SUR LA NAISSANCE D'UN ENFANT
Vivre est-ce un si grand bien pour qu'empressés on voie
Les parents radieux, les amis pleins de joie,
Entourer le berceau d'un enfant nouveau-né.
Puis, dans leurs vers flattant l'illusion du père,
Pronostiquer en cbœur son astre fortuné.
Le premier qui l'embrasse au front, d'un sort prospère
Y reconnaît le signe ; un autre dans ses yeux
Voit briller le génie ; une céleste flamme :
L'amour de la patrie ; ou découvre joyeux
Sa soif de gloire et de savoir. Tous dans son âme,
Quand le cher innocent sourit avec douceur.
Auront lu : [)iété, tendresse ou bien candeur.
Mais, sera-t-il heureux? Hélas ! ne seront-elles Que des illusions, ces espérances belles? Des illusions, oui, Risel ! Ce doux enfant, Aujourd'hui ton amour, ton orgueil triomphant, Est un être au malheur voué par sa naissance. Contre les coups du sort n'auront pas de puissance Ces deux titres si vains : la fortune et le nom. Mais à quoi bon parler de nom et de fortune? Dans ces funestes temps son génie et chacune De ses vertus seraient un crime sans pardon. Suivre les simples lois de la morale pure,
En philosophe vrai, passerait, ô Nature ! Pour de l'impiété. Des pervers arracher Le voile sous lequel ont soin de se cacher La superstition avec l'hypocrisie ; Affirmer que Dieu met des bornes au pouvoir Comme à la mer, qui, dans sa folle fantaisie, Moins rebelle à ses lois pourtant se laisse voir, Tout est sédition, impiété nouvelle !
Le front hautain, partout le vice se révèle Portant cette devise: « audace et ruse ». Ainsi, Sans épargner son or ni ses efforts, il tente, Il séduit tous les cœurs et les embrase aussi. Il donne du renom au mal et le contente; Osant tout, il triomphe et se proclame roi.
Que de scènes, grand Dieu ! d'exemples et d'effroi ! Et vivre est un bonheur? Le ciel pouvait, je pense, Pour des jours plus sereins retarder ta naissance, Cher enfant ! Aujourd'hui ne peuvent voir tes yeux Que ce spectacle indigne : un pays qu'on déchire Et le sang de ses fils s'échappanten tous lieux, Et la Discorde horrible, en son cruel délire. Agitant les serpents qui sifflent sur son front, De sa torche allumée, en prodiguer l'affront.
Ah ! s'il t'était permis encor de disparaître Et de rentrer soudain dans le néant obscur. Séjour heureux autant qu'il est tranquille et sûr. Et s'il t'était permis seulement de renaître Au grand soleil fécond, âme de l'univers, Quand la patrie aura, forte de sa victoire, Sur son front radieux, montré des lauriers verts; Quand la science au but de sa course notoire Parvienne en occident ; quand le culte des arts
Et du sillon, ces arts valant mieux que richesse, Au pays à jamais rendra de toutes parts Le bien-être et l'honneur, la joie et la sagesse ; Quand, la paix décrétant la justice et l'amour, Tous les peuples unis s'aimant, luira le jour Où tomberont au sein du plus profond abîme La haine des partis, l'ignorance et le crime.
Envoyez-nous, o cieux, envoyez promptement Ce beau jour attendu par nous à tout moment ! Mais, d'ici-là, Risel, refoule avec prudence Dans ton cœur les élans de joie et d'espérance ! Combien de fois, hélas! la séduisante fleur. Que le premier rayon du matin fît éclore. Quand du jardin déjà la proclamait l'honneur La foule des enfants turbulents de l'Aurore, Cette charmante fleur que quelque tendre amant Destinait à mourir peut-être en parfumant Le chaste sein de sa bergère heureuse et belle. Combien de fois, hélas! languissante et pâle, elle Ne parvient pas avoir le soleil ! Oui, souvent Le moindre froid la glace; elle s'etîeuille au vent. Ou bien, foulée aux pieds par quelque bête impure, Elle voit sa beauté périr dans la souillure 1
Et cependant puisque à la haute dignité
De père le voilà, Risel, enfin porté,
C'est ton devoir, mon cher ami, de ne pas craindre
Et de prévoir d'un cœur vaillant, pour mieux l'atteindre.
L'invasion du mal ou la fureur du sort.
Tu possèdes: vertu, courage, intelligence.
Mets tout en œuvre et de ton fils guide l'enfance
Dans le chemin du Bien, toujours en désaccord
Avec l'ambition et le mensonge. Aspiie
A lui rendre pur l'air infect que l'on respire. Qu'en t'imitant il soit prudent sans être faux ; Brave sans être fier ; dans la fortune un sage Et digne constamment en supportant les maux, Car lorqu'au sein des bois se déchaîne l'orage, Seul le frêle arbrisseau rompt sous i'elTort du vent ; Mais le robuste chêne au sol humble n'incline Jamais son front superbe ; au contraire, il domine Au loin, tout près des cieux, les éléments souvent Se déclarant entre eux une implacable guerre, Et brave hardiment le foudroyant tonnerre.
Et toi, ma douce amie, oui, toi dont le bon cœur. Sanctuaire brûlant d'amour et de tendresse, Pour suivre ton époux, consolant sa tristesse, Sur un plancher peu sûr, avec mâle vigueur Osas passer les mers en naufrages fameuses Et visiter les cours plus qu'elles périlleuses, ïoi qui, toujours sereine au fort de la douleur, En voyant à tes pieds s'ouvrir la tombe obscure. Sur l'abîme jetas un regard sans frayeur Et ne montras jamais d'angoisse ni de cure Que pour l'injuste sort accablant ton époux, Ou, quand ton tendre cœur au souvenir si doux De ton pays absent battant dans ta poitrine. Tu songeais au retour vers lui, l'àme chagrine. Ainsi qu'à tes amis ; alors, supposais-tu (Jue le ciel réservait pour prix à fa vertu L'enfant qu'il refusa dix ans à ta prière. Et que, mère, bientôt t'embrasserait la mère? Jouis de ton bonheur, amie, à tout jaaiais, Jouis à tout jamais de ta douce conquête, Car le nuage a fui qui portait la tempête El voici que pour toi se lève un jour de paix. Te voici sur le sol aimé de la patrie.
Voici ton ciel paisible et voici ton foyer. Pourquoi soupires-tu ? Cesse de t'effrayer, Ce n'est pas un vain songe. Oui, ta mère attendrie Te presse dans ses bras, tandis que de nouveau Je ne dois embrasser la mienne qu'au tombeau !
Sois heureuse et jouis de l'ineffable étreinte De ce charmant enfant, sans excessive crainte Pour ce gage premier de ton premier amour. Il me semble te voir admirant chaque jour Les grâces de ton fils, naïves et touchantes; Mais je vois aussitôt que deux larmes brûlantes S'échappent de tes yeux et le tendre innocent, Comme s'il entendait ce que sa mère pense. De ses petites mains, appelle en souriant Le baiser maternel, sa douce récompense. Donne-le lui cent fois. Partage ton bonheur Avec ton cher Risel. Le sage Créateur Ne dut le faire aimable, à ta naissance, et belle, Sinon pour être épouse et mère très fidèle.
Et toi qui de ton sort aveugle, cher enfant, Dans ton berceau doré reposes triomphant Et doucement souris ou fermes la paupière, Puisque le ciel te fit contempler la lumière, Grandis en florissant pour que, dans l'avenir, Sous nos regards amis lu puisses devenir : L'honneur de ta patrie et l'orgueil de ta race. De tes dignes parents suis hardiment la trace Et ne crains rien. Toujours un homme vertueux Se résigne à son sort, heureux ou malheureux, Et, libre ou dans les fers, même alors que le glaive Menacerait sa tète, il courbe avec fierté Le front plutôt devant la rude adversité Que les genoux aux pieds d'un tyran qui l'élève.
On a reproché à Olmedo, comme un manque de goût, les paroles lugubres qui tombaient de ses lèvres sur le berceau d'un enfant impatiemment attendu pendant dix ans de mariage.
Comme il a dû glacer le cœur de ces parents transportés de joie I Ils se préparaient à écouter dans la voix du poète des accents qui fussent l'écbo fidèle de leurs sentiments et le reflet des horizons riants entrevus déjà dans Tavenir du nouveau-né. Olmedo ne se met pas à leur diapason au contraire, il gémit comme sur le bord d'une tombe (1).
A lire la poésie tout entière, qui rappelle la sentimentale mélancolie de Leopardi, on se pénètre de l'effet que son auteur a voulu produire en peignant sombre, d'abord, le paysage pour l'éclairer ensuite par des touches harmonieusement graduées. La critique est excessive qui veut lui en faire un reproche. L'inspiration n'estelle pas élevée ? Les sentiments exprimés ne sont-ils pas nobles et touchants ?
(1) Mrs. AiiuNATEGUi, loc. cit.
L'indépendance de Guayaquil. — Olmedo Président du Gouvernement Provisoire jusqu'à l'annexion de la ville à la grande République de la Colombie. — Son départ pour le Pérou. — Rôle politique qu'il y joua.
Le 9 octobre iSîlO la ville de Gaayaquil poussait le cri de liberté à Tinstigatioa d'une poignée de patriotes qu'e.\altaient les prouesses de Bolivar au nord et de San Martin au sud. Olmedo avait été choisi par eux comme chef du mouvement révolutionnaire. Le paisible poète qui avait les qualités requises pour conduire la barque du gouvernement par les temps calmes et pour donner des lois à l'Etat, comprit qu'il n'avait pas l'énergie du pilote hardi manœuvrant sous la tempête et se récusa. « Vous pouvez compter sur moi pour tout y>, dit-il aux républicains, « sauf pour être le chef de la révolution, car il faut à ce poste un militaire et même un mihtaire intrépide (1) ».
(1) Les patriotes, au nombre de trente environ, après le refus d'Olmedo et du lieutenant-colonel d'artillerie en retraite Rafaël Jimexa, qui s'excusa pour ne pas pai'aitre ingrat envers l'Espagne où il s'était élevé, résolurent d'agir par eux-
Après la proclamation de l'Indépendance, Olmedo fut désigné comme Première Autorité, avec le titre de Chef Politique. Il s'occupa aussitôt de mettre sur pied la nouvelle administration et rédigea l'acte de la constitution, qu'il intitula : Règlement provisoire du Gouvernement, dont l'article second disait :
La province de Guayaquil se déclare en entière liberté pour s'annexer à telle grande association qui lui conviendra le mieux parmi celles qui doivent se former dans l'Amérique du Sud.
Le collège électoral convoqué par lui l'approuva pleinement et, sur sa demande pressante, nomma une Junte de Gouvernement composée de trois membres dont Olmedo demeura le président (1).
Bolivar, qui venait de sceller l'indépendance de la Nouvelle-Grenade et du Venezuela par deux victoires d'impérissable souvenir (2) et de créer, en réunissant
mêmes. Ce fut aux capitaines Léon Febres Cordero et Luis Urdâneta, séparés du service actif par les Espagnols, qu'échut la gloire de s'emparer par la ruse, au milieu de la nuit, des casernes où ils avaient des affiliés. L'exploit réussit et l'indépendance de la ville de Guayaquil, proclamée aussitôt après, priva la métropole de l'unique arsenal qu'elle possédait sur la côte du Pacifique, de 15.000 soldats, de 150.000 piastres qui se trouvaient dans les caisses du Gouverneur et obstrua les voies de communication entre les forces espagnoles cantonnées à Quito et à Pasto.
(1) Les trois membres du Gouvernement Provisoire furent le poète Olmedo, le lieutenant-colonel Rafaël Jimexa et le négociant Francisco Roca, tous trois fils de Guayaquil.
(2) La victoire de Boyaca (7 août 1819), fut remportée par Bolivar, après la terrifiante ascension du glacier du mont Pisba et l'admirable passage des Andes. Le capitaine espagnol
ces deux Etats, sa célèbre autant que peu viable République de Colombie, s'empressa d'écrire au gouvernement de Guayaquil pour lui démontrer les avantages d'une annexion de la nouvelle province affranchie à celles du nord. Sa lettre était adressée à Olmedo dans les termes les plus flatteurs pour lui. Dès cette époque commencèrent les relations amicales qui, pour la gloire des lettres américaines, devaient se resserrer davantage de jour en jour entre le héros et le poète appelé à s'immortaliser en le chantant.
Pour la première fois, Bolivar tournait ses regards vers celte région du Pacifique qui s'était aff'ranchie sans son épée. Les esprits s'y trouvaient déjà divisés sur la question de savoir si elle devait faire partie de la Colombie, comme le réclamait Bolivar, ou du Pérou, qui l'avait eue sous sa juridiction militaire. Un troisième groupe, ayant Olmedo à sa tête, demandait la création d'un nouvel Etat indépendant et n'acceptait, une autre solution prévalant, que la jonction au Pérou. Olmedo désirait lui, personnellement, la formation d'une nation composée des principaux départements qui constituèrent depuis et constituent encore la République de l'Equateur. M. Ballén a dit fort justement :
Le Guayas et le Chimborazo, sont inséparables l'un de l'autre. Le premier reçoit du second les eaux qui fertilisent ses campagnes et tous deux forment ensemble le plus bel
Barreiro y fut vaincu. La victoire de Carabobo (24 juin 1821), où Paez, dans un défilé étroit, avec ses llaneros,rûs des pampas, se couvrit de gloire, sous les ordres de Bolivar, vit la défaite du général L\ Torre. La première mit fin à la domination espagnole dans la Nouvelle-Grenade et la deuxième au Venezuela.
ornement de la luxuriante nature équatorienne . Aussi, Olraedo les a-t-il réunis dans l'écusson d'armes de la République de l'Equateur, qu'il dessina lui-même en 1845 (1) ».
Bolivar, qui caressait l'idée grandiose, mais irréalisable jusqu'à présent, de réunir dans une vaste et puissante confédération tous les pays affranchis de l'Amérique du Sud, s'était empressé d'expédier un corps d'armée à Guayaquil sous prétexte de secours ; mais, réellement, en appui de sa demande d'incorporation à la Colombie. Le gouvernement provisoire y fit une réception enthousiaste à ses soldats et à leur chef, le fa- . meux général Sucre, peu après maréchal, et organisa aussitôt un corps expéditionnaire avec lequel ce héros se couvrit de gloire à travers les Andes dans sa marche vers Quito. Secondé par un bataillon que San Martin, le libérateur du Chili, lui envoya du Pérou, Sucre remporta l'importante victoire de Pichincha qui confirmait l'indépendance de la Colombie (2).
(1) Cet écusson d'armes porte un soleil dans la moitié supérieure coupant en parties égales un segment du zodiaque ; eu bas et à gauche, la Cordillère des Andes avec le Chimborazo, au pied duquel coule le Guayas, où se trouve un navire à vapeur. Sur l'écusson est posé un condor les ailes déployées. Le tout repose sur un faisceau d'armes surmonté d'un caducée. Sur les côtés figurent les couleurs nationales, jaune, bleu et rouge, avec une branche de laurier et une palme, {yous l'avons reproduit en tête de cet ouvrage).
(2) La bataille de Pichincha fut livrée le 24 mai 1822, sur les flancs du volcan de ce nom, en face de Quito, à 4.600 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le général vénézuélien Antonio José de Sucre, l'un des plus purs héros des guerres de l'Indépendance, y remporta la victoire et obligea à capituler le maréchal Aijiericii, dernier président espagnol
Bolivar, poursuivant l'idée qui lui tenait à cœur^ arriva à Guayaquil où il fut acclamé avec délire par la population entière. Mais, dès son arrivée,, dans sa réponse aux discours lui souhaitant la bienvenue, il prononça des paroles si hostiles envers les membres du triumvirat peu empressés à seconder ses plans d'annexion, que ceux-ci, profondément blessés, quittèrent la séance surle-champ. Bolivar voulut réparer en partie la faute commise. Dans ce but il chargea son aide de camp d'aller exprimer des regrets, non pas aux troistriumvirs, à Olmedo seulement, en déclarant « qu'il s'inclinait devant son génie, sans se soucier de ses fonctions ».
En dépit des efforts des membres du gouvernement qui voulaient soumettre le différend au collège électoral, Bolivar, toujours impérieux et prompt dans ses résolutions, quand il croyait que la cause de la liberté ou le salut de l'Amérique l'exigeaient, lança un manifeste préliminaire de l'annexion et deux jours pUis lard, de par sa propre autorité, le drapeau colombien flottait au vent sur la ville.
Les membres du gouvernement ayant Olmedo à leur tête et suivis de plus de deux cents citoyens notables qui les accompagnaient spontanément, émigrèrent au Pérou, protestant ainsi contre les événements accomplis. La lettre qu'à cette occasion Olmedo adressa à Bo-
de Quito, mettant un terme à la domination espagnole qui avait duré 28S années dans l'ancien royaume de Quito, depuis la conquête de Benalcazar. Le colonel Côrdova, colombien, et le lieutenant Abdon Caldéro.n, fils de Guayaquil, se couvrirent de gloire dans ce combat. Nous avons rendu hommai^e à leur héroïsme dans notre livre « Héros des Andes ».
livar est pleine d'amertume et de dignité. Elle mérite d'être citée dans ses principaux passages. Ses paroles prouvent une fois de plus que dans les emplois publics la loyauté, le patriotisme et le désintéressement n'ont de tout temps pour récompense que l'ingratitude et l'injustice quand la politique s'en mêle.
Il est impossible, lui éci'ivait-il, que vous n'ayez pas observé combien ma situation ici est difficile et violente, et que les causes vous en échappent. Cette constatation jusIiOera tous mes pas dans ma conduite politique, attendu que je me suis trouvé toujours au milieu du choc d'opinions et de passions contraires dès le début de mon consulat jusqu'au-delà de son terme. Quelques-uns m'accusent de n'avoir pas eu d'opinion arrêtée sur la question du jour, sans réfléchir que, me trouvant à la tête de ce peuple, mon rôle public exigeait une circonspection extraordinaire qui pût modérer le feu des partis à l'intérieur et empêcher que les prétentions du dehors s'y ruassent, quand l'existence politique de cette province était encore douteuse. D'autres m'accusent de n'avoir pas soutenu les droits de ce peuple et d'avoir vendu cette province et l'effervescence arrivait au point extrême d'avoir conçu le projet d'envahir la maison qui ne m'appartient pas pour y commettre un attentat. D'autres, enfin, m'accusent de n'avoir pas fait entendre des protestations et des réclamations sur les derniers faits accomplis, comme si c'eût été mon devoir de provoquer un désaccord entre deux peuples frères et d'allumer le premier la torche de la discorde.
Je puis m'être trompé ; mais je crois avoir suivi dans l'affaire qui a mis un terme à mon administration le chemin que me conseillaient la raison et la prudence : celui de ne pas m'opposer davantage à vos résolutions, afin d'éviter au peuple des maux et des désastres, et, en même temps, de n'y pas intervenir et de ne pas leur donner mon assentiment pour sauvegarder la dignité de mes fonctions.
Je prends donc le seul parti qui me reste à prendre, celui de m'éloigner de ce pays en attendant que les choses rentrent dans leur assiette et que les esprits recouvrent leur bon sens naturel. La malveillance seule osera prétendre que je cherche à me soustraire à un jugement par raoii absence, car il est notoire que tous nous avons de nous-mêmes demandé ce jugement et que, dans la lettre où nous le réclamions, nous lui laissions plus de latitude que n'en accorde la loi. Ayant assez de fermeté pour écouter un arrêt, fût-il prononcé par le plus sévère des tribunaux, je ne dois pas avoir la faiblesse de m'incliner devant celui d'un tribunal incompétent, quelque humain et bienveillant qu'il pût être.
Je sais que notre accusation est prête et que la sentence en est même écrite. La condamnation du gouvernement sera, assure-t-on, le principal argument pour justifier tout ce qui a été fait. Je n'en doute pas, car toutes les apparences le prouvent, du moment que dans les documents officiels on publie des déclarations calomnieuses, mensongères, infâmes, dont la trame est si grossièrement ourdie que leur misérable auteur ne s'est pas aperçu qu'il a fait dire et écrire à la même heure à trois ou quatre peuples différents, éloignés de plusieurs lieues les uns des autres, les mêmes imputations sous les mêmes formes et avec les mêmes mots. Quelle faiblesse d'imagination! Mais je regarde tout cela comme des nuages qui flottent et se dissipent sous mes pieds.
Il faudrait pourtant la philosophie d'un stoïcien ou l'impudence d'un cynique pour contempler l'abus qu'on a fait de la candeur de ces peuples, en les forçant à dire qu'ils ont souffert sous notre administration un joug plus insupportable que celui des Espagnols ; pour voir cette imposture autorisée par votre nom dans les feuilles officielles colportées partout et pour demeurer dans ce pays, ou dans un autre de l'Amérique, où la certitude de notre honnêteté et de nos sentiments purs envers la Patrie et la Liberté ne puisse démentir hautement cette atroce calomnie. Que vont dire les gouver-
nements libres avec lesquels nous sommes entrés en relations et qui entendirent prononcer notre nom avec respect ! Vraiment, ce fut une belle récompense que la nôtre pour tant de soucis de voir ce peuple plus beureux et plus libre que nul autre! Ne croyez pas que je parle avec ironie. Une ovatioa populaire me serait moins agréable. L'histoire de tous les siècles nous a appris quel fut toujours le sort des hommes de bien dans les révolutions et il m'est doux de partager un malheur plus honorable qu'un triomphe.
Je me sépare donc accablé de tristesse d'une famille honnête que je chéris tendrement et qui reste exposée peut-être à la haine et aux vexations à cause de moi. Mais mon honneur l'exige ainsi. D'ailleurs, pour pouvoir vivre, j'ai besoin de repos plus encore que d'air ; ma patrie peut se passer de moi. Je ne fais que m'abandonner à mon destin...
Ce destin pour le poète tranquille et doux qui, arrivé au faîte du pouvoir sans y prétendre, n'avait pas tardé à regretter sa solitude et ses études, ce destin n'était que momentanément sombre et dans son infortune présente il devait trouver un élément nouveau de gloire prochaine.
Le général O'Leary dans ses Mémoires commente l'attitude digne observée par Olmedo à l'égard de Bolivar dans cette question de l'annexion et définit ainsi l'étafc de son âme :
Né dans une contrée qui, par sa situation, sa beauté et sa fécondité, est enviée de tous les pays que baigne la mer du sud, Olmedo gardait toutes ses complaisances pour le sol natal et le fleuve qui l'embellit. Philosophe sans prétentions, il préférait étudier le monde dans son cabinet de travail que dans le tumulte de la société. Comme poète il ambitionnait moins de gouverner son pays que de le chanter dans ses vers. Les événements politiques qui survinrent l'arrachèrent
à sa retraite et ses compatriotes lui firent l'honneur de lui confier les rênes du gouvernement. Comme fils de Guayaquil, l'idée de la création d'un Etat indépendant flattait son patriotisme. Ayant reçu son instruction à Lima, le caractère doux et indolent des Péruviens, peu dilTérent du sien et les souvenirs de ses premières années le liaient avec le Pérou. Comme américain il admirait le courage et la ténacité des soldats de la Colombie. Dans son amour pour les beautés de la nature, il se plaisait sur les rives riantes du Guayas à contempler le stupéfiant Chimborazo, qui dresse son front blanchi de neige au milieu des nuages, sans que le spectateur puisse de loin se rendre compte si cela fait partie du ciel ou de la terre. Le génie de Bolivar, plus sublime encore, lui avait conquis son respect et sa vénération. Mais les sentiments qu'il professait en tant que poète et comme américain n'étaient pas des liens pouvant l'attacher à la Colombie... (1)
Olmedo, abreuvé d'amertume et de tristesse, se trouvait depuis peu de temps au Pérou quand la province de Pasco l'envoya siéger à l'assemblée constituante réunie à Lima le 22 septembre 1822. 11 fut un des membres de la commission appelée à élaborer le projet de la première constitution que devait avoir le Pérou et il eut l'honneur d'être désigné, pour en rédiger le rapport, ce qu'il fit éloquemment. En voici le début où il plaide la cause de la souveraineté du peuple.
Difficilement se présente une situation plus inquiétante que l'actuelle pour pouvoir se livrer à ce travail avec la méditation et le repos que son importance exige. Dans la lutte pour l'Indépendance, ou, plutôt, dans la rude et tenace dispute du sol où elle doit être plantée, nous nous voyous forcés à la fois de bâtir et de réunir les matériaux pour l'édifice
(1) O'Leary, Ecrits Posthumes.
lui-même. Quelle différence entre les nations qui ont eu en partage le bonheur d'écrire la charte de leur constitution à l'abri des sCirs remparts de la liberté extérieure et le Pérou, dont la naissance au monde politique et les soucis pour éviter la tyrannie sont l'œuvre d'un seul moment ! Mais, telle est l'inévitable destinée des peuples qui, déchirant les liens de leur ancienne sujétion, se décident irrévocablement à vivre d'eux-mêmes et pour eux-mêmes.
Le sentiment de l'indépendance nationale, qui est le résultat de celle des individus, met en mouvement toutes les affections humaines et tend à la dissolution de la masse sociale ; de sorte que le ferment pénètre en elle, grâce aux suggestions que chacun subit en soi par la contemplation de ses avantages personnels, et l'anarchie succède à l'ordre et l'Etat se voit exposé à devenir la proie du plus heureux ou du plus fort. Qui donc pourra i^amener à leur juste milieu tous ces éléments en désaccord, ou, pour mieux dire, qui sera capable de leur assigner le juste milieu qu'ils avaient et qui a disparu, le point où tout d'abord ils tendaient s'étant déplacé. L'agent unique, légitime, efficace pour consolider les sociétés politiques, c'est la libre volonté des peuples qui les forment ; de même que pour faire rentrer dans l'ordre les mondes célestes la voix de l'Arbitre Suprême est seule puissante.
Cette légitimité, cette efficacité sont dans la nature des choses ; les révolutions ne peuvent se justifier sinon quand une corporation civile, lassée de voir ses droits outragés, résilie enfin le pacte et transige de nouveau sous une autre forme qui les garantisse ; de même, cet intérêt-là est le seul aiguillon qui pousse ses membres jusqu'au sacrifice de leur fortune et de leur vie. Tout le reste est purement accidentel. Et si l'histoire des transformations politiques nous révèle des influences d'une autre espèce, nous savons aussi que leur puissance a été éphémère et qu'un Etat qui dès le début ne fut pas fondé avec la volonté, le consentement et l'approba-
1 OA OLMEDO
tion des peuples, jamais, quels que soient ses efforts pour y parvenir, ne pourra être constitué. Devenu le théâtre de basses spéculations et toujours agité par les partis, il ne pourra plus se concilier la volonté de tous, ni, par conséquent, fixer les bases d'une administration peimanente ; les peuples, une fois détrompés, ne reprennent plus le même chemin. Tout au contraire, nous observons que les pays fortunés, où l'on a concentré l'esprit d'indépendance avec celui de liberté, sous les garanties de la représentation populaire, ont peu tardé à mener à bout l'œuvre de l'émancipation et à consolider parmi eux, rapidement, le régime administratif.
En effet, tant que les lois fondamentales ne sont pas raffermies dans un Etat, tout y est précipitation et instabilité, ou, plus clairement, on y vit dans une espèce d'anarchie plus ou moins déclarée, car une des conditions nécessaires de Tordre, c'est de reconnaître certains principes fixes d'où naîtront la régularité dans tous les actes et la précision des limites dans l'exercice de l'autorité et des droits civils.
Le même congrès ayant décidé d'implorer l'aide de Bolivar et de ses troupes pour chasser définitivement les Espagnols, qui occupaient encore une partie du territoire péruvien, Olmedo fut l'un des deux émissaires désignés pour lui présenter cette requête et ce fut lui qui, oubliant de justes griefs, adressa ces paroles au héros :
Le Congrès du Pérou a voulu confier à une députation choisie dans son sein l'honneur de renouveler à Votre Excellence ses sentiments de considération et de gratitude en lui réitérant ses vœux ardents de la voir par sa présence mettre un terme prompt et glorieux aux maux de la guerre.
Les ennemis ont occupé la capitale de la République. La dévastation précède et suit en tous lieux la marche du présomptueux et sanguinaire Canterac ; les traces de ses pas restent partout couvertes de cendres et de sang.
Mais, l'orage présent dissipé, la liberté paraîtra plus belle encore assise sur des ruines.
D'énormes contributions, le pillage des riches magasins et des temples sacrés, une aveugle et rigoureuse conscription de la jeunesse péruvienne, ont livré l'opulente Lima au sort souffert par tant de peuples sans défense et paisibles, où passaient les Tartares de l'Occident,
La conduite des Espagnols, la situation du Pérou, tout en imposant à Votre Excellence, comme au vengeur de l'Amérique, le devoir d'y voler pour le défendre et le venger, lui ouvrent en même temps un nouveau théâtre pour ses exploits et pour sa gloire.
Les ennemis éblouis par quelques faibles avantages dont seuls peuvent s'enorgueillir ceux qui ne pèsent pas toutes les causes qui influent sur le sort des combats, ou ceux qui, se rendant compte de leur propre faiblesse, sont émerveillés de vaincre une fois, les ennemis, dis-je, ont cru le Pérou tout à fait exténué et livré à soi-même, et, comme ils n'arrivent pas encore à se convaincre que tous les peuples de l'Amérique font cause commune, quand ils voient menacée l'indépendance de l'un d'eux, ils se sont lancés dans une entreprise qui doit leur coûter la perte de toutes les provinces qu'ils ont asservies et les anéantir entièrement eux-mêmes, si l'on profite des circonstances et des instants et si l'on met enjeu tous les moyens et toutes les ressources que nous possédons pour vaincre.
Les redoutables guerriers de la Colombie qui, avec les troupes de La Plata et du Chili, déjouant les plans de l'ennemi, restent campés devant les forteresses du Callao; le renfort qu'on attend avec Votre Excellence ; la nombreuse division qui, tout récemment, a quitté le rivage chilien ; l'expédition libératrice, qui débarqua heureusement dans Arica, composée de vaillants Péruviens, résolus à venger dans les mêmes champs de Torata le dernier affront que leur y fit la fortune ; voilà des éléments qui n'attendent qu'une voix pour
les unir, une main pour les guider, un génie qui lès conduise à la Victoire. Et tous les yeux, tous les vœux sont naturellement tournés vers Votre Excellence.
Votre Excellence vient d'écraser d'un pied ferme la dernière tète de l'hydre de la rébellion et rien ne peut l'empêcher d'écouter les vœux d'où dépendent la liberté d'un grand Etat, la sécurité du sud de la Colombie et le couronnement de la destinée dupeuple américain. Que Votre Excellence brise tous les nœuds qui la retiennent loin du champ de bataille.
Après les siècles écoulés, il semble que les oracles ont de nouveau prédit que tant de peuples, convertis en une nouvelle Asie par la vengeance commune, ne pourront d'aucune façon vaincre sans leur Achille. Que Votre Excellence se laisse emporter par le courant qui, pour la dernière fois peut-être, l'entraîne vers de nouvelles gloires.
Voilà quels sont les vœux que par notre entremise adresse à Votre Excellence le Congrès du Pérou avec le ferme et certain espoir que Votre Excellence sera fidèle, comme elle l'a été jusqu'ici, à ses engagements envers la Patrie et la Victoire,
Bolivar lui répondit :
Monsieur le Député,
Mon respect religieux pour les institutions de la Colombie a été récompensé par une victoire que le ciel a voulu accorder à nos armes, en détruisant pour toujours les éléments de la guerre civile.
Il y a longtemps que mon cœur m'entraîne vers le Pérou ; il y a longtemps que les plus vaillants guerriers de l'Amerique entière comblent la mesure de ma gloire eu m'appelant à leurs côtés; mais je n'ai pu faire taire la voix du devoir qui m'a retenu sur les plages colombiennes. J'ai sollicité
Tautorisation du Congrès Général pour qu'il me soit permis de mettre mon épée au service de mes frères du Sud ; cette faveur ne m'a pas encore été accordée. Je me désespère dans mon inaction, quand les troupes de la Colombie se trouvent placées eiUre les dangers et la gloire, et que je suis loin d'elles.
Monsieur le Député : je désire ardemment me rendre au Pérou ; ma bonne fortune me promet que bientôt je verrai s'accomplir le vœu des fils des Incas et le devoir que je me suis tracé de ne pas me reposer jusqu'à ce que le Nouveau Monde ait rejeté sur les flots tous les oppresseurs.
Bolivar tint peu après sa promesse et devint le maître des destinées du Pérou avec le titre de dictateur. Ses nouveaux succès éclatants le firent bientôt acclamer comme le libérateur de cinq nations.
Ce sont les deux immortelles victoires de Junin et d'Ayacoucho, remportées par Bolivar et Sucre au Pérou, qu'Olmedo rempli d'enthousiasme et débordant de patriotique inspiration, a chantées dans son Hymne à Bolivar, la plus longue, la plus vibrante de ses poésies lyriques et la plus célèbre aussi.
Simon Bolivar, le Libérateur. — Rapide aperçu de ses travaux, de ses victoires et de ses malheurs.
La Victoire de Junin, Hymne à Bolivar, a consacré la célébrité d'Olmedo en Amérique et immortalisé son nom de poète.
Pour faire comprendre l'enthousiasme immense qui, embrasant son cœur sensible, fit jaillir impétueuse et vibrante l'inspiration de cette ode épique célèbre et la soutint d'un souffle éual, chaude et harmonieuse, d'un bout à l'autre de ce millier de vers sonores et majestueux, il faut d'abord rappeler ce qu'était Simon Bolivar.
Le nom de Bolivar peut laisser froide l'imagination et indifférent le cœur d'un européen. Il n'en est pas de même, on le comprend, parmi les habitants de l'Amérique latine. Là, son nom béni de rédempteur flamboie comme un astre. L'éclat de son épée vengeresse semble y faire jaillir encore des lueurs dans l'espace quand le fracas des armes retentit. Avec les proportions surhumaines d'un colosse, il se détache aux yeux de tous, le front resplendissant, sur la cime des Andes dont le
granit garde l'éternelle enfipreinte de ses pas, tandis que leur écho redit ses prouesses innombrables qui remplissaient d'admiration ses ennemis eux-mêmes et touchent au domaine de la fable. Les générations qui se succèdent se les répètent de bouche en bouche. Le père apprend au fils à épeler dans le livre de sa vie. Les louanges du demi-dieu servent toujours de thème favori aux jeunes gens dans les tournois littéraires. Des bords de rOrénoque, où fut son berceau, jusqu'au cœur des montagnes sombres de la Bolivie, sur toute cette belle et vaste étendue de terre américaine où, d'une main ferme, il promena triomphant les trois couleurs, jaune, bleue et rouge, du drapeau de la Liberté par Miranda (1) as-
(1) Miranda. (Francisco), né à Caracas en 1750. Après son retour d'Espagne, où il termina son éducation, il reçut le commandement des troupes espagnoles au Guatemala. Exilé pour ses sentiments libéraux, il prit du service aux Etats-Unis, parcourut, ensuite, l'Europe, s'efforrant de gagner à la cause de l'Indépendance de l'Amérique la grande Catlierine en Russie et Pitt en Angleterre. La Révolution française éclata pendant son séjour à Paris. Son amour ardent pour la liberté lui fit embrasser avec enthousiasme la cause républicaine. Il fut Tami des Girondins, particulièrement de Pétion, et servit dans la Champagne sous les ordres de Dumouriez avec le grade de général de division. Il commanda l'armée en Belgique et en Hollande, où il éprouva des revers. Dénoncé au tribunal révolutionnaire, il y fut défendu avec une fougueuse éloquence par Chauveau-Lagarde et, après son acquittement, il se vit porté en triomphe par le peuple. Il suivit le sort des Girondins et ne sortit de prison que le 9 thermidor. Bonaparte, sur de faux rapports, l'exila. De retour au Venezuela, il souleva son pays contre l'autorité espagnole et remporta des succès importants, Bolivar servit sous ses ordres. Il fut finalement vaincu par les troupes royalistes et dut signer le
semblées, il n'est pas un front qui ne s'incline en écoutant son nom, pas une lèvre qui ne le prononce avec respect, orgueil et gratitude ; pas une âme qui ne s'exalte au souvenir de ses hauts faits. Tous les cœurs, unis dans un seul amour, même au milieu des discordes civiles, gardent vivant le culte de sa gloire impérissable. Aussi, aux anniversaires de sa naissance et de ses triomphes, des autels s'y dressent en maints lieux pour rendre un perpétuel hommage à sa mémoire.
Napoléon en France, Washington (1) dans l'Amérique du Nord, ont excité de leur vivant, à des titres dilTérents et à peu de distance, un enthousiasme aussi formidable. Par des actions éclatantes ils ont mérité, sans aucun doute, l'admiration des peuples et provoqué le délire des foules. Leurs grands noms ont retenti triomphants sur d'immenses contrées où s'employait leur génie et la renommée, par ses cent bouches, les a semés partout ailleurs. L'immortalité leur est grandement ac-
traité de paix de San Mateo, qui garantissait sa liberté et celle de ses officiers et qui ne fut pas respecté. Trahi et livré aux Espagnols au moment de quitter le sol natal, il fut emmené à Cadix, où il mourut en prison, la chaîne au cou, en 1816. Il fut l'héroïque et immortel précurseur de Bolivar, plus heureux que lui. Le nom de Miranda est inscrit sur l'arc de triomphe de l'Etoile.
(1) Une note biographique sur \N'ashington nous semble aussi oiseuse qu'une notice détaillée sur Bolivar, car on peut avoir des renseignements sur la vie de ces deux grands capitaines dans les encyclopédies françaises. Nous n'avons consacré quelques lignes, trop courtes malheureusement, au bas de ces pages, qu'aux fils illustres de l'Amérique, cités au cours de notre ouvrage, dont les noms sont ignorés ou très peu connus en France.
quise. Mais Napoléon, quelque merveilleuses qu'aient été ses innombrables prouesses et utiles les institutions qu'il a laissées, appartient à la race des Alexandre et des César qui, habités par un esprit impatient, fougueux et despotique, et poussés par une ambition inassouvie à la conquête de l'univers :
... détruisent les plus puissants royaumes pour en composer d'autres avec leurs débris, mettent le pied sur le cou des rois, ou leur font dire, sous le vestibule de leur palais :
Qu'ils se font trop attendre et qu'Attila s'ennuie (1),
Washington, lui, comme Bolivar, fut marqué par le destin pour accomplir une œuvre plus durable et plus humaine, bien que bâtie sur des monceaux de cadavres et sur des fleuves de sang : celle de la liberté par l'affranchissement d'un continent. Combien, pourtant, leurs caractères et leurs tempéraments, comme leurs vies^ diffèrent, tout en ayant quelques points de commune ressemblance !
Intelligence vaste et puissante qui ne s'appuyait pourtant pas sur une instruction solide ; pénétration profonde, jugement sûr, mais lent ; courage inébranlable, mais prudent; docile aptitude pour écouter tous les conseils et en tirer le meilleur parti, sans que de lui-même rien ne jaillît dans un moment d'enthousiasme ou de passion qui, traduit par des paroles éloquentes, pût entraîner irrésistiblement la volonté d''autrui, Washington posséda le plus grand nombre des grandes qualités requises chez un guerrier appelé à jouer le premier
(1) Chateaubriand.
rôle dans les destinées de son pays. Mais il fut un héros qui aurait pu « s'ignorer lui-même » et non pas un foudre de guerre. Il lui manqua toujours l'exaltation véhémente de la pensée et du cœur qui pousse à des actes héroïques spontanés, comme l'activité toujours en éveil qui peut brusquement transformer en une victoire la défaite commencée, ou sait par un trait d'habileté déconcertante réduire à néant les plus savantes combinaisons des ennemis. Sa nature était froide, son esprit réfléchi. Il mûrissait longuement ses plans après les avoir lentement conçus et le moindre obstacle imprévu arrêtant l'élan de son effort le troublait visiblement. Chateaubriand, a encore écrit :
On dirait qu'il se sent le mandataire de la liberté de l'avenir et qu'il craint de la compromettre. Ce ne sont point ses destinées que porte ce héros d'une nouvelle espèce, ce sont celles de sont pays ; il ne se permet pas de jouer ce qui ne lui appartient pas. Mais, de cette profonde obscurité que de lumière va jaillir ! Cherchez les bois inconnus où brilla l'épée de Washington. Qu'y trouverez-vous "? Des tombeaux ? Non, un monde ! Washington a laissé les Etats-Unis pour trophée sur son champ de bataille.
Washington eut aussi toutes les vertus civiques. Par sa haute intégrité, son amour de la justice et son loyal détachement des honneurs suprêmes il fut le plus digne de gouverner le pays qui lui devait sa liberté ; mais cette liberté, quand son épée la conquit,n'avait plus qu'à pousser sur un sol qui en portait les semences profondément enfouies de tous côtés par des esprits supérieurs. De grandes nations, d'ailleurs, secondèrent ses efforts qtie l'ambition jalouse d'aucun rival n'entra va sur le champ
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de ses opérations. Des officiers vaillants et renommés accoururent librement vers lui. La pénurie des ressources n'arrêta pas son action et il put organiser une armée nombreuse et régulière. S'il connut, avant le succès final, les vicissitudes que la fortune inconstante des armes a de tout temps réservées aux plus grands guerriers eux-mêmes, jamais il n'eut à soulïrir de l'injustice des hommes ni de l'ingratitude des peuples. Quand il eut triomphé, le pays lui rendit un juste tribut d'hommages. Par deux fois il fut élevé à la magistrature suprême que son désintéressement patriotique l'empêcha seul d'accepter une fois encore. Il mourut vénéré au sein de sa patrie reconnaissante, et riche, car sa fortune personnelle ne fut pas engloutie dans sa lutte contre la tyrannie. Il légua son nom, glorieux héritage, à une grande ville. Enfin, si nul grand poète ne s'est immortalisé en le chantant, il trouva un Bonaparte pour pleurer sa mort et en faire porter le deuil à son armée.
Si Washington fut « l'homme vertueux à la tête d'une bonne cause et assurant son triomphe »(1), il fut aussi l'homme heureux qui jouit paisiblement de ce triomphe au déclin d'une belle existence.
Bolivar peut réclamer sa place entre Bonaparte et Washington. Plus rapproché du premiers! l'on ne considère que son génie militaire, son tempérament fougueux, ardent et téméraire et les jours attristés de la fin de sa vie. Chez tous deux le caractère se dessine fortement et les qualités du guerrier l'emportent. Us ont la fermeté nette des grandes résolutions prises dans leur
(1) GuizOT. — Vie, correspondance et écrits de Washington.
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propre conseil, le regard sûr qui embrasse et prévoit tout d'un coup d'œil ; la rapidité des courses immenses après les plans hardis promptement conçus. L'un d'eux, suivi de son armée, fouie sous ses pieds la neige des sommets des Alpes ; en redescend pour traverser les fleuves de l'Europe sur des ponts improvisés et parcourir au galop les plaines célèbres par les plus grandes victoires de tous les temps, sur lesquelles ses triomphes jettent des ombres. Il prend d'assaut les empires et les royaumes « comme unGondé prendrait des villes ». Les vaincus sont des rois qui vont traîner son char et il n'a pas assez d'un continent pour cueillir des lauriers. Partout il entraîne des milliers de légions d'hommes que sa gloire affole, que son astre fascine et qui meurent heureux en acclamant son nom s'il daigne leur sourire.
Bolivar escalade les pics couronnés de flammes, inaccessibles jusque-là, des Andes ; traverse, comme un condor rapide, les plaines désertes, les savanes inondées, les forêts vierges; franchit sur son cheval, à la nage, les fleuves impétueux en faisant prisonniers au passage les vaisseaux ennemis. Et qui le suit, une armée ! Non pas ; à peine une poignée d'hommes. Des volontaires, à demi-nus, mourant de faim, harassés de fatigue ; des llaneros, rudes habitants des pampas, brûlés par le soleil qui, la lance au poing, sur leurs coursiers sauvages, sans selle et sans étriers, ressemblent à des centaures; voilà ses guerriers. 11 s'en contente. 11 aie secret de décupler leurs forces d'un geste ou d'un regard et cela lui suffit pour vaincre, par l'audace ou la ruse, les innombrables vétérans aux brillants uniformes et bien repus de l'armée espagnole, les vainqueurs de Napoléon, car,
Ses gueux sont des héros qui le suivent sans trêve Ne demandant jamais où les conduit son rêve, Qu'ils savent, même alors qu'il est mystérieux, Hardi le plus souvent, mais toujours glorieux.
Tous deux, Napoléon et Bolivar^ ont l'éloquence persuasive et leur parole entraîne ; tous deux se connaissent en hommes et savent d'un coup d'œil approfondir le cœur humain, aussi ont-iis le don de faire pousser à leurs côtés des hommes étonnants qui rivalisent d'eftorts pour se hausser à leur taille, qui les comprennent et les secondent résolument dans leur œuvre de conquête ou de rédemption. Ici, Murât, Desaix, Ney, Marceau, Hoche, Kléber, tant d'autres ; là-bas, Ribas(l), Sucre (2), Pâez (3), La Mar et Côrdova, au premier rang.
(1) RiBAS (José Félix de), l'un des plus vaillants héros de la guerre de l'Indépendance, vainqueur dans les combats de La Victoria, Charallaie, Horconcs et i!iiquitao ; mais, défait à Urica, par Boves (5 décembre 1814), qui, peu après, l'ayant surpris pendant son sommeil au fond d'un bois, où il s'était réfugié, lui fit trancher la tête (18 janvier 1815). Dans l'aurore sanglante de l'émancipation américaine il fut le demidieu dont l'activité fébrile, la conviction profonde et la constante audace préparèrent la voie triomphale au char de la Liberté conduit par Bolivar.
(i) Nous parlerons plus loin de Score, La Mar et C6rdova, nommés dans « l'Hymne à Bolivar ».
(3) PÀEz (José Antonio), né au Venezuela en 1790, dont, à deux reprises, il fut plus tard le président ; véritable Achille américain, ses prouesses innombrables, surprenantes, semblent appartenir au domaine de la Fable. On peut les lire en partie dans son Autobiographie. Parmi les exploits de ce .guerrier il faut citer la bataille de Queseras sur les bords de l'Apure, remportée surMorillo (1819) ainsi que celle de Gara-
ne OLMEDO
Bolivar est plus près de ^Yashing■ton, tout en restant bien supérieur, à ne considérer que la grandeur morale du bienfait humanitaire accompli, Tabsence d'ambition personnelle et le désintéressement consciencieux qui chez le premier est un exemple d'abnégation peu commune.
Pour rentrer dans la vie privée en simple citoyen, pauvre, épuisé, quoique jeune encore, par les souffrances physiques et morales, Bolivar, à plusieurs reprises, renonça, comme Cincinnatus, à un pouvoir considérable, illimité, à la dictature que, de leur gré, lui conférèrent divers peuples. Ambitieux, il eût pu s'asseoir sur un trône, devenir le monarque puissant de cette moitié de continent qu'il avait affranchie. Il n'avait qu'à changer le nom de sa dictature. Il ne voulut être qu'un citoyen libre. En ceci, il s'élève plus haut que les Napoléon et les César (1).
Issu d'une famille noble à Caracas, élevé à Madrid, compagnon de jeux de l'infant qui fut Ferdinand YIl, dont il devait bientôt amoindrir la couronne, loin de
bobo (1821). Ce fut lui qui, à la tête d'un régiment de cavalerie, s'élauça, la lance à la main, sous les yeux de Bolivar, au milieu des flots d'un fleuve, parmi les caïmans, et prit à l'abordage quatorze chaloupes canonnières des Espagnols, où il arbora le drapeau républicain. Exilé à la suite d'une des nombreuses révolutions du Venezuela, il mourut à New- York en 1871.
(Il c( Si Bolivar meurt », a dit Benjamin Constant, « sans avoir ceint une couronne, il sera dans les siècles futurs une figure singulière. Dans le passé, il n'a pas son pareil, parce que Washington n'eut jamais entre les mains, dans les colonies britanniques du Nord, le pouvoir que Bolivar a assumé parmi les peuples et les déserts de l'Amérique du Sud. »
tirer de sa présence à la cour des rois d'Espagne des motifs de vanité ou d'orgueil, il s'applique à étudier les sentiments qui y dominent à l'égard des sujets nés dans les colonies et il ne trouve qu'indifférence, dédain ou mépris. De retour au sol natal, son cœur se soulève de pitié et son front rougit de honte quand il voit le triste sort des races indigènes et le déplorable état social et politique où croupissent les fertiles possessions espagnoles. Le patricien sent battre dans sa poitrine un cœur républicain. Il se dépouille de ses titres, renonce au rang comme aux honneurs. Epris de l'idéal d'améliorer l'avenir de sa patrie, il se voue tout entier au culte de la liberté qui trouve dans son sein un temple sûr, inébranlable. Il débute dans son sacerdoce en affranchissant de plein gré ses esclaves sur son domaine. Il part ensuite pour se retremper aux sources mêmes de la liberté. Il parcourt la France, qu'il avait connue républicaine avec Bonaparte et qu'il retrouve obéissant à un nouveau maître, Napoléon. Il passe en Italie et là, devant Rome, sur le Mont-Sacré, il fait serment à sa patrie :
De l'affranchir du joug ou de mourir pour elle.
Le néophyte républicain sent grandir son audace et s'affermir son énergie au souvenir des grandes actions de ces fiers Romains des temps antiques. Il a conscience de porter une àme capable d'imiter leurs grands exemples. Son destin se révèle à lui. L'homme appelé à mener à bout l'entreprise colossale dont il rêve pour sa patrie, c'est lui. Il ne lui est pas possible de « s'ignorer lui-même ». Dès lors, la confiance dans son étoile ne l'abandonne jamais. Sur le sol où il va planter l'arbre
de la liberté, qui sera lent à pousser, car, sans bonnes semences, il faudra pour le féconder l'arroser pendant vin^t ans du san^ de milliers de victimes, rien ne le rebute. Il a, au plus haut degré développée, une des qualités maîtresses du génie: la persévérance, et la voix de sa conscience lui dit la justice des droits que sa patrie réclame par son bras. Ses premiers revers l'exaltent davantage. Si sa voix ne réveille pas encore les échos endormis des grands bois silencieux ; si son nom n'entraîne pas encore les populations accoutumées au joug; si, parmi les auxiliaires d'élite qui, séduits par son exemple, vont se grouper à ses côtés, quelquesuns lui disputeront l'honneur du premier rang, sans être organisés comme lui pour la lutte gigantesque ; indifférence des peuples, rivalités mesquines, calomnies, proscriptions, pénurie de subsides et de renforts, rien n'empêchera sa marche vers le but. Elle pourra être retardée un instant, paralysée jamais. Sa volonté de fer brisera tous les obstacles et la Providence veille sur lui. Par trois fois il échappe aux poignards des ennemis, qui, l'evés dans l'ombre, immolent d'autres victimes à sa place. Il vient à bout de tout, de la nature elle-même, dans cette lutte qui de jour en jour grandit plus effroyable. Il épuise bientôt son riche patrimoine et reste sans ressources. Qu'importe? Il est beau joueur, lui, et plus d'une fois, il risque la partie, certain de la revanche. Son génie vaste crée et organise tout; mais les protections lui manquent. Il fait appel aux nations du vieux continent qui suivent d'un regard rempli d'admiration et de surprise les hauts laits de ce titan étrange, mais sans se décider aucune à lui venir en aide. La Fayette est trop vieux; Rochambeau n'est plus. Le compagnon
d'armes de Washington ne pourra qu'être des preniiers à le féliciler de ses triomphes et de sa conduite désintéressée, en kii envoyant, au nom de la famille du héros, quelques reliques, un portrait et une médaille avec ces mots : De tous les hommes des temps modernes et même de tous les temps historiques, le général Bolivar est le seul à qui mon paternel ami aurait préféré envoyer ces souvenirs... La grande sœur du nord panse ses blessures récentes et se contente de faire des vœux ou d'exprimer des sympathies. L'Espagne, qui le dédaignait d'abord, comprend qu'elle a devant elle un ennemi tenace et redoutable et les capitaines qu'elle lui oppose deviennent dans ses colonies, pour la plupart, des tigres altérés de carnage qui vont la déshonorer et précipiter la ruine de son pouvoir par des actes d'atrocité inouïe. Et la guerre à mort est décrétée dans les deux camps. Les peuples qui courbés sous la glèbe n'avaient pas encore compris le mot de liberté retentissant à leurs oreilles, se dressent au suprême cri de la patrie en détresse et accourent se ranger autour du char de Bolivar qu'ils poussent au travers des chemins abrupts et sanglants d'un vigoureux élan et d'un bras sûr, jusqu'au sommet de la plus pure gloire. Et le triomphe de Boyaca illumine d'une aurore nouvelle la terre américaine. Et Morille, le dernier chef espagnol, digne autant que vaillant celui-là, stupéfié par Tadresse et la célérité des mouvements de cet homme qui, à quelques semaines d'intervalle, le battait lui dans les plaines du Venezuela et triomphait de son lieutenant en Colombie, après avoir dévoré des milliers de lieues et franchi la Cordillère avec la vitesse de l'ouragan ou de l'éclair, Morillo propose un armistice. Il demande à voir
de près ce guerrier fabuleux qui, avec la tactique et la stratégie des plus grands capitaines, prévient ses projets, déjoue ses plans, se multiplie, se montre partout et par sa présence déchaîne la tempête qui va foudroyer sûrement ses ennemis. L'entrevue a lieu. Les deux adversaires, en se trouvant face à face, d'un mouvement irrésistible ouvrent les bras, s'y précipitent et se pressent sans déguiser leur émotion; spectacle admirable qui fait honneur aux deux guerriers et prouve quel homme était Bolivar, qui forçait à une preuve aussi éclatante d'estime un implacable ennemi. Pour la première fois, on entendit alors retentir en Amérique des Gris joyeux acclamant ensemble, dans deux camps irréconciliables, l'Espagne et la Colombie. Morillo, pénétré de la grandeur morale du héros dont il avait éprouvé le génie militaire, renonce à le combattre et, bientôt après, quitte le continent pour aller dire au roi d'Espagne qu'il ne doit pas espérer de le vaincre.
Sur le cadavre du despotisme terrassé, la Colombie, fille du génie de Bolivar, apparaît, armée de la cuirasse et coiffée du casque, mais radieuse, comme Minerve naquit de Jupiter. La liberté ne compte plus ses temples depuis les bords de TOrénoque jusqu'aux rives du Magdalena. D'autres peuples, plus au sud, sur le sol d'Atahualpa et de Iluascar, où Pizarre s'illustra, éblouis par les prodiges d'audace et de bravoure de celui que quelques-uns comparent à Sertorius et d'autres à Annibal, ainsi que par l'éclat de ses armes, réclament instamment l'appui de son bras infatigable. Et Bolivar accourt. Il se trouve en présence d'un autre guerrier glorieux, de San Martin, qui vient d'affranchir le Chili et qui aurait pu être aussi grand et renommé que lui,
s'il n'avait circonscrit son action à un cercle plus étroit. San Martin, qui était venu au secours du Pérou avec le litre de Protecteur, aurait pu s'ériger en rival. Quelques minutes d'entretien suffisent pour qu'il s'incline, s'efface et se retire, rendant à son tour un éclatant hommage à Bolivar, plus républicain que lui, qui aurait préféré un gouvernement monarchique pour les Etats nouveaux. Et Bolivar continue aussitôt la longue série de ses admirables exploits, malgré les dissensions des partis politiques dans les Etats naissants et malgré les ambitions vulgaires qui, croissant dans l'ombre, devaient rendre impossible sa grandiose idée d'une puissante confédération des pays affranchis par lui. Les batailles de Pichincha, de Juniii et d'Ayacoucho portent à son apogée la gloire de son nom et la célébrité de ses guerriers. L'enthousiasme des peuples ne connaît plus de bornes. Bolivar devient leur idole. Leur vénération, comme leur gratitude, paraît devoir être éternelle sans s'amoindrir un instant. Olmedo fait vibrer sa lyre et, d'un accent superbement ému, chante le héros. Salué du nom de Libérateur, Bolivar connaît alors les ivresses du triomphe ; mais son âme est trop haut placée et sa raison trop soHde pour qu'il se laisse aveugler sur ce que durent les flatteries des parlements et les transports frénétiques de la foule. Il refuse au Pérou les richesses dont on veut l'accabler et n'accepte qu'une médaille. Il se démet une fois encore, la paix conclue, de la dictature qui lui avait été si souvent imposée ; se contente d'une modique solde dont il distribue la plus grande part aux veuves et aux orphelins de ses frères d'armes et croit avoir enfin le droit, sinon de gouverner cette Colombie qui lui doit l'existence et qui lui est si chère,
12i2 OLMEDO
de se reposer du moins de ses glorieux travaux et de terminer paisiblement ses jours, comme Washington, au sein de sa patrie reconnaissante.
Après avoir été l'un des hommes que l'histoire nous montre plus éprouvés, plus poursuivis par la fortune contraire, si, grâce à sa persévérante ténacité, par d'immortels exploits, en triomphant d'elle, il se plaça au niveau des plus grands héros, il fallait encore que l'intégrité et l'abnégation dont il donna constamment des preuves lui servissent de piédestal et le malheur d'auréole, afin que, dépassant à son tour la stature commune des êtres humains, il se dressât parmi les plus grands hommes de ce monde qui étonnent, éblouissent, qu'on admire et qu'on plaint. L'heure de gravir le calvaire sonna donc pour ce rédempteur. Ceux-là mêmes qui s'étaient élevés par son appui, à son ombre, deviennent ses accusateurs et intriguent pour que dans cet apôtre de la liberté le peuple s'imagine voir poindre un ennemi des libres institutions. Calomnié, honni, proscrit, Bolivar connaît toute l'amertume des déceptions issues de l'inconstance de la foule ignorante et de son prompt oubli des grands services rendus sans ambition personnelle.
Suspect à ses compatriotes, le Venezuela, gouverné par Paez, lui ferme ses portes. Il se retire dans la République voisine, d'où il écrit à un ami :
Je ferai pour la Colombie tout ce que je pourrai jusqu'à ce que la grande Convention décide de la nation. Je ne suivrai pas plus loin la carrière publique, car je représente ici les damnés de la fable : je ne vois jamais arriver le terme de mon supplice. Ce que je fais avec les mains, les pieds des autres le défont. Un homme luttant contre tous ne peut rien.
D'un autre côté, mes efforts ont épuisé mon énergie ; de cette lutte je suis sorti anéanti et je vis sans avoir de forces ni de but ; l'habitude seule me fait demeurer en ce monde, comme un mort qui marche... (1) »
Sa présence dans la Colombie même, dont la capitale, promesse éphémère, devait recevoir son nom, porte ombrage à ses envieux. Abreuvé de tristesse, écœuré, il se décide à quitter la terre américaine où il n'aura pas la joie de cimenter les institutions solides qui font le progrès des nations sages en leur procurant la paix. Avec fierté il s'écrie : « Je suivrai la tactique des Parthes : je fuirai pour punir mes ennemis (2) ». Et il dit dans ses adieux à ceux qui cherchent à le retenir :
La présence d'un soldat heureux, quelque désintéressé qu'il soit, est toujours un danger dans un Etat jeune de liberté.
La mort, clémente, le surprit pauvre, accablé par la fatigue et les chagrins, quoique jeune encore, au moment où il allait s'éloigner davantage de sa patrie en faisant des vœux pour elle, comme Aristide (3).
Les larmes que versent alors les peuples, les plaintes qui s'exhalent de tous côtés, cherchent à racheter leur ingratitude ; les cérémonies funèbres innombrables ne servent qu'à mieux montrer l'hypocrisie des ambitieux
(1) Lettre à José Ferndndez Madrid, E. E. et ministre plénipotentiaire de la Colombie à Londres, datée de Caracas le 26 avril 1827.
(2) Lettre adressée au même ministre le 16 juin 1827.
(3) Bolivar, né en 1T83 à Caracas, mourut à l'âge de 47 ans, le 17 décembre 1830, à Sanla Marta, en Colombie, dans la propriété de campagne d'un espagnol, M. Joaquin de Mier,
et l'insanité des intrigues politiques. Mais la renommée incomparable de Bolivar n'a pas besoin de ces éclatantes autant que vaines démonstrations de douleur publique ni des monuments somptueux élevés plus tard à sa mémoire dans toutes les grandes villes qui lui doivent de la reconnaissance. Cinq nations vivent au grand soleil de la liberté et l'une d'elles, grâce à lui, portera désormais le nom de Colomb, réparant une injustice. Voilà son œuvre et voilà ses titres à la gloire rare d'être, à travers les siècles, appelé le Libérateur.
YII
Genèse de La Victoire de Junin, Hymne à Bolivar. — Lettres du poète au Libérateur. — Olmedo diplomate.
Le nom de Bolivar était, depuis longtemps déjà, le symbole de la liberté en Amérique lorsqu'il remporta au Pérou, le 6 août 1824, la victoire de Junin. Le succès de cette terrible charge de cavalerie qui, fauchant à l'arme blanche, sabre ou lance, des milliers d'ennemis supérieurs toujours en nombre, était commandée par Bolivar en personne, donna lieu à des manifestations de joie immense dans tout le continent américain. Olmedo, qui était l'admirateur passionné du héros et qui avait autant de tendresse que de reconnaissance pour le pays où s'était écoulée sa jeunesse d'étudiant, sentit son cœur bondir à la nouvelle de ce triomphe qui présageait la liberté prochaine du Pérou. Débordant d'enthousiasme, dans un grand élan d'inspiration, il traça sur le papier les premières strophes de son célèbre chant. Mais, esclave de ses multiples occupations quotidiennes, il voyait son travail interrompu à toute heure; aussi, n'en était-il qu'au début quand, le 9 décembre de la même année, le général Sucre remporta dans la plaine d'Ayacoucho
l'éclatante victoire qui lui valut le Mtou de maréchal et mit fin, pour toujours, dans le continent américain, à la domination espagnole. Olmedo, de plus en plus embrasé du feu sacré, ne put arrêter désormais le jet de son génie et, se donnant tout entier à son poème, n'eut de cesse qu'il ne l'eût terminé. Au lieu d'un exploit unique il lui fallait pourtant en chanter deux et Bolivar, — « bien qu'on vit son àme reflétée sur le front du vainqueur », — comme le poète l'a dit dans ses vers, ne se trouvait pas sur le champ de bataille d'Ayacoucho. Nous verrons plus loin comment Olmedo se tira du mieux qu'il put de cet embarras, non sans honneur, en imitant d'illustres modèles.
Les lettres qu'il écrivit à Bolivar sur le poème composé à sa gloire disent plus éloquemment que nous ne le saurions faire, la genèse, le plan de l'œuvre, l'ardeur du poète pour y réussir et jusqu'aux imperfections qu'il croit y reconnaître, tout en la défendant avec chaleur contre certaines critiques formulées par son héros. Voici ces lettres, qui prouvent encore l'intimité respectueuse qui régnait déjà entre ces deux grands cœurs et la bonhommie charmante et spirituelle, familière au style du poète. Dans la première il ne s'agit pas encore du chant ; mais, seulement, de la victoire.
OL.MEDO 127
LETTRES D'OLMEDO A BOLIVAR (1).
Au Libéraleur, au toujours vainqmur Simon Bolivar.
Cher Monsieur et ami très vénéré,
En ce moment on m'annonce qu'un navire part pour le Pérou et je ne veux pas perdre la première occasion de vous féliciter pour la mémorable victoire d'Ajax-couco... Avec ma licence poétique je modifie ainsi le nom d'Ayacoucho, qui sonne désagréablement, et rien de ce qui est laid n"est digne de Timmortalité.
Maintenant, maintenant oui, je m'avoue absolument surpris, car bien que je n'aie jamais douté du succès, il fallait une inspiration divine pour prévoir un triomphe aussi complet et aussi rapide. Le piment de la surprise lui-même a fait plus agréable la victoire.
(1) Ces lettres ont été insérées par M. Caro dans les numéros des mois d'avril et d'août 1879 du Répertoria Colomhiano de Bogota. Les sept premières ont été retirées des archives de la famille O'Leary. Les deux suivantes se trouvaient entre les mains de M. Martin de Ycaza, beau-père d'Olmedo et furent publiées par son petit-fils, M. Francisco Pablo de Ycaza, dans le journal de Guayaquil Los Andes. La dernière, incomplète, figure dans les Essais Biographiques de Torres Caicedo. (Note de M. Ballén).
Cette journée-là a été véritablement celle de l'Amérique, la journée de Bolivar.
J'ai lu avec ravissement votre proclamation ; elle est belle, elle est sublime. Elle ne laisse rien à désirer, rien, si ce n'est... si ce n'est que quelques mots ne fassent naître quelques jalousies sur la terre... et quelque tempête sur la mer.
Vous avez perdu tout droit de me reprocher ma liberté de parole depuis que vous avez laissé s'étaler impunément, en y applaudissant même, mes observations sur votre première proclamation datée de Pasto. La dernière, de Lima, est un des documents classiques de notre sainte révolution.
Les trois derniers mots sont dignes du marbre et du bronze. H donc ! (1) Ils sont dignes des cœurs. Ne plus commander ! (2) Expression divine, expression exhalée par une àme qui ne peut plus supporter sa propre gloire. Elle me représente l'image d'un homme qui, ayant fixé les yeux grands ouverts sur le soleil, les baisse et les ferme accablés par tant de lumière.
Entends-tu ? Entends-tu ? Est-ce moi qui me trompe ? Quel est ce vacarme? C'est le char de la Liberté qui, triomphalement, se promène depuis les rives majestueuses de l'Orénoque jusqu'au bord le plus reculé du lac orageux où surnage l'île de
(1) Ces deux mots sont en français dans le texte original.
(2) « Péruviens ! La paix a succédé à la guerre ; l'union à « la discorde ; l'ordre à l'anarchie et le bonheur à l'adver- « site; mais n'oubliez jamais, je vous prie, que vous devez Œ tout cela aux illustres vainqueurs d'Ayacoucho.
« Péruviens ! Le jour où votre Congrès se réunira sera le «jour de ma gloire, car il sera le jour où je verrai comblés a les vœux ardents de mon ambition : >'e plus commander! »
(Fin de la proclamation du Libérateur, dont parle Olniedo. Elle fut promulguée à Lima le 23 décembre 1824). (Note de M. Ballén).
Titicaca et, dans sa course, il dessine les couleurs de l'arcen-ciel (1).
Salut et gloire, Olmedo.
A Simon le Gothique.
Guayaquil, janvier 31/825.
Je ne pensais pas vous écrire aujourd'hui, parce que je vous ai dérobé déjà de trop fréquents moments ; or, j'aimerais mieux passer pour n'importe quoi aux yeux des autres que pour un être ennuyeux. Je ne dois pas, pourtant, vous laisser languir de curiosité au sujet du nom de Simon le Castillan que je vous ai donné dans ma lettre de décembre.
Vous savez que dans les temps antiques les capitaines prenaient le nom du pays où ils avaient triomphé. Ainsi, Paul- Emile fut appelé le Macédonien et l'un des Scipions, l'Africain. Mais vous allez me dire que vous n'avez pas triomphé en Castille pour être surnommé le Castillan. Peu importe. L'un des empereurs d'Orient ne fut-il pas appelé le Vandale et le Gothique pour avoir vaincu les Vandales et les Goths? Pour-
(i) Allusion aux couleurs, jaune, bleue et rouge, du drapeau colombien, assemblées, comme nous l'avons dit, par Miranda, l'immortel précurseur de Bolivar, et qui ont été conservées par le Venezuela, la Colombie et l'Equateur, avec de légères modifications de largeur. Miranda sépara les couleurs jaune et rouge du drapeau espagnol par la couleur bleue, qui est celle de la mer, pour indiquer que celle-ci séparait à jamais le pays de l'or du pays de la conquête.
ioO OLMEDO
tant, il ne les avait pas vaincus en Vandalie ou en Gothie^ mais en Italie et en Allemagne.
Quant à vous, choisissez et dites-moi quel est le surnom qui vous sourit le plus (dans le même ordre d'idées, bien entendu). Est-ce le Gothique, le Vandale ou le Castillan ? etc. Le Péruvien, non pas, car vous n'avez pas remporté de victoire sur des Péruviens et le pays de vos triomphes n'est pas un pays lointain ou ennemi de l'Amérique...
Afin de m'épargner tout reproche pour vous avoir dit que le Pérou était une terre « d'épreuve et glissante 2, je vous dirai seulement qu'en m'expriraant ainsi, je ne pensais pas m'adresser chez l'ami au soldat, mais à l'homme. Autrefois, il y avait à Lima la rue du Danger qui, en effet, était glissante et fort dangereuse. Beaucoup de philosophes s'y décortiquèrent et montrèrent qu'ils n'étaient que des hommes.
Mais supposez, néanmoins, que j'aie voulu parler au poiut de vue militaire. Rien n'est perdu pour cela. Car c'est une affaire que le terrain soit glissant et c'en est une tout autre que les hommes y glissent forcément. Vous savez fort bien que la glace est très glissante et, malgré cela, on y court admirablement. J'entends par là que, plus on trouve d'obstacles et de périls dans sa route, plus on a de gloire à parvenir au but. iN'allez pas vous vanter tous, tant que vous êtes, de votre grande expérience, ni croire que le sol des galeries de Lima est aussi aisé que celui des champs de Juninet d'Ayacoucho !
Je regrette que vous me conseilliez de chanter nos derniers triomphes. Voici longtemps, très longtemps que j'agite cette idée-là dans ma tête. La bataille de Juniu eut lieu et mon chant commença. Je me trompe. Je commençai alors à tracer des plans et des châteaux ; mais j'avançai peu pendant un mois. De petites occupations qui, sans grande importance, suffisent à distraire ; de petites préoccupations pour les besoins de l'existence ; de petits soins domestiques; de petites rumeurs montant de la ville ; tout contribua à tenir ma muse à court d'haleine. Mais Ayacoucho fut et je me réveillai lan-
çant un coup de tonnerre (1). J'en restai moi-même tout étourdi et je fis peu de pas en avant. Il m'aurait fallu à tout prix quinze journées à la campagne et cela, pour le moment, m'est impossible. D'un autre côté, je vous certifie qu'à mesure que j'écris, tout ce que je fais me semble mauvais, tout à fait inférieur au sujet. J'efface, je déchire, je corrige et c'est toujours mauvais. J'en suis arrivé à me persuader que ma muse ne peut se hausser au niveau du géant. Cette conviction me décourage et me refroidit. Avant d'en arriver là, j'étais fout fier et je croyais faire un poème qui m'emporterait avec vous vers 1 immortalité. Mais, le moment venu, j'avoue que je suis tout à la fois battu et abattu. Comme il est escarpé, le sommet du Parnasse ! Comme elle est glissante, la montagne de la Gloire !
J'ai à peine écrit cinquante vers; le plan en est superbe et, par cela même, je me sens impuissant à le réaliser. Ces jours derniers, l'on me demanda les paroles d'une marche qui devait être chantée dans une des fêtes par lesquelles nous avons célébré la victoire d'Ayacoucho. Cette marclie, je la fis à pas redoublés. Elle a paru dans le Patriote du 22 janvier et voici que j'en ai honte. Vous allez penser que je suis extrêmement ambitieux de gloire, tout en ayant l'air de la mépriser. Je ne sais pas trop si vous vous trompez.., mais mon découragement actuel provient de cette idée dont je suis intimement pénétré : que rien de vulgaire, rien de médiocre, rien de périssable ne peut convenir à ce triomphe. Je n'aime pas la gloire autant que je déteste la médiocrité. Et que vaisje répondre à celui qui me dira, après avoir lu mon ode : « si « tu manquais de souffle pour un tel travail, à quoi bon l'avoir « entrepris? Pour en ternir l'éclat? Tu aurais mieux fait de « te taire ! » Que pourrai-je répondre alors, mon cher Monsieur?
Vous voyez mon humilité. Attendez donc un peu et vous
(1) Allusion au début du chant (Note autographe).
verrez ce que sont les poètes. Vous me défendez de prononcer Totre nom dans mon poème. Vraiment, parce que vous avez été à deux ou trois reprises le dictateur des peuples, croyezvous pouvoir de même dicter des ordres aux Muses? Non, Monsieur! Les Muses sont des demoiselles entêtées, désobéissantes et rebelles, tyranniques, (bien femmes en cela), libres au point d'être libertines, indépendantes au point d'être séditieuses. Je ne dois pas acquiescer à votre désir en cette occasion et je ne le dois pas pour beaucoup de raisons; la première et la meilleure, c'est que je ne le pourrais pas. J'ai déjà fait mon plan après un travail impondérable. J'ai déjà écrit une cinquantaine de vers ; je ne puis reculer. Sucre est un héros ; il est mon ami et il mérite un chant spécial ; mais, cette fois-ci, ce sera pour lui une dose d'immortalité bien suffisante de se voir nommé dans une ode consacrée à Bolivar. Enfin, de grâce, laissez-moi faire et n'allez pas m'apporter une entrave qui m'empêcherait, je ne dis pas de m'envoler ou de courir, mais même de marcher. Laissez-moi faire. S'il vous déplaît qu'on vous loue, pourquoi ne vous ètesvous pas plongé dans le sommeil, comme moi, pendant quarante années? Cependant, j'ose vous faire part de cette pensée colossale : si l'heure de l'inspiration arrive et si je puis mener à bout le plan magnifique et hardi que j'ai conçu, vous et moi, tous deux ensemble, nous nous trouverons réunis dans l'immortalité. Si, par malheur, oe^ heureux quart d'heure ne sonne pas, je me contenterai alors de ma joie, (car les joies suffisent parfaitement dans tous les cas), de voir l'Amérique libre et triomphante, de me rappeler le nom de son Libérateur et de caresser ma fille, plein de philosophie, dans mon obscurité.
Votre respectueux ami, Olmedo.
Guayaquil, le 15 Août 1825,
Mon ami très respecté et cher Monsieur,
Je vous ai toujours dit que vous aviez une imagination singulière et que, si vous vous exerciez à faire des vers, vous dépasseriez Pindare et Ossian. Les imaginations ardentes découvrent des liens communs entre les objets les plus différents les uns des autres. Il n'y a que vous pour trouver une corrélation entre un poète qui chante sur sa flûte le long des rives de son fleuve et un ministre chargé de représenter une nation à la cour des rois (1). Eh bien, soit ! pour vous représenter, le plus que je puisse faire, le plus que je puisse vous promettre, c'est d'y mettre tout mon zèle, d'agir avec intégrité et de vivre modestement pour ne pas déshonorer votre choix et mon titre de républicain.
Par le courrier j'enverrai ma requête au gouvernement de la Colombie; mais je n'attendrai pas son acquiescement^ s'il faut partir avant de recevoir la réponse ; car, du moment que ces provinces sont sous vos ordres, à plus forte raison doit l'être la plus infime chose de la République : ma personne.
J'ai besoin d'instructions très claires et minutieuses ; mon intention est de ne pas m'excéder d'une ligne dans mes attributions. Je voudrais même que la part laissée d'habitude à l'initiative des Représentants, suivant les circonstances, fût restreinte et circonscrite autant que cela sera possible. Ceux
(1) Bolivar venait de désigner Olmedo et M. Paredes pour remplir une mission diplomatique à Londres et à Paris.
qui n'ont pas la main bien sûre tracent leurs lignes de travers quand ils écrivent sans transparent
Mon chant s'est allongé plus que je ne le supposais. Je pensais que l'œuvre aurait trois cents vers et certainement elle en aura plus de six cents. En voici 520 de faits et, bien que je me presse d'être au bout, je ne sais si en route il n'arrivera pas que je fasse un bond ou que je prenne mon essor vers quelque région inconnue. Il n'était pas possible, mon cher Monsieur, de passer sous silence tant de choses mémorables. J'ai souffert de la maladie à la mode, d'une fluxion, c'est-à-dire que j'ai perdu près d'un mois. Or, celui qui tousse ne sent pas sa poitrine disposée à chanter. Je voguerai toutes voiles dehors afin de vous adresser ma poésie par le prochain courrier, quelle qu'elle soit.
Je croyais avoir jeté l'ancre pour toujours et me voici livré à la mer. Mais, puis-je m'appartenir ? Et puis, est-ce une si grande affaire de ne pouvoir disposer de moi quand, vousmême, vous ne vous appartenez pas, vous à qui la Patrie pourrait accorder la liberté que vous avez si bien méritée.
Je m'étais dit souvent : Que faut-il à l'abeille ? Des fleurs et une ruche. Et je commençais à vivre tranquille, alors même que les rayons de miel n'étaient pas réussis.
Le courrier de Lima est arrivé peu d'heures avant le moment fixé pour son départ. C'est à peine si j'ai le temps de vous adresser mes sincères remerciements pour votre souvenir et pour la bonne opinion dont vous honorez le plus respectueux et le plus dévoué de vos amis.
Guayaquil, le 30 avril 1825.
Cher Monsieur et ami très respecté,
J'ai pensé que cette lettre serait aussi longue que mon chant; mais cela ne peut être, car le courrier me presse et j'ai passé mon temps à copier les vers pour tenir la promesse que je vous ai faite de vous les envoyer aujourd'hui. Dans ma prochaine, je vous communiquerai toutes les réflexions qui sur moi-même me passeront par la tête. Car je ne suis pas content de mon œuvre. Je songeais à la laisser dormir un mois pour la limer et la réduire de trois cents vers au moins; sa longueur étant un de ses principaux défauts. Comme vous allez vous ennuyer !
Je vous prie de séparer les défauts du poète des sentiments de votre respectueux ami.
Si dans les lettres précédentes apparaissent clairement le sincère enthousiasme, la grande modestie du poète, ses nobles efforts pour chanter dignement le demi-dieu et ces découragements, si fréquents chez tout vrai génie ; dans la suivante il va nous exposer longuement le plan qu'il avait médité et qui lui semble magnifique. Plus loin^ il nous révélera son cœur tendre préoccupé de l'avenir de sa famille au moment où, pour plaire à Bolivar et servir les intérêts américains, il va traverser les mers de nouveau.
Guayaquil, le 15 mai 1825.
Cher Monsieur et ami très respecté,
Vous avez dû voir déjà l'accouchement de la montagne. Moi-même je ne suis pas satisfait de mon œuvre. Aussi, je n'ai le droit d'attendre de personne approbation ou pitié. Ce fut un vrai malheur de n'avoir pas eu pendant plus de deux mois deux jours d'isolement, de tranquillité, d'insouciance de toute chose terrestre pour habiter le séjour des esprits. L'enthousiasme qui est à chaque pas interrompu par des occupations impertinentes ne peut inspirer rien de grand, rien d'extraordinaire. Heureux celui qui dans de telles conditions ne se traîne pas terre à terre. Mais quand l'enthousiasme est soutenu et qu'il est délivré pour quelque temps de toute impression extérieure, on voit toujours arriver le moment des miracles. Dans le premier cas la Muse se met à courir à travers les vallées, à grimper sur les monts ; elle fouille les arbres, les lacs et les fleuves ; son voyage est long et peutêtre ennuyeux. Dans le second, tout au contraire, elle déploie les ailes, prend son essor, dédaigne la terre, franchit les sommets, approche du soleil, ouvre les cieux et, s'il lui plaît, s'engouffre dans les enfers pour interrompre les pleurs et les tourments des damnés. Je me suis vu dans le premier cas ; aussi, mon chant s'en est trouvé long et froid, ou, ce qui est pire, médiocre. Peut-être, si j'avais pu m'isoler quinze jours à la campagne, eussé-je fait davantage que pendant trois mois. J'aurais épié le moment propice et dans trois cents vers seulement j'aurais parcouru plus d'espace que je n'en ai parcouru dans mes huit cents vers. Je rends, je cède et je
transmets à d'autres la part d'immortalité que je m'étais promise au début. Soyez seul triomphant.
Quand je vous ai menacé de vous ravir une part de votre gloire, vous avez dû me prendre pour un vaniteux; mais, comme ma vanité ne faisait tort à personne, je n'ai pas à m'expliquer plus longuement là-dessus. Pourtant, quand je vous ai annoncé que le plan conçu par moi était grand et sublime, peut-être l'avez- vous cru ; or comme, en lisant mon poème, vous pouvez penser que j'ai menti, me voici obligé de me justifier.
Mon plan fut le suivant : ouvrir la scène avec une idée originale et pindarique. La Muse transportée par la victoire de Junin s'élève d'une aile rapide ; dans son vol elle aperçoit le champ de bataille ; elle suit les combattants, se faufile parmi eux et triomphe à leurs côtés. Elle trouve ainsi l'occasion de décrire l'action et la déroute des ennemis. Tous célèbrent cette victoire qui, croyaient-ils, devait sceller les destins du Pérou et de l'Amérique ; mais, au milieu de la fête, une voix terrible annonce l'apparition d'un Inca dans les cieux. Cet Inca est à la fois empereur, grand prêtre et prophète. Celui-ci, en revoyant pour la première fois les champs qui furent le théâtre des horreurs et des calamités de la conquête, ne peut s'empêcher de déplorer le sort de ses fils et de son peuple. Il applaudit, ensuite, à la victoire de Junin et annonce que ce ne sera point la dernière. C'est le moment favorable de prédire la victoire d'Ayacoucho.
Comme le poète n'avait pour but que de chanter le triomphe de Junin et que le chant resterait défectueux, boiteux, incomplet, s'il n'annonçait pas la seconde victoire qui fut la décisive, l'oracle de l'Inca y a été introduit aussi minutieux que possible pour ne pas amoindrir la gloire d'Ayacoucho. l^e nom du général qui commande et triomphe et ceux des chefs qui s'y firent remarquer y ont été rappelés pour rendre hommage à leur mérite et pour leur donner dès Junin l'espoir d'Ayacoucho avec le courage et l'intrépidité nécessaires
à la nouvelle bataille. L'Inca termine en souhaitant que le sceptre de l'empire ne soit pas rétabli, car il peut conduire le peuple à la tyrannie. Il conseille l'union indispensable pour le progrès de l'Amérique; annonce le bonheur qui nous attend ; prédit que la Liberté dressera son trône parmi nous et que cet exemple aura une influence sur la liberté de tous les peuples de la terre ; enfin, il certifie le triomphe de Bolivar. Mais la plus grande gloire de ce héros sera d'unir et lier tous les peuples d'Amérique dans une confédération et assez étroitement pour qu'ils ne forment qu'un seul peuple, libre par ses institutions, heureux par ses lois et sa richesse, respecté pour sa puissance.
Aussitôt que l'Inca se tait, les cieux applaudissent de tous côtés. Soudain, on entend une harmonie céleste : c'est le chœur des Vestales du Soleil qui entourent Tlnca, leur Pontife Suprême. Elles chantent les louanges du Soleil, demandent la prospérité de l'empire, le salut et la gloire du Libérateur. Enfin, elles décrivent le triomphe prédit par l'Inca. La ville de Lima fait crouler ses murailles pour accueillir la pompe triomphale ; le char du triomphateur est entouré des Muses et des Arts ; les peuples captifs ouvrent la marche ; toutes les provinces de l'Espagne y sont représentées par des chefs vaincus, etc.
Ce plan, cher Monsieur, est grand et beau, (bien que ce soit le mien). J'ai pris la liberté de faire cette analyse craignant que, malgré votre perspicacité, vous ne puissiez découvrir toute la beauté de l'idée ensevelie sous la quantité des vers, qui est le principal défaut de mon chant. Excusez-moi donc, car, mécontent de l'exécution, je me réjouis de la beauté du plan et c'est ce que je voudrais seulement faire entrer dans l'esprit de tous pour prévenir de mon mieux le blâme.
Voulez-vous savoir jusqu'où peuvent atteindre les prétentions de l'amour-propre ? Sachez donc que, dans mon malheur d'avoir si peu réussi, je me console avec cette pensée que j'étais capable de faire mieux.
Je désire que vous m'écriviez assez longuement sur tout cela, en m'indiquant avec une entière franchise toutes les idées que vous auriez voulu nie voir supprimer. Je le désire et je l'exige de vous, car, pendant mon voyage, je compte limer beaucoup ce chant et en faire à Londres une édition convenable ; or, pour ce moment-là, je voudrais connaître votre opinion et vos critiques.
Comme cette composition vous appartient tout entière, je n'avais pas voulu prendre la liberté de l'imprimer. Mais j'ai été assailli par plusieurs de mes amis et, bien que j'aie eu réponse à tous leurs raisonnements, en voici un qui m'a réduit au silence. Je leur disais, parmi d'autres choses, que cette composition était votre bien et que je ne pouvais pas en disposer à mon gré ; tous m'ont répondu que vous n'avez aucun bien personnel, car tout ce qui est à vous doit être mis en commun avec vos amis et vos bons compatriotes. Alors, je me suis dit à moi-même : si les choses les plus estimables et les plus précieuses de Bolivar ne sont pas à lui, mais à ses amis, comment n'en serait-il pas de même d'un pauvre chant ? J'étais convaincu et l'œuvre reste sous presse. Il y aura un avantage à cette impression, faite avec de mauvais caractères, puisque nous n'avons pas mieux: elle pourrait servir de modèle à celle qu'on en ferait à Lima, car j'ai apporté un grand soin à la correction des épreuves afin qu'elle soit claire et sans fautes.
N'allez pas dire que je suis aussi ennuyeux en prose qu'en vers. Je termine donc en me répétant, comme toujours votre très dévoué et très respectueux serviteur.
Guayaquil, le 5 août 1825.
Très cher monsieur et ami très respecté,
Je pars aujourd'hui pour Panama. Comme, depuis ma nomination, je suis prêt, mon voyage s'effectue aussitôt que mon collègue Paredes est arrivé avec les documents officiels et les instructions.
Je pars aujourd'hui. Je vais laisser mon foyer tranquille pour le tumulte des cours ou, ce qui revient au même, j'abandonne les ondes riantes du Guayas pour les Ilots impétueux de l'océan.
Je pars aujourd'hui. C'est l'heure où je comprends que le service que je vais vous rendre a quelque valeur. Comme, depuis que je suis époux et père, je ne me suis jamais éloigné à une aussi grande distance ni pour aussi longtemps, ni au milieu de tant de périls, ni avec autant d'incertitude sur mon retour, je n'ai jamais éprouvé un chagrin pareil à celuici qui, en vérité, est.,, inexprimable.
Ce chagrin s'augmente avec les tristes réflexions que jamais auparavant je n'avais faites sur les moyens futurs de pourvoir à ma subsistance et à celle de ma famille. Mais les devoirs et l'amour paternel transforment et corrigent avec l'âge les sentiments purement philosophiques. Je vais passer deux ou trois années dans l'inquiétude ; déjà l'âge des illusions n'est plus. Il me semble que je reviendrai comme je m'en vais... Dieu conserve longtemps le chef de ma maison ! Vous savez quel fut l'héritage d'Alexandre. De toutes façons je pars résigné et, en quelque sorte, content, puisque c'est pour
VOUS obéir et pour vous être agréable, et c'est aussi pour servir ma patrie.
Je me recommande donc à votre souvenir et je vous recommande très instamment ma famille, que je mets sous votre protection. Adieu, cher Monsieur. Je regrette vivement de partir sans avoir reçu de lettre de vous après la lecture de mon pauvre chant de Junin. J'exige de vous de nombreuses observations qui me seront utiles pour mon édition de Londres.
Adieu, encore une fois. C'est le dernier mot de congé de votre très affectionné et très respectueux ami.
Les lettres qui précèdent sont des documents précieux, autant pour nous éclairer sur l'état d'âme du poète à la veille de son nouveau départ pour l'Europe, en qualité d'agent diplomatique, cette fois, que pour nous initier au plan et à l'élaboration du poème La Victoire de Junin. Dans son humilité, Olmedo nous ferait croire qu'elle fut difficile et laborieuse. Avec plus de sincérité, croyons-nous, il nous déclare que les deux principaux défauts de l'œuvre sont le manque d'unité et sa longueur. 11 s'expliquera plus longuement sur ses différentes parties dans sa réponse aux lettres très intéressantes de critique que Bolivar lui adressa. Nous les publions plus loin, car il faut auparavant que le lecteur connaisse le poème. Nous l'avons traduit de notre mieux fidèlement, sinon littéralement, chose impossible. Nous avons préféré pour cette traduction le vers alexandrin. N'est-ce pas le mètre le plus noble et le plus souvent employé par les poètes français dans les genres
épique et lyrique. Olmedo, lui, obéissant moins aux règles de l'ode dans la prosodie castillane qu'à son goût personnel, a écrit son chant comme presque toutes ses grandes poésies, en vers dont les mètres ne sont pas toujours égaux. Le vers de onze pieds, qui correspond à l'alexandrin français, y domine, c'est vrai et, pendant de longues périodes, il se fait seul entendre. De temps en temps, pourtant, un vers de sept pieds apparaît, selon la fantaisie du poète, soit qu'il veuille frapper l'imagination par une idée mise en relief et contenue dans un seul vers court, comme un joyau dans son écrin spécial, soit qu'il lui convienne de précipiter le récit. Le lecteur, par la variété du mètre savamment combinée, est ainsi tenu constamment en éveil dans la lecture d'un poème de longue haleine et trouve comme des haltes où la voix se repose, non sans charme pour l'esprit. Dans d'autres endroits encore, comme dans le cantique des Vestales, pour alléger la strophe et lui donner plus de douceur, les vers de sept pieds se présentent plus fréquemment ; deux ou trois se suivent, recherchant un effet musical, ou ils alternent avec les grands hémistiches sonores, quand l'image requiert de l'ampleur. Olmedo possédait ainsi l'art de graduer les nuances des idées et de les adapter à la cadence de la phrase poétique. Il pressait ou retardait le mouvement en artiste délicat qui, possédant à fond le métier, atteint sûrement la perfection ou s'en approche le plus possible.
On a dit avec raison qu'Olmedo avait parfois recours à l'allitération. Dès le début du chant il donne un exemple heureux d'harmonie imitative en entassant les r dans les deux premiers vers :
OLMEDO 1i3
El trueno horrendo que en fragor revienla
Y sordo retmnbando se dilata
Por la inflamada esfera
Al Dios anuncia que en el ciolo impera.
A la simple vue, comme à la simple prononciation des vers précédents, ceux-là mêmes qui ne parlent pas l'espagnol peuvent se rendre compte de l'effet obtenu par la facture du poète qui a la science du mot juste placé dans le vers à la juste place, comme rappelant le proverbe américain : « The right man in the right place y>. Voyez comme il imite avec bonheur le vacarme horrible du tonnerre qui, après avoir éclaté avec fracas, résonne pendant quelques instants encore dans les airs embrasés, mais dont les grondements successifs diminuent d'intensité, se ralentissent et s'éloignent progressivement. Olmedo, après avoir choisi quatre mots sonores, éclatants, qui, par la répétition de la même consonne, rappellent le roulement céleste, emploie un mot plus court qui marque le ralentissement qui a lieu dans la nue entre deux grondements et se sert aussitôt après de mots lourds, amples et polysyllabiques qui retardent le mouvement, tout en prolongeant la cadence.
Les quatre premiers vers cités attirent aussi l'attention, dès le début du poème^, sur les réminiscences et les adaptations fréquentes d'idées puisées chez les poètes de l'antiquité. Ils nous rappellent, en effet, le
Cœlum tonantem credidimus Jovem Regnare
de l'ode V du livre III d'Horace. Chemin faisant, nous en indiquerons d'autres, quelques-unes depuis long-
temps signalées, et cela à titre de curiosité, car l'imitation d'Olmedo, qui a tant d'envergure et de puissance, est aussi heureusement créatrice que celle de Corneille, Racine ou La Fontaine, quand ils imitèrent Guilhem de Castro, Sophocle, Esope, pour créer des chefs-d'œuvre. Virgile lui-même, ne l'a-t-on pas dit souvent^ prit son bien partout où il le trouva chez ses devanciers, chez Homère surtout.
Malgré ces réminiscences arrivant toujours de propos délibéré, sans heurter le goût et qui semblent :
... des pierres arrachées aux monuments de la Grèce et de Rome pour élever un monument à un héros moderne,
ce chant est loin d'être un décalque plus ou moins habilement travesti d'œuvres fameuses des maîtres du passé. Sans cela, aurait-il forcé l'admiration des lettrés, même en Espagne ?
Qu'on nous permette un mot encore sur le style du poète. Olmedo a été appelé le Pindare américain. Dans tous les pays qui ont une littérature, il y a au moins un poète à qui ce qualificatif glorieux est appliqué. Mais il est certain que Pindare « dont le nom est aujourd'hui plus célèbre que celui des héros qu'il a chantés », comme Olmedo l'a dit lui-même, devait se présenter souvent à son esprit et faire miroiter devant ses yeux un exemple fameux. Cette obsession, confessée par lui dans ses lettres à Bolivar et au général Florès, est encore très évidente dans ce même chant où il évoque Pindare, en consacrant à sa muse une belle strophe, comme dans les vers où il rappelle l'ardeur des chars se disputant le prix dans les arènes olympiques. Olmedo, pourtant,
est aussi distant de la manière du maître grec que de la forme bizarre qu'il donnait à ses hymnes. Sa seule ressemblance réside en ce que :
... avec une âme tout aussi lyrique, il eut l'élévation solennelle et religieuse de la pensée qui transforme la victoire d'un jour en un sujet idéal, de très haute contemplation sur les destinées humaines, et en ce que, tout comme lui, il connut l'art de souder en une chaîne d'or les choses humaines et les choses divines avec la ferveur patriotique et familière qui, dans ses vers, ennoblit et transforme tout (1).
Pour forger de ces chaînes d'or, au feu de son inspiration, maintenu vivant par l'enthousiasme patriotique, Olmedo possédait un outil précieux qu'il maniait à merveille : son style plein de nerf, brillant, très personnel dans sa recherche d'innovations originales et dans le choix d'épithètes lumineuses où il apportait une correction impeccable et une sobriété de bon goût. Tout en conservant une majestueuse allure à la phrase, qui rappelle toujours la noblesse de son origine classique, son style se montre plein de sève vigoureuse et jeune, revêtu de resplendissante couleur locale. La souplesse de sa plume, la richesse de sa palette montrent que son âme vivait en harmonie constante avec les lieux environnants. C'est ainsi qu'au milieu des scènes de carnage et de mort puissamment tracées, soudain souffle la brise agréable de son fleuve qui rafraîchit l'air alourdi par l'orage et les suaves senteurs exhalées par les délicieuses campagnes qui le bordent ont bientôt fait de chasser l'acre odeur de la poudre et du sang.
(i) M. Mené.ndez y Pelayo, loc. cit.,
Dans un langage clair et dans une forme concise, mais élégante, il sait présenter les saines maximes, les sages conseils, les nobles leçons qui font image et qu'on retient.
Hélas ! Combien toutes les qualités incontestables des poésies d'Olmedo, en passant, par nos soins, d'une langue dans une autre, perdront-elles de leur valeur intrinsèque 1
Croire connaître les poètes par les traductions, ce serait vouloir apercevoir le coloris d'un tableau dans une estampe. Les traductions augmentent les fautes d'un ouvrage et en gâtent les beautés.
A ces réflexions justes de Voltaire on peut, pourtant, toujours répondre qu'il vaut mieux chercher à connaître le génie d'un poète étranger célèbre, même à travers une traduction faible, que de l'ignorer tout à fait. Mais, forcément, le coin qui servit à un esprit supérieur pour frapper son or doit, dans la main d'un simple ouvrier, s'émousser ou se fausser !
LA VICTOIRE DE JUNIN(l).