politiques qui eussent semblé dangereuses pour la sécurité de la domination espagnole. On est plus surpris d'apprendre que les classes d'histoire n'existaient pas et que les élèves n'apprenaient jamais ni celle du sol qu'ils habitaient, ni celle de la nation qui s'en proclamait la souveraine, moins encore l'histoire universelle, même résumée. L'étude du droit et de la théologie se répandait seule chaque jour davantage ; mais à la première n'étaient
admis que les fils des Espagnols, les métis eux-mêmes en étaient exclus, et la seconde se trouvait réduite à des rudiments plus qu'élémentaires.
Telle était la situation fâcheuse de l'enseignement colonial, dont la méthode vicieuse, « calquée sur celle en vigueur dans la métropole pendant la première moitié du XVIII* siècle, bien qu'elle fût plus dégénérée encore », (1) pouvait être excusable quand l'Europe ellemême ne s'était pas encore dégagée des brouillards qui obscurcissaient les intelligences ; mais, dès que les lumières s'y répandirent de tous côtés, les colonies espagnoles ne furent pas appelées à en profiter. Les vérités découvertes par les philosophes du xviii' siècle et les principes nouveaux établis par eux y furent méconnus ou repoussés, comme y furent défendus, sous peine de châtiments sévères, l'étude et l'enseignement de la philosophie moderne.
Les colonies auraient continué à croupir longtemps dans cet état funeste d'instruction insuffisante et viciée, sans l'arrivée des commissions savantes européennes et en grande partie françaises. Celles-ci, trempées à la plus large source des connaissances humaines de l'époque et nourries des doctrines des philosophes modernes et des encyclopédistes du xviii^ siècle, allaient colporter dans ces régions lointaines les semences, d'abord, et les fruits ensuite, de la grande révolution française. L'influence des astronomes, des géomètres et des naturalistes européens devait avoir comme résultat logique, partout où ils passèrent, de faire comprendre aux esprits supérieurs leur ignorance des
{1)M. Mené.ndez y Pelayo. Anthologie, loc. cit.
progrès accomplis dans les lettres et les sciences et la nécessité d'en sortir au plus vite.
Les savants français Godin, Bouguer, La Condamine, Jussieu et les savants espagnols Antoine de Ulloa et Georges Juan visitèrent les régions équinoxiales de 1735 à 1744 dans le but de fixer les dimensions et la configuration de la terre en mesurant quelques degrés du méridien terrestre. En 1801 Humboldt et Bompland arrivaient à leur tour à Quito pour se livrer à leurs grandes études sur la physique de la terre et la géographie des plantes. Peu après, l'immortel Caldas (1), fils de la Nouvelle Grenade, >< à qui l'Espagne doit un monument
(1) Caldas (Francisco -José de), né à Popayan, Nouvelle Grenade, en 1770. Gloire américaine des plus pures, savant de premier ordre qui étonna le monde hispano-américain par son génie et ses découvertes à l'époque où l'ignorance des colons ne permettait pas d'espérer que l'un d'entre eux s'élevât aussi haut dans les régions que peut atteindre la pensée humaine. Dans son ardeur infatigable pour l'étude, il construisait luimême les instruments qui lui permettaient d'observer les astres et d'arracher à la nature ses secrets. Il fut grand botaniste, astronome distingué, géographe intrépide et physicien inventeur. (Notes du Dictionnaire de Cortès). — Parmi ses grands travaux il a laissé un Etat de la géographie du viceroyaume de Santa-Fé de Bogota par rapport à Péconomie et au commerce, ouvrage colossal, monument scientifique impérissable. Accusé de conspirer contre la domination espagnole, il fut condamné à mort et, comme pour grâce suprême il demandait quelques jours de vie encore pour rectifier des calculs et terminer une étude, Enrile, vice-roi de Bogota, lui fit répondre que « l'Espagne n'avait pas besoin de savants ». Il fut fusillé le 29 octobre 1816. L'Espagne a raison de pleurer sa mort en maudissant ce crime, comme la France a pleuré celle de Lavoisier.
expiatoire (1) », parcourait l'Equateur pour aller étudier sur leur sol primitif les quinquinas de la province de Loxa. Les visites de tous ces savants contribuèrent, sans aucun doute, à élever le niveau de la culture scientifique dans l'Equateur ; elles firent germer aussi des tendances à l'esprit critique et développèrent le goût des connaissances nouvelles dans toutes les branches des sciences humaines parmi les habitants de Quito, doués d'un esprit fécond et piquant.
En 1779, un an avant la naissance d'Olmedo, il s'y trouva un homme courageux qui osa attaquer en face,, sans égards ni ménagements, la méthode vicieuse de l'enseignement universitaire, dans un livre manuscrit, car les imprimeries manquaient encore. Les copies s'en éparpillèrent un peu partout dans les régions voisines et quelques-uns de ses feuillets arrivèrent jusqu'en Espagne. Ce livre satirique, spirituel et violent, avait pour titre : Le Nouveau Lucien ou le Réveil des Esprits et son auteur était le D'" Espejo, celui-là même qui fut, nous l'avons dit, l'un des premiers maîtres d'Olmedo. Chirurgien réputé très habile dans l'exercice de sa profession, il jouissait d'une renommée plus grande encore d'homme possédant des connaissances encyclopédiques et des aptitudes très variées. Son intelligence était vaste, son esprit mordant. Il se trouvait naturellement porté à embrasser les idées nouvelles en tout ce qui se rapportait aux sciences, à la société et à la religion. L'opinion publique trouva une source d'agitation très puissante dans ses pamphlets, qui furent qualifiés de sanglants et de séditieux par le président de Quito. Ils lui valurent
(1) M. Menéndez y Pelayo, loc. cit. tome III, p. 103.
une année de prison et un long exil à Bogota. Mais le D*" Espcjo n'était pas homme à taire facilement les idées qui bouillaient dans son cerveau et les convictions qui embrasaient son cœur, il les prônait partout où il se trouvait et l'éloquence de sa parole séduisait et entraînait des hommes éminents. A Bogota plusieurs d'entre eux, comme Marino (1), qui devaient figurer plus tard
(1) Mabixo (Antonio), l'un des hommes les plus illustres de la Colombie, né à Santa-Fé de Bogota en 1765 et l'un des plus ardents champions de l'Indépendance. C'est lui qui le premier parla de liberté dans sa patrie, y cueillit le plus de lauriers et éprouva le plus de malheurs. Imbu des principes des philosophes du xvin^ siècle, dont il se procurait les livres par contrebande, il réunissait dans sa maison les jeunes gens les plus studieux de la ville, attirés autant par la richesse de sa bibliothèque que par le charme de sa conversation. Condamné à la prison et à l'exil pour avoir imprimé, dans une imprimerie montée à ses frais, et publié la « Déclaration des droits de l'Homme », en 1794, il réussit à s'enfuir de Cadix et se rendit à Paris où il s'efforça, en vain, de gagner à la cause de sa patrie Tallien, alors chef du pouvoir. Le gouvernement anglais lui opposa un égal refus. Il se risqua à retourner à la Nouvelle-Grenade. Dénoncé, il fut incarc'^ré à nouveau et fit d'abord six années de prison jusqu'à la révolution de 1810, puis, quatre années à Cadix. Le mouvement libéral dont Quiroga et Riego furent les promoteurs le rendit au jour. Il sortit de prison emportant sous le bras le manuscrit qui renfermait son projet de Constitution pour sa patrie. Obligé de fuir l'Espagne à l'avènement de Ferdinand VII, on le retrouve à Londres, préparant l'opinion publique en faveur de son pays, puis à Paris, où il fut l'ami de Humboldt, du comte de Fracy et des généraux de Bonaparte. De retour en Amérique, il fut élu Vice-Président de la Colombie au Congrès de Cucuta, poste qu'il refusa, n'acceptant que celui de sénateur en 1822. Il mourut à Leiva le 13 décembre 182.3, miné par les mauvais
au premier plan dans la guerre de l'Indépendance, entrèrent en relations avec lui et partagèrent ses théories fougueuses, mais patriotiques. On peut affirmer qu'il fut ainsi le véritable instigateur de la révolution qui éclata le 10 août 4809 à Quito, cette ville qui, entourée de hautes murailles de granit à 2850 mètres audessus du niveau de la mer et n'ayant alors que des rapports lointains et difficiles avec le restedela terre, poussa, avant toute autre, le cri de liberté retentissant dans l'Amérique entière.
Dans un discours éloquent et resté célèbre qu'il adressa de Bogota à la municipalité de Quito, le docteur équatorien débutait ainsi : « Nous vivons dans la plus grossière ignorance et dans la plus déplorable misère » . A la fin du xviii= siècle, même après la première incursion des savants européens, les progrès accomplis dans le relèvement social et littéraire des colonies ne devaient donc pas être sensiblement notables.
traitements soufferts en prison. La veille de sa mort il avait prononcé les paroles suivantes, véritable testament politique de ce glorieux doyen des champions de l'émancipation : « J'ai haï par instinct les tyrans ; en luttant contre eux j'ai perdu tout ce que je possédais; j'ai perdu ma patrie. Lorsqu'apparut, enfin, cette liberté pour laquelle j'avais tant souffert, la première chose qu'elle fit ce fut de chercher à m'étouffer de ses propres mains ! Tous m'ont donné des chaînes, tous ! On m'a calomnié ! Mais, je n'ai haï personne, pas même ceux qui me persécutaient. Gravez sur mon tombeau ces mots: Il aima sa patrie. Je n'ai rien à laisser à mes fils, sinon mon souvenir et à ma patrie mes cendres... « Le fils de îtfARixo servit dans l'armée colombienne pendant la guerre de l'Indépendance et se retira avec le grade de colonel. Il fut un instant par ses exploits le rival de Bolivar. (Dictionnaire de Cortès.)
L'auteur espagnol deV Anthologie des Poètes Hispcow- Américains, mù par un sentiment d'amour filial respectable, s'est empressé d'inscrire en faux le D"" Espejo en déclarant que « ses écrits personnels éclos sous le régime colonial et à la chaleur des idées venues d'Espagne, prouvent péremptoirement le contraire de ce qu'il a affirmé ».
Les plaintes amères du D"" Espejo, confirmées à un demi-siècle de distance par les déclarations spontanées d'Olmedo, sont, à notre sens, empreintes d'un tel accent de haute sincérité, qu'elles ne peuvent nous laisser de doute sur ce point: que l'enseignement donné parla métropole à ses colonies était défectueux et vraiment insuffisant jusqu'au jour de leur émancipation, surtout si l'on songe à ce qu'il aurait dû être par rapport à ce qu'il était dans tous les pays où l'étude des lettres avait pris depuis longtemps un grand développement. D'ailleurs, l'académicien espagnol, tout en déclarant que ce n'étaient ni les études ni les esprits capables qui manquaient en Amérique, n'avoue-t-il pas que la bonne direction y faisait défaut ? Si nous comparons, pourtant, l'enseignement de la fin du xviii^ siècle à celui que les colons recevaient cinquante années plus tôt, il faut reconnaître que quelques progrès avaient été réalisés, ce qui est d'autant plus méritoire que l'Espagne, pour des raisons multiples, n'occupait plus dans les lettres le premier rang qu'elle avait pris avec tant d'éclat parmi les nations de l'Europe à l'époque de la Renaissance. Le latin continuait toujours à faire les frais de l'instruction universitaire; mais dans le cours de philosophie, qui durait trois ans, on avait intercalé l'arithmétique, un peu de géométrie, d'astronomie et de méthaphysique.
pendant les deux premières années, et la physique dans la troisième. Venaient ensuite les études de facultad mayor, c'est-à-dire, la théologie et la jurisprudence, qui terminaient la carrière scolaire. Jusqu'en 1794, où, la raison l'emportant sur la routine, mais pour peu de temps, la philosophie moderne fut vaguement professée, les étudiants durent se contenter de celle d'Aristote et les jésuites Maguin, Aguirre et Hospital n'eurent pas à se louer d'avoir essayé d'introduire et de développer avec plus ou moins de hardiesse le système de Descartes et les doctrines de Leibniz et de Bacon. La censure ecclésiastique qui, de tout temps sévère dans l'admission de livres étrangers, a été maintenue jusque vers la fm du siècle dernier dans la République de l'Equateur, eût bientôt fait de mettre un terme à un enseignement réputé pernicieux. Les autres branches des connaissances humaines étaient complètement négligées.
Quant à la poésie, cette partie des belles lettres qui nous intéresse plus vivement, dans l'instruction reçue au collège par Olmedo, pour connaître les sources qui alimentèrent son génie naissant, les colons n'en avaient que peu de notions et nulle part ne recevaient un enseignement spécial à cet art, pas plus dans la présidence de Quito que dans les vice-royautés de la Nouvelle-Grenade et du Pérou, pays voisins où la culture des lettres était plus avancée. S'il reste peu de traces de ce que pouvait être la poésie espagnole au xvi' siècle dans la Nouvelle Grenade, le siècle suivant y fut celui du mauvais goût et de la^^stérilité poétique et l'on ne pourrait citer que des échantillons de versifications gongoriques peu féconds. La poésie y sommeillait encore en Tannée 1738, celle où les jésuites introduisirent la première impri-
merie à Bogota. Dans la seconde moitié du xviii' siècle, si la science y prit de l'essor, on ne trouve pas de génie poétique. La guerre de l'Indépendance n'en produisit aucun. Il faut arriver au xix" siècle pour trouver dans la Nouvelle-Grenade José Eusebio Gard (i), le plus lyrique de tous les colombiens, et Julio Arboleda (2), Tauteur de GoNZALO DE Oyon, poème épique célèbre, mais inachevé. Le Pérou, séjour brillant des Pizarre et de vicerois fastueux, fut de tout temps la colonie espagnole que visitèrent en très grand nombre les esprits les plus cultivés, éminents même, venus de la mère patrie; aussi, les poètes qui y acquirent de la renommée aux xvi° et XYii*^ siècles étaient-ils originaires de Séville et appartenaient à l'ordre des jésuites. A Lima, la.célèbre université de San Marcos, où Olmedo termina ses études^ datait du xvi« siècle et, rivale de celle du Mexique, elle était la plus prospère, la plus opulente et la plus fréquentée de toute l'Amérique ; mais l'ère du bon goût fut d'aussi courte durée au Pérou qu'au Mexique. Dans la première de ces nations, l'époque la plus paisible, la plus florissante, coïncida malheureusement avec
(1) Caro (José Eusebio) 1817-1853, journaliste, philosophe, homme politique, mais surtout remarquable poète, néàOcaîïa (Colombie) et père du non moins éminent poêle, Miguel Antonio Caro, vice-président de la République de Colombie (1892-1898).
(2) Arboleda (Julio) 1817-1862. Il fit ses études en Europe et à l'âge de quatorze ans, il collaborait au journal scientifique anglais The Mechanic's Magazine. Fort érudit, polyglotte, orateur éloquent, illustre poète épique. Ses ennemis brûlèrent le manuscrit de son fameux poème Goiszalo de Oyon dont il ne put reconstituer que les quelques fragments qui nous restent, car il fut tué dans une guerre civile.
celle de la plus fatale décadence littéraire. Ce n'est encore qu'au xix^ siècle que se révèle un fils du Pérou comme le vrai représentant de l'école classique espagnole : Felipe Pardo y Aliaga (1), poète inspiré, eutl'àme lyriqiXe, mais il préféra toujours le genre satirique épigrammatique et même moraliste où il réussit à merveille. Dans l'Equateur, où l'imprimerie n'était pas encore introduite à la fin du xviii' siècle, alors qu'elle l'avait été au Pérou depuis le xvi", quarante années plus tard, pourtant, que le Mexique, s'il y a eu des poètes avant son aflranchissement, bien qu'en nombre restreint et d'un mérite insignifiant, ceux-là, poussés par leur instinct poétique, se sont formés tout seuls et n'ont dû qu'à eux-mêmes d'avoir réussi à tirer de la lyre quelques faibles sons.
Il ne faut pas chercher la poésie dans les temps primitifs des colonies américaines, c'était un véritable siècle de fer que celui-là, où l'on inondait de sang les filons des mines, et de larmes et de sueurs les labours et lesmoissons... Au xvi« siècle l'Espagne était une forêt peuplée d'oiseaux chanteurs et l'Amérique une immense prison, un lieu de malédiction. Là-bas le divin Garcilaso(2),né presque avec le siècle, donna libre cours à des accents harmonieux, inconnus jusqu'alors des fils du Cid et de Pelage. Il éclaira le chemin du Parnasse que gravirent ensuite jusqu'au sommet Fray Luis de Léon (3), Rioja (4),
(1) Voir la note page 7.
(2) Garcilaso de la Vega (1503-1536), né à Tolède, guerrier et célèbre poète dont les œuvres produisirent une véritable révolution littéraire en Espagne.
(3) Fray Luis de Léon (1527-1591) théologien et grand poète, surnommé le Cygne de Grenade.
(4) RiojA (Francisco de) — 1600-1659 — . Poète lyrique dont les odes et les élégies mélancoliques sont célèbres.
Herrera (1), Francisco de la Torre (2) et d'autres génies éminents qui donnèrent à leur patrie la primauté des lettres sur plusieurs autres nations de l'Europe. Parmi nous, (en Amérique), on ignorait même leur existence ; comment aurait-on pu écouter leurs voix ! Le célèbre Colomb enseigna le moyen de traverser l'océan ; mais non pas celui de transporter aux régions américaines les semences de la civilisation et les productions des grandes intelligences. Les premiers vagissements de ce que nous pouvons, quoique improprement, appeler poésie, furent entendus dans l'Equateur plus d'un siècle après la conquête. Il semble que les premières lueurs de l'intelligence commencèrent à briller lorsque était de beaucoup diminué l'or qui affola les premiers envahisseurs ; car la richesse engourdit aussi parfois les facultés de l'àme ; c'est l'ombre glaciale qui décolore la fleur éclose en elle, c'est le vent qui lui ravit son parfum. Mais, dans ce temps-là, déjà le mauvais goût introduit par Gongoraavait étendu ses ténèbres, qui enveloppaient le Parnasse espagnol. Notre poésie commença, par conséquent, sous de très funestes influences (3).
Passé, en effet, le siècle où les gloires poétiques de l'Espagne arrivaient à leur apogée, l'école du mauvais goût, le culturisme, comme elle fut appelée^ s'était implantée et ses leçons nuisibles avaient pénétré un peu partout, dans la métropole d'abord et dans les colonies
(1) Herrera (Fernando), surnommé le Divin (lo34-lo97), né à Séville. Son Ode à la bataille de Lépante est aussi célèbre que VOde sur les ruines d'Italica, de Rioja, et que La Prophétie du Tage, de Fray Luis de Léon.
(2) Francisco de la Torre, poète contemporain de Fray Luis de Léon, sur lequel on n'a pas des renseignements biographiques. Il a laissé de très beaux sonnets et des poésies sentimentales exquises, parmi lesquelles : La Tourterelle.
(3)Mera, loc. cit.
ensuite. Les exemples de Gongora (1) et de ses imitateurs y furent accueillis avec tout l'enthousiasme propre aux peuples jeunes ou décadents qui se laissent éblouir par les extravagances des idées alambiquées et du style précieux et boursouflé, présentées sous une forme plus ou moins brillante et originale. Rien d'étonnant, donc, à ce que la bonne direction dans l'étude des lettres manquant et les mauvais modèles régnant toujours, on ne trouve avant Olmedo aucune œuvre poétique de puissante envergure sur cette grande étendue de terre équatorienne. Le progrès de la renaissance littéraire en Espagne vers le milieu du siècle; avant-dernier pénétra dans ses colonies ; mais, si faiblement, que son action mit un temps très long à devenir bienfaisante. A celte époque-là appartiennent pourtant les compositions des poètes Orozco (^), Viescas et de quelques autres, rari liantes, non dépourvues de mérite ; mais encore entachées des défauts de cette prétentieuse école de la déca-
(1) GoNGOiL^. Y Argote (Luis), né à Cordoue (1561-1627), poète spirituel et plein de naturel au début. Il semble que ce soit par dépit d'être méconnu qu'il se décida, vers le déclin de l'âge, à être le créateur d'un genre faux et absurde qui lit école en Espagne et en Amérique et un peu partout, surtout en France, où il contribua à dépraver le goût littéraire de la première moitié du xvu* siècle. Il ne faut pas oublier, pourtant, que Corneille, Rotrou et d'autres auteurs français, vers la fin du même siècle, puisèrent àla grande source espagnole le canevas de quelques-uns de leurs chefs-d'œuvre.
(2) Orozco (José). Prêtre et poète distingué, né à Riobamba (Equateur), en 1773. Son poème épique La Conquête de Minorqiœ est considéré comme le monument le plus important de la littérature équatorienne sous la domination espagnole. Il est composé de cent quarante-deux strophes de huit vers.
dence des lettres en Espagne, qui devait se régénérer au contact des idées et des procédés des maîtres français, non sans que la pureté de la langue castillane eût à en souffrir.
Avant la fin du siècle où le poète Orozco composa son poème épique, La Conquête de Minorqne, en l'honneur du roi d'Espagne Charles III, la plupart des poètes ou prosateurs équatoriens avaient écrit leurs œuvres en latin, langage considéré comme plus noble d'après l'exemple transmis par la métropole et commun auparavant en Europe. Chez presque tous, les sujets religieux sont traités de préférence ; les sentiments mystiques d'une vie purement contemplative prédominent, car, en grande partie, c'étaient les moines ou les jésuites, esprits à peu près seuls cultivés^ qui se consacraient aux travaux littéraires. Nulle part ne se laissent sentir dans leurs poésies l'amour fervent du sol natal, l'admiration spontanée de la nature, l'enthousiasme passionné pour les actions d'éclat accomplies sous le ciel radieux de la patrie, ou l'entraînement irrésistible d'un cœur soupirant pour une condition sociale meilleure. Toutes ces qualités ne devaient se trouver réunies que chez Olmedo :
dont la destinée fut d'arracher la poésie des mains ignorantes qui l'avaient accaparée et de la présenter au monde dans tout son éclat, avec toutes les séductions de la beauté divine, en chantant superbement la liberté de l'Amérique et les héros qui conçurent cette entreprise et la menèrent heureusement à bout. Quel spectacle sublime, de voir la poésie surgir en même temps que la liberté des peuples !... Le génie de la poésie prit son essor à travers des régions jusque-hâ inconnues sous notre ciel et mit entre les temps récemment écoulés
et les jours présents la différence qui, ailleurs, a été engendrée et développée avec la pesante lenteur des siècles... (1).
Pour être ainsi le restaurateur de la poésie en Amérique, Olmedo, nous l'avons prouvé par tout ce qui vient d'être dit, n'obtint sur les bancs de l'école qu'un enseignement insuffisant. A-t-il eu raison de déclarer que pour son art il n'y avait pas trouvé des maîtres ni reçu des leçons ? Ceci semble impossible au critique espagnol Cailete :
Olmedo, nous dit-il, fit des vers dans sa jeunesse qui prouvent la base solide d'un enseignement conduit par la bonne voie des humanités. L'inspiration peut deviner beaucoup de choses ; mais, si nous n'épurons et ne raffinons pas notre goût moyennant une éducation littéraire élémentairement bonne, il sera très difficile de trouver la beauté expressive de la forme qui sert d'émail à la pensée.
Il ne lui semble pas que : sans une bonne préparation, sans un enseignement sûrement réglé et professé par des maîtres instruits, Olmedo, livré à lui-même, eût étudié avec profit.
Olmedo est, dès le début, assez saturé de textes latins, pour que nous ne doutions pas qu'il apprit au collège à connaître les œuvres des maîtres de l'antiquité les plus renommés, qui faisaient, en effet, le fond de l'instruction au xviir siècle dans les colonies de l'Espagne. Homère, Virgile, Horace, Plutarque, n'inspiraient pas des craintes aux gouvernants. Mais, en dehors des auteurs anciens, les étudiants n'avaient jamais entre les mains ceux, partout célèbres, d'autres nations du monde
(1) Mera, loc. cit.
que l'Espagne, s'ils ne se les procuraient à dure peine. Ne sait-on pas qu'Olmedo fut dénoncé à l'Inquisition par deux fois et inscrit sur ses listes en 1802 et 1803, alors qu'il étudiait à l'université de Saint-Charles, parce qu'il avait en sa possession des livres prohibés, tels que la Henriade de Voltaire et sa Zaïre (1) ?
Faut-il trouver prétexte dans la constatation de l'ignorance relative où se trouvaient ces colonies, quand l'Europe entière, envahie par les idées nouvelles, se réveillait sous la bienfaisante influence des lettres et des arts, pour accuser l'Espagne implacablement aujourd'hui encore et toujours ? Plus qu'à tout autre cela nous semblerait injuste. Si le système politique, d'où découlait celui de l'instruction publique, hostile à toute idée de réforme, à toute innovation, fut funeste et alla finalement à rencontre du résultat qu'en espéraient ses auteurs, c'est moins l'Espagne elle-même qu'il faut en accuser que les errements du temps et la routine ; peutêtre aussi la cupidité ou l'incapacité de ses représentants.
L'Amérique latine reconnaissante, a-t-on dit avec raison, devra s'enorgueillir éternellement des liens indissolubles qui la rattacheront toujours à la grande nation qui fut la première du monde à l'époque où elle en reçut les bienfaits d'une religion consolante et d'une langue, par sa beauté, presque divine.
(l) On peut consulter à ce sujet les intéressantes Tradicioncs de M. Ricardo Palma, le très distingué homme de lettres péruvien, i^^ série, p. 127 (1883).
Olmedo aux cortès de Cadix en 1812. — Evénements de l'Espagne. — >'ouvelles poésies : traduction de l'Essai sur l'Homme, de Pope. — Epître à un ami sur la naissance de son premier enfant.
C'est sans cloute à l'absence d'études élémentaires solides ou bien aux occupations, aux agitations de la vie d'Olmedo, plutôt qu'à la paresse ou à l'infécondité de son génie, qu'il faut attribuer le petit nombre de poésies qu'il composa pendant le cours de sa longue existence. Dans le recueil de M. Ballén, le plus complet qui existe, nous comptons en tout vingt-trois poésies dont quelquesunes sont très courtes. Huit seulement, les plus célèbres, sont des œuvres de longue haleine. Peut-être en est-il d'inédites. Xous savons qu'il en existait au moins une, entre les mains de son fils ; malheureusement nous n'avons pu nous la procurer. Olmedo nous parle aussi dans une de ses lettres d'une marche dont il composa les paroles pour fêter la dernière victoire remportée au Pérou, poésie que nous n'avons pu retrouver. Quoi qu'il en soit, le génie ne se jauge pas au poids du bagage littéraire. Arvers passera à la postérité pour un sonnet
qui vaut un long poème. A d'autres, pour vivre dans la mémoire des hommes, il suffit parfois de moins encore, d'un vers frappé au coin de leur esprit.
Le long- silence poétique d'Olmedo eut aussi d'autres motifs puissants. Sa carrière politique commençait. En 1809, son parent et protecteur, Don José Silva, évêque de Huamanga, désigné pour faire partie de la Junte centrale de Séville, le choisit comme secrétaire et l'emmena avec lui. Mais en route, sur les côtes du Mexique, ils apprirent la dissolution de cette assemblée et tous deux se trouvèrent de retour à Guayaquil l'année suivante.
A peine arrivé, Olmedo, alors dans sa trentième année, se vit l'objet d'une grande manifestation d'estime et de confiance de la part de ses compatriotes. Ceux-ci, lui donnant la préférence sur des hommes plus âgés et de réputation solidement établie de longue date, le désignèrent pour représenter sa ville natale aux cortès de Cadix, Cette distinction, qu'Olmedo n'avait pas briguée, n'était pas la conséquence banale d'un vote ordinaire. Elle avait une haute signification des plus flatteuses, car elle n'avait pas été obtenue encore par d'autres. Depuis peu, la mère-patrie venait de reconnaître le principe intégral de l'égalité légale et poUtique entre tous ses fils indistinctement, qu'ils fussent nés sur la presqu'île ou dans ses colonies. «Ce principe avait été depuis longtemps méconnu pour les mêmes raisons qui détruisirent ou bouleversèrent en Espagne ses meilleures lois (1). »
(1) ToRENO (José Maria, comte de Matarrosa) : « Histoire du soulèvement de la guerre et de la Révolution d'Espagne de 1808 à 1814 ». (1835-1838, 3 vol.).
Pour obtenir ce mémorable décret du 22 janvier 1809 qui déclarait partie essentielle et intégrante de la monarchie espagnole ses vastes possessions d'outre-mer, il avait fallu que l'Espagne se trouvât précipitée dans un abîme par la faiblesse et l'aveuglement de Charles IV^ autant que par l'ambition de son ministre, le fourbe Godoy, dont la reine Marie -Louise avait fait un favori. La déplorable cession à la France de la partie espagnole de l'île de Saint-Domingue, première coaquête de Christophe Colomb, avait valu à ce ministre le titre de Prince de la Paix, après le traité de Bàle. La paix de Tilsitt avait, d'un autre côté, permis à Napoléon d'intervenir officiellement dans les affaires de l'Espagne, ce dont il profita pour envahir le Portugal et faire exclure du trône la dynastie de Bragance. Le Portugal divisé en trois Etats, après le traité de Fontainebleau, l'un d'eux échut en toute souveraineté au Prince de la Paix dont Napoléon se faisait ainsi un allié utile pour ses projets d'invasion de la presqu'île, tout en continuant son plan de blocus continental.
Ce fut à ce moment que le peuple espagnol se souleva, enfin abreuvé de honte et lassé des intrigues d'un ministre qui, n'écoutant que son ambition, avait, de faute en faute, conduit la nation à sa perte, après l'avoir entraînée, dans un but d'intérêt personnel, à une alliance, tantôt avec l'Angleterre et tantôt avec la France. Le résultat en avait été la perte pour l'Espagne d'une autre de ses possessions des Antilles, La Trinité, cette île, assurée aux Anglais par le traité d'Amiens, d'où sortirent les premières armes avec lesquelles se fit l'indépendance du Venezuela,
La couronne d'Espagne passa alors du front de
Charles IV sur celui de Ferdinand VII, qui avait essayé peu de temps auparavant de la lui ravir par la force. Napoléon saisit cette occasion pour s'immiscer dans les querelles de la famille royale et, après Tavoir obligée à l'entrevue de Bayonne, sous prétexte que l'abdication du roi n'avait pas été volontaire, il força le fils à rendre le sceptre au père et l'enleva ensuite à celui-ci pour le donner à son frère Joseph.
Les rois partis pour l'exil, bientôt après Murât ensanglantait les rues de Madrid et les remplissait de carnage et de deuil exécutant l'ordre impérieux de son redoutable beau-frère. Les provinces espagnoles, sans un chef pour guider leurs patriotiques efforts, proclamèrent leur suzeraineté primitive et confièrent la direction des affaires à des Juntes provinciales. Celles-ci, alliées à l'Angleterre, déclarèrent la guerre à l'envahisseur et la supportèrent héroïquement jusqu'à la réunion de la fameuse Junte centrale qui siégea dans Aranjuez d'abord, le 25 septembre 1808, puis, l'année suivante à Séville. Successivement chassée de ville en ville par les troupes françaises, la Junte convoqua à Cadix les cortès, qui durent se réfugier dans l'ile de Léon, dernier bastion de la résistance espagnole contre l'invasion de l'étranger.
Ce fut la Junte centrale de Séville qui, reconnaissante pour les subsides d'argent considérables envoyés spontanément par les colonies américaines, leur octroya le droit de se faire représenter aux cortès où chaque municipalité américaine devait envoyer un député. Les paroles suivantes consignées dans la proclamation qu'elle leur adressa méritent d'être rappelées : « Dès ce jour. Espagnols Américains, vous êtes élevés à la dignité
d'hommes libres. Vous n'êtes plus, comme vous l'étiez jusqu'ici, courbés sous un joug d'autant plus écrasant que vous étiez plus éloigoés du centre du pouvoir; regardés avec indifférence ; humiliés par la cupidité et ruinés par l'ignorance (1). » Eclatant aveu, sorti des lèvres espagnoles les plus autorisées, et qui confirme la justice et la vérité des plaintes qu'exhalait le savant médecin équatorien Espejo quelques années plus tôt : « Nous vivons dans l'ignorance la plus complète et dans la plus grande misère ». Promesse solennelle, en même temps, d'un sort meilleur; mais, combien éphémère! Lorsque, peu après, éclata le mouvement révolutionnaire de quelques villes américaines qui protestaient contre les attributions excessives que la Junte s'était octroyées et voulaient témoigner ainsi leur fidélité envers le roi Ferdinand Yll, cette même assemblée, en déclarant la guerre à ces sujets rebelles, s'écriait que « le dernier survivant des espagnols dans les colonies avait le droit de se proclamer leur maitre ». Preuve in-
(1) C'est à Quintana, le grand poète, qu'échut le grand et périlleux honneur de consigner ces paroles dans le manifeste de la Régence annonçant aux Américains la convocation des cortès et la future élection des députés. Il l'accepta sans crainte et s'en acquitta avec l'énergie habituelle de son ànie libérale et impartiale; mais, il le paya bien cher. Quand, un an plus tard, des ennemis politiques et des rivaux jaloux de sa gloire littéraire s'unirent pour le perdre au sein des cortès et dans l'esprit de l'opinion publique, ils exhumèrent cette phrase de sa proclamation et l'accusèrent, parmi d'autres griefs, d'avoir contribué à l'insurrection des peuples d'Amérique. (Voir le remarquable Essai critique et biographique de M. Enrique Pifieyro sur Manuel José Quintana. Paris-Madrid, 1892).
contestable de la supériorité liumiliante que les Espagnols nés dans la presqu'île croyaient avoir alors sur ceux qui étaient nés en Amérique et de l'orgueilleuse façon de faire peser leur autorité.
Pour obéir aux décisions de la Junte centrale et dans l'espoirde jours meilleurs, les municipalités américaines tirent choix de leurs représentants aux cortès de Cadix et, en 4810, Olmedo fut investi du mandat que, pour la première fois, Guayaquil, sa ville natale, était appelée à conférer à l'un de ses fils. Il s'embarqua vers la fin de la même année pour se rendre en Espagne. Par quelle suite de circonstances fortuites et fâcheuses n'arriva-t-il à destination que huit mois après son départ, nous l'ignorons. Il est regrettable qu'Olmedo ne nous en ait pas laissé le souvenir dans une de ces intéressantes lettres où il aimait à donner libre cours à son esprit plein de verve et de bonne humeur, et que les dangers courus pendant une traversée orageuse, au dire de ses biographes, ne lui aient pas inspiré quelques strophes grandioses, saisissantes, comme celles que iïeredia composa sur l'océan pendant une tempête.
Si le jeune député courut des dangers il dut les oublier bien vite au sein de l'assemblée où il retrouva, en octobre 1811, son ancien condisciple Meji'a, que Santa Fé de Bogota avait envoyé siéger aux cortès. Il y fit connaissance avec toute une pléiade de poètes et d'écrivains déjà célèbres ou dont la réputation prit racine dans ce tournoi oratoire.
Olmedo eut l'honneur le 24 août 1812 d'être nommé l'un des secrétaires des cortès.
Si le député de Guayaquil, moins heureux en cela que son compatriote Mejia, qui disputa la palme de
réloquence à tous ses collègues et la ravit aux députés américains, ne fit pas retentir la tribune des mâles et vibrants accents que devaient provoquer les lamentables événements d'Espagne et la surexcitation des esprits en Amérique, il n'est pas juste de dire avec quelques-uns de ses critiques espagnols qu'il passa presque inaperçu aux cortès. Olmedo prit part aux discussions et aux résolutions les plus importantes et il prononça un grand discours où se révélait déjà le champion de la liberté. Ce discours avait pour but la suppression des mitas ou corvées des Indiens, mesure humanitaire énergiquement réclamée par Gastillo, député de Mexico. Par ces corvées, reliquat des vexations du Moyen Age, les Espagnols propriétaires de mines ou de terres, obligeaient les malheureux descendants de la race aborigène, depuis la conquête, à un travail gratuit ou très peu rétribué. En réalité, dans la plus grande partie de l'Amérique, depuis longtemps les indigènes tributaires de ces corvées s'y étaient vus remplacés par des esclaves amenés d'Afrique : « Une institution opprimante, ont dit les historiens de l'époque, avait été remplacée par une autre plus inique, plus barbare et plus cruelle, contraire à la nature à la dignité de l'homme ». Toutefois, aucune loi nouvelle n'avait abrogé l'ancienne. Le discours d'Olmedo peut se résumer en ces mots, qu'il y plaça comme épigraphe :
Il faut s'étonner qu'à une époque quelconque il y ait eu des raisons pour conseiller cette coutume d'esclavage et de mort; mais il faut s'étonner bien plus encore qu'il y ait eu des rois pour l'ordonner, des lois pour la protéger et des peuples pour la supporter.
Les cortès de Cadix, soit dit à leur louange, abolirent la pénible corvée des Indiens à l'unanimité des voix, après les plaidoyers éloquents des députés d3 Mexico et de Guayaquil.
La constitution nouvelle de la monarchie espagnole votée parles cortès ordonnait qu'à la clôture des sessions une assemblée siégerait en permanence, qui représenterait la nation dans l'intervalle de deux convocations des cortès. Olmedo, désigné pour être au nombre de ses membres, en fut encore le secrétaire et vota le fameux décret du 2 février 1814- déclarant que l'autorité de Ferdinand VII serait méconnue aussi longtemps qu'il n'aurait pas prêté serment de fidélité à la constitution libérale. Mais, à peine rétabli sur le trône, le jeune roi s'y refusa et, la déclarant nulle et sans valeur, donna l'ordre d'incarcérer les députés. Olmedo, prévenu à temps, réussit à s'enfuir et se retrouva dans sa ville natale à la fin de l'année 1816. Son camarade Mejia n'eut pas un sort aussi heureux. Après avoir défendu avec une éclatante éloquence les intérêts de l'Espagne contre l'ambition de Napoléon, et les intérêts de l'Amérique contre les prétentions de l'Espagne et mérité au sein des cortès d'être surnommé le Mirabeau américain, cet illustre équatorien, qui semblait appelé à un grand avenir, mourut de la peste à Cadix en 1813, à l'âge de 36 ans. Olmedo composa l'épilaphe touchante qu'on y lisait sur la tombe.
De retour d'Espagne, Olmedo eut la douleur d'apprendre la mort de sa mère, survenue quelques mois auparavant. Peu après, il épousa à Guayaquil une de ses parentes, dont il eut trois enfants, deux filles et un fils récemment décédé. Pendant quatre ans, il vécut à l'écart
des fonctions publiques, tout entier consacré aux douces joies de son foyer et à des travaux littéraires, à des traductions en vers surtout. De ce nombre sont : Un fragment de VAnti-Lvcrèce, du cardinal de Polignac; VOde XIV du livre I d'Horace et la première épître de Y Essai sur l'Homme^ de Pope, dont il ne traduisit que dix-sept ans plus tard les deux suivantes. Il nous en a dit luimême les raisons :
L'oisiveté dont je jouissais, l'éloignement de toute affaire publique et la solitude me préparaient merveilleusement à cette grande et délicieuse occupation ; mais, tout à coup, une voix impérieuse m'appela à prendre part aux destinées de ma patrie. Les soucis de la vie publique et les dangers courus par le pays jusqu'à lu victoire de Pichincha, non seulement entravèrent ma tâche, mais encore m'éloignèrent de toute étude, surtout de mes relations avec les Muses, qui sont, comme on sait, des demoiselles extrêmement susceptibles et jalouses.
L'admirable traduction de Pope, qui, bien que paraphrastique, semble à la plupart des critiques d'Olmedo supérieure par endroits au texte original^ prouve qu'il s'était de bonne heure familiarisé avec la langue anglaise. Dès le collège, il nous l'a dit dans Mon Portrait, Pope et l'auteur de Clarisse Harlowe se trouvaient parmi ses lectures favorites. Il eut le loisir d'ailleurs de s'y perfectionner plus tard pendant son séjour à Londres^ en qualité de ministre. Ce sera alors seulement, croyonsnous, durant ses voyages à Paris, qu'il fera ample connaissance avec la langue française dont il avait commencé à lire les chefs-d'œuvre pendant les mois précédemment passés en Espagne. 11 arriva 'à la posséder presque complètement et nous le voyons s'amusant à écrire en vers
français une lettre qu'il adressait à son ami le général de Villamil (1), Celui-ci, descendant d'une famille française, avait combattu pour l'indépendance de l'Amérique du Sud et s'occupait alors de plantations dans l'archipel fertile de Galapagos. Cette petite poésie, dont toutes les rimes n'auraient pas été goûtées par l'impeccable Banville, prouve que, si Olmedo ne possédait pas à fond les règles de la versification française, il lui était aisé d'écrire dans cette langue. Elle commence par ces vers :
Ces îles fortunées
Qu'un esprit agissant
Naguères a données
A l'Ecuador naissant Verront fleurir bientôt dans leurs flancs étonnés Le riz et l'ananas ef les épis dorés ; Alors, ô Villamil, quand la nuit étoilée Suspendra les travaux ctiérisde la journée Le Florien (2) heureux mêlera dans ses chants Ton nom à sa Phi lis, tes bienfaits à ses champs...
C'est à la même époque qu'Olmedo composa la mélancolique poésie : A un ami sur la naissance d'un enfant, que nous avons traduite ainsi :
(1) Villamil (José de), né au commencement du xix' siècle à la Nouvelle-Orléans, vécut à Guayaquil où il fut Tun des promoteurs les plus actifs de l'Indépendance proclamée dans celte ville le 9 octobre 1820. San Martin lui conféra le grade de lieutenant-colonel. En 1831, il fut nommé gouverneur de l'archipel de Galapagos. Général de brigade en 1845, ministre de la guerre et président du Conseil en 1851 ; puis, chargé d'affaires aux Etats-Unis. Il mourut en 1864 à Guayaquil où une rue porte son nom.
(2) Habitant de file Floreana.