HYMNE A BOLIVAR
■Quand le tonnerre éclate et gronde dans la nue, Avec un bruit terrible et sourd qui continue Par les airs embrasés, il annonce en tous lieux Qu'il est un Dieu puissant, maître absolu des cieux.
Et la foudre qui dans Junin frappe et disperse
Les Espagnols dont la multitude perverse
Menaçait, plus féroce encore que jamais,
Par le fer et le feu d'asservir désormais
Tous les peuples vaincus ; et le chant de victoire
Dont porte au loin l'écho l'impérissable gloire,
Sa voix assourdissant de ses cris répétés
Les hauts sommets abrupts, la plaine et les cités,
Proclament à leur tour Bolivar sur la terre
Arbitre de la paix, arbitre de la guerre.
Ces monuments fameux que l'art humain dressait Hardiment jusqu'au ciel, vrais temples qu'il pensait
(i) Junin, bourg du Pérou, sur le chemin de Pasco à Cuzco, célèbre par la victoire que Bolivar remporta le 6 août 1824 sur les Espagnols commandés parle général Canterac.
Destinés à parler aux peuples d'âge en âge,
Car des serfs y gravaient dans un pompeux langage
L'éloge des tyrans, ces pyramides-là
Ne sont que les hochets du temps qui les frôla
Légèrement de l'aile et les coucha par terre,
Quand le vent, dont le jeu facile les altère,
Eût effacé déjà les mots menteurs inscrits.
Confondus, oubliés, gisent sous les débris
Le prêtre avec l'autel, les dieux avec le temple,
De folle ambition et de misère exemple I
Mais ces sublimes monts qui, le front dans les airs,
Contemplent à leur pied la foudre et les éclairs
Lorsque l'orage crève et tonne, brille et passe,
Les Andes, imposante et merveilleuse masse
Qui, sur des bases d'or assise, sert les lois
Du monde équilibré par son énorme f>oids,
Les Andes, non, jamais ne bougeront de place ! (i)
Ces géants braveront la fureur et l'audace
Des ennemis jaloux et du temps redouté.
Hérauts de la Victoire et de la Liberté,
Ils seront éternels et, d'une voix profonde.
Ils diront jusqu'au bout des siècles de ce monde :
« Oui, nous vîmes le champ de gloire de Junin.
Nous vîmes l'Espagnol arrogant, inhumain,
Se troubler tout d'abord, puis s'enfuir hors d'haleine
Ou demander quartier, sitôt que dans la plaine
Au gré du vent flotta l'étendard péruvien
Marchant de front avec l'étendard colombien.
(1) Les physiciens se sont efforcés à expliquer l'équilibre que garde la terre malgré la différence des masses des deux hémisphères. L'énorme poids des Andes ne fournirait-il pas une des données qui conduiraient à la résolution de ce curieux problème de géographie physique ? (Soie d'Olmedo).
OLMEDO i49
Bolivar fut vainqueur et le Pérou fut libre, Et triomphalement, tandis que dans l'air vibre Le cri d'Indépendance, en pompeux appareil La Liberté prit place au temple du Soleil ». (l)
Qui me délivrera du feu qui me dévore ?
Maladroit et tremblant sur la lyre sonore
Je porte en vain les doigts. L'accord est toujours faux.
Comment chasser le dieu qui trouble mon repos?
Je sens parfois ma Muse, inconstante et rebelle,
Qui, bacchante en fureur, sans but certain se mêle
A la foule bruyante, ou je la sens errer
Dans les bois endormis, ou seule demeurer
Près des bords si riants que doucement arrose
Le superbe Guayas(2). Parfois encore elle ose
D'un vol impétueux planer sur les sommets
Pour redescendre ensuite au camp de Junin ; mais,
Soudain, elle s'arrête et sa fureur éclate,
A peine elle aperçoit le lion écarlate
De l'étendard d'Espagne, étendard abhorré,
Au centre de milliers d'escadrons arboré.
Elle s'arme, revêt le casque et la cuirasse,
Telle qu'une amazone implacable, et se place
Au premier rang des plus téméraires guerriers.
Se bat aussi bien qu'eux, se couvre de lauriers
Et, triomphant enfin, chante alors la victoire.
(1) Le Soleil était le dieu des indiens du Pérou. Les Incas s'en proclamaient les fils. A Cuzco, la ville sainte, se trouvait le grand temple du Soleil.
(2) Le Guayas est le tleuve qui baigne la ville de Guayaquil sur les rives de laquelle cette ode fut écrite. On croit, (nous l'avons dit), qu'il prit son nom de Guayas, ancien chef indien du pays avant la conquête. (Note d'Olmedo). C'est devant la ville de Guayaquil que le Guayas mesure deux kilomètres de largeur.
Ainsi, jadis, aux temps de courage et de gloire,. Quand poêle et guerrier étaient les seuls sensés Dignes d'un grand renom et seuls récompensés^ La muse au vol hardi du sublime Pindare En athlète intrépide au stade grec s'égare Pour disputer le prix. Pleine d'ambition. De noble enthousiasme et d'émulation.
Dans son ardeur de faire entendre la cadence Du mètre dans ses vers et sa mâle arrogance, Elle prend son luth d'or qui frémit sous ses doigts Et promet au vainqueur de ces brillants tournois Un rang parmi les dieux ; mais bientôt envieuse De l'immortalité qu'elle octroie, anxieuse, Aveugle elle s'élance au cirque tout poudreux Et d'une aile rapide atteint le char heureux Qui triomphait déjà. Dans son divin délire, L'harmonie à torrents débordant de sa lyre, Elle exige, dispute, emporte sans efforts La palme ou la ravit à des rivaux moins forts. (1)
Quel est donc ce guerrier qui d'un pas lent chemine
Pensif sur ce coteau d'où son regard domine
La plaine de Junin ? Tl mesure le champ ;
Ses yeux vont tour à tour de l'un à l'autre camp.
Il désigne l'endroit qui verra la bataille
Et verra la victoire! Il observe, il détaille
Les rangs des ennemis et leur nombre imposant.
Déjà dans son esprit, il va là les brisant,
Il sème le désordre et les réduit en pièces,
Malgré l'acharnement et malgré les prouesses
De tant de vaillants preux qu'il condamne au trépas.
L'aigle royal ainsi ne s'amuse-t-il pas
(1) Le nom de Pindare est aujourd'hui plus célèbre que celui des héros qu'il chanta. (Note d'Olmedo).
A planer dans les airs pour contempler sa proie, Qui près du troupeau broute avant qu'il ne la broie? Quel est-il? Le voici qui promptement descend Tout prêt pour le combat. Obscur et menaçant, Un nuage l'entoure où couve la tempête ; La gloire en son acier qui brille se reflète. Le fracas du tonnerre éclate dans sa voix ; La foudre est dans ses yeux. 11 va dans mille endroits Sur son coursier fougueux quand le combat s'engage Porter, non pas l'espoir du succès, mais le gage. Qui donc est-il celui qui semble un messager Joyeux de la Victoire à l'beure du danger ?
Qui, si ce n'est le fils de Mars et Colombie ? (1) Il parle : « Péruviens, la phalange baie Des oppresseurs du sol natal est devant vous ; Mes braves Colombiens^ qui sans trêve avez tous Plus de cent fois vaincu dans des luttes sanglantes, Vous avez devant vous des bordes insolentes. Ce sont les ennemis que vous êtes venus Chercher de l'Orénoque en ces lieux inconnus. Si le nombre est pour eux, le courage vous reste Et la gloire est à vous, soldats, car je l'atteste. Combattre au nom de la Patrie et d'un grand cœur Voilà, pour triompher, l'augure le meilleur. (2) En avant ! En avant ! Toujours, nous dit l'Histoire, Toujours aux plus hardis appartient la victoire ; (3)
(1) Tout le monde sait que Bolivar réunit en une grande Confédération, sous le nom de République de Colombie, les Etats qui s'appellent aujourd'hui le Venezuela, la Colombie et l'Equateur.
(2) Olmedo a transformé dans ces deux derniers vers la sublime réponse d'Hector dans l'Iliade : « le meilleur augure, c'est combattre pour son pays ».
(3) C'est Vaudaces fortuna jxivat souvent rappelé chez les poètes.
'Î52 OLMEDO
Et, sans l'espoir de vaincre, on est déjà vaincu ! ». (I)
31 se tait et ses mots à peine ont-ils vécu, Comme au signal les chars volent dans la carrière Plus légers que le vent, soulèvent la poussière En tourbillons épais, embrasentles essieux Et font trembler le sol, tandis que jusqu'aux cieux S'élèvent les clameurs confuses de la foule, Qu'avec anxiété chaque adversaire roule, Par d'autres redoutant de se voir dépassé, Ainsi, chaque escadron, à lutter empressé, Sur l'ennemi se rue et pour drapeau déploie Une écharpe diris, un soleil qui flamboie (2). Pourrait-on ne pas craindre hélas ! un triste sort Pour prix de leur audace et du suprême effort ? (3)
Un triste sort ? Jamais ! Qui parle de désastre ? N'ont-ils pas Bolivar, son génie et son astre Pour entraîner, forcer et ranimer leur cœur ? « Chargez, Necochea, luttez, soyez vainqueur », Dit-il, à rimproviste, en désignant l'arène A ce noble, vaillant et parfait capitaine ; Ailleurs victorieux, ailleurs aussi chanté, (4)
(i) Dans le même ordre d'idées, Rotrou a dit : « Qui veut vaincre est déjà tout près de la victoire » (Venceslas, act. II, SC.2).
(2) Allusion aux trois couleurs de l'arc-en-ciel, jaune, bleue et rouge, qui forment le drapeau de la Colombie, et au soleil gravé dans celui du Pérou.
(3) Le premier choc de la cavalerie péruvienne avec celle des Espagnols à Junin fut très défavorable aux soldats de Bolivar (Note d'Olmedo).
(4) Le général Xecochea, dont nous parlons plus loin, a été chanté dans un poème intitulé America, après la victoire de Chacabuco remportée au Chili.
Qui jure d'accomplir l'ordre fatal dicté,
De vaincre, ou de mourir, s'il faut, pour la patrie.
Le fracas du tambour qui bat avec furie
Dans l'un et l'autre camp ; la clameur des clairons,
Les longs hennissements au sein des escadrons
Des coursiers affolés qui dressent la crinière
Et, les naseaux en feu, dans leur ardeur guerrière,
Au plus fort du combat bondissent emportés ;
Les balles qui dans l'air sifflent de tous côtés
El vont semer la mort ; le choc épouvantable
Des piques dont le nombre a l'aspect redoutable
D'une sombre forêt ; le cliquetis des fers
Qui, sanglants, au soleil allument des éclairs ;
Et, sur le sol couvert de lances et d'épées
Des impuissantes mains des mourants échappées,
Les membres abattus et les corps mutilés,
Les uns gisant éparset les autres roulés
Par des fleuves de sang ; la course furibonde
Des combattants qui, plus la blessure est profonde,
Plus ils sont acharnés à frapper autour d'eux,
Car qui reçoit un coup en porte aussitôt deux
Et périt vaillamment, mais sans jamais se rendre ;
Tout annonce qu'enfin le Destin fait entendre
L'heure de la vengeance au peuple américain
Et l'heure de l'opprobre au castillan hautain.
Si le noir fanatisme et toutes ses furies,
Ces filles que l'Averne en son antre a nourries,
Pour t'embraser, ma muse, allumaient dans mon cœur
Les flammes de l'enfer, je peindrais la fureur
Du lion espagnol qui flaire sa défaite,
Sûr que l'image alors en serait plus parfaite.
Il rugit plein de haine. En son affreux dépit
Puisant une vigueur nouvelle, sans répit
II s'élance et partout il se fait large place. A travers les soldats, le feu, les fers il passe En répandant l'effroi, le carnage et la mort. Sans jamais achever la proie où sa dent mord, Et poursuivant son œuvre implacable et vorace A des torrents de sang fait connaître sa trace.
Mais l'Argentin (1), ce preux, se souvient derechef
Qu'il faut vaincre à tout prix et, non plus comme un chef,
En soldat il repousse en mainte et mainte attaque
L'effort de cent contre un. Ainsi, quand on le traque.
Quand des chiens furieux qui gardent le troupeau
Les formidables crocs s'enfoncent dans sa peau.
Le tigre aux abois tue, éventre ou met en fuite
Les ennemis cruels lancés à sa poursuite.
S'il est blessé, qu'importe. Il est vainqueur, il vit.
Oh! courageux guerrier, ton exploit nous ravit I
Illustre bouclier d'une illustre patrie,
Tu seras immortel ! Dans notre àme attendrie,
Dans nos fastes ton nom brillant est éternel.
Nymphes de la Plata, joyeux et solennel,
Que votre chant toujours résonne pour sa gloire,
(1) NECocHEA(Mariano), général argentin des guerres de l'Indépendance, né, comme son frère le général Eugénie Necochea, à Buenos-Ayres en 1790, mort au Pérou en 1849. Il se fit remarquer par son courage et son intrépidité aux batailles de Chacabuco (1817), où il commandait les fameux grenadiers à cheval, de Cancba-Rayada, etc., et contribua à la glorieuse victoire de Maipu qui affranchit le Chili (o avrillSlS). Général de brigade au siège du Callao, il fut promu général en chef de la cavalerie en 1823 et se trouvait à sa tête à la charge de Junin qui décida de la victoire, après laquelle il fut nommé général de division par Bolivar.
Mais de son sort ingrat pleurez aussi l'histoire ! (1)
L'intrépide Miller (2) arrive et son secours Du combat inégal vient rétablir le cours. Sous ses ordres s'avance, ardente et vengeresse, L'élite du Pérou, sa fleur et sa jeunesse.
Décidée à mourir si son cruel destin
S'oppose à la victoire, elle offre un cœur d'airain
Dans le terrible choc aux coups de l'adversaire
Et c'est un nom nouveau que l'exploit va lui faire I (3)
Sont-ils vraiment ceux-là les garçons raffinés
Parmi satins et fleurs tendrement câlinés !
Les amis des plaisirs sont-ils ceux-là, ces braves?
Oui, certes, ce sont eux, ceux que gardaient esclaves
La mollesse et l'amour et qui ne daignaient pas
Dénouer les liens qui retenaient leurs pas.
Ils ont d'un bras puissant brisé leur forte chaîne
Et, libres, les voilà qui volent vers la plaine
Où la gloire et la mort sont le prix du combat.
La lumière les frappe avec le pur éclat
(i) Quand ce chant fut écrit— 182o — tous croyaient que les nombreuses blessures reçues à Junin par le général >'ego- CHEA étaient mortelles. (Note d'Olmedo).
(2) Miller (Guillermo) militaire anglais qui servit avec éclat la cause de l'indépendance américaine au Chili et au Pérou et combattit dans les immortellesjournées de Junin et d'Ayacoucho. Il était né à Wingham, en 1T95 et avait combattu dans les rangs de l'armée anglaise en Espagne d'abord, aux sièges de Ciudad-Rodrigo, Badnjoz, San Sébastian et au blocus de Bayonne, puis aux Etats-Unis en 1814. Il mourut à Lima en 1861, général de division.
(3) La cavalerie péruvienne, par ses prouesses, mérita dans celte journée mémorable que le Libérateur lui donnât désormais le nom de Hussards de Junin. (Note d'Olmedo).
Du renom glorieux de ces guerriers illustres Dont le constant effort ensanglanta trois lustres, Mais affranchit d'un joug affreux le sol natal. Ils se sont éveillés de leur sommeil fatal Au cri de liberté, caria divine flamme, L'amour de la Patrie, embrase enfin leur àme ! (1)
Ainsi, le jeune Achille, — alors qu'il vil oisif Sous un déguisement infâme et que, captif Au palais de Scyros, en languissant retarde Les destins de la Grèce, — insensible il regarde Les parures de femme et les riches atours Etalés à ses yeux que vantent les discours Des marchands arrivés de Memphis l'opulente, Et de rinde et de Tyr ; mais soudain violente, Sans hésiter, sa main s'empare de l'acier Brillant auprès d'un casque et d'un lourd bouclier
(1) Les Péruviens, plus spécialement les fils de Liraa, passaient pour être peu portés aux arts et aux fatigues de la guerre ; peut-être, comme on l'a dit en Italie, non sans raisou, parce que
La terra molle, lieta e dilettosa Simile a se grabitator produce.
Mais la jeunesse péruvienne, donnant un démenti à cette opinion vulgaire, s'est brillamment distinguée dans tous les combats des cinq dernières années. Ce qui prouve que nul ne peut dire ce dont un homme est capable avant que le moment n'arrive de donner libre cours à ses dons naturels, cachés ou étouffés par les coutumes et les vices de chaque climat, par l'éducation et la politique des gouvernements. (Note d'Olmedo). L'admirable héroïsme déployé par les Péruviens lors de la dernière guerre avec le Chili confirme très justement l'opinion du poète.
Que parmi les satins le fourbe roi lui cache. II pâlit et se trouble. 11 se remet, arrache Et jette loin de lui tout indigne ornement, Il fuit, passe les mers et porte bruyamment L'épouvante et le deuil chez les Troyens, l'outrage. Il brise tout, semant la mort sur son passage. Hector aussi recule... Hector meurt de sa main ! Et trois fois le vainqueur implacable, inhumain, Autour du mur sacré traîne, profane et souille. Attachée à son char, la sanglante dépouille. (1)
Sur ma lyre à présent que de noms à chanter ! Que d'exploits merveilleux il me faudrait conter I Combien se disputaient la palme du courage Qu'ils méritèrent tous en ce jour de carnage ! Carbajal et Silva, Suarez... (2) On devrait
(i) Il semble que les prouesses d'Achille ont forcé la nature à créer le génie d'Homère pour les chanter (Noie d'Olmedo). Ne pourrait-on pas en dire autant du génie d'Olmedo, chantre de Bolivar ?
(2) Il n'est pas possible de citer dans un poème tous ceux qui se sont distingués à Junin. Bruix, Pringgles, Lizarraga, Savry, Blanco, Olavarria, Brown, le colonel Francisco Médina, Attende, Camacaro, Escobar, Sandoval, Jiménez, Peraza, Segovia, Tapia, Lanza, etc., etc. Il est très sensible de ne pouvoir insérer les noms de tous les chefs, officiers et même soldats qui combattirent à Junin. Ce silence serait plus sensible si leurs noms avaient besoin de mon chant pour être mémorables (Note d'Olmedo). Carbajal (Lucas) général né au Venezuela. Il fit toutes les campagnes de 1813 à 1825 au Venezuela, à la Nouvelle-Grenade, à l'Equateur, au Pérou et en Bolivie et combattit par conséquent, à Boyaca, Junin et Ayacoucho. 11 mourut assassiné en Colombie (1830); Silva (Laurencio) né au Venezuela (1792-1873) général après la bataille d'Ayacoucho. II prit part, comme Carbajal, aux plus glorieuses batailles livrées pour l'indépendance du Venezuela et du Pérou. Il fut l'exécuteur testamentaire de Bolivar dont il
Nommer mille autres si, quand Bolivar paraît, L'éclat de son épée et de son nom illustre De tout autre guerrier ne ternissait le lustre, Comme parle soleil tout astre est obscurci. (1)
Je voudrais te ravir, pour élever ici
Un chant en son honneur d'une voix moins timide,
Cette éclatante trompe, ô Muse méonide, (2)
Qui chantait Mars parmi les Thraceset souvent
Excitait les guerriers ou poussait en avant
Les farouches coursiers, rebelles à la bride.
Que Pallas effrayait quand brillait son égide.
Le superbe héros, toujours aux premiers rangs, Brille et se multiplie ! En des lieux ditlérents. Où la lutte est plus chaude, où le danger menace, Là retentit sa voix, là son bras lui fait place. Qui pourrait résister quand sur le front, dit-on, 0 prodige ! il portait resplendissant ce nom : COLOMBIE ! Et les jets puissants de sa lumière Aveuglent l'Espagnol, qui ferme la paupière. Saisi, terrifié, sans voix ni mouvement, En recouvrant le souffle il fuit éperdument...
Ainsi, lorsqu'un bandit la nuit lève son arme Prêt à frapper, soudain, s'il entend le vacarme
avait épousé une parente. Scarez (Isidore) né au Pérou en 1790. 11 lutta pour Tindépendance du sol natal à Torata, Noquegua et brilla à Junin à la tête de trois escadrons de cuirassiers qui méritèrent le nom. de Hussards de Junin, avec lequel ils combattirent, sous les ordres de Suarez, à Ayacoucho.
(2) Réminiscence de micat inter omnes...
(1) Homère fut le fils de Méon. On croit aussi qu'il naquit €n Méonie dans l'Asie Mineure (Note d'Olmedo).
Que le tonnerre fait en descendant du ciel, Sa main laisse échapper le poignard criminel. Le trouble et la frayeur succèdent à sa rage ; 11 recule et tremblant fuit à bout de courage... C'est la fin du combat. L'Espagnol a frémi D'épouvante et, cédant au terrible ennemi Le champ et la victoire, il va dans sa déroute Comme le cerf blessé ; la mort est sur sa route. Les chevaux, qui semblaient dans le combat l'espoir, Blessés, terrifiés, etTroj-ables à voir, Bousculent les guerriers et parcourant la plaine, L'éclaboussent du sang dont leur crinière est pleine. Combien de cavaliers renversés, piétines ! Des régiments nombreux fuyant désordonnés Se jettent l'un sur l'autre et mordent la poussière. Le désordre et l'efïroi gagnent l'armée entière ; Les plaintes et les cris partent de tous côtés Remplissent l'air qui vibre et par l'air emportés, Ebranlent les sommets qu'épargne le tonnerre, Pendant que le vainqueur, féroce ou débonnaire, Sur des monceaux de morts, de blessés expirant, Abat celui qui fuit, pardonne à qui se rend.
Dieu du Pérou, Soleil radieux, puissant père Du monde, que l'ardeur de ton char se tempère ! Ah! ne fuis pas encorle terrestre séjour. Une heure de lumière, une heure de ton jour. Ne la refuse pas ; il nous la faut, demeure ! (1) Le cadran du Destin n'a pas sonné cette heure. Le cher vœu de son peuple arrivait jusqu'au dieu Qui, pourtant, détachait sa couronne de feu.
(1) La bataille de Junin commença à cinq heures du soir ; l'arrivée de la nuit empêcha la destruction complète de l'armée royale (Note d'Olmedo).
Il dore l'horizon d'une flamme dernière;
Plus son disque grandit, moins vive est sa lumière ;
Puis, derrière les monts, il se cache et s'enfuit...
D'un lugubre manteau s'enveloppe la nuit i Les vaincus et leurs chefs accablés de tristesse Qui fuyaient sans savoir où porter leur détresse, S'effrayant de leur ombre et la rougeur au front Dans l'obscurité tous vont cacher leur affront.
Pour la Patrie, ô ciel, brille enfin la victoire ! Gloire à la Colombie I A toi, Bolivar, gloire I
Le tambour enroué, le clairon martial.
De bataille et de mort ne sont plus le signal.
Ce n'est pas pour pousser aux fureurs de la guerre
Qu'ils résonnent, ainsi qu'ils résonnaient naguère.
Leurs voix en se mêlant aux chansons du vainqueur
Raniment bruyamment l'enlhousiaste chœur.
On fait flamber des pins. A leur clarté les ombres
S'évanouissent comme auparavant les sombres
Et barbares soldats ont disparu fuyant
Ton glaive, Colombie, immense et flamboyant.
Le nom de Bolivar et les exploits farouches
De ce jour glorieux sont dans toutes les bouches.
Autour des feux les chefs et de nombreux guerriers
Par des libations célèbrent leurs lauriers
Et partagent entre eux, dans leur commune joie,
Les dons que Bacchus verse et que Cérès envoie.
Tous chantaient la victoire et demandaient la paix : « Que dans les profondeurs de l'enfer à jamais S'engouffrent », disaient-ils, « les horreurs de la guerre! Plus décris, plus de pleurs, plus de maux sur la terre.
Oui, pour toujours la paix ! Le fer sanglant, souillé,
Dans l'éternel oubli honteusement rouillé
Ou transformé plutôt en soc aux champs utile,
Dictera d'autres lois au continent fertile
Qu'ouvrit la convoitise ou l'audace à Colomb,
Malgré le ciel qui fut à l'exaucer si long
Et malgré le courroux d'une mer inconnue.
Ah 1 pour ces nations n'est-elle pas venue
L'ère tant désirée et conquise à Junin
De liberté, de gloire et de repos enfin ! »
« De gloire, oui, mais non pas de repos! » soudain tonne
Dans les cieux une voix qui longuement résonne,
Car les échos trois fois répondant aux échos
Répètent : « De gloire, oui, mais non pas de repos ! »
Sous les pieds des guerriers pendant que le sol tremble
Les hauts sommets des monts s'embrasent tous ensemble
Et paraissent au loin d'éblouissants flambeaux.
Le voile de la nuit se déchire en lambeaux
Et la plaine des airs pure et resplendissante
Se pare des couleurs de l'aurore naissante.
A l'improviste une ombre imposant le respect,
Par son visage calme et son auguste aspect.
Surgit dans la blancheur d'un nuage où s'ébauche
Le manteau nébuleux flottant sur son bras gauche.
Sa main droite présente un sceptre et son regard
Est fier, mais sans courroux. A ses pieds le brouillard
Forme un carquois, un arc, des flèches, un panache
Et du front couronné d'étoiles se détache
L'emblème impérial (1).
Il regarda Junin.
(1) Comme emblème impérial, les Incas portaient un gland rouge au front, tandis que les Scyris du royaume de Quito s'y attachaient une émeraude.
Un sourire éclaira son visage. Soudain :
« Heureux fils du Soleil, » dit-il, « vaillante race,
Où de mon sang je vois avec bonheur la trace,
Je suis Huaina Capac (1), dernier représentant
Du lignage sacré, roi fortuné, pourtant,
Père très malheureux. J'ai vu de ma demeure
De lumière et de paix passer heure par heure
Les trois siècles d'un joug exécrable et sanglant
Et la fureur régner dans l'empire croulant.
Point de place en ces monts, point de place en la plaine
Qui de nos souvenirs très tristes ne soit pleine.
Mille fleuves de sang se mêlent ici, là.
Nos peuplades ont fui quand le canon parla
Et les restes mortels de mon paisible monde
Ont servi, même aux rocs, de germe qui féconde.
Un de mes fils plus loin expire dans les fers
Indignes de son rang (2). Deux espagnols pervers,
Un insolent et vil aventurier, un prêtre (.3)
Aveuglé par la haine, ont eu l'audace d'être
Les cruels assassins d'un monarque puissant!
Tant de crimes, d'horreurs, dans ce but incessant :
L'or que foulaient nos pieds ! n
« Huascar (4)... suprême injure !
(1) Huaina Capac, le plus illustre des Incas et le plus grand conquérant, père de Huascar et d'ATAHUALPA, mort en 1525. Après lui, nous dit Olmedo dans une note, quelques Incas régnèrent encore ; mais il fut le dernier qui posséda intégralement l'Empire. Les autres régnèrent dans un royaume divisé, toujours agités par les guerres civiles ou enchaînés par les Espagnols.
(2) L'inca Atahualpa, héritier du royaume de Quito, qui dans certains poèmes en Europe a été appelé à tort Ataliba.
(3) François Pizarre et le père Valverde, plus tard évèque, qui ordonnèrent le supplice d'ATAHUALPA.
(4) On a rapproché de ce vers le « Ilion, Uion, fatalis inces-
Hélas ! Je n'étais plus. Moi vivant, je le jure,
Du dragon espagnol acceptant le Jéli,
Seul pour le terrasser, mon bras aurait suffi.
Mais notre beau pays que le Soleil, mon père,
Dans le vaste univers à tout autre préfère,
Ne fut pas le premier ni l'unique, ù douleur !
A succomber aux coups de notre afîreux malheur.
Du grand Guatimozin (1), mon frère du Mexique,
Et de Montezuma (2) le sort fut identique.
Ils m'ont fait le récit de leurs cruels tourments :
L'esclavage, la mort dans les fers infamants
Et la destruction de cet empire immense.
Que le mien égalait en richesse et puissance.
Aujourd'hui l'un et l'autre avec calme et dédain
Se rappellent parfois le supplice inhumain ;
Les javelots cachés dans les fêtes traîtresses.
Et les lits de brasiers aux brûlantes caresses (3) ».
tusque Judex. » Hoasgar, le fils préféré de Huaina Capag, ne fut pas tué par les Espagnols ; mais ceux-ci causèrent sa mort en s'immisçant dans les affaires des frères-rois dont les dissentiments auraient pu se terminer autrement (Note d'OImedo). Huascar, héritier de l'empire de Cuzco convoité par Atahualpa, fut noyé par un des généraux de celui-ci, sinoa par son ordre.
(1) Guatimozin (1497-1322), dernier empereur aztèque de I'Anakuac. pendu par l'ordre de Gortez qui, auparavant, le fit en vain étendre sur des charbons ardents pour Je contraindre à avouer où ses trésors étaient cachés.
(2) Montezuma (1466-1520), dernier roi de Mexico, se laissa mourir de faim dans sa prison pour ne pas supporter la honte de servir d'instrument aux desseins ambitieux de Gortez.
(3) Allusion à la torture infligée à Guatimozin et à son ministre et au massacre ordonné par Gortez au milieu des réjouissances publiques auxquelles il avait invité les aztèques en signe de paix et d'amitié.
« Guerre à l'usurpateur! f^ui devons-nous un bien ?
Lumières, mœurs ou lois, religion ? non, rien !
Il était ignorant, plein de vices, féroce
Et superstitieux! Sa foi, blasphème atroce !
N'est pas la foi du Christ. Du sang, du plomb, des fers,
Voilà ses sacrements les plus saints, les plus chers! (1)
0 religion douce ! 0 source pure, intense
De consolation, d'amour et d'espérance,
Que de maux on nous fit en invoquant ton nom ! (2)
Le conquérant vit-il en nous des frères? Non !
Notre hospitalité, nos généreux services.
N'obtinrent en échange hélas ! que des sévices,
Des chaînes, des cachots, la torture et la mort !
Tous nous firent subir un si funeste sort.
Oui, tous, hormis un seul. Celui qui fut victime
De son amour pour nous. Cet apôtre sublime
De la paix fraternelle et de la charité,
Le divin Las Casas (3), si digne, en vérité.
Que sous un autre ciel son destin l'eût fait naître.
Jusqu'à son dernier souftle il nous aima ce prêtre.
(1) La muse d'Olmedo a certainement dépassé ici la mesure. Lien que ces paroles soient admissibles dans la bouche d'un Inca dont le peuple, autant que lui-même, eut si cruellement à souflrir de la part des conquérants.
(2) Olmedo s'est souvenu ici des mots prononcés par M^^ Roland sur l'échafaud : 0 Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! »
(3) Le nom de Las Casas ne peut être rappelé sans émotion par un Américain, malgré le dernier égarement de son zèle. Quand les grandes passions ne se sont-elles pas égarées ! Le nom de Las Casas est très vénéré en Amérique, tandis qu'en Espagne on le traite de fanatique et d'imposteur ! (Note d'Olmedo). Ce célèbre prêtre espagnol, né à Séville (1474-1566) défendit chaleureusement, avec beaucoup de pitié, la race indienne contre l'oppression des conquérants.
C'est pourquoi maintenant il demeure à son tour Parmi nous, les Incas, dans cet heureux séjour.
Avec un diamant parle Destin tracée
La date inévitable est en (in annoncée
De revanche et de gloire, à mon peuple chéri !
Et voilà le Vengeur qui se dresse aguerri.
Il vient d'une autre mer (1), pareil à la tempête
Qui gronde et se déchaîne et que plus rien n'arrête.
Près de la Péana {'■2), ce pavillon royal
Que profanaient le temps elle pouvoir fatal,
Comme au pied de l'autel d'un dieu plein de colère,
Ses victimes sans nombre auront jonché la terre.
0 plaines de Junin ! 0 fils si cher au cœur
Du malheureux Inca, son ami, son vengeur!
Peuples qui ne formez qu'un seul peuple et de même
N'êtes qu'une famille et tous des fils que j'aime,
Vivez et triomphez ! »
L'inca suspend le cours Subitement ici de son touchant discours Et demeure plongé dans la profonde extase De l'inspiration divine qui l'embrase, Qui sur ses traits se peint et se lit dans ses yeux Immobiles, fixés sur la voûte des cieux. Les guerriers croyaient voir l'ombre d'une slatue. Mais il reprit enfin : a Peuples, ma voix s'est tue Pendant que 1^ Destin entr'ouvrait devant moi Le livre où je lisais une terrible loi.
(1) La mer Atlantique, qui baigne le Venezuela, patrie de Bolivar.
(2) La Péana de l'inca était un édifice où il avait l'habitude de se reposer quand il traversait la grande route de la Cordillère. Ses ruines, ou plutôt, leurs vestiges, se trouvent près du champ de bataille de Junin (Note d'Olmedo).
i66 OLMEDO
Or, si d'un sang vermeil la page est imprégnée, Très vive est la splendeur dont je la vois baignée. Chef de ma nation et vous, nobles guerriers, Pour frapper d'autres coups préparez vos aciers, Cessez vos chants. Poussez un nouveau cri d'alarme, Prêtez l'oreille à mon oracle et qu'il vous charme. Le vœu de la Patrie et Tordre du Destin Exigeront de vous un autre eiïort demain Qui fera sur des champs d'immortelle mémoire, Dans un combat nouveau, plus grande la victoire ! »
Stupéfaits les guerriers l'écoutaient. Mais sa v.oix
A peine annonce-t-elle un combat qu'à la fois
Tous se dressent. Leur cœur d'un tel bonheur tressaille
Qu'ils s'arment et sont prêts au signal de bataille.
On se tait quand l'Inca leur dit du haut des cieux :
« De votre mâle ardeur, guerriers audacieux.
Sera digne l'exploit qui pour vous se prépare.
11 sera le dernier, mais terrible et barbare ;
Car l'ennemi vaincu dans sa fuite a gagné
Cuzco, ma ville sainte, et n'a rien épargné :
Forces, armes, trésors, pour livrer sa fortune
A des hasards nouveaux. La haine et la rancune
Allument dans son sein l'inextingible ardeur
Des flammes d'un volcan qui gronde avec fureur (1) ».
(1) Le chef de l'armée royale, défait à Junin, se rendit précipitamment à Cuzco, pour y préparer une deuxième bataille après avoir coupé les ponts de l'Apurimac. Cela arrêta Tarmée libératrice sur la rive gauche du ileuve. Le général Bolivar, après avoir pris les dispositions nécessaires, retourna alors à Lima pour organiser de nouvelles troupes et continuer la campagne après la saison rigoureuse de l'hiver. Dans cet intervalle les Espagnols réunirent avec une activité admirable toutes les forces dont ils disposaient à Cuzco et dans d'autres provinces et ravissant tous les éléments de guerre, utiles ou inutiles, qui se trouvaient dans le pays, passèrent à l'impro-
« En marche! Dans les champs dont firent rougir l'aire
L'entêtement aveugle et la sourde colère
De nos premiers tyrans qui se querellaient tous
Pour savoir lequel d'eux seul régnerait sur nous,
Tant leur soif de pouvoir et d'or par le partage
Bien loin de s'apaiser s'excitait davantage;
Dans ces champs baptisés d'un nom si malheureux
Par les dissensions des étrangers entre eux
Et rivés par leurs soins à cette lourde chaîne
Que depuis lors, hélas! tout mon empire traîne ;
C'est là qu'avec raison le ciel ofîre à nos vœux
La vengeance et la gloire, 0 sites bienheureux,
Plaines à'AyacoucJio (1) qui verrez la victoire,
Oui, vous serez témoins de vengeance et de gloire,
Mais de carnage aussi ! Je frémirais d'horreur
Si j'avais forme humaine encore d'empereur! »
« C'est là que Bolivar remuant dans sa tête D'héroïques pensers à triompher s'apprête
viste de l'autre côté de l'Apurimac et se présentèrent dans Ayacoucho avec près de dix mille hommes, alors que notre armée en avait à peine cinq mille (Note d'Olmedo).
(i) Dans les champs d'AvACOucHo eut lieu la célèbre victoire prédite par l'Inca. Elle fixa la destinée de l'Amérique, Dans ces mêmes lieux, au début de la conquête, les Almagro et les PizARRE se disputèrent la domination du Pérou avec un tel acharnement, que les monceaux de morts de l'un et l'autre camp valurent à ce site le nom d'AvA-CucHO, ce qu'on peut traduire par le Coin des Morts. Aussitôt que les rênes de l'empire se trouvèrent dans une seule main, la conquête du pays entier fut plus rapide (Note d'Olmedo). Le général La Serna, vice-roi du Pérou, qui commandait l'armée espagnole à Ayacoucho, y fut battu par le général Sccre et fait prisonnier par le général Cordova après avoir reçu six blessures. L'indépendance du Pérou et de toute l'Amérique du Sud fut assurée par cette éclatante victoire, le 9 décembre 1824.
De nouveau. Là, prouvant son génie et son cœur, Il prêtera sa foudre à ce jeune vainqueur, Qui, deux fois acclamé sur les monts et les fleuves, Donna d'un grand courage à l'Ecuador des preuves, Au jeune et vaillant Sucre (1). Et bientôt on verra Que le front de ce chef hardi reflétera L'âme de Bolivar, car ce héros, son maître, L'aura d'un seul regard fait passer dans son être ».
« De la cime des monts descendent les torrents Semant sur leur chemin des milliers de courants ; Comme eux viendront les fils de la funeste Espagne Orgueilleux de leur nombre envahir la campagne» Tandis qu'à leur rencontre, impatients, heureux, Sans tarder marcheront tes magnifiques preux,
(1) Sucre (Antonio José de), (qu'il faut prononcer Soucre), gloire sans tache de l'Indépendance, son plus pur héros, né au Venezuela en 1793. Il servit dès l'ùge de dix-sept ans sous les ordres de Miranda Nariiïo (1812) et sous Bolivar dès 1813. Il se trouva au premier rang partout, secondant le Libérateur avec autant de génie militaire que de dévouement. Il avait remporté deux victoires importantes sur les Espagnols, près de la rivière de Yahuachi en 1821 et sur les flancs du volcan Pichincha en 1822, quand Bolivar le nomma général en chef des armées réunies, et en cette qualité il commanda la bataille d'Ayacoucho, après laquelle il fut fait raarécbal. Quand l'Etat de Bolivie fut constitué, il se vit nommé à l'unanimité Président à vie de cette République. Ses vertus n'y purent triompher des dissensions politiques et, après avoir reçu une balle dans une émeute, il résigna ses pouvoirs en 1828. Il fut lâchement assassiné à Berruecos en 1830, près de Pasto, dans son voyage de retour à Quito, par des bandits à la solde de rivaux jaloux de sa gloire et ambitieux. L'Equateur lui a élevé une statue à Quito, œuvre de M. Falguière, et a donné son nom à l'unité monétaire de la République.
0 noble Colombie ! et ta jeunesse aimée, 0 Pérou ! de renom et de gloire affamée. Lui, l'intrépide chef, ira là devant eux. »
« L'épouvantable choc, insensé, hasardeux ! Pareil en son horreur au fracas du tonnerre. Dernier coup d'un orage assourdissant la terre! Les airs sont embrasés et sillonnés de feux ; La poussière et la poudre obscurcissent les cieux ; Le sang couvre le sol. Il l'inonde, l'abreuve Et va rapidement rougir les eaux du fleuve. L'Apurimac bouillonne et sur son long parcours De ses flots courroucés précipite le cours » (1).
(( Pendant que Cordova (2) par monts, gouffres, vallées,
(1) L'Apurimac, rivière qui naît à la jonction des Andes du Chili avec les Andes du Pérou.
(2) Cordova (José Maria), l'un des plus vaillants at hardis guerriers qui combattirent sous Bolivar. Il naquit en Colombie en 1800 et, presque enfant, embrassa la cause de l'Indépendance. A dix-neuf ans il mérita par son courage d'être promu heutenant-colonel sur le champ de bataille de Boyaca. Sous les ordres de Sucre, à l'Equateur, il fut le premier qui planta le drapeau tricolore sur la ville de Quilo en i822. Il y conquit le grade de général de brigade. La plus belle page de sa vie militaire est celle que son épée traça à Ayacoucho, où il fut élevé au grade de général de division par Bolivar, après la victoire. Il y commanda l'aile droite avec les bataillons Caracas, Pichincha, Voltigeurs et Bogota. Au moment décisif, le général Sucre ayant dit à Cordova en lui indiquant une colline : « Général, si vous prenez d'assaut cette hauteur-là, nous gagnons la bataille ; si vous êtes repoussé, nous la perdons », Cordova s'élança à la tète de ses bataillons secondés par huit escadrons de cavalerie, en s'écriant : « Soldats, l'arme au choix, et marchez en vainqueurs ». II
Poursuit des Espagnols les troupes harcelées ; — L'amour de la Patrie et l'ardeur des vingt ans Font rêver Cordova de hauts faits éclatants, Cordova que Vénus d'un beau myrte couronne Où le laurier de Mars grandit et l'environne, — Miller (1 ) et ses hussards se rappellent Junin, Yargas (2) son grand renom et Lara (3) son destin. Dans cent combats fameux son bras fut redoutable (4) ».
<( Impassible plus loin, pourtant infatigable, Avec un nom terrible et tout en combattant
enleva la position et fit remporter la victoire. Bolivar mit sur la tête de ce héros, qui comptait alors à peine 24 ans, la couronne d'or et pierres précieuses que la ville de Cuzco lui offrit. Cordova en fit don à sa ville natale. L'Ajax américain qui avait tout pour plaire et pour briller : jeunesse, fortune, noblesse et gloire, périt misérablement dans une révolution, massacré par un anglais, avant l'àpe de trente ans.
(Ij Le général Miller commandait les forces du centre de l'armée avec les bataillons Grenadiers et Hussards de Colombie.
(2) Vargas (José Maria) colonel, né au Venezuela, il s'y était illustré, ainsi que son frère, le lieutenant-colonel Fermin Vargas, tué à la bataille du Santuario (1830) oîi il fut luimême blessé. L'un des régiments qui se battirent à Ayacoucho, portait aussi le nom de Vargas, en souvenir de la bataille du Pantano imarécage) de Vargas, qui précéda celle de Boyaca.
(3) Lara (Jacinto), général né au Venezuela (1780-1859). Il commandait la réserve composée des régiments Ritles. Vargas et Vainqueur. Il avait brillé précédemment dans les campagnes du Venezuela et de la Nouvelle-Grenade par des exploits nombreux.
(4) 11 n'est pas possible de rappeler tous les régiments qui se battirent et triomphèrent à Ayacoucho... Chacun d'eux s'y distingua tout particulièrement (Note d'Olmedo).
C'est La Mar (1) qui s'avance et décide à l'instant
De l'insolent parti la déroute tardive.
Martyr du point d'honneur, enfin, ton jour arrive î
Lutter pour la patrie et pour elle mourir,
Ce fut ton vœu constant. Dieu se laisse attendrir.
Tu lutteras, La Mar, mais pour vaincre ! L'infâme
Et lâche calomnie exhalera son âme
Sous tes pieds écrasée. Heureux de tes hauts faits
Ton pays t'applaudit, reconnaît tes bienfaits.
Et ton nom glorieux le Guayas pour l'entendre,
Dès qu'il résonnera dans un chant mâle et tendre
Près de ses bords fleuris, ralentira son cours.
La voix de ton ami prêtera son concours
Pour chanter tes exploits, ta gloire et son ivresse
Pendant qu'ému son cœur tressaille d'allégresse (2) ».
(1) La Mar signifie : la mer, et c'est ce qui fait dire à 01medo : avec un nom terrible.
(2) La Mar (José) 1778-1830. Olmedo a laissé sur ce champion de l'Indépendance la note suivante au pied du chant : « Le général La-Mar, naturel de Guayaquil, commanda vaillamment l'aile gauche de l'armée qui souffrit le plus terrible choc des forces ennemies et décida de la victoire. Toutjeune, il fut envoyé par sa famille à la Péninsule pour y suivre la carrière militaire et il se fit remarquer dans la guerre que l'Espagne soutint si glorieusement contre les Français de Napoléon. » (Il se trouva au siège de Saragosse, comme colonel, sous les ordres de l'héroïque Palafox et y fut blessé, puis, après la reddition du général Black, il fut l'un des oftîciers prisonniers envoyés en France par Sucbet et fut seul incarcéré à Dijon par suite de son refus de donner sa parole d'honneur de ne pas chercher à fuir. Un royaliste lui procura les moyens de s'évader et de partir en Italie, d'où il retourna en Espagne. Ferdinand VII l'éleva au grade de général). « Il retourna en Amérique », continue Olmedo, « avec le titre d'Inspecteur général du Pérou. Les chefs espagnols lui lais-
« L'effort que l'on conçoit immense et dangereux Glace d'effroi le lâche, aiguillonne le preux. Mais quel courroux subit, quelle audace intrépide Embrasent la poitrine et font le bras rapide De qui lutle pour vous, patrie et liberté !
sèrent le commandement de la place du Callao, quand ils abandonnèrent Lima pour la première fois, à l'approche du vaillant et rusé général San Martin. Ce fut là une situation très difficile pour un homme comme La-Mar qui, de longue date, donnait abri à des sentiments américains qu'il lui fallait refouler pour obéir sévèrement aux lois de l'honneur. Mais, à cette époque là aussi, les patriotes enfermés dans la citadelle connurent le cœur de cet américain vertueux. Quand il lui fut donné de délier honorablement les nœuds qui l'attachaient à l'Espagne, l'opinion publique lui fut si favorable, que peu après la capitulation du Callao, il fut élu à l'unanimité, par le premier Congrès du Pérou, Président du Gouvernement. C'est alors que les ennemis de La-Mar, c'est-àles ennemis de l'ordre et du bien public, conspirèrent contre lui et répandirent le bruit qu'il avait des connivences avec les chefs de l'armée royale ; mais le champ d'Ayacoucho fit voir quelles étaient ces connivences avec les ennemis de la patrie. Et le temps, dévoilant tous les faits, a montré quels étaient les faux patriotes, quels étaient ceux qui usurpèrent un pouvoir que les modérés refusèrent, quels étaient, enfin, ceux qui, en gouvernant leur patrie, s'y firent des tyrans, pour la vendre ensuite. Réjouis-toi de ce triomphe supérieur à la gloire militaire dont tu t'es couvert, ô mon tendre ami! 0 magnœ spes altéra Romx ! » La-Mar mourut pendant son exil à Costa- Rica. Quinze ans après sa mort, en 184o, le Pérou réclama ses restes. On pourra, dans le trait suivant, apprécier le grand cœur de ce guerrier vertueux : après la victoire d'Ayacoucho, il reçut en récompense une des plus vastes et riches propinétés rurales du Pérou, confisquée à un espagnol hostile à la cause de l'Indépendance. La-Mar, honnête et généreux, la rendit peu après à sou ancien propriétaire.
L'oufrage de nouveau quiconque a résisté. Le cavalier jetant son arme foudroyante S'élance à terre et va, dans la lulte effrayante, Combattre corps à corps, son cheval lui semblant Rétif et paresseux, comme le plomb trop lent. »
« Ainsi, dans les deux camps, l'acharnement augmente. Maison sent au milieu de la sombre tourmente Que le nombre est vaincu par l'intrépidité, Que la force partout cède à l'habileté. »
« L'arrogant espagnol retrace en sa mémoire Les plus grands souvenirs de son antique histoire Et fermement résiste et lutte obstinément. Déjà, dans sa pensée, il se voit au moment Où dans Lima soumise il va couvert de gloire Sous les arcs qu'on devra dresser à sa victoire.
Illusions, adresse, efforts, soins superflus!
Ses régiments nombreux, ardents et résolus.
Ne lui servent de rien. Il cède au choc horrible
Et rend en succombant ce glaive qui, terrible,
Du vainqueur de l'Europe à Baylen fut vainqueur (1)!
S'il a perdu sa force, il a la haine au cœur
Et sa rage est extrême en mordant la poussière.
Il roule un œil sanglant sous sa lourde paupière
Et fait craquer ses dents. Il regarde le jour,
S'irrite de le voir (2). Au ciel, que tour à tour
Il accuse et maudit, écumante et livide
Sa bouche fait monter le blasphème stupide,
(i) Il y avait à Ayacoucho, dans l'armée royale, un grand nombre des vétérans qui combattirent en Espagne les armées de Napoléon.
(2) Le Quœsivit cœlo lucem, ingcmuitque reperta, de Virgile, semble avoir inspiré notre poète.
174 OLMEDOr
Et, vomissant des fJots de Gel et de sang noir,
Il réclame un vengeur, mais il meurt sans le voir. »
« Ah ! maintenant voici des débris effroyables ! Soldats comme officiers, abattus, pitoyables, Tous implorent la paix. Le chef victorieux L'accorde (1). Sur son front l'olivier glorieux, Au nom de Bolivar, au nom de la Patrie, A ses lauriers sanglants dignement se marie. La patrie ou l'honneur ont-ils armé sa main, De vengeance altéré le cœur américain Bondit. Qu'il soit vainqueur, aussitôt il pardonne. »
a Les bruyantes clameurs du camp qui s'abandonne
Aux transports du triomphe et les monts de Quino (2)
Et les antres profonds et le multiple écho
De l'abrupte sierra du vaste territoire
Jettent à tous les vents ce cri joyeux : Victoire ! »
« L'Apurimac s'agite. Aux turbulentes eaux Du rapide Ucayale il va mêler ses flots.
(1) II y avait quinze généraux espagnols au Pérou. Tous, par un heureux hasard, se trouvèrent réunis sur le champ de bataille d'Ayacoucho pour rendre plus glorieuse cette journée ; tous furent obligés de se rendre et de capituler ; tous sont retournés dans leur patrie avec toute leur fortune. La capitulation fut demandée et accordée après que le gros de l'armée royale eut été mis en déroute et quand il ne restait plus à battre qu'un corps de réserve sans grande importance. Il nous semble que rien ne manque à cette conduite pour être le trait caractéristique d'un peuple (Note d'Olmedo).
(2) Le peuple de Quino ou Quinoa se trouve près d'Ayacoucho.
OL.MEDO 175-
Tous deux unis, blanchis d'écume, en gais murmures, De palmes, de lauriers couvrant leurs ondes pures, S'empressent d'annoncer le triomphe éclatant Au splendide Amazone et ce roi sur l'instant Ordonne à ses dauphins, ses nymphes, ses sirènes, D'aller par des chansons vibrantes, mais sereines. Apprendre la victoire immortelle à la mer (1). »
« Salut à toi, vainqueur ! Salut, espoir si cher
De ton digne pays ravi de ta bravoure !
Que d'un laurier nouveau ton noble front s'entoure !
Comme auprès du torrent s'élève le palmier,
Ton nom grandit toujours ! (2) Tu serais le premier
A briller aujourd'hui sans partager ta gloire
Si Bolivar n'était !.... Aux cieux dans la nuit noire,
Sans la lune, Vesper aurait la royauté ».
a Sur ce jeune héros la Victoire a compté
Pour ceindre dans ce jour l'immortelle couronne
Au front de Bolivar ! La palme qu'il lui donne,
Que dans Ayacoucho cueille pour lui sa main,
Sans repos laissera la trompette d'airain
Qui, par deux fois déjà, Libérateur l'acclame I »
tt C'est là le jour heureux que votre cœur réclame, Jour promis à l'Inca, d'où naît dans sa splendeur L'ère de liberté, de paix et de grandeur. Otoi par qui la chaîne infernale est brisée Et l'orgueilleuse tête ibérique écrasée,
(1) L'Apurimac, après une assez longue course, se jette dans rUcayale qui, à son tour, débouche dans le fameux fleuve des Amazones (Notes d'Olmedo).
(2) Réminiscence de Crescit velut arbur, mais combien plus heureuse et plus parée de couleur locale !
176 OLMLDO
Tu peux à tant de gloire ajouter plus d'éclat
Si mon peuple aguerri par tes soins au combat
Qui de sa liberté vient de le rendre maître,
De cet art périlleux, difficile à connaître.
De vivre toujours libre en méritant la paix,
Sous ton pouvoir reçoit les leçons désormais.
J'ai gouverné mon peuple en l'aimant comme un père,
Oui, ma main lui fut douce. Et, pourtant, sur la terre
Je ne voudrais plus voir le sceptre des Incas.
Du pouvoir absolu plus d'un armant son bras,
Père au début, finit comme un tyran son régne.
Je fus un conquérant ; aujourd'bui je dédaigne
Ce rôle glorieux, mais trop sanglant, bêlas !
Un conquérant, fùt-il bumain, ne devrait pas
Présider aux destins de l'empire qu'il fonde ! »
a Illustre Bolivar, par ton œuvre féconde,
A travers un sentier inexploré tu cours
Au temple de la Gloire, Oui ! le pouvoir toujours
Terrible et redouté que l'accordent les pères
De l'intègre sénat, bien qu'en des temps prospères
Il causa les malbeurs de l'empire romain.
Comme un bouclier doit dans ta puissante main
Garder la Liberté du Peuple qui t'est cbère [l). »
« 0 Liberté! Celui qui d'un dieu sanguinaire,
De Mars, pouvait servir les redoutables lois.
Ce béros est celui que constamment tu vois,
— Prêtre le plus fervent qui le premier t'encense —
Au pied de tes autels s'incliner en silence.
(1) Le Congrès du Pérou nomma Bolivar dictateur, au moment où la République courait les plus grands dangers. (Note d'Olmedo).
Si le ciel confiait au peuple américain L'auguste mission, alors qu'il met un frein Aux horribles fureurs du monstre de la guerre, D'étendre à tous les points de l'onde et de la terre Ton pouvoir souverain, divine Liberté, Bannis la crainte, avec ce héros redouté, De voir l'erreur un jour ou l'aveugle ignorance Eclipser ta splendeur, de voir l'intolérance, La superstition profaner tes autels, Ou tes sublimes lois, tes décrets immortels Devenir le jouet d'un tyran qui l'insulte. Impérissables sont ton empire et ton culte. Comme tu viens de rendre au temple merveilleux Du saint Pacha-Camac son éclat radieux, (1) Par toi retrouveront les peuples sans couronne Leur majesté première et la grandeur du trône. Mon oracle est certain; oui, tu ranimeras Les restes de Carthage et tu relèveras L'Aréopage grec, le Capitole à Rome. »
« Le glorieux destin pour lequel Dieu te nomme ! Car c'est toi, Bolivar, brisant le joug des rois Qui, malgré leurs elTort^, raffermiras les lois.
(1) Pagha-Camac, divinité invisible dont l'image était le soleil. Ce nom se compose de Pacha, univers, et de Camac, participe du verbe Cama, animer, et signifie dans la langue des Indiens, Celui qui anime rUniven. On le tenait en grande vénération et le peuple n'osait pas prononcer son nom. On lui vouait un culte intérieur. Le cœur de l'homme était son unique temple. Eu parlant du temple de Pacha-Camac nous avons voulu entendre par là le temple du Soleil, sous la magnifique image duquel il était adoré. Combien de peuples qui se vantent de leur antique civilisation n'ont pas atteint ces beaux principes de théologie naturelle ! (.Note d'Olmedo).
Et la Discorde, au front hérissé de vipères, (1)
Que dans cent nœuds d'airain d'un bras puissant tu serres,
Verra trembler devant les insignes sacrés
Les parricides fers des complots conjurés »,
« La terre ouvrant à tous ses entrailles profondes Otîrira les trésors qu'en ses veines fécondes Notre dieu jusqu'ici dérobait à vos yeux. Nos monts feront jaillir le métal précieux Comme une lave d'or qui couvrira la plaine. Fier d'avoir le premier osé briser sa chaîne, Le peuple dont la gloire autant que le pouvoir Sur tout autre le fait parmi nous prévaloir, Comme on voit resplendir sans taches et sans voiles L'astre de Virginie au sein de ses étoiles, Ce peuple, répondant joyeux à notre appel, Accourt pour nous donner le baiser fraternel ; (2) Et les pays lointains de l'illustre hémisphère, En contemplant l'essor superbe et salutaire Que sans retard prendront nos muses et nos arts, Nous traitent en amis, nous marquent des égards; Mais la reine des mers, s'empressant la première. Ouvre de son trident aux autres la carrière (3) ».
(1) Discordia démens
Vipereinn crinem vittis innexa cruentis (Enéide, vu, 702).
(2) Nos frères de l'Amérique du Nord ont été les premiers à reconnaître rindépendance des peuples du sud, à laquelle ceux-ci furent entraînés par leur exemple et par leur amitié. Le drapeau des Etats-Unis porte autant d'étoiles qu'il y a d'Etats dans la Confédération. L'Etat de la Virginie a pardessus les autres la gloire d'être la patrie de Washington. (Note d'Olmedo).
(3) L'Angleterre fut la première des nations européennes qui reconnut l'indépendance des nouveaux Etats américains.. (Note d'Olmedo).
« 0 peuples ! Tel sera votre sort radieux.
Dorénavant, jamais, les complots odieux
Des despotes ligués ne porteront atteinte
A votre indépendance inébranlable et sainte,
Pourvu que dans la guerre et la paix vous soyez
Frères, d'un pôle à l'autre étroitement liés.
Peuples, dans l'union votre force réside.
Peuples, unissez-vous ! Qu'elle soit votre guide
Et, libres, vous serez toujours victorieux !
Que de cette union aux grands et puissants nœuds
Les Andes soient l'image et vous donnent l'exemple.
Car ces monts, d'une mer à l'autre, on les contemple
Ne formant qu'une chaîne aux solides liens (1).
Des orages aux bruits sourds et terrifiants
Bouleversent le ciel, mettent en feu l'espace;
Du gouffre des volcans la lave sort et passe
En détruisant les ehamps, les peuples, les cités ;
Des tremblements affreux semblent de tous côtés
Déraciner de ses pivots profonds la terre ;
Les Andes sont debout. La haute Cordillère,
Résistant impassible aux éléments pervers,
Voit le monde sombrer dans les gouffres ouverts. »
<i Oui, c'est là, Bolivar, un exploit plus notoire Que d'avoir remporté l'éclatante victoire Sur le sceptre de fer en renversant sa loi. Ce rôle t'appartient. Il est digne de toi.
(1) Dans cette comparaison on a voulu exprimer le désir de voir tous les peuples d'Amérique n'en former qu'un seul par leurs relations et leurs liens fraternels. C'est dans ce sens-là que l'Jnca, lorsque dans sa prophétie il parle de son peuple, de son Empire, comprend tous les peuples qui sont unis et ireliés par la chaîne des Andes... (Note d'Olraedo).
Triomphe en attendant... Les arcs et les colonnes
Vont se dresser partout pour porter tes couronnes;
Et ton nom acclamé par les peuples divers
Qui, proches ou lointains, habitent l'univers,
Ton nom perpétué dans toute langue humaine
Par la prose et les vers, d'une aile souveraine
Parviendra d'âge en âge à la postérité.
Sur le marbre et l'airain superbement chanté ;
Mais dans ce beau concert de tant de voix puissantes,
Rivalisant avec les plus retentissantes,
C'est la voix du Guayas qu'on entendra toujours !
C'est toi, de ton vivant, qui seras le secours,
Le salut et l'honneur de ce pays que j"aime
Et tu seras son ange et son gardien suprême
Quand, le plus tard possible, arrivera le jour
Où tu t'envoleras au céleste séjour (1)
Et, parmi les Jncas, ton âme pure et droite
A côté de Manco prendra place, à sa droite (2). »
« Le destin vous transmet sa favorable loi.
Regardez le condor, ce magniQque roi
Des habitants ailés des forêts péruviennes,
A qui l'aigle céda l'empire sur ces plaines ;
Voyez-le déployant le plumage soyeux
De son aile, au soleil monter d'un vol joyeux
Et confirmer ainsi ce que je vous révèle.
Courez, courez guerriers où l'honneur vous appelle
Et du jour glorieux allez hâter l'instant.
(1) Réminiscence heureuse de Scriis in cœlum rcdeas.
(2) Manco Cai'ac fut le premier Inca (nous l'avons déjà dit), le premier législateur du Pérou. On le croyait descendu du ciel, et on le vénéra toujours comme une divinité (note d'OImedo).
Près de l'Apurimac, c'est Ik que vous attend
La Victoire. C'est là, sur l'aride rivage,
Qu'elle ceindra vos fronts des palmes du courage (1). »
(1) Là se termine la prophétie del'Inca, que Von critiquera, peut-être, comme étant trop longue, ce qui est juste. Mais ne pardonnera- t-on pas à un Inca qu'avant le grand oracle, objet de son apparition, il exhale quelques plaintes en revoyant les lieux qui furent le théâtre des horreurs de la Conquête ? Ne pardonnera-t-on pas à un bon père et à un bon roi de déplorer avant tout le sort de ses fds et de son peuple ? Ne pardonnerat-on pas à un guerrier qu'il excite le courage des guerriers avec le souvenir des offenses passées, bien qu'il s'agisse de faits très connus de l'histoire de son pays ? Ne pardonnera-t-on pas à un vieillard un discours prolixe et à un sage âgé de ne pas perdre l'occasion de donner des conseils ? Ne pardonnera-t-on pas, enfin, à un prêtre de prolonger un peu l'attente du peuple en lui annonçant les oracles du ciel ?
Les oracles étaient, en général, brefs et sentencieux, c'est vrai ; mais la victoire d'Ayacoucho est de la plus grande importance, puisqu'elle a fixé les destinées du peuple américain ; elle ne serait pas bien chantée si l'on ne célébrait pas tous les incidents qui la rendent mémorable. En outre, la prolixité même de ces incidents donne de plus grandes apparences de vérité à la prédiction. C'est pour cela qu'on a choisi un prophète inspiré qui prévoit tout ; un vieillard qui n'omet rien de ce qu'il prévoit et un Inca qui regarde avec intérêt tout ce qui contribue à la gloire de l'Empire. D'un autre côté, la mention qu'il fait de tous les chefs qui devaient se distinguer à Ayacoucho sert à stimuler de nouveau leur courage, autant par la louange anticipée de leurs prouesses que par l'espoir certain de la victoire. — On dira, enfin, que rinca de ce chant sait plus de choses qu'il ne devait en savoir de sou temps. Msis celui-là était un Inca doué d'un esprit prophétique qui, d'après les traditions antiques, avait prédit l'invasion des Espagnols, l'établissement d'une nouvelle religion et les destinées de l'Empire. 11 ne faut
L'Incase tut. Les cieux s'ouvrirent largement Et firent ruisseler du fond du firmament Les rayons purs et vifs d'un monde de lumière ; Puis un céleste chant emplit la voûte entière. Les Vestales chantaient. Les innocentes voix Des vierges du soleil laissaient comme autrefois Exhaler les transports d'une allégresse extrême Tout autour de l'Inca, leur pontife suprême, Et faisaient retentir les hymnes solennels Qui louaient le soleil et ses dons éternels.
« 0 dieu saint du Pérou^ ùme, essence du monde Et père des Incas, dans ta course féconde Réjouis-toi de voir délivré de ses fers Ce peuple qui t'adore en roi de l'univers. Les ténèbres de sang et d'infâme esclavage Qui ternissaient ton calme et radieux visage Se dissipent déjà. Les chants ont remplacé Le cri de guerre à mort, hélas 1 souvent lancé Et le bruif infernal de la chaîne servile ».
« Ici la Liberté vient chercher un asile. L'errante voyageuse a trouvé sous nos cieux La retraite tranquille et qui convient aux dieux. C'est ici, parmi nous, qu'il faut que l'on contemple L'autel miraculeux de son auguste temple. De sa chère Helvétie oubliée, elle aura Le culte dans ces lieux qui la consolera D'avoir vu s'écrouler les autels que la Grèce
pas, surtout, s'étonner qu'il ait des idées justes touchant la religion, la législation et la science du siècle, puisqu'il habite les régions de lumière et de vérité. (Note dOlmedo, qui répond ainsi aux grandes critiques formulées sur ce poème, comme nous le verrons au chapitre suivant).
Lui dressait autrefois. Ecoutez sa promesse :
Le Tibre et l'Eurotas céderont dans son cœur
La place au Madalén comme au Rimac vainqueur (1). »
(( 0 père ! Clair soleil ! Comme un dieu tutéiaire
Protège ces autels, veille sur cette terre !
A tout être c'est toi qui donnes la santé,
Le mouvement, la joie ainsi que la beauté.
Par tes soins tout respire et tout se fortifie,
Car la chaleur est source éternelle de vie.
Le laboureur, l'oiseau sont réveillés aux champs
Par l'aube de ton jour et t'adressent leurs chants.
Par toi les fils de Mars dans une ùme aguerrie
Sentent brûler ce feu : l'amour de la patrie,
Et l'offrant humblement leurs palmes, leurs lauriers,
Elèvent jusqu'à loi de beaux hymnes guerriers »,
« 0 bienfaisant soleil ! rends notre sol prospère
Et répare les maux que lui causa la guerre.
Donne à nos champs des fruits, à nos ports des vaisseaux,
Prive-nous, si lu veux, de l'éclat des métaux,
Mais, peuplant nos déserts, donne à nos arts la gloire,
Des ailes au génie, aux armes la victoire. »
« Sauve, dieu du Pérou, soutiens et raffermis Le bras qui t'a vengé, non pour qu'il soit soumis A de nouveaux combats qu'épouses, sœurs et mères Exécreront toujours (2), mais aux flots populaires
(1) Le Magdalena (poétiquement le Madalén) est un fleuve qui coule vers la mer aux environs de Bogota, comme l'Eurotas dans le voisinage de Sparte. Le Rimac traverse Lima comme le Tibre traverse Rome (Note d'Olmedo).
(2) C'est le : Bella matribiis detestata d'Horace qu'Auguste
Pour qu'il puisse imposer des digues ; qu'en tous lieux Il soit craint des tyrans et des séditieux ; Et que la sainte Paix, désirable déesse, Répande enfin sur nous ses dons avec largesse. »
« Qu'une flamme nouvelle éclaire, roi des cieux, Le grand jour du triomphe imposant, merveilleux, Qu'à son Libérateur prépare ma pairie.
De l'Empire où renaît la grandeur amoindrie Il sera digne et tel l'Inca, vainqueur, l'aima j>.
(( Ouvre à double battant tes portes, ô Lima, Opulente cité, fais raser tes murailles Et reçois le héros d'immortelles batailles Qui, radieux, vers toi s'avance en ce moment, Environné de tant de peuples acclamant Lange de l'espérance et le puissant génie, Artisan de la gloire et de la paix bénie. »
« Les Muses et les Arts voltigent au-devant
De son char triomphal, tandis qu'au gré du vent
S'agitent noblement les enseignes guerrières.
Témoins de la victoire. Elles montrent altières
L'image du soleil et les triples couleurs.
Des vierges, les cheveux flottants, tressés de fleurs,
En troupe gracieuse, aux légères cadences
Tournent autour du char improvisant leurs danses.
Les heures du soleil plus rapides ne sont.
Quel charme et quels attraits ! En dansant elles font
Barbier aussi a fort heureusement rappelé dans ses ïambes en parlant de la colonne Vendôme, par ce vers de VIdole :
Ce bronze que jamais ne regardent les mères.
Entendre la douceur de leur voix attendrie Qui chante les hauts faits brillants de la patrie ; Elles portent gaiement dans leurs mignonnes mains Des vases dont l'albâtre est moins blanc que leurs seins, Et les parfums exquis que chaque urne dégage Se mêlent à l'encens qui monte en un nuage Transparent du milieu des vierges jusqu'aux cieux ».
« Les signes du triomphe éblouissant les yeux Terminent le cortège et devant les trophées Peuples et chefs vaincus, leurs plaintes étouffées, Cheminent humblement, confus, silencieux.
L'Asturien, guerrier toujours audacieux ; Le Catalan, connu pour être infatigable, L'inculte Celtibère, autrefois indomptable, Et le Cantabre, aussi farouche qu'inhumain, Il courba le dernier son front au joug romain (1), Tous vont là, tous, suivis de l'Andalou frivole, Comme du Castillan qui froidement s'immole. Le Tage a tout perdu : renom, sceptre et grandeur. Celles qui rehaussaient la gloire et la splendeur Du pays fabuleux par leur grâce et leurs charmes, Les nymphes du Tormès et du Génil en larmes Se cachent loin des yeux. Et l'immense Bétis Qui de son olivier voit les rameaux flétris, Moins orgueilleusement à la mer Atlantique Dorénavant paiera sa redevance antique (2). »
(1) Cantaber sera domitus catena, a dit encore Horace.
(2) Le Tormès et le Génil, ou Xénil, sont des rivières de l'Espagne ; le premier est un affluent du Douro, dans la province de Salamanque, le second passe à Grenade et se jette dans le Bétis, nom ancien du Guadalquivir qui passe à Cordoue et à Séville, comme le Tage baigne Aranjuez et Tolède.
18G OLMEDO
«Le Soleil arrêté dans sa course verra Le triomphe. Joyeux le dieu l'applaudira, 0 père, que Ion jour dissipe le nuage Et la lugubre nuit de l'ancien esclavage ! Que ta lumière soit le flambeau du pouvoir Et qu'affranchis du joug elle puisse nous voir ! La terre t'appartient ainsi que la victoire ! »
Le chant cessa. Les cieux resplendissant de gloire Applaudirent les voix. Saisis d'étonnement. Tous demeuraient muets, tandis qu'au firmament Les vierges et l'Inca se cachaient à leur vue Sous les flocons d'argent d'un voile de la nue.
Mais qui donc t'a permis d'un vol audacieux
De t'élever, ma Muse, aujourd'hui jusqu'aux cieux?
Ah ! Ne révèle plus de céleste mystère
Avec ton faible chant aux êtres de la terre (1).
Ceints du laurier divin, à la table des dieux
D'autres pourront s'asseoir pour écouler joyeux
Parler la Renommée, ô déesse chérie,
Véritable tourment et gloire de la vie.
Et moi l'on me verra, de nouveau revenu
A l'humble chalumeau dont le son est connu.
Libre errer dans les bois où projettent leurs ombres
Les orangers en fleurs, les tamariniers sombres ;
Ou bien le long du fleuve où fleurit mon jardin
A travers les rosiers je suivrai le chemin,
Olmedo indique, ainsi poétiquement les principales provinces de l'Espagne.
(1) >"on hsec jocosa conveniunt lyrse ;
Quo, musa, tendis. — Ode VIII du Liv. 3 d'Horace.
Contemplant, dans le fruit qui dresse sa couronne Sur un trône doré, le sceptre de Pomone (1). Et tout en suspendant la lyre où j'ai chanté Modestement, hélas ! le jour de liberté Du peuple américain, son immortelle gloire Et les deslins brillants promis à son histoire, Je me dirais heureux si j'avais mérité Pour douce récompense à ma témérité :
Que tendrement parfois les Grâces me regardent ; Que mes frères chéris profondément me gardent Leur bienveillante estime et leur attachement. Que ma Patrie, enfin, me sourie un moment. Tandis que des tyrans j'affronterai sans peine L'implacable fureur et l'éternelle haine.
(1) Cette description fait allusion à la forme de la plante qui produit le fruit connu en Europe sous le nom d'ananas. L'ananas l'emporte sur tous les fruits de la terre par son parfum, son goût et ses vertus médicinales, comme l'ananas d'Amérique l'emporte sur les ananas de l'Europe et comme l'ananas du Guayas l'emporte sur tous les autres des différents climats de l'Amérique (Note d'Oimedo).
YIII
Jugement émis par Bolivar sur le chant d'Olmedo. — Correspondance échangée à ce propos entre le héros et I3 poète. — Les critiques des écrivains espagnols et américains.
La grande célébrité de V Hymne à Bolivar a laissé un peu dans l'ombre les autres compositions d'Olmedo, exception faite pourtant du sonnet écrit à l'occasion de la mort de sa sœur. Des discussions nombreuses et très vives au sujet des mérites et des défauts de ce long poème ont été engagées de tout temps entre les écrivains les plus remarquables du monde hispano-américain. Mais ces œuvres-là surtout sont dignes de la postérité que la critique discute avec plus de passion et sur lesquelles les jugements contraires sont le plus souvent renouvelés. Le bruit répandu autour du chant d'Olmedo, encore de nos jours où l'exaltation des esprits produite par les faits qu'il perpétue s'est apaisée, prouve incontestablement que les imperfections signalées ne nuisent pas à sa réputation. Ne faut-il pas, uhi plura nitent, savoir fermer les yeux sur les quelques taches dont le soleil lui-même n'est pas exempt ?
Avant de prendre part au débat à notre tour, tout en rappelant les opinions diversement émises, nous devons laisser parler le plus intéressant et le plus intéressé de ces critiques, le héros lui-même. Son jugement spirituel, éclairé, bien que parfois sévère, fut aussi impartial que vive sa reconnaissance pour le poète qui le portait aux nues et qui, par ce monument durable autant que sa gloire, rendait son triomphe plus complet.
Bolivar dont le génie militaire et l'imagination ardente ne manquaient ni de culture littéraire ni de goût très raffiné, devait être, en effet, et fut le premier appelé à se prononcer sur la valeur de l'œuvre, instamment prié de le faire par l'auteur lui-même. Voici deux lettres qui nous diront dans quels termes il s'acquitta de ce devoir difficile, montrant ainsi la noble indépendance de son caractère, sa modestie réelle et la finesse de son esprit. L'homme qui, après avoir affranchi un continent et commandé en dictateur à plusieurs nations, a tracé les lignes suivantes, prouve, a-t-on dit avec raison, combien il était digne de son rôle de libérateur et, jusqu'à quel point il a mérité de vivre dans la mémoire reconnaissante du peuple américain.