LETTRES DE BOLIVAR
Cuzco, le 27 juin 1825.
Mon cher ami,
Il y a très peu de jours j'ai reçu en voyage vos deux lettres et un poème. Les lettres sont celles d'un homme politique et d'un poète ; mais le poème est celui d'un Apollon. Toutes les ardeurs de la zone torride,tous les feux de Junin et d'Ayacoucho, toutes les foudres du Père de Manco-Capac, n'ont jamais embrasé avec autant d'intensité l'esprit d'un mortel (1). Vous éclatez... là où il n'y a pas eu le moindre éclat de fusil, vous incendiez la terre avec les étincelles de l'essieu et des loues d'un char d'Achille qui ne roula pas à Junin ; vous vous emparez de tous les personnages et vous faites de moi un Jupiter, de Sucre un dieu Mars ; de La-Mar un Agamemnon et un Ménélas ; de Cordova un Achille ; de Xecochea un Patrocle et un Ajax ; de Miller un Dioraède et de Lara un Ulysse. Tous, nous avons une ombre divine ou héroïque qui nous couvre de ses ailes protectrices comme un ange gardien. Vous nous façonnez à votre manière poétique et fantastique et, pour continuer au pays de la poésie la fiction de la fable, vous nous élevez avec votre divinité mensongère comme l'aigle de Jupiter emporta jusqu'aux cieux la tortue qu'il devait laisser tomber sur un rocher où elle alla
(1; Le Père, de Manco-Capac, le 1^' Inca, était Pacha-Camac, l'Etre Tout-Puissant, c'est-à-dire Dieu.
■se briser les pattes. Ainsi, vous avez fait de nous des êtres si sublimes que vous nous avez précipités dans l'abîme du néant, noyant dans un océan de lumières le pâle éclat de nos vertus peu transparentes. Vous nous avez donc réduits en cendres, mon cher ami, avec les foudres de votre Jupiter, le glaive de votre Mars, le sceptre de votre A^'amemnon, la lance de votre Achille et la sagesse de votre Ulysse. Si je n'étais pas si bon et vous si poète, je m'avancerais à croire que vous avez voulu faire une parodie de l'Iliade avec les héros de notre pauvre farce. Mais non ; je ne le crois pas. Vous êtes poète et vous savez bien, autant que Bonaparte, que, de ce qui est héroïque à ce qui est ridicule, il n'y a qu'un pas et que Manolo et le Cid sont frères, bien qu'issus de pères différents. Un américain lira votre poème comme un chant d'Homère et un espagnol le lira comme un chant du Lutrin de Boileau.
Je vous remercie de tout, pénétré d'une gratitude sans bornes.
Je ne doute pas que vous remplirez dignement votre mission en Angleterre ; j'en suis tellement convaincu qu'ayant jeté les yeux sur tout l'empire du Soleil je n'ai pas trouvé un seul diplomate qui fût capable de représenter le Pérou et de traiter pour lui plus avantageusement que vous. Je vous ai adjoint un mathématicien pour qu'il ne vous arrivât pas, entraîné par la vérité poétique, de croire que deux et deux font quatre mille. Notre Euclide s'est chargé d'ouvrir les yeux de notre Homère, pour qu'il ne voie pas avec son imagination, mais avec ses organes, et de ne pas permettre qu'on le séduise avec des harmonies et des mètres ; il ne doit le laisser ouvrir l'oreille que pour écouter la prose rude, dure, écorchante des hommes politiques et des publicaiiis.
Je suis arrivé hier au pays classique du Soleil, des Incas, de la fable et de l'histoire. Ici, le vrai soleil c'est l'or ; les Incas sont les vice-rois et les préfets ; la fable c'est l'histoire de Garcilaso ; l'histoire c'est le récit de la destruction des
Indiens, écrit par Las Casas. Abstraction faite de toute poésie, tout fait naître en moi des idées élevées, des pensées profondes ; mon âme est ravie à la vue de cette nature primitive, qui doit à elle-même son développement, qui crée avec ses propres éléments d'après le modèle de ses inspirations secrètes, sans mélange aucun d'œuvres étrangères, de conseils d'autrui, de fantaisies de l'esprit humain et dans la contagion des crimes et des absurdités de notre espèce humaine. Manco-Capac, l'Adam des Indiens, est sorti de son paradis du lac Titicaca et a formé une société historique, sans mélange de fable sacrée ou profane.
Dieu le fit homme; lui, fit son royaume et l'histoire a dit la vérité ; car les monuments de pierre, les voies grandes et droites, les coutumes innocentes et la tradition pure, nous rendent témoins d'une création sociale dont nous n'avions aucune idée, aucun modèle, aucune copie. Le Pérou est un original dans les annales humaines. Cela me semble ainsi parce que je l'ai sous les yeux et c'est l'évidence même tout ce que je viens de vous dire avec plus ou moins de poésie.
... Recevez les assurances sincères de mon amitié.
Bolivar.
Cuzco, le 12 juillet 1825.
Mon cher ami,
J'ai reçu avant-hier votre lettre datée du 15 mai, que je ne puis qualifier autrement que d'extraordinaire, car vous prenez la liberté de me transformer en poète à mon insu et sans m'avoir demandé mon consentement. Comme tout poète est entêté, vous vous êtes efforcé de supposer que j'ai vos goûts et vos talents. Puisque vous vous êtes rais en frais et que
vous avez pris cette peine, j'imiterai ce paysan que Ton fit roi dans une comédie et qui s'écriait : « puisque je suis roi, je vais rendre justice ». Ne vous plaij^nez donc pas de mes arrêts, car, ne connaissant pas le métier, je donnerai des coups de bâton d'aveugle, afin d'imiter ce même roi de comédie qui ne laissait pas àme qui vive sans l'envoyer en prison. Abordons notre sujet.
J'ai entendu dire qu'un nommé Horace écrivit aux Pisons une lettre fort sévère où il malmenait rudement les compositions métriques ; et son imitateur, M. Boileau, m'a appris un certain nombre de préceptes pour qu'un homme sans mesure puisse tailler et découper quiconque parle très mesurément sur un ton mélodieux et rythmé.
Je commencerai par une faute oratoire, car je n'aime pas débuter par la louange pour mordre à la fin. Je laisserai mes panégyriques pour la dernière partie de l'œuvre qui, à mon avis, les mérite bien. Préparez-vous maintenant à entendre des vérités immenses, ou, pour mieux dire, des vérités prosaïques, car vous savez fort bien qu'un poète présente la vérité d'une façon différente à nous autres, les gens de prose. J'imiterai mes maîtres.
Vous auriez dû effacer beaucoup de vers que je trouve prosaïques ou vulgaires (1); ou je n'ai pas l'oreille musicale, ou... ce sont là des phrases de rhétorique. Excusez mon audace ; mais vous m'avez livré ce poème et je puis le rendre en miettes, si bon me semble.
Ensuite, vous auriez dû laisser reposer ce chant comme le vin qui est dans la cuve pour le retrouver froid, le déguster et l'apprécier. La précipitation est une grande faute chez un poète. Racine passait deux ans à faire moins de vers que vous et c'est pour cela qu'il est le plus pur versificateur des temps modernes.
(1) Olmedo, dans l'édition définitive de son chant, mit à profit tous ces conseils et perfectionna son œuvre.
Le plan du poème, qui est bon en réalité, présente un défaut capital dans son dessin.
Vous avez tracé un cadre trop petit pour y placer un colosse qui remplit tout l'espace et dont l'ombre voile tous les autres personnages. L'inca Huaina Capac semble le sujet principal du poème ; c'est lui le Génie, lui la sagesse et c'est lui enfin le héros. Dun autre côté, ce n'est pas naturel, je crois, qu'il loue d'une façon indirecte la religion qui Ta anéanti, et moins natuiel encore qu'il ne désire pas le rétablissement de son trône, donnant ainsi la préférence à des étrangers intrus qui, tout en vengeant son sang, ne sont pas moins les descendants de ceux qui détruisirent son empire : personne ne vous trouvera d'excuse à un tel détachement. La nature doit présider à toutes les règles et cela n'est pas dans la nature. Vous me permettrez aussi de vous faire observer que cet Inca-génie qui devait être plus léger que l'air, puisqu'il vient des cieux, se montre un peu bavard et prolixe, ce que les poètes n'ont jamais pardonné au bon roi Henri dans sa harangue à la reine Elisabeth ; or, vous le savez, Voltaire possédait des titres à l'indulgence et cependant ii n'échappa point à la critique.
Le début du chant est retentissant : c'est la foudre de Jupiter tombant sur la terre pour assourdir les Andes qui doivent souffrir la sans pareille prouesse de Junin. Ici vient à, propos un précepte de Boileau qui loue la modestie avec laquelle Homère commence sa divine Iliade ; il promet peu et donne beaucoup...
... Je m'arrête pour ne pas paraître rigoureux et injuste envers qui me chante.
La tour de Saint-Paul sera votre Pinde et Tabondante Tamise se transformera pour vous en Hélicon. Là, vous trouverez votre chant plein de spleen et, tout en évoquant l'ombre de Milton, vous ferez une belle application de ses diables à nous-mêmes. Avec les ombres de beaucoup d'autres illus-
très poètes vous vous trouverez mieux inspiré que par l'Inca, qui, en vérité, ne devait savoir chanter que des yaravis (1). Pope, le poète de votre culte, vous donnera quelques petites leçons pour que vous vous remettiez de certaines chutes auxquelles Homère lui-même n'a pas échappé. Vous me pardonnerez si je m'abrite derrière Horace pour dicter mes oracles. Cette mauvaise langue s'indignait de ce que l'auteur de Vlliade se fût endormi parfois et vous savez que Virgile avait un vif regret d'avoir fait une fille aussi divine que l'Enéide après l'avoir engendrée pendant neuf ou dix années. Ainsi, mou ami, limer et limer encore pour polir les ouvrages des hommes. J'aperçois la terre : je cesse ma critique, ou plutôt mes coups de bâton d'aveugle.
Je vous confesse humblement que la versification de votre poème m'a paru sublime. Vous conservez dans la plus grande partie du chant une chaleur vivifiante et continue : quelquesunes des inspirations sont originales ; les pensées sont nobles et belles ; la foudre que votre héros confie à Sucre produit un effet plus grand que la cession des armes d'Achille à Patrocle. La strophe 130 est remarquablement belle; j'entends rouler les tourbillons des chars et je vois les essieux s'embraser: tout cela est grec, homérique. L'entrée en scène de Bolivar à Junin rappelle, bien que de profil, la silhouette de Turnus et d'Enée sur le point d'en venir aux mains. La part que vous faites à Sucre est guerrière et grande. Et quand vous parlez de La Mar, je me remémore Homère chantant son ami Mentor ; bien que les caractères soient différents, le cas est semblable ; et, d'ailleurs, La Mar ne pourrait-il pas être considéré comme un Mentor guerrier?
Laissez-moi vous demander, mon cher ami, où vous avez puisé tant d'enthousiasme poétique pour maintenir d'uu
(1) Les yaravis sont des mélopées touchantes et plaintives, chantées par les Indiens, dont on a pu conserver quelques modèles.
souffle égal ce chaut du premier au dernier vers ? La fin de la bataille donne la victoire et vous l'avez gagnée, parce que vous avez terminé votre poème d'une façon délicieuse avec de hautes pensées et des idées philosophiques. Votre retour aux champs est pindarique et j'y ai goûté un si grand charme, que je l'appellerai divin.
Poursuivez, mon cher poète, la belle route qui vous a été ouverte par les Muses avec votre traduction de Pope et l'hymne à Bolivar.
Pardonnez-moi, mon cher ami, pardonnez-moi ; le coupable c'est vous, qui m'avez improvisé poète.
Votre ami de cœur,
Bolivar.
Comme bien on pense, Olmedo répondit à Bolivar. Il accepte respectueusement ses observations, mais c'est brièvement qu'il plaide sa cause, en invoquant la liberté du génie, qui ne supporte pas d'entraves. Voici sa lettre :
Londres, le 19 avril 1S26.
Toutes les observations que vous m'adressées sur mon chant de Junin ont, plus ou moins, quelque degré de justice. Vous devez avoir vu que dans la vilaine édition que je vous adressai j'avais effacé quelques taches qui ne l'avaient pas été dans le manuscrit par suite de mon désir de vous envoyer au plus tôt une cantilène, œuvre de mon cœur bien plus que de mon imagination. Plus tard j'y ai fait d'amples corrections et de considérables additions ; mais, comme le plan n'a pas été changé, au cas où il serait imparfait, il demeure imparfait.
Le temps et l'humeur ont manqué pour y faire une modification qui devait tout bouleverser. Loin de ma patrie et de ma famille, entouré d'ennemis et d'occupations graves et très pénibles, non, ce n'était pas le moment. Monsieur, d'accorder ma lyre.
Le chant s'imprime en ce moment avec beaucoup de luxe et sera publié la semaine prochaine. 11 porte en première page le portrait du héros, passablement ressemblant, avec la médaille que lui décerna le Congrès de la Colombie et une gravure qui représente l'apparition dans les nuages et l'oracle de rinca. 11 faut au chant tous ces ornements accessoires pour paraître convenablement parmi des étrangers.
Une de mes raisons, outre celles déjà indiquées, pour ne pas avoir bouleversé de fond en comble le poèotie, c'est que tel qu'il fut conçu il a eu le bonheur d'être goûté par des palais délicats et difficiles (ceci probablement à cause du but visé). Rocafuerte (1), pour un double motif, y applaudit en des termes qui me flatteraient beaucoup, s'il n'avait une si grande affection pour le héros et pour l'auteur. D'autres, qui passent et toujours passèrent pour des connaisseurs, ont écrit et publié des analyses sur cette composition ; or je me réjouis, non pas d'être loué, mais d'avoir réalisé (pas trop indignement) un désir de mon cœur, ancien et très vif, et de m'être acquitté de la vieille dette contractée par ma Muse envers ma patrie.
Tous les points de votre lettre mériteraient une réponse sérieuse ; mais cela ne peut se faire aujourd'liui. Cependant, puisque vous me servez si souvent Horace et votre Boileau qui veulent et ordonnent que les débuts des poèmes soient modestes, je vous répondrai que toutes ces règles et lous ces tracés sont bons pour ceux qui écrivent didactiquement ou pour l'exposition du sujet d'un poème épique. Mais, quel est l'homme assez hardi pour prétendre enchaîner le génie et di-
(1) Rocafuerte, deuxième Président de la République de l'Equateur. Nous en parlerons plus loin.
riger les emportements d'un poète lyrique ? Toute la nature lui appartient, que dis-je, la nature? Toute la sphère du bel idéal est à lui! Un beau désordre, voilà l'âme de l'ode, comme l'a dit votre même Boileau. Si le poète s'élève, laissez-le faire, tout ce qu'on doit exiger de lui, c'est qu'il évite la chute. S'il se maintient haut, sou rôle est rempli ; les critiques les plus sévères en restent ébahis, la bouche grande ouverte, et Ja plume leur tombe de la main. D'un autre côté, j'avoue que plus il tombe de haut, plus sa chute est honteuse, autant que ta fuite d'un fanfaron est ignominieuse. Le début ex-abriipto des odes de Pindare est ce qu'il y a de plus admirable dans ses chants. L'imitation de ces débuts ex-abrupto donnait lieu à ce qu'Horace fût rapproché de Pindare.
Vouliez-vous aussi me faire chercher un modèle dans le ehantre du roi Henri? Qu'y a-t-il de commun entre ce roi et TOUS? Il triompha d'une faction et vous, vous avez affranchi des nations. Je reconnais fort bien que les derniers exploits méritaient une épopée ; mais je ne suis pas taillé pour cet emploi; et, le serais-je, je me garderais fort bien de traiter un sujet où le moindre ornement passerait pour une inexactitude ou une flatterie, la moindre fiction pour un mensonge mal trovaio ; au moindre égarement, on me ferait rougir en me renvoyant aux gazettes. Voilà pourquoi, si de telles œuvres doivent avoir quelque chose de merveilleux, il faut que leur action, leur héros et leur cadre soient à un demisiècle au moins de distance. Qui sait si mon humble chant de Junin n'excitera pas un jour l'imagination d'un de mes petitsfils!!...
Les principales critiques formulées par Bolivar peuvent se résumer ainsi : début emphatique ; quelques vers prosaïques ; grossissement des pei^sonnages du poème, qui semblent des héros de la fable, plutôt que des guerriers modernes ; usurpation de la première place dans
le plan de la composition par un Inca qui apparaît dans les deux et lient un langage aussi peu sincère et peu naturel qu'il est long et diffus. En revanche, la part d'éloges est considérable : la versification lui semble sublime ; les inspirations originales ; les pensées nobles et belles ; la chaleur, l'enthousiasme poétique, le souffle animent et soutiennent le chant d'un bout à l'autre et il y a des périodes qu'il qualifie de grecques, dignes d'Homère ou de Pindare, de divines. Au prix de telles louanses, combien de poètes, dont les œuvres ne sont même pas admises à l'honneur de la discussion, accepteraient volontiers une plus grande dose de critiques ! Olmedo, dans ses lettres, reconnaissait comme des défauts capitaux du poème sa longeur et le manque d'unité ; mais il s'extasiait sur la beauté du plan ; aussi, dut-il être très surpris du reproche que Bolivar lui fit de l'avoir manqué ou mal tracé en donnant la première place à rinca. Ce plan qu'il avait vanté comme magnifique et hardi, grand et sublime, il persistera à le trouver excellent, et il tiendra toujours pour heureuse l'apparition de Huaina Capac. Il l'a dit dans la réponse à Bolivar précédemment transcrite ; il va le répéter dans la lettre suivante qu'il lui adressa dix mois plus tard, le 14 janvier 1827, pour le remercier d'avoir consenti à lui envoyer ses lettres de rappel !. ..
J'ai reçu une lettre de ma famille, datée de septembre. Elle est remplie de joie, d'espoir et de gratitude envers vous pour Ja promesse formelle que vous lui avez faite de me rappeler. C'est vous qui deviez me procurer le premier moment de plaisir que j'ai goûté sur le sol étranger... Je suis sorti hors de moi-même à cette nouvelle et dans mon premier
transport je commençai à méditer un second chant qui, devant être très important quant à son but, fit contraste par son genre avec le précédent. Des scènes champêtres de Cachiri, au lieu des champs sanglants de Junin ; des parties de chasse, des prairies où paissent les troupeaux, des repas sur l'herbe ; des siestes à l'ombre fraîche des arbres, au lieu de bataille et de carnage. 7/ 2/ aurait eu aussi un oracle comme celui de rinca, sur les projets pacifiques que vous méditez pour apaiser le Venezuela, en opposition aux scènes horribles d'Ayacoucho. Des chants et des danses de bergers, au lieu de plaintes, d'alarmes et de rencontres où coule le sang ; de l'amour, au lieu de haine et de fureur ; de la modération au lieu d'emportement ; des groupes de jeunes gens de l'un et l'autre sexe, au lieu des prisonniers qui fermaient la marche triomphale du vainqueur. Enfin, pour imiter les anciens, je voulais terminer avec une apothéose et c'est ici que commença mon embarras dans le choix de l'endroit du ciel où je devais placer la constellation de mon héros. Ce ne pouvait être auprès du Lion, car celui-ci étant le symbole de l'Espagne, vous ne l'auriez pas laissé vivre en paix. Auprès de la Vierge, non pas, car outre qu'entre un saint et une sainte il faut un mur de pierre et de chaux, on médirait de ce voisinage d'une vierge et d'un militaire et, pour cette raison, je le garderais plutôt pour les poètes qui, assure-t-on, sont moins dangereux. Vous ÏHïiaginez-vous quel bouleversement astronomique, si un héros, par un hasard imprévu, allait faire perdre à sa voisine sa réputation et son nom ! Pas davantage je ne vous mettrais auprès du Bélier, du Taureau ou du Capricorne, parce que je ne veux pour votre front d'autres branches que celles du laurier. Où donc? Où ? Ne craignez point de rester sans place. J'ordonnerai au Scorpion, (c'est-à-dire à VAlacrdn (1), qui est mon compatriote), je lui ordonnerai de replier sa noueuse et
(1) Mot espagnol équivalent de l'autre ; mais plus commun en Amérique.
longue queue pour vous faire une place plus grande que celle qu'il fit jadis à Auguste par ordre de Virgile...
Nous avons souligné la phrase où il est question d'un oracle pareil à celui de l'Inca pour montrer jusqu'à quel point Olmedo se réjouissait de l'apparition et de la prophétie de Iluaina Capac et, par conséquent, du plan de son premier poème. Il était tout disposé à le retracer de même dans un deuxième chant. Quel chagrin profond n'aurait-il pas ressenti de l'opinion de son héros, lui, qui avait à cœur de chanter Bolivar de préférence à tout autre, s'il n'avait eu, en même temps, celle, sincère ou indulgente, mais très favorable et consolante, d'esprits supérieurs, « connaisseurs et difficiles », parmi les quels Andrés Bello et José Joaquin de Mora. Les extraits suivants rendront évidente son affirmation sur ce point.
Andrés Bello a dit: (1)
La matière du chant sur la Victoire de Junin présentait un grave obstacle ; car, du moment qu'il s'agissait de deux grands e'vénements, il était difficile de la réduire à l'unité du sujet qu'exigent, avec plus ou moins de rigueur, toutes les productions poétiques. Olmedo se servit d'un moyen ingénieux pour vaincre cette difficulté. Tout se passe à Junin, tout se rattache à cette première affaire, tout forme, en réalité, partie d'elle-même. Grâce à l'apparition et à la prophétie de rinca Huaina Capac, Ayacoucho est transporté à Junin et les deux journées s'enchaînent pour n'en former qu'une. Ce plan fut tracé, à notre avis, avec beaucoup de jugement et de bonheur. La bataille de Junin seule ne donnait pas la liberté au Pérou. La bataille d'Ayacoucho la rendit décisive ;
(1) « Repertorio Americano », tome î, p. 54.
mais le général Bolivar n'y commandait pas en personne. Aucune des deux ne suffisait seule à présenter dignement la figure du héros ; à Junin nous ne l'aurions pas vu tout entier ; dans Ayacoucho nous l'aurions vu trop loin. Il fallait à tout prix rapprocher ces deux points et les identifier et le poète a su tirer de cette nécessité même de grandes beautés, car la partie la plus splendide et la plus animée de son chant est, sans aucun doute, Tapparition de l'Inca. Quelques-uns ont accusé cet incident d'être inopportun, parce que, préoccupés par le titre, ils ne se sont pas rendu compte du véritable plan de l'ouvrage. Ce qu'on y introduit comme un incident est en réalité une des parties les plus essentielles de la composition et peut-être la plus essentielle. C'est le propre de la poésie lyrique de ne pas marcher directement au but. Tout en elle doit paraître l'effet d'une inspiration subite ; le poète obéit aux impulsions de la divinité qui l'agite sans la moindre apparence de préméditation et fréquemment nous le voyons délaisser une route et en prendre une autre, attiré par des objets qui forcent irrésistiblement son attention. Nous ne trouvons donc rien de blâmable dans le plan du « Chant pour Bolivar » ; mais nous ne savons pas s'il n'eût pas été préférable de réduire les dimensions de ce bel édifice à une échelle moindre, car il n'est pas naturel que les emportements de l'âme, qui autorisent seuls les libertés de l'ode, durent un temps trop long.
Bello, jugeant le poème dans son ensemble, ajoute :
Le style est élégant, animé et témoigne d'une grande familiarité avec la langue poétique castillane. Le coloris est aussi brillant qu'harmonieuse la versification et dans tout le chant règne une variété que la matière du sujet permettait à peine ■d'espérer.
Le poète espagnol José Joaquin de Mora (1) a dit à son tour :
Un artifice ingénieux pouvait seul former lesimplex et unwn recommandé par Horace et indispensable dans toute composition artistique... La prophétie de l'Inca a vaincu l'obstacle d'une façon vraiment épique, d'accord avec l'exemple des grands poètes de l'antiquité.
Torres Caicedo se range à Tavis des auteurs précédents...
L'apparition de Huaina Capac produit un effet admirable qui résout heureusement la difficulté où se trouvait le poète de célébrer deux grands faits d'armes et cela sans faire tort à l'unité de style, rien qu'en mettant à profit la grande liberté et l'adresse qui doivent régner dans la poésie lyrique (2).
Les frères Amunategui, déjà cités, dans leur acrimonieux/wgre/ne/i^ critique sur Ohnedo, couronné par l'université du Chili, en 1859, se déclarent beaucoup moins enthousiasmés par l'apparition de l'Inca, qu'ils traitent de « fantasmagorie ridicule qui n'émeut pas le lecteur et n'a pas dû émouvoir le poète ». Ils reconnaissent pourtant que l'artifice employé par Olmedo a réussi pleinement à réunir en une seule deux actions différentes, « bien que d'une façon apparente, factice ».
De beaucoup plus de poids dans la discussion est l'appréciation sortie de la plume de l'écrivain colombien Caro, aussi judicieux qu'érudit. Ses critiques ne peuvent être suspectées de partialité, comme pourraient l'être,
(1) Mora (José Joaquin de). « Correo literario y politico de Londres ». Tome I, num. 2°.
(2) Ensayos biogràficos, t. L p. 124.
même à tort, celles des auteurs espagnols, qui abondent dans le sens des frères chiliens; M. Caro a été toujours un des plus fervents admirateurs du poète. Or, il nous dit en parlant de l'apparition de Tlnca :
Ce fut à un nioyen violent qu'Olmedo eut recours en faisant surgir ce Deiis ex machina. Et voilà quelle est la partie de son chant dont il se félicite le plus pour le plaisir qu'il éprouve d'être sorti vainqueur d'une difficulté et parce qu'il s'imagine que tout succès est de bon aloi. Le travail impondérable du plan ne pouvait être que celui qui résultait du besoin de développer une idée capitale absurde, ayant à régler et à ordonner par la bouche de l'Inca une foule de choses que le poète, et non son apparition, devait dire sur Ayacoucho, sur la liberté du Pérou et les destinées de l'Amérique.
M. Caro ajoute plus loin :
Ce que l'Inca prédit dans une harangue très longue, pouvait être présenté sous forme de songe ou de vision de Bolivar lui-même, accablé de fatigue après le combat, avec cet avantage qu'un songe, tout en étant moins invraisemblable, plus mystérieux et plus poétique qu'une apparition aussi déplacée que celle de l'Inca, seyait bien à l'âme prophétique du Libérateur (1).
L'éloquent écrivain et poète colombien M. Rafaël Pombo a répondu aux observations antérieures de son compatriote :
Il faut en convenir, le problème était compliqué et n'admettait pas de solution irréprochable, maisje m'incline à accepter celle que donna le poète, parce que je vois dans
(1) Rcpcrtorio Colombiano. Tome II (janvier à juin 1879), p. 444 et suivantes.
OL.MEDO 205
Huaina Gapac, d'un côté, le Génie du Nouveau-Monde, plus intéressé encore que Bolivar et Sucre à son passé et à son avenir,... et, d'un autre, un prétexte indispensable pour décrire la seconde bataille, ce qu'il fit avec l'ampleur, la vivacité et la fraîcheur de la réalité, qui sont là des conditions préférables, selon mon goût, au style prophétique et mystérieux dont aurait dû se servir la vision surhumaine d'après M. Caro. On ajoute que la prédiction est ennuyeuse, parce qu'elle se prolonge trop ; mais je doute qu'on puisse signaler où commence, (pour un américain du moins), l'ennui du lecteur puisque en ouvrant la description d'Ayacoucho, la voix de rinca est exactement celle du poète et, s'il décrit en grand poète, il ne saurait guère ennuyer. Notre ami nous a suggéré qu'un songe de Bolivar aurait mieux tiré d'embarras l'auteur; mais, sans parler d'autres désavantages, Bolivar n'aurait pu se louer lui-même ni être son 'propre conseiller et les réminiscences pénibles, ainsi que les contrastes historiques, sortent de l'esprit de celui qui était le mieux autorisé pour en parler et pour avoir ces sentiments. Au reproche de Bolivar, basé sur la nature humaine, le barde répond en lui montrant Huaina Gapac qui se trouve déjà dans le séjour de paix et de lumière, incompatible certainement avec la rancune et la vengeance, mais non pas avec la justice, ni avec la contemplation de la vérité entière et de l'unité de notre race (1).
A la dernière partie de cette défense l'académicien espagnol Gaîiete riposte que :
l'enthousiasme fougueux de Pombo l'a empêché de voir que le séjour de paix et de lumière, demeure céleste de llnca, n'est pas si incompatible que cela avec la rancune et la vengeance, ou bien alors le Huaina Gapac d'OImedo n'était qu'un
(1) Notice lue le 6 août 1882 à l'Académie Colombienne.
coquin indigne d'y habiter, car il ment en attisant les rancunes quand il se fait entendre (1)... »
Le langage de l'Inca a donné lieu aussi à des divergences d'opinions entre les critiques, et, parmi ses plus grands admirateurs américains eux-mêmes, la plupart l'ont avec raison trouvé excessif et par cela injuste et ont adressé leurs vifs reproches au poète de n'avoir fait d'exception en faveur d'aucun autre espagnol que Las Casas. A ceci, il est vrai, on peut répondre avec M. Ballén que tous les vers mis dans la bouche de rinca dans le passage qui commence par ces mots : « Guerre à l'usurpateur », sont l'image très fidèle des sentiments de l'époque, tels que les éprouvaient et exprimaient les personnes les plus éclairées et les plus distinguées ; tels qu'on les retrouve dans les journaux, dans les harangues militaires, les documents officiels et dans les proclamations de Bolivar ; « ces sentiments et ce langage demeurèrent identiques même après la fm de la guerre (2)... »
Le poète Felipe Pardo y Aliaga dans son épître en vers à Olmedo, en 1829, s'exprime ainsi :
Ne faut-il pas déplorer les horreurs de la féroce conquête quand, pour cimenter le pouvoir royal des monarques lointains, les ministres du cruel despotisme commirent le sacrilège stupide de faire couler le sang des Incas mêlé à l'eau du baptême ?
Et l'illustre père du critique Caro lui-même, dans un
(1) Eseritores Espanolesy Americanos. — Madrid 1884, p. 336, note.
(2) José Joaqcin de Olmedo. — Paris 1896, p. VI.
sonnet sur Bolivar, dédié à Olmedo, en 1834, n'a-t-il pas appelé la domination espagnole « le régne du délit » et montré le héros écrasant sous ses pieds « le monstre maudit par le Tout-Puissant « ? (1)
Olmedo, d'ailleurs, rappelle à dessein le nom de Las Casas après les imprécations de l'Inca, car ce saint prêtre^ tout espagnol qu'il était, a fait des rapports terriblement éloquents sur la conduite des conquérants en Amérique. L'histoire impartiale nous a édifiés depuis longtemps à ce sujet. Aussi, l'Espagne aujourd'hui doit s'indigner moins du langage d'un poète dont l'excessive violence prend sa source dans le souvenir des faits exécrables, malheureusement vrais et fréquents, comme dans l'exaltation des esprits à l'aurore de la liberté, qu'elle ne doit déplorer d'avoir été si mal servie par des fonctionnaires qui, pour la plupart, ne songeaient qu'à satisfaire leur ambition et leur cupidité et non à la faire aimer.
Un seul écrivain français, croyons-nous, M. Thaïes Bernard (2), a publié une étude sommaire du poème La Victoire de Junin, qu'il considère comme « une composition sans valeur quant au fond (?), mais qui intéresse les Américains à cause de l'énergie extraordinaire qui respire dans chaque vers ». Sa critique, sans grande valeur elle, étant assez superficielle, se borne à dire, après avoir rappelé qu'Olmedo débute « par une
(1) Ce sonnet n"a pas été inséré dans le volume des Poésies de Caro, publié à Madrid dans la Colecciôn de Escritores Castellanos.
(2) VAthenœum français^ l8o3, vol. 4 : Les Poètes hispanoaméricains. — J.-J. Olmedo. — Thaïes Bernabd. — No. 8, p. loo, 2i février ISoo.
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apostrophe dans laquelle il célèbre les Andes qui vont assister au triomphe de Bolivar » :
le poète était plus fort en enthousiasme qu'eu géographie historique, car les pyramides d'Egypte, qui ont aussi leur grandeur, n'ont pas été jetées au sol ; elles se dressent encore dans le désert pour attester Tintelligence sublime d'un peuple qui a vaincu le néant de la mort. Mais on peut pardonner une licence littéraire à un homme né dans un pays où nul monument n'a jamais attesté la puissance du génie humain et où la nature garde conséquemment toute sa grandeur et toute sa majesté
M. Bernard qui, en adressant ce reproche à Olmedo, semble ignorer à son tour que de nombreux vestiges attestent l'importance des monuments élevés par les Incas dont la civilisation était très avancée, constate ensuite que le poète a décrit avec une énergie sauvage la lutte terrible des Américains et des Espagnols. Il ne semble pas choqué par l'apparition et la longue prophétie de Huaina Capac, mais il déclare qu'on est un peu surpris de voir dans les derniers vers, « écrits avec facilité, mais qui indiquent une mauvaise éducation littéraire », les Grâces sourire au pied des Andes et que l'on ne peut excuser cette allusion mythologique qu'en se rappelant l'année dans laquelle le poème a été écrit (1826) et le genre de livres qui pouvaient composer la bibliothèque d'un américain avant la libération.
Olmedo, est-il besoin de le dire ? en souhaitant que tendrement parfois les Grâces le regardent, a tout simplement désigné d'une façon galamment poétique, sous la forme de ces divinités païennes, ses belles compatriotes que Humboldt appelait les Géorgiennes de l'Amérique.
Après avoir exposé quelques-uns des jugements divers portés sur le chant d'Olmedo, faut-il dire ce que nous pensons, à notre tour, de ces critiques?
Olmedo, trop imbu des règles poétiques d'Horace voulut se plier aux lois des trois unités, tout en chantant ensemble deux événements qui s'étaient passés en des lieux différents, bien qu'à peu de temps de distance. 11 agissait ainsi dans le but très compréhensible et très naturel de célébrer en première place, dans un chant destiné à glorifier les hauts faits du peuple américain, celui qui avait été le promoteur et l'àme de son indépendance. Olmedo crut réussir dans ce projet en faisant apparaître dans la nue l'Inca Huaina Capac qui, le soir de la bataille de Junin, prédit celle d'Ayacoucho et les destinées heureuses de l'Amérique. Ce moyen est-il aussi adroit, aussi heureux que les uns l'affirment ou n'est-il que ridicule et puéril comme les autres le prétendent? Sans le trouver sublime, ni même fort ingénieux, il nous faut convenir pourtant que l'artifice ne nous choque pas outre mesure, accoutumé que nous sommes à en trouver de semblables dans beaucoup de grandes compositions lyriques antérieures à celles d'Olmedo.
Si Huaina Capac parle trop longtemps, Bolivar est celui qui devrait le moins s'en plaindre, car de la bouche de rinca sortent les louanges les plus flatteuses à son adresse, et les plus éclatants témoignages de sa sagesse de son désintéressement, propres à inspirer pleine confiance dans ses actes. La description de l'apothéose triomphale en son honneur suffirait à elle seule pour faire pardonner la longueur de la prophétie et de l'hymne des Vestales. Tout ce que l'Inca raconte ou prédit, mis dans la bouche d'un simple mortel qui raconte-
rait un rêve, n'aurait pas autant de grandeur et produirait un effet moindre. Bolivar n'aurait pu, d'ailleurs, être ce mortel-là, car il lui était difficile, comme l'a dit M. Pombo, de se couvrir de fleurs lui-même.
Les apparitions du genre de celle de l'Inca ne sontelles pas fréquentes, non seulement chez Homère, Yirgile, Lucain et beaucoup d'autres auteurs grecs et latins, mais aussi chez un grand nombre de poètes plus rapprochés de nous ? Parmi les écrivains espagnols, où peut-être Olmedo trouva des modèles, l'évocation d'ombres célestes ou infernales, qui se mettent en communication directe avec les humains a été de tout temps un procédé poétique très courant. Quintana, Martinez de la Rosa et Gallego l'ont tour à tour employé. Le mélange du merveilleux païen au merveilleux chrétien est très fréquent dans les Lusiades. Adamastor, le géant du Cap, dans le chef-d'œuvre de Camoëns, se dresse devant Vasco de Gama et ses marins pour prédire la tempête, comme Huaina Gapac apparaît à Bolivar et ses guerriers pour prédire la bataille.
Si l'on n'a en vue, dans la critique, que l'invraisemblance de l'apparition, ne devra-t-on pas adresser pareil reproche à Dante, qui se promène à travers des Cercles fantastiques, guidé par Virgile, et y trouve et fait parler même des gens qui vivaient encore et se portaient fort bien? L'ombre de Banquo poursuivant Macbeth sur la scène, celle du Commandeur dans le Don Juan de Molière ou de Zorilla, rentrent dans la même catégorie d'artifices créés par Timagination des poètes, qui peut se permettre tout, quand ce tout est assaisonné par le génie et embelli par la poésie. Certes le songe d'Alhalierépond mieux aujourd'hui à notregoût de la réa-
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lité ; mais la Divine Comédie, les Liisiades, Macbeth, et Don Juan, pour ne citer que ceux-là, ne sont pas moins des chefs-d'œuvre.
Que le discours de Huaina(^apac soit long, nous en convenons volontiers ; mais pourquoi nous en plaindre, si à l'écouter parler, une fois que nous avons admis sa présence, nous n'éprouvons ni fatigue ni ennui ? Or, peutil ennuyer , un américain surtout , celui qui dans un langage élevé, harmonieux, et varié, prédit des choses éclatantes ayant pour but le triomphe de la liberté, préconise la concorde et l'union aux peuples émancipés du joug et laisse entrevoir de grandes destinées ?
L'Inca se mêle-t-il de ce qui ne le regarde pas ? Parle-t-il un langage qui n'est pas sincère ou naturel? Pour répondre à ceci, il faut rappeler que Iluaina Capac, aussi puissant conquérant qu'administrateur habile, avait fait la grandeur de sa patrie et que son empire était le plus florissant et le plus étendu de tous ceux que les conquérants saccagèrent dans l'Amérique Méridionale. Nul n'était mieux désigné que lui pour personnifier l'Amérique elle-même et Oîmedo Ta choisi de préférence, non pour flatter les Péruviens, mais parce que dans sa bouche rien n'est déplacé de ce qui a trait à la grandeur et à la prospérité des peuples de cette moitié du continent. En ne voyant en lui que l'Amérique ellemême, ou le Génie du Nouveau-Monde, comme a dit le poète Pombo, il n'y a plus rien d'étonnant à ce que rinca retrouve la trace de son sang chez Bolivar et ses guerriers et les appelle ses fils, comme Bolivar luimême, dans sa réponse au messager du Congrès péruvien, appelle tous les Péruviens, les fils des Incas. Et
cela ne veut pas dire qu'ils soient des indiens ou des métis; mais, simplement, des fils du sol américain. De même, il n'y a plus à se demander s'il est sincère en déclarant qu'il ne veut plus voir revivre la puissance absolue des Incas. Inspirée par Dieu, qui lui révèle ses propres destinées, l'Amérique, personnifiée par l'Inca comprend ce qui convient le mieux désormais à son bonheur. Elle sait que le terme de la domination espagnole est irrévocablement fixé et très proche ; mais il faut que ce soient ses fils qui la régénèrent et pour les y encourager elle leur rappelle les malheurs des races aborigènes, de ses premiers enfants, le despotisme, le joug écrasant des conquérants et leurs fatales luttes fratricides. L'Inca ne ment pas en faisant ce récit et il nous prévient que c'est avec calme et noble dédain pour les oppresseurs qu'il s'entretient dans l'empyrée avec les empereurs du Mexique, ses frères, des tourments soufferts jadis. La rancune n'agite plus son cœur et son être immortel ne peut plus tressaillir d'horreur ni de colère. Las Casas non plus n'avait pas menti et il a été traité par ses compatriotes de fanatique et d'imposteur, comme Olmedo nous le rappelle dans une note. Le poète eut tort, cependant, de ne faire que l'unique exception de ce saint prêtre dans ses invectives contre tous les conquérants, car il y en eut d'autres humains et charitables et de ce nombre fut, certes, le glorieux Hernando deSoto, qui découvrit la Floride après avoir été le compagnon de Pizarre ; mais les autres, plus ou moins connus, n'ont pas laissé, malheureusement, des preuves historiques aussi éclatantes de leurs bienfaisants efforts pour protéger la race indigène. Le poète a dépassé la mesure en voulant donner plus de relief à un exemple
qui, s'il ne fut pas le seul, fut le plus grand et le plus touchant (1).
Tout lecteur impartial, américain ou non, pensera comme nousqu'Olmedo n'apas donné des dimensions trop surhumaines aux guerriers qui prennent part aux actions qu'il a décrites. C'est la modestie de Bolivar qui l'a poussé à un tel reproche, de la même façon qu'il appelait « une pauvre farce » sa merveilleuse campagne et ses glorieux travaux. Le récit du poète est toujours conforme à la réalité et à la vérité historique; mais, qu'avail-il besoin de les travestir, ces étonnantes prouesses ! Il en est parmi celles qu'il n'a pas racontées, parce qu'elles se sont passées ailleurs que sur ces champs de bataille péruviens, pendant cette gigantesque lutte de l'Indépendance, il en est qui, certainement, pourraient un jour, si, dans des siècles futurs un poète les chantait, passer pour des créations fabuleuses d'une imagination exubérante !...
Nous avons donné notre appréciation sur les principaux reproches adressés à Olmedo ; mais si, voulant faire la part belle aux critiques, nous admettons, à ne considérer le chant d'Olmedo que sous le rapport de la poésie, que l'apparition del'Incaetdes Vestales est aussi
(1) Le poète Mera n'a-t-il pas été aussi dur lorsque, longtemps après Olmedo, il s'écriait eu parlant des conquérants... « alors les prêtres, les soldats et ceux qui n'entraient dans aucune de ces deux catégories étaient des tyrans. L'influence du monde, de ce monde espagnol transplanté en Amérique nivela tout et prêtres et soldats et juges et simples aventuriers, tous, tous se transformèrent en conquérants cruels, en colonisateurs avares, en trafiquants sans conscience ! »... (Mera, loc. cit.).
étrange qu'invraisemblable ; que IJuaina Capac parle trop longtemps et s'exprime d'une façon injuste et peu naturelle : que les guerriers semblent des personnages mythologiques ; que c'est une faible récompense pour Bolivar et Las Casas d'être logé au ciel dans la compagnie des Incas, et que, dans toute la composition, sautent aux yeux les défauts nombreux et importants qu'un lecteur plein de bon sens et de bon goût ne saurait accepterni excuser ; nous refuserait-on d'admettre ce que les écrivains espagnols eux-mêmes ont déclaré : que le chant d'Olmedo survivra et sera toujours admiré, non pas parce qu'il est parfait, mais malgré ses taches, car on y trouve des beautés nombreuses, indéniables. Est-il besoin d'en rappeler quelques-unes?
Tout le début de l'ode, où les images sont pleines d'arrogance lyrique et de grandeur, renferme une leçon de haute philosophie sur le néant des plus grandes vanités humaines. En quelques mots tracés par le génie du poète, nous avons la vision éblouissante des Andes, qui se dressent dans toute leur beauté impassible et magnilique, mieux que ne pourrait le faire l'habile pinceau d'un artiste sur la toile ; les vers consacrés à la muse de Pindare, le passage où il compare l'ardeur des guerriers à celle des coureurs des jeux olympiques, sont dignes des maîtres antiques, ses modèles, et, tout à fait remarquable, plus particulièrement homérique, le récit de la transformation d'Achille, si heureusement mise en parallèle avec celle de la jeunesse péruvienne ; la présentation de Bolivar avant le combat est d'un effet inoubliable. Le poète décrit en guerrier, comme s'il y avait pris part, les deux batailles, d'une main ferme et vigoureuse, dans un style pathétique et parfois sublime, sans
que l'une d'elles puisse nuire à l'impression que produit l'autre dans l'esprit du lecteur. Comment ne pas nous intéresser et nous émouvoir aux malheurs de la race aborigène retracés fidèlement par l'Inca? Non moins touchante et saisissante est la strophe destinée à montrer l'arrogant Espagnol qui lutte avec courage et désespoir et qui succombe vaincu, en maudissant le sort, alors qu'au souvenir de ses gloires passées, lui, le vainqueur de Baylen, voyait dressés déjà les arcs de triomphe dans Lima pour célébrer sa victoire I L'invocation à la Liberté a autant de grandeur que de noblesse et l'hymne des Vestales, où il y a d'heureuses réminiscences de Lucrèce» illumine le paysage, comme l'arc-en-ciel se dessinant dans les nuages après un terrible orage. Le splendide triomphe de Bolivar pourrait servir de canevas à un artiste habile pour une superbe composition allégorique. La fin de l'ode, qui charme par sa note mélancolique et douce, révèle en même temps la modestie et la noble fierté de la grande âme du poète.
Avec son imagination ardente et vive, Olmedo eut l'art de donner au chant la plus grande variété. Les belles descriptions, les attrayants épisodes d'histoire antique ou américaine y alternent avec les éloquentes harangues, les sages maximes, les invectives passionnées et les portraits rapidement tracés, mais vigoureux et vrais, des principaux chefs qui secondaient Bolivar, ceux de Sucre et de Cordova surtout. Il y a des comparaisons brillantes, parées de toute la richesse de la poésie, comme des contrastes habilement préparés graduant l'horreur des scènes de carucige avec le pittoresque des scènes riantes. Si, dans ce chant consacré à des héros modernes, les allusions à des sujets antiques,
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à des événements d'âges différents, sont nombreuses, elles arrivent toujours à propos. La muse de Pindare y élève la voix et la lyre d'Homère fait entendre ses accents guerriers. La rencontre d'Achille et d'Hector, l'audace de Colomb, la puissance des Incas, la destruction de l'empire du Soleil, les supplices des empereurs aztèques, l'ombre de Napoléon, « vainqueur de l'Europe », l'âme compatissante de Las Casas, animent et varient les tableaux sans heurter le goût, à la vive satisfaction du lecteur, tandis que passent rapidement devant ses yeux, comme projetés par une lanterne magique : les pyramides d'Egypte et la Cordillère des Andes, les ruines de Carthage, l'Aréopage et le Capitole, le temple du Soleil ou de Pacha-Camac. La patrie de AYashington y est aussi désignée de façon très originale par la plus resplendissante des étoiles que porte le drapeau de l'Amérique du Nord.
Partout, dans La Victoire de Junin règne une émotion née du plus pur enthousiasme patriotique. Un souffle épique passe sur l'ode entière et, sans défaillance, l'anime et la soutient. 11 y a des vers qui, — comme des vers du Cid ou d'Alhalie ont enrichi la langue littéraire française, — sont eux aussi passés en expressions proverbiales dans la langue hispano-américaine :
« Quien no espéra vencer va esta vencido...
De quien se atreve mâs et triunfo lia sido...
.... Lidiar con valor y por la patria Es et mejor presagio de Victoria...
Y, aunque herido,
Sale con la Victoria y con la vida...
.... Y otro nombre conquista con sus hechos...
Lo grande y peligroso,
Hiela al cobarde, irrita al animoso...
i Union oh pueblos,
Para ser libres y jamâs vencidos !...
La Pina ostenta el cetro de Poraona...
La parlera fama Que es la gloria y tormento de la vida etc.. etc. »
On a fait remarquer que certains vers respirent la langueur et la mollesse, d'accord avec les sentiments qu'ils expriment ou les caractères qu'ils dépeignent,
« i Son esos los garzones delicados Entre seda y aromas arrullados ? »
comme il en est d'admirables par leur vérité physique et leur vérité poétique.
El sol que :
« En mayor disco menos luz ofrece »
Pour qu'une œuvre de la nature du chant d'Olmedo survive et reste populaire, il faut, outre les qualités d'inspiration et de style, que le poète s'y soit fait l'interprète fidèle des sentiments exaltés, vibrants, mais sincères et profonds, qui circulent autour de lui, ou le puissant écho des exploits d'un héros, accomplis sous l'impulsion d'une idée humaine, généreuse et bienfaisante, telle que la liberté des peuples. Il faut encore qu'elle renferme de grands exemples, de saines leçons, de sages préceptes de philosophie et de morale et qu'elle vise à faire naître au sein des nations un courant d'aspiration vers un idéal noble et pur, vers une condition
sociale meilleure où la paix inébranlable et la liberté garantie laissent grandes ouvertes les portes à la civilisation et au progrès. Le poème du poète équalorien présente un assez grand nombre de ces belles qualités qui le rendent digne de la postérité. Et, à juste titre, s'il n'avait pas été si modeste, aurait-il pu affirmer, comme son maître Horace :
Eregi nioiinmentum œre perennias.
Au point de vue de l'idée morale, on trouverait à faire un rapprochement, toutes proportions gardées, entre VHymne à Bolivar et les épopées d'Homère, comme on a trouvé un rapport intime entre celles-ci et la Divine Comédie. Le chantre d'Achille et d'Ulysse, dit-on, voyant la Grèce morcelée en petits Etats, ennemis réciproques, comprit qu'une force extérieure pouvait changer la liberté en servitude et voulut démontrer aux Grecs, vainqueurs des Troyens, la nécessité de la concorde. Quel est le but qu'Olmedo a poursuivi dans son poème ? Chanter Bolivar et ses exploits, oui certes ; mais il a eu aussi en vue de prévenir que l'Amérique, divisée en nombreux Etats qui, tôt ou tard et tour à tour, pouvaient se déchirer entre eux, fût exposée de nouveau à l'invasion et à la domination de l'étranger et vît sa liberté, si chèrement acquise, se changer un jour en nouvelle servitude ou disparaître sous le joug d'un chef trop ambitieux. Aussi, après avoir rappelé les maux soufferts par le continent américain depuis la conquête et avoir étalé l'horreur de la récente lutte, il démontre, dans ses conseils à Bolivar et aux peuples affranchis, la nécessité de la concorde et de l'union
pour les Américains, vainqueurs des Espagnols, en leur donnant comme exemple l'imposante Cordillère des Andes, dont les liens sont indissolubles (1).
Il est un autre rapprochement ayant trait à la nationalité d'Olmedo et d'ordre inférieur celui-là, qui a été fait entre le poêle de l'Iliade, et le chantre de Bolivar. La ville de Guayaquil^ où naquit Olmedo, fut tour â
(1) Que n'ont-ils écouté cette voix prophétique que le poète fait descendre de la nue ? Que ne se sont-ils pas inclinés devant le salutaire avis en formant une grande confédération, rêve le plus cher de Bolivar lui-même ? Combien différent ne serait-il pas le sort des peuples du sud et du centre de l'Amérique, s'ils avaient réglé leurs destinées d'après l'exemple de ceux du Nord. Cette grandiose et bienfaisante idée semble de plus en plus irréalisable en présence des intrigues des partis et des ambitions des médiocres. Il semble, pourtant, que cette belle pensée n'a jamais cessé de flotter sous le ciel de l'Amérique latine, sans cesse agitée par des luttes fratricides qui paralysent le progrès et amoindrissent les ressources. De temps en temps elle fait pousser des germes qui, malheureusement, ne jettent pas de bien vivaces racines. Ni le fameux Congrès de Panama sous l'égide de Bolivar, ni celui de Lima, réuni en 1846 dans un but analogue, n'ont pu mener à un résultat pratique ce projet. 11 y a peu de temps, nous avons vu encore dans l'Amérique Centrale, sous la menace continuelle de vexations de la part d'une vieille nation qui abuse de sa puissance, les petits Etats se rapprocher et chercher à cimenter une fraternité très lo"uable qui revêtit la forme malheureusement illusoire et passagère d'une Union confédérée. Quoi qu'il en soit, Olmedo aura eu raison de s'adresser aux peuples américains, pour leur dire :
« Peuples dans l'union votre force réside Peuples, unissez-vous ! Qu'elle soit votre guide Et, libres, vous serez toujours victorieux ! »
tour, nous l'avons dit, une ville espagnole, dépendant de l'autorité militaire du Pérou ; puis, après avoir été une ville libre, elle fit partie de la Grande-Colombie et finit par rester équatorienne. Rien d'étrange à cela, dans une époque où la carte de l'Amérique se fractionnait en Etats nouveaux, en Républiques qui naissaient peu viables et dont les débris en formaient d'autres. Olmedo, bien qu'attaché profondément au sol qui le vit naître, n'en fut pas moins, en raison de transformations politiques successives : espagnol-américain, péruvien, colombien, équatorien. Aussi, la Colombie et le Pérou, qui lui accorda d'ailleurs spontanément des lettres de naturalisation, peuvent-ils aujourd'hui disputer à l'Equateur ce fils illustre, tandis que l'Espagne le réclame à son tour, fière de cet enfant né sous le régime colonial et s'enorgueillit de sa gloire. Sept villes de la Grèce se disputaient aussi le berceau d'Homère.
Olraedo, chargé d'affaires à Londres. — Ses relations et sa correspondance avec Andrés Bello, homme d'Etat vénézuélien et l'insigne chantre de la Végétation de la Zone ïorride.
Le gouvernement du Pérou décerna spontanément à Olmedo le titre de péruvien de naissance le 15 janvier 1825 et Bolivar, au mois d'août de la même année, lui confia une mission diplomatique en Europe. Il le choisit à cet effet, non pour récompenser celui qui l'avait admirablement chanté, — Bolivar, inaccessible à la flatterie, n'était pas homme à agir sous l'influence de pareils sentiments, — mais, comme il l'écrivit au poète : « parce qu'il n'avait trouvé personne autour de lui capable de remplir cette mission aussi dignement et avec plus de zèle. »
Ce fut pendant son séjour dans le vieux continent que le poète équatorien se lia avec le poète vénézuélien, Andrés Bello, d'une amitié profonde dont la noblesse et la sincérité nous sont révélées dans les lettres échangées entre les deux amis et dans les vers émus inspirés
à Bello, resté à Londres, par l'éloignement d'Olmedo, qui se trouvait alors à Paris.
Ames généreuses nées pour se comprendre et s'estimer, le chantre de l'Agriculture de la Zone Torride et celui de la Victoire de Juuiu, aussitôt qu'ils se connurent, devaient se lier d'une affection intimement cordiale. Comme Goethe et Schiller en Allemagne, ces deux génies, grandis pour la gloire sous l'influence féconde du soleil ardent des tropiques, à peine se mirent-ils en contact parmi les brouillards de la Tamise, qu'ils ouvrirent leur cœur aux charmes d'une amitié fraternelle, attirés l'un vers l'autre par la communauté d'origine, de langage, de penchants et de goûts. Prêtres d"un même culte, passionnés du même idéal, habiles à faire éclore des Heurs poétiques d'un arôme égal ou semblable, pénétrés des mêmes sentiments, étrangers aux misères de l'envie, il leur suffit de quelques jours de fréquentation pour se considérer comme des amis intimes de toute une vie. Anxieux de resserrer de plus en plus le lien d'une tendresse mutuelle et désintéressée qui les avait unis tout de suite, ils profitèrent ^e l'occasion que leur offrait l'accroissement de la famille de Bello avec la naissance d'un fils... pour qu'Olmedo, en le portant sur les fonts baptismaux, ajoutât ainsi à la qualité d'ami la parenté spirituelle qui en résultait (1).
La correspondance d'Olmedo et de Bello mériterait d'être insérée ici tout entière, car rien ne pourrait mieux nous servir à dépeindre les caractères simples, mais élevés, foncièrement honnêtes et bons des deux poètes. Nous devons nous borner dans cette étude à citer les passages les plus intéressants de quelques lettres du poète qui nous occupe plus particulièrement aujourd'hui. Les sentiments les plus exquis y rivalisent
(1) Canete, loc. cit., p. î9o.
avec les pensées les plus délicates, reflétant toujours dans un style spirituel et imagé son àme tendre et sensible. Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis qu'Olmedo avait laissé son ami à Londres et qu'il lui avait annoncé son arrivée à Paris dans les termes que nous avons déjà transcrits (1), lorsque le 9 février 1827, il lui adressait ces lignes :
C'est moi qui suis un sot, car sachant que les chars ne vont qu'avec deux roues, que les hommes ne marchent qu'avec deux pieds et que les oiseaux ne volent qu'avec deux ailes, j'ai attendu une réponse de vous jusqu'à présent, quand je ne vous ai pas écrit deux lettres. Aussitôt que j'ai compris cela, je me suis empressé de remédier au tort que je me suis fait par ma distraction. Gomment agirez-vous envers moi quand je serai plus loin !
Cet aimable reproche est suivi, quelques lignes plus loin, de cette déclaration affectueuse :
Après nous être trouvés réunis à deux ou trois reprises, je vous ai tenu pour un de mes meilleurs amis et je crois aujourd'hui que notre amitié est vieille de plusieurs années. Il m'est arrivé presque la même chose dans l'intimité douce et sincère de M. Madrid (2). Je ne sais ce qu'ont de si collant
(1) Voir le premier chapitre.
(2) FernAndez Madrid fJosé), docteur en droit et poète renommé, né à Cartajena (Colombie) en 1789, figure des plus sympathiques dans la lutte pour l'indépendance du sol natal. Après la révolution du 20 juillet 1810, il fut nommé successivenient procureur général, député au congrès général et président de la République. Fait prisonnier par les Espagnols, il fut exilé pendant neuf ans à la Havane. Ministre plénipotentiaire en 1825, à Londres, jusqu'à sa mort, survenue le 28 juin 1830, Parmi ses drames il faut citer Atala et Guati-
MOZI.N.
tous ces maudits poètes ! Je parle de ceux qui ne sont pas satiriques, parce qu'alors ils appartiennent au genus irritabile des femmes et des prêtres (1), et ne sont pas nés pour se créer beaucoup d'amis.
Je sais que vous êtes nommé Ministre de Colombie à cette cour. Je me réjouis que vous ayez dans votre pays des per-
(1) Amplification du genus irritabile vatiim d'Horace. Olmedo professait des idées très libérales en tout, même en religion. Dans une lettre adressée aussi à Bello et datée de Guayaquil le 31 janvier 1847, nous lisons les lignes suivantes, qui confirment cette opinion : « Si dans les librairies bien fournies » du Chili vous trouvez la Divine Epopée de Soumet, je vous » serai reconnaissant de me l'envoyer... Je vous assure que « l'argument de ce poème m'a rempli, ou plutôt m'a fait dé- » border de joie. Qu'est-ce que l'incendie de Troie et la ruine » d'un empire ; qu'est-ce que la fondation d'un autre, après » avoir vaincu de peu importantes hordes de sauvages ; qu'est- « ce que la conquête d'un sépulcre vide et la fondation d'un )) royaume petit et éphémère ? Qu'est-ce que tout cela en » comparaison de la liberté des enfers et de la rédemption « des anges réprouvés ? Je ne sais si chez d'autres cette idée- « là produira Une aussi grande impression que chez moi. Il » se peut que non, parce que chez moi elle a trouvé un ter- » rain tout préparé... Il y a longtemps que très souvent cette » pensée m'agite, (ceci entre nous), que la rédemption du » genre humain est incomplète, imparfaite et peu digne d'un )) Dieu infiniment miséricordieux. 11 nous délivra du péché, » mais non de la mort. Il racheta nos péchés, mais il nous » laissa tous les maux qu'engendre le péché. C'est ce que fait » le premier libérateur venu, Bolivar par exemple : il nous » délivra du joug espagnol et nous laissa tous les désastres » des révolutions »... Ces derniers mots surprennent et détonnent sous la plume du chantre de la victoire de Junin, quelque affaibli qu'il fût par làge et par les maladies.
sonnes qui ne vous oublient pas ; mais, pour m'en réjouir toul à fait du fond du cœur, je voudrais savoir auparavant comment vont là-bas les finances, car votre situation, mon cher ami, à vous parler avec toute la franchise de mon âme, m'est doublement sensible, parce que vous en souffrez et parce que je ne p...
Le poète arrête par délicatesse, à la première lettre, le mot de sa phrase, que l'on devine ; mais chagrin et regret sont si sincères qu'à peine il lui sera possible de réaliser le désir de son cœur, il s'empressera de lui écrire, le 16 juillet de la même année :
Apprenez que je suis plus difficile que vous et moins résigné au silence de mes amis.
Le Gouvernement m'a remis par le Cambodge quinze mille piastres pour appointements, frais de Légation, etc., etc. Il en fallait d'urgence dix-sept mille. 11 a fallu laisser à découvert les trous les moins exigeants, (vous tâcherez de comprendre comment un trou peut être plus ou moins exigeant ; mais je l'ai écrit et je n'ai pas le temps de corriger cela) ; de façon qu'il nous reste quelque chose de la forte somme et je puis dire que j'en ai de trop parce que je n'en ai pas eu assez.
Quoi qu'il en soit, je puis vous écrire avec franchise et sincérité ce qui suit :
Mon ami, vous me donnerezune joie etune preuve d'amitié en faisant usage de la lettre ci-jointe sans me parler jamais de ce qu'elle contient. Procurez-moi ces deux plaisirs...
On ne peut s'empêcher de reconnaître le tact avec lequel le poète diplomate rend service à son cher collègue et ami tout en ménageant sa susceptibilité. Et, pourtant, lui-même se trouvait alors dans une situation de fortune
1res précaire, qui rendait difficile l'accomplissement de sa mission. Il recevait peu d'argent de son gouvernement. Nous en avons la preuve dans ces deux lettres qu'il avait adressées dans le courant de l'année 18'26 au Libérateur:
Notre situation ici ne peut être plus désagréable. Les causes «n sont nombreuses. J'en indiquerai les deux suivantes: J" Nous nous trouvons sans ressources pour vivre, car nous me pouvons recouvrer une piastre des emprunts antérieurs. L'agent Kinder, (avec qui négocièrent Garcia del Rio (i) et Paroissien et ensuite Robertson, malgré la triste expérience acquise, car entre tous ceux-ci il y a une sainte alliance, comme je vous l'ai déjà dit), est un homme sans crédit et, ce qui est pire, sans ressources. (Ne vous étonnez pas si je donne ici plus d'importance aux ressources qu'au crédit, car sur le marché on voit les choses à l'envers qu'en morale). Par conséquent, nous ne pouvons rien attendre de Kinder ; Tien non plus de l'emprunt que nous sommes venus négocier, parce qu'on ne doit pas le négocier dans les circonstances funestes de cette place, où les ionds ont kaissé considérablement ; ceux du Mexique sont au 51 ; ceux de Colombie au 47 et ceux du Pérou au 25 ; bientôt nous serons au niveau de ceux de Grèce ou d'Espagne. 11 faut ajouter à ce tableau que les fonds de la Légation apportés par nous du Pérou et une partie de mes fonds personnels, sont venus de la Jamaïque en traites sur Londres et îout a été englouti dans le gouffre de Goldshmidt, ce fameux banquier du Gouvernement Colombien et de plusieurs puis-
(1) Garcia DEL Rio (Juan) 1794-1856. Américain distingué, 3ié en Colombie, journaliste et homme politique, l'ami et le ferme soutien de San Martin. Il fut le prédécesseur malheuxeux d'Olmedo à Londres, comme ai,'ent diplomatique de Bolivar.
sances européennes, de qui je vous ai parlé dans une autre lettre à propos de sa faillite bruyante et de sa mort plus bruyante encore. Avec ces renseignements vous pouvez vous faire une idée de la situation des plénipotentiaires du Pérou à Londres. Mais ce motif, quelque odieux qu'il soit, n'est pas intolérable pour celui qui compte ici sur un ami et sait vivre de peu. La raison principale de notre souci et de notre malheur, c'est que nous avons passé le lo avril, jour où les premiers dividendes de cette année devaient être payés et M. Kinder ne les a pas payés, bien qu'il eût entre les mains des fonds destinés à cet effet et bien qu'il nous eût promis à plusieurs reprises de s'acquitter de ce devoir, qui est de la plus grande importance. A ce sujet une tempête s'est déchaînée dans le commerce. Cette faute est toujours honteuse dans toutes les circonstances, parce que le public en cette matière ne raisonne que d'après les faits et les paiements. Le gouvernement qui ne paye pas, soit par sa propre mau. vaise foi ou par celle de ses agents, soit par sa pauvreté ou parce que l'envoi des fonds a été retardé accidentellement, perd toujours son crédit et la confiance qu'on a en lui, toujours, même si l'on sait que ses ressources sont immenses, qu'il a Bolivar dans son sein, qu'il a détruit tous ses ennemis et qu'il resplendit de tout l'éclat de l'or et de la victoire.
Les créanciers ne nous laissent pas vivre un instant ; ils viennent nous voir en masse ; ils se plaignent, ils se désolent, ils nous demandent des explications à ce sujet; ils implorent un espoir ; enfin, ils ne nous quittent pas, parce que, comme je viens de le dire, s'il est honteux de ne pas payer dans toutes les circonstances de la vie, dans l'actuelle cela est horrible et fatal ; beaucoup de familles comptent sur ces intérêts pour vivre et aujourd'hui que tout est paralysé, que les faillites dépassent le nombre de 600 et que l'argent ne •circule pas, personne n'a les moyens d'exister...
Cette lettre si digne, qui révèle la probité et la droiture du patriote américain, est suivie quelques mois après de cette autre, qui montre combien il était écœuré de sa situation difficile et embarrassée ; mais aussi, combien grand était son respect pour Bolivar et scrupuleuse son abnégation dans l'accomplissement de ses devoirs.
S'il est vrai que vous avez pour moi quelque affection ; si ce n'est pas une formule banale, cette expression d'ami de cœur qui termine vos lettres ; si le chantre de Junin mérite quelque chose et, enfin, si vous croyez que je n'ai pas été un homme tout à fait inutile à ma patrie et à la cause américaine, je vous prie, aussi instamment que cela m'est possible, de m'envoyer ou d'ordonner qu'on m'envoie l'autorisation de repartir. N'en soyez pas surpris; ne m'accusez pas. Je ne veux pas partir demain ; je ne me hâterai pas de partir aussitôt que j'en aurai l'autorisation; car, même en l'ayant et malgré tout, je serais un déserteur si je laissais pendantes les affaires qui m'ont été confiées. Je me flatte que vous me ferez la faveur de me croire peu capable d'une aus^^i vilaine action inspirée par un intérêt ou un avantage personnel. Avec l'autorisation anticipée que je sollicite ma seule intention est d'être en règle et prêt pour le moment où les affaires seront arrangées ; car, ce moment-là venu, je prévois qu'une année s'écoulera d'ici que le mémoire parte, que l'original se perde ou s'égare, qu'il arrive, qu'il soit approuvé, qu'il parte et soit de retour; ce temps d'absence je puis l'épargner et en profiler pour l'éducation de mes deux filles chéries...
Chacune des lettres d'Olmedo nous révèle une ou plusieurs qualités de son âme et fait grandir notre admiration pour le poète avec notre estime pour l'homme dont
OLMEDO 2i20
le cœur était si haut placé. La modestie fut une des vertus qu'il pratiqua le plus :
Envoyez-moi vos commissions par écrit et faites-moi savoir quels sont les livres que je dois acheter pour vous et pour moi,
dit-il, dans une lettre de Paris, le 1" décembre 1826, à Bello, en lui donnant une preuve d'estime et de déférence, de confiance dans son bon goût et son jugement éclairé qu'il estime supérieurs aux siens. Dans une autre lettre, datée du mois de mars 1827, il s'exprime ainsi, en parlant du poète Madrid :
Pour vous donner une idée du caractère de cet ami, il me suffira de vous dire qu'il a la candeur et la bonté de me donner ses vers à corriger et, ce qui est plus rare, la docilité d'écouter mes observations. Nous autres, (ceci entre nous deux), ceux qui avons peu de génie, nous sommes très amis d'enseigner et, nous érigeant en professeurs, (chose toujours facile), nous pensons acquérir une réputation que nous ne pouvons soutenir avec nos œuvres. Les compositions les plus parfaites ont leur point vulnérable et toute notre manie consiste à les attaquer par leur partie faible. Et cela nous réussit parfaitement, car vous savez qu'avec semblable ruse l'efféminé Paris lui-même terrassait les Achille. Il est vrai qu'un ami, que j'aime beaucoup et que vous connaissez bien, me fit une ou deux fois à Londres la même faveur. Mais je me garderai bien de le croire pour cela aussi bon que Madrid. Celui-ci n'a rien fait que je puisse le soupçonner, tandis que l'autre rusé, qui sait si, en me livrant ses vers, il n'usait pas envers moi d'un raffinement de délicatesse, (bien naturelle chez lui), comme pour cicatriser quelques petites blessures que peut-être il supposait à tort avoir faites
à l'amour-propre du chantre de Junin avec le bienfaisaat cautère de sa critique.
Quelques jours plus tard il lui écrivait :
Mon très cher ami,
Si vous me disiez que vous désirez me voir pour m'embrasser, vous m'écririez une phrase douce et flatteuse pour moi ; mais quand vous dites que vous désirez me voir pour me demander des conseils, vous m'adressez un compliment qui doit être risible puisque je me suis mis à rire.
Je songe à repartir bientôt ; mais si vous réalisez votre projet de venir au printemps, qui déjà de tous côtés prépare les roses de sa couronne, je retarderai mon voyage afin de passer avec vous un mois au moins
Vous êtes le démon. Ainsi, vous pensez que je puis
faire des vers maintenant, et ici, et vite, et pour le Répertoire ! Vous avez vu le peu que j'en ai chez moi. Ils sont indignes, je ne dis pas de la presse publique, mais même de la presse du pupitre où ils dorment en paix. Si vous avies suiAT mon insinuation, vous auriez, dans un des premiers numéros, donné des nouvelles de la traduction de la première épître de Pope, et, de cette façon, vous étiez à même de pouvoir en publier la seconde dans les suivants, bien entendu après l'avoir limée, châtiée et corrigée ; chose qui ne peut être à personne aussi facile qu'à vous. Ainsi, vous m'auriez accordé ce nouvel honneur et vous m'auriez stimulé à continuer un travail que chaque jour je me vois plus éloigné de terminer.
Mais, dans mon désir de vous être agréable de toute façon, je vous propose de vous donner une poésie très supérieure à tout ce que je puis donner, même de très affiné. C'est une
ode Aux peuples de l'Europe (1824) de cent trente vers ea strophes régulières. C'est une bonne composition de Madrid, la meilleure de toutes les siennes, à mon humble avis. Il m'a autorisé à vous l'offrir; mais elle ne doit pas porter son nom, parce que, dans sa qualité de diplomate en Europe, ce serait très mal vu qu'il parlât de la Sainte Alliance des Rois et des Peuples comme il le fait dans ses vers;. 11 faudra donc la signer ainsi : « Un Colombien, 1824 »...
Dans une lettre datée de Paris le 2 juillet 1827 et portant cette adresse, rue Tailbout 42, il s'écrie :
Quand mes bras commençaient à s'ouvrir d'eux-mêmes, pour vous embrasser croyant que pour le moins vous serieT à la barrière de Clichy, je reçois avec votre lettre du 28 juia la douche froide la plus complète que puisse recevoir un ami ou un amoureux impatient sur ses espérances.
Je suis très heureux de vous savoir content de Madrid. Il ne pourrait pas en être autrement.
Je n'ai pas vu le troisième Répertoire... Si vous ne m'étiei pas si connu, j'aurais un vrai chagrin de la déteslabihté (comme vous dites) de votre article sur l'Horace de Burgos... Ou je me trompe fort sur votre caractère, ou vous avez ua amour-propre tout à fait exquis. Je désire vivement voir votre critique, et, bien que je n'aie pas autour de moi mes bouquins, ce qu'il m'aurait fallu, je critiquerai comme je pourrai votre critique (par ici, aujourd'hui, la critique sert d'atout); attendez-vous à des vérités nues, mais pourtant honnêtes. — Pour faire croire que je sais quelque chose, je me montre très sévère avec les compositions d'autrui...
L'indulgence d'Olmedo envers les autres et sa sévérité excessive envers lui-même se manifestent clairement dans les lignes antérieures. Personne, en tant que
poète, n'a vécu plus niécontent toujours de ses œuvres que lui, qui ne les trouvait jamais aussi finies, aussi impeccables qu'il aspirait à les faire, sans que pourtant la moindre pensée de basse envie ou de mesquine rivalité se mêlât à ses regrets. Son ami lui ouvre les colonnes de son Répertoire ; loin de saisir avec empressement cette occasion d'y étaler son nom au pied de quelque production insignifiante, comme l'aurait fait un versificateur vulgaire, il se récuse par modestie, craignant de ne pouvoir rien produire qui fût digne du public, au milieu des incessantes occupations et préoccupations, très prosaïques, de son poste et aussi parce qu'Olmedo n'a jamais écrit de grande poésie, sans que l'inspiration, née d'une sensation puissamment ressentie, ne l'ait dictée. Mais s'il ne peut rien donner de lui-même, il offre les vers d'un émule où il ne voit qu'un ami et il le fait spontanément, simplement, parce que son âme est bonne et grande, appréciant comme elle le méritait l'ode de Madrid qui passe, en elïet, pour être la plus belle des compositions de ce poète que l'on juge, cependant, inférieur à Olmedo et à Bello. Ainsi, sans l'ombre d'une rivalité, aussitôt qu'un de ses amis soumettait à son jugement une poésie qui eût quelque mérite, la bonté innée d'Olmcdo s'exaltait et il se prodiguait en éloges qui compensaient largement les critiques que la droiture de son esprit et son bon goût lui imposaient. Comment, avec un cœur aussi sensible, n'aurait-il pas éprouvé la joie la plus vive et manifesté l'enthousiasme le plus sincère lorsqu'il reçut les vers exquis sur son absence, où Bello éprouvait le besoin d'épancher sa tristesse, car, comme a dit Rotrou :
L'ami qui soufTre seul fait une injure à l'autre.
Laissons parler Olmedo de nouveau :
Si je n'ai pas répondu à votre très belle lettre du mois dernier et si je ne vous ai pas écrit aussi fréquemment que je le faisais, n'en accusez personne que vous-même. Depuis que nous nous sommes séparés, je me suis mis à vous écrire aussi souvent que je le pouvais et, avec la meilleure foi du monde, je laissais courir ma plume et il en sortait ce qu'il en sortait. Mais aussitôt que vous m'avez dit que vous savouriez mes lettres et que vous m'avez révélé ce secret, que ma plume était délicate et gracieuse, je me suis trouvé tout changé, désirant pour la première fois écrire pour plaire et pour soutenir ma réputation d'homme gracieux et délicat. Or, comme la négligence a été toujours tout mon art, à peine ai-je eu des prétentions, je me suis trouvé hors de mon élément, embarrassé et irrésolu, difficile, lent, mécontent, cherchant enfin pour mes lettres autre chose que de simples expressions d'amitié. Cette situation n'était pas agréable et, sans y penser, je l'ai prolongée de jour en jour; lenteur qui m'a été profitable, car, si je ne me trompe pas, il me semble que déjà commence à se dissiper la fumée de l'ivresse causée par la magique euphonie de votre lettre. (Remarquez que je n'en suis pas encore bien guéri)...
De tout cela il résulte, en dernière analyse, que je suis un sot, puisque, n'ayant pas trouvé à dire des choses agréables et délicieuses, je me suis privé de votre très douce correspondance, pour ne pas démériter devons et vous êtes si docile, que vous vous êtes résigné facilement à mon silence... A ces motifs très graves se sont ajoutés d'autres qui m'ont empêché de prendre la plume : des discussions odieuses et longues avec mon collègue ; la nouvelle de votre prochaine arrivée (puisse-t-elle être immédiate !) et une correspondance officielle de ces dernières semaines, etc., etc.
Je n'ai pas vu le troisième numéro du Répertoire... Je ne puis donc rien vous dire sur la critique de Burgos. Vous vous trompez quand vous me dîtes que vous ne voulez pas mettre mon amitié aux prises avec ma sincérité... Je ne suis jamais aussi sincère que lorsque j'aime. Personne mieux que vous n'a eu la preuve de ce qu'est mon caractère ; à ma première visite, avant de vous connaître, avant de vous aimer, rappelez-vous que je fus sincère envers vous.
Je ne puis vous promettre des vers pour le Répertoire. Il me semble que j'ai déjà perdu ce charme
Soit parce que les quarante vers improvisés comme début d'une épître (1) ont un mérite réel, soit parce que je vois avec un vif intérêt tout ce qui vient de vous ; soit parce que les mots de Patrie, Guayas, Virginie (2), ont une magie irrésistible pour mon oreille et pour mon cœur; quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de certain, c'est que peu de choses m'ont plu autant dans le même genre que ces quarante vers là. Je les préfère, et je parle avec franchise, je les préfère, aux meilleurs passages de la meilleure épître des Argensola (3), Il n'y a rien de comparable à votre éloge du chantre de Juniu. Voilà quelle est la vraie manière de louer... Qui pourrait souffrir une louange directe à brùle-pourpoint? Et qui peut résister à celle qui, par un sentier détourné, vient timide.
(1) Il s'agit de VEpître àOlmedo d'Andrés Hello, aussi affectueuse que spirituelle, écrite à Londres en 1827 et publiée au Chili, après sa mort, dans les Œuvres complètes du poète par M. Miguel Luis Amunâtegui.
(2) Olmedo avait donné le nom de la patrie de Washington à sa fille et à sa propriété rurale.
(3) Les Argensola, poètes espagnols (Lupercio Leonardo, lo6o-1613) — (Bartolomé Leonardo, 1566-1631) qui ont été appelés les Horaces d'Espagne et les Jumeaux d'Apollon.
modeste comme une vierpe qui désire et ne peut exprimer sa passion, mais qui veut être devinée ?
Oui, mon ami, rien n'est comparable à cette délicatesse. Je lis cent fois ces vers et, chaque fois, ils me ravissent davantage. Et que dirai-je de cet ami :
« Qui, lorsqu'il me verra, goûtera plus de joie que celle qu'il découvrira sur mon visage! »
Pourquoi ne terminez-vous pas votre épître, mon cher Bello ? Sachez que ce serait une composition exquise.
Adieu, votre, votre,
Et dans une autre lettre il ajoute :
Je demande, je supplie, j'exige oportiine importune, que vous terminiez l'épître que vous aviez commencée à mon intention. Chaque fois elle me plaît davantage. Continuez-la à l'endroit où vous l'avez laissée ; la suite en est naturelle et facile : peignez moi au milieu de scènes champêtres, entouré de mes deux filles chéries ; répandez toutes les séductions, toutes les fleurs sur elles et ne craignez pas d'en dire trop ; dépeignez-moi ravi, etc. Rien ne pourrait m'être plus agréable.
Il est compréhensible qu'à une preuve touchante d'amitié Olmedo ait répondu en ces termes chaleureux, étant donnés ses sentiments naturels, mais il faut dire aussi que la poésie de Bello, écrite en tercets du mode italien, renferme les traits les plus aimables et les plus heureusement exprimés, propres à susciter même l'enthousiasme d'un ami moins facilement vibrant que le poète équatorien. Cette épître fut terminée plus tard
et elle est publiée dans le recueil de M. Ballén (1). Le moment, tant désiré par Olmedo, de retourner dans sa patrie, arriva lorsque les deux amis se trouvaient de nouveau séparés. Notre poète devait partir de Londres et c'était Bello qui, cette fois-ci, était à Paris. Le chagrin de cette séparation qui devait être définitive, — les deux amis ne se revirent jamais, — est affectueusement exprimé dans cette lettre d'adieu, simple, mais d'autant mieux touchante :
Londres, le 27 mai-s 1828.
Mon cher ami,
Le moment est arrivé. Quand vous lirez ce petit mot, je serai loin de Londres ; mais ceux qui s'aiment ne sont jamais loin. Je vous emporte, mon cher Andrés, dans l'àme et dans le cœur, — et très au fond. Ah I si nous pouvions nous revoir en Colombie ou au Pérou! Quelle joie pour moi si nous pouvions nous revoir ! Quelle joie si je pouvais contribuer moi-même à cette réunion ! Quelle joie si je vous voyais dans
(1) Elle contient soixante tercets et débute à peu près ainsi :
Je sens, cher Olmedo , qu'il faut que je te dise Que je ne puis plus vivre ainsi toujours sevré De ton amitié tendre autant qu'elle est exquise.
Maudit soit ce Paris, si fameux à ton gré. Avec tous ses plaisirs et ses sorcelleries, Par qui je suis réduit à vivre seul, navré.
la situation que vous méritez ! Un pressentiment ! Dieu veuille que je ne me trompe pas!
Votre souvenir et celui de votre fine amitié seront au petit nombre des regrets que j'emporterai de Londres. Transmettez l'expression de mon amitié à mon aimable commère (1) et mes caresses à vos enfants, plus spécialement à mon filleul. Et adieu, mon Andrés. Toujours, toujours à vous de cœur.
José Joaquix.
Au mois d'Août de la même année, à peine arrivé au Chili, à mi-chemin de son voyage, Olmedo s'empressa de donner à Bello des nouvelles de sa traversée :
Ma navigation a été longue, désagréable et ennuyeuse ; la fin en a été cruelle. Le bonheur de fouler cette terre de mes désirs s'est changé dans le plus amer chagrin de ma vie. J'apprends à l'improviste que j'ai perdu le plus cher bien de mon
(i) Le mot de commère, comadre, par lequel Olmedo aimait à désigner, à la fin de ses lettres, la femme de son ami, est, comme celui de compère, toujours trivial dans la langue française et, par cela même, peu employé dans le sens qui lui est donné par le poète ; mais il n'en est pas de plus familier en Amérique, à l'Equateur surtout, pour exprimer un sentiment affectueux entre deux personnes de même rang et, parfois aussi, de classes difi'érentes. C'est une façon aimable de remplacer l'appellation froide et cérémonieuse de Monsieur ou Madame, par un terme moyen, qui marque un certain degré d'intimité respectueuse. Aussi, il y a peu de temps encore, dans certaines villes d'Amérique, à l'époque du carnaval, l'usage était fort répandu d'échanges de bonbons et de fleurs accompagnés de vers, entre jeunes gens et jeunes filles. A défaut d'enfants à faire porter sur les fonts baptismaux, ils suffisaient à octroyer et à prendre le titre de compadre et de comadre, sanctionné par les mœurs locales.
cœur, celui qui m'était destiné comme la consolation de ma vieillesse, la seule joie de ma vie et mon unique distraction au milieu des maux et des désastres qui menacent ma patrie... Je suis l'homme le plus insensible du monde, du moment que je ne meurs pas de douleur. Je vous écrirai de Lima.
Adieu. Votre ami désolé,
La nouvelle douloureuse à laquelle le poète fait allusion était celle du décès de sa fille aînée^ qu'Olmedo apprit à Valparaiso.
Les relations affectueuses entre les deux poètes ne se ralentirent jamais. La distance et les troubles civils des Républiques américaines n'empêchèrent jamais leurs épanchements cordiaux. Au mois de janvier 1833 il lui écrivait au Chili, où Rello s'était rendu pour diriger un collège et où il allait occuper une belle situation à la tête de l'université de Santiago.
■ Mieux vaut tard que jamais. Au bout d'un siècle recevez ce souvenir de moi, qui vous ai toujours présent à la mémoire.
Quelles nouvelles me donnez-vous des
Muses ? Il y a si longtemps que je ne les vois pas et qu'elles ne me rendent plus visite, que je soupçonne qu'elles m'ont oublié ; malheur qui, vu leur sexe, est pire que si elles me détestaient. On m'affirme qu'elles ont élu leur résidence au Chili et, par conséquent, chez vous ; aussi, il ne vous coûtera rien de les saluer de ma part et de les rappeler au souvenir de leur ami fidèle et dévoué.
Dans une autre lettre du 10 janvier 1840, il se plain-
dra une fois encore de la difficulté qu'ils avaient à échanger des lettres plus fréquentes :
Nous nous écrivons si peu, que persone ne croira que nous aous aimons tant. Il me semble qu'il y a quelques années j'ai commencé une autre de mes lettres avec les mêmes mots ; mais puisque cela est une vérité qui contient en outre une expression de tendresse, on ne perd rien à la répéter. Parmi d'autres motifs de mon silence, le moins puissant n'est pas celui de vivre comme nous vivons ici dans une bourrasque perpétuelle, ■de sorte qu'il n'y a ni temps, ni esprit, ni conscience, ni humeur, pour se liver à thèse siceet unbosomies (1) des amours et des amitiés. Je ne me suis pas repenti d'avoir mis en pratique ce symbole célèbre de Pythagore : quand les vents soufflent avec violence, adore les échos. Je le dirai en grec pour plus tgrande clarté :
Du grec ! 6 ciel ! du grec !
Du grec, quelle douceur! (2)
Parmi les différents commentaires de ce symbole, je préfère celui où l'on dit que les vents y désignent les révolutions, les séditions, les guerres, et que l'écho est l'emblème des lieux déserts et que Pythagore a voulu exhorter ses disciples 4 laisser les villes où éclataient des guerres et des troubles civils pour s'enfoncer dans les solitudes. — Allons, vous n'aurez pas à vous plaindre que cette épître manque d'érudition...
(1) Olmedo, — est-ce par oubli de la langue de Shakespeare ou à dessein? — a inventé ce pluriel d'un mot, qui n'existe pas en anglais; le verbe toiinbosom, confier, s'épancher, étant seul usité.
(2) Ces mots sont en français dans l'original.
Deux années plus tard, Olmedo très souffrant déjà, lui donne des nouvelles de sa santé de la petite ville de Santa Elena, (Sainte-Hélène), où il était allé chercher en vain, au bord de la mer, le rétablissement de ses forces :
Sur ce point de la côte, qui mérite bien l'opprobre de son nom, je suis venu chercher la guérison d'un mal inguérissable,... car il a son origine dans ma constitution physique, qui ne pourra varier que par la dissolution ?
A l'instant on m'annonce qu'à ce port est arrivé, à la distance de plus d'une lieue de la localité, un navire qui va prendre un peu de chargement déjà prêt ; je profite donc de ces moments pour vous saluer ainsi que mon estimable commère et toute votre famille et mon André.
Ne m'oubliez pas autant... je veux dire n'oubliez pas de m'écrire, car autrement, je vis avec la ferme conviction que je suis toujours dans votre souvenir et dans votre cœur comme vous êtes dans les miens...
Le hasard voulut qu'un an avant sa mort, Olmedo qui, toujours à la recherche d'un climat favorable pour sa santé chancelante, se trouvait alors au port péruvien de Païta, eût la joie d'y voir, sinon l'ami privilégié de son cœur, du moins son fils aîné, et celui-ci écrivit à son père:
A Païta, seul port où le vapeur stoppa pendant deux heures, j'eus le plaisir de connaître M. Olmedo. 11 est très vieilli, et il a un air et des manières révélant une timidité excessive qu'à lire l'Hymne à Bolivar on ne supposerait pas chez son auteur. Il m'a parlé de vous en des termes très affectueux et il m'a dit vous avoir écrit peu de jours auparavant. Il est sur le point de rentrer à Guayaquil...
L'impression que fit au fils de Rello l'illustre chantre
de Uolivar et cher ami de son père ne résultait ni de sa maladie ni de son grand âge : la timidité, la modestie, la bonté, étaient vraiment les qualités dominantes, de son âme, dévoilées dans son aspect extérieur, dans ses manières affables et douces, dans tous les actes quotidiens de sa vie privée. Il était aussi prompt à rendre des services, à intercéder pour d'autres, qu'il était incapable de rien demander pour lui. Toujours philosophe modeste et résigné, il aimait mieux s'effacer que de lutter pour conquérir une situation quelconque et, s'il figura toute sa vie dans la politique de son pays, ce fut par amour et dévouement à la patrie, abandonnant à contre-cœur sa retraite et ses études, ses relations avec les Muses, pour céder aux sollicitations pressantes de ses compatriotes ; mais quelle que fût la situation où son mérite le plaçât, jamais il ne songea à en profiter pour s'enrichir. Il connut le struggle for life, comme aurait dit son cher Pope, et mourut en laissant un si modeste patrimoine, que l'Etat adopta sa fille et en 1896 encore le Gouvernement vota une pension à son fils, en souvenir des grands services désintéressés rendus par Olmedo à sa patrie.
Voilà quelle était la nature de l'ami de Bello qui, avec une intelligence aussi brillante, ne lui cédait en rien dans les qualités morales. Leurs génies, pourtant, étaient essentiellement différents l'un de l'autre. On a pu comparer Olmedo à Tyrtée, car il emboucha la trompe martiale, chanta la guerre, ses horreurs et ses ivresses et fut toujours fougueux et plein de nerf, même dans ses vers mélancoliques et tendres. Le poète chez lui faisait contraste, en effet, avec l'homme toujours modeste, tranquille et timide. S'il avait l'exaltation patriotique de la
pensée, qui se traduisait par des vers vibrants et magnifiques, il n'eut jamais les qualités séduisantes de l'orateur ; mais sa parole était douce, égale, comme son action, calme et posée. Bello n'eut pas le souffle belliqueux ; mais, avec quelle douceur, quelle grâce et quel charme il a chanté la paix, la féconde terre américaine, l'amitié, le bonheur que l'homme peut conquérir par son intelligence et son travail ! Olmedo et Bello furent deux grands esprits accouplés à deux âmes faites pour donner l'exemple rare d'une affection solide et pure, invariable, sans que les faiblesses de la nature humaine donnassent jamais prise aux commentaires de la malignité publique, comme cela s'est va malheureusement chez Fénelon etBossuet, Victor Hugo et Sainte Beuve (1).
{l)La dernière lettre d'Olmedo à son ami fut envoyée dixsept jours avant sa mort.
Retour d'Olmedo à l'Equateur. — Rôle politique qu'il y joua au décliu de sa vie. — Ses lettres au général Florès, Président de la République, sur son nouveau chant : La Bataille de Minarica.
Olmedo remplissait sa mission diplomatique en Europe lorsque Bolivar élabora son curieux projet de constitution pour la République de Bolivie. Il y instituait un président à vie, ayant la faculté de désigner son successeur, dont le choix restait pourtant soumis à l'approbation du congrès. Le poète, consulté à ce sujet parle héros, n'hésita pas à en blâmer le plan avec sa franchise habituelle et lui écrivit de Paris, le 14- janvier 1827 :
Vous avez avancé des idées que vous n'auriez pas osé émettre si vos intentions n'eussent pas été saines et franches. Je fais allusion surtout à votre mode de succession au pouvoir. Avons-nous beaucoup d'hommes éprouvés? Les précautions, qui se justifient aujourd'hui parce que l'Etat commence à se former, ne deviendront-elles pas dangeueuses un jour? Uu chef aura-t-il toujours assez de vertu pour ne pas circonscrire entre ses fils, ses parents et ses amis, l'élection du congrès et pour ne pas léguer le pouvoir comme un héritage à sa
famille ou à son parti ? Cette clause de votre projet a motivé par ici beaucoup de discussions philosophiques et politiques; car, en effet, il y a des monarchies absolues, très autocratiques, où la loi de succession héréditaire n'était pas aussi dangereuse. J'en viens à me persuader que cette forme-là jure avec l'idée de République...
C'est sans doute ce projet de Constitution tant décrié qui a fait dire à l'historien César Cantu très erronément que Bolivar se aveva il genio délia guerra non j^ossedea quello de la legislazione (1). Ce qu'il y a de certain, c'est que Bolivar connaissait déjà à fond le caractère mobile, irritable et turbulent des peuples affranchis, où le sang espagnol avait laissé d'impérissables traces, et il commençait à se demander avec inquiétude et tristesse s'ils sauraient profiter de leur liberté. Aussi, a-t-il écrit lui-même:
Mon projet pour la Bolivie réunit la monarchie libérale avec la République la plus libre et il aura beau paraître erroné et l'être en réalité, ce n'est pas ma faute si je pense ainsi. Ce qu'il y a de pire, c'est que, dans mon erreur, je m'obstine même à m'imaginer que nous ne sommes pas capables de maintenir des Républiques ; je dis plus encore, pas même des gouvernements constitutionnels. L'Histoire le dira. (2).
Le lamentable spectacle que présentent quelques-unes des Républiques de l'Amérique latine avec leurs luttes intestines continuelles et leurs guerres fratricides donne jusqu'à présent, hélas ! raison aux craintes prophétiques de Bolivar.
(1) Storia di Cento anni. — Firenze, 18o2, t. II.
(2) Lettre à José Fernândez Madrid, du 26 mai 1827, publiée dans le « Répertoire Colombien », t. V.
De retour à Guayaqiiil, Olmedo, attristé par les événements politiques qui mirent aux prises la Colombie et le Pérou, décida de rentrer dans la vie privée et refusa le portefeuille des Affaires Etrangères que Bolivar lui offrait.
Son extraordinaire mérite, — a dit l'un de ses panégyristes (I), — et les titres qui l'avaient rendu di^ne de l'estime du Libérateur, auraient suffi pour que celui-ci l'appelât aux plus hautes fonctions ; mais il préféra la vie privée pendant ces jours funestes de dictature, de projets de présidence à vie et de pronunciamientos militaires contre les institutions établies qui obscurcirent l'auréole radieuse de la glorieuse Colombie. Olmedo sauvegarda son nom en ne s'immisçant dans aucun des événements qui eurent pour résultat la dissolution de cette célèbre République. Le poète voulait se consacrer uniquement à ses travaux littéraires; mais les événements qui se déroulèrent dans son pays, et auxquels il ne pouvait rester indifférent avec son patriotisme exalté, l'obligèrent malgré lui à vaincre sa répugnance pour les affaires politiques. Sa position sociale, sa belle intelligence, ses connaissances, son patriotisme, son intégrité et sa modestie même, formaient un si précieux ensemble de qualités, qu'il lui était impossible de se soustraire aux devoirs que le choix de ses concitoyens lui imposait. Il dut donc se résigner à prendre part à tous les événements dont sa patrie fut le théâtre depuis le jour de l'Indépendance jusqu'à l'heure de sa mort.
Olmedo fut un des députés au congrès réuni pour donner une constitution au nouvel Etat né de la dislocation de la grande République de Colombie, à l'Equa-
(1) Pedro Carro, (Discours prononcé pendant la célébration du centenaire du poète à (iuayaquil, 1880).
leur. Il fut l'un des membres qui la rédigèrent. Là durée des fonctions présidentielles y avait été portée à huit ans. Après discussion, Olmedo consentit à ce qu'elle fût réduite à quatre et non pas à deux ans, comme on le demandait.
Nous cédons au désir du plus grand nombre, s'écria-t-il, mais nous sommes convaincus qu'une courte période ne suffira pas à empêcher les révolutions ni les élans de l'ambition impatiente.
Les événements devaient par la suite prouver constamment la justesse de cette observation.
Elu par le congrès vice-président de la République de l'Equateur, Olmedo, par modestie ou par amour de sa ville natale, préféra les fonctions de gouverneur du département du Guayas, qu'il dut résigner bientôt pour aller siéger aux conférences diplomatiques ayant pour but, en 1832 et 1833, la démarcation des limites entre l'Equateur et la Colombie.
En 1833 éclata la révolution qui cherchait à renverser du pouvoir le général Florès (1), alors soutenu par Télé-
(1) Le général Florès (Juan José), né au Venezuela en 1800, servit vaillamment sous les ordres de Bolivar et prit une part active à toutes les batailles livrées pour conquérir l'indépendance de la Colombie. En 1830, il fut le premier président de la République de l'Equateur. Réélu à la magistrature suprême en 1839, il voulut imposer sa candidature pour une troisième période et en 1845 il dut quitter le pays après un combat sanglant. Il y revint en 1863 et mourut en 1864. Son fils, M. Antonio Florès, fut président de la République de 1888 à 1892. L'administration de ce diplomate distingué, qui a été longtemps ministre en France, est considérée, ajuste
ment puissant du pays désireux de conserver la paix à tout prix. Le général Florès fut vainqueur des factieux dans le sanglant combat de Minarica. Ce fait d'armes réveilla la muse d'Olmedo, assoupie depuis qu'elle avait élevé la voix pour chanter Bolivar, comme le poète l'a dit lui-même dans cette remarquable poésie dont le début rappelle l'ode IV du Livre V d'Horace en l'honneur de Drusus :
titre comme l'une des meilleures et des plus paisibles qu'ait ■eues l'Equateur.