LA BATAILLE DE MLXARICA
Lorsqu'un aiglon poussé par l'instinct de sa race D'une aile trop précoce et hardiment dans l'air Prend son essor joyeux, lout fier de son audace 11 s'élève jusqu'aux nuages que l'éclair Sillonne, et ne voit pas le danger qui menace Un tel exploit, car, pour son vol ambitieux, Il trouve étroit le champ de la moitié des cieux. Mais, ébloui soudain, aveuglé, dans lespace Perdu, manquant de souffle, à la merci du vent Il livre son salut, son sort dorénavant. Et quand, par son poids seul il descend de la nue, S'il se retrouve au sein de la forêt connue, Loin du jour il s'y cache, épuisé, plein d'effroi Et des airs il renonce à devenir le roi.
Ma muse ainsi sentant que sous ses pieds la terre Se dérobait, jadis escalada les cieux.
L'amour de la Patrie, un cœur audacieux,
Voilà ses seuls moyens. Au pays du tonnerre Elle devient prêtresse insigne des Incas. Sur l'autel du Soleil, dont elle ouvre le temple, Elle répand des fleurs et des dons délicats. Ceinte de la splendide élole on la contemple Et la tiare au front. Un dieu, qui dans son sein N'entre pas tout entier, l'agite et la tourmente, Et sa voix qu'il inspire, a retenti soudain. En sibylle changeant l'aveugle et l'ignorante. Son oracle terrible a fait trembler les rois ; Au peuple qui l'écoute elle dicte des lois En révélant le sort promis à son histoire ; Elle trace les champs de bataille et prédit La victoire qu'un chœur dans les cieux applaudit Et des Incas, enfin, vénérant la mémoire, Elle leur donne un rang parmi les Immortels Et leur dresse, à défaut de tombe, des autels (l).
Mais, lorsque du triomphe elle chantait l'ivresse,
Son regard se reporte en arrière et voyant
Qu'elle vient de franchir un abîme effrayant.
Elle tremble, pâlit et, dans son trouble, laisse
Tomber le diadème éclatant et sacré
Qu'elle portait au front. Son àme est languissante ;
Son esprit, comme après un délire, égaré ;
Lasse, elle s'assoupit encore frémissante.
Vainement le fracas des armes ralentit
Et la voix du canon fratricide rugit
Et l'on entend craquer de tous côtés la terre
Au passage du char terrible de la guerre.
(1) Allusion à la prophétie de l'Inca, à la victoire d'Ayacoucho et à l'hymne des Vierges du Soleil dans le chant de Junin (Note d'Olmedo).
L'atroce sifflement des serpents furieux Que la Discorde mêle à ses rudes cheveux, Excite tous les cœurs altérés de carnage. Depuis l'antique sol des Incas jusqu'aux murs De la ville héritant du beau nom de Carthage (1), Partout l'orage gronde et les cieux sont obscurs (2).
Vainement du milieu d'une onde populaire, Belle, pleine d'espoir et demandant à plaire, La jeune République (3) un jour apparaissait, Ainsi que sur la blanche écume bouillonnante La déesse d'amour et de beauté naissait Du sein des flots jadis, et toute rayonnante, Le front paré de fleurs qui parfumaient les airs, Fille de l'océan, rasséréna les mers.
Et sur les bords peuplés de la riche Tamise, En vain, et sur les bords du sonore Rima, Des chants ont retenti, plus rien ne ranima La muse de Junin au silence soumise (4).
(1) Carthagène, en Colombie.
(2) Allusion à la guerre de 1829 entre les deux Républiques voisines, heureusement terminée grâce à la valeur et au génie du général Florès. La guerre civile se déchaîna depuis le Pérou jusqu'aux dernières limites de la Colombie, ce qui donna lieu à la dissolution de la République (Note d'Olmedo).
(3) La République de l'Equateur, née après la dissolution de la Grande Colombie.
(4) Allusion aux belles compositions poétiques de MM. Bello, Mora et Pardo, écrites à Londres et à Lima, où Ton accusait ma Muse pour le silence qu'elle gardait, alors que tant et de si grands événements se sont offerts à la poésie dans ces dernières années (Note d'Olmedo).
Depuis longtemps hélas ! s'éteint le feu sacré De l'inspiration ! Il languit, il expire Et la voix qui se tait, d'un accent inspiré, Ne fera plus vibrer les cordes de sa lyre.
Non ! Jamais tu ne meurs, Génie ! Et seul c'est toi De ton souffle puissant qui ranimes la terre, Les cieux, les corps, le marbre et je te sens en moi. Partez, rapides vents, — je ne puis plus me taire, — Annoncez en tous lieux un nouveau chant vainqueur. Donnez-moi des lauriers, des palmes et des ailes Et l'accent qui convient aux choses immortelles, Car l'inspiration bout déjà dans mon cœur.
Où court donc, en fuyant la maison paternelle, La jeunesse aujourd'hui ? Insensée, où court-elle? La fureur dans les yeux, la rage dans le sein, Elle va, brandissant dans la sanglante main, Un infernal tison, comme une aveugle Parque Qui prompte se ruant tranche la vie et marque De cendres et de sang son passage en tout lieu ?
On invoque les lois et la Patrie et Dieu, La Liberté ! Mais l'or, le sang et la puissance. Voilà les lois, voilà la liberté dont pense Chacun être en ce jour l'illustre défenseur 1
Dans nos monts leur offrant une énorme épaisseur Et dans le bâtiment superbe, inexpugnable, Que sur les flots, au loin, exhibe l'admirable Reine du Paciûque, ils fondent l'insolent Espoir de la vengeance et du succès sanglant (1) I
(1) Les factieux de la sierra se logèrent dans les terribles positions qu'offre la Cordillère des Andes et ceux de Guaya-
Au triomphe cerlain ils volent et l'abîme
S'est ouvert sous leurs pieds, car les horreurs du crime
De la sédition et les plaintes sortant
Des ruines, ainsi que les clameurs de tant
De peuples demeurés fidèlement honnêtes,
Ont attiré soudain la foudre sur leurs têtes
Qui dormait au milieu de son nuage noir.
Et le héros surgit qui du divin Pouvoir Reçut : courage, esprit et prévoyance, audace. Pour lutter jusqu'au bout, plus le danger menace, Il a du cœur de reste et tout cède. A sa voix, La Victoire obéit et, devant ses exploits. Le danger étonné de son àme recule (l).
Florès, voilà le nom que l'on crie. Il circule
Sur les monts qui servant de merveilleux décor
Au magnifique champ le répètent encor.
Les échos, l'un de l'autre avides, se poursuivent
Et, toujours agités, semblables ils arrivent
Aux vagues de la mer, leurs cris sourds effrayant
La tourbe factieuse. Atterrée, en fuyant.
Sans savoir où porter ses pas, car dans sa fuite,
quil, après leur expulsion de la ville, se réfugièrent dans la frégate Colombia, où il n'était pas possible de les attaquer (Note d'Olmedo).
(1) Parmi les faits admirables de cette campagne, il faut citer en premier lieu le surprenant passage de l'Estuaire Salé. Ceux qui ont vu de leurs yeux le terrain s'étonnent davantage d'une entreprise qui aurait passé pour téméraire si elle n'avait pas réussi. La description exacte de cette prouesse la ferait passer pour invraisemblable ou fabuleuse (Note d'Olmedo). L'Estuaire Salé est un bras de mer qui s'avance dans l'intérieur des terres assez loin pour baigner la savane, derrière la ville de Guayaquil.
Les échos sont toujours lancés à sa poursuite, Le spectre du héros l'épouvante en tous lieux.
Ainsi, quand un nuage assonnbrissant les cieux Vers le déclin du jour, tous les bergers s'empressent D'assembler les moutons insouciants qui paissent, Soudain, si le tonnerre éclate bruyamment, Le timide troupeau, dans son effarement, Sans vouloir écouter la clameur inutile De son fidèle chien, s'éparpille dans mille Précipices affreux qui de son cher bercail L'éloignent davantage et bergers, chiens, bétail Courent tremblants de peur et tombent pêle-mêle (1).
Le guerrier écouta, comme toujours fidèle, La voix de la Patrie. Il met au clair l'acier Invincible et s'avance avec chaque officier Qui, glorieux dans cent combats d'une épopée, Jure alors, sur la croix que forme son épée, De rendre à son pays la paix ou de mourir.
Il parle et, sur-le-champ qu'on l'entend discourir. Tout agit, tout se meut autour de sa personne. Fers, engins meurtriers, tout ce que le sol donne, L'art construit, le génie invente d'élément De guerre et de victoire, est prêt en un moment Ou fait comme à prodige. Et la forge étincelle. Et l'enclume gémit. La mer, aussitôt, elle,
(1) Il faudrait insérer ici l'horrible tableau que présenta la ville de Guayaquil, affligée par tous les fléaux réunis de la guerre, de la faim et de la peste la plus meurtrière dont on ait le souvenir dans ce pays. (Note d'Olmedo qui se proposait, comme il l'a dit, de retoucher ce passage, mais ne réalisa pas son projet).
Se couvre de vaisseaux, la terre de guerriers ;
La Jeunesse partout exerce ses coursiers
A la terrible autant qu'inégale bataille;
Le cheval au repos qui mord son frein tressaille,
S'irrite et, de son pied frappant le sol poudreux,
Demande le signal d'un air hardi, fougueux.
Son souffle est menaçant, tandis que chaque membre
S'agite dans son corps ; son œil flamboie, il cambre
La nuque ; avec défi la dresse, en relevant
Son oreille pointue et rejetant au vent,
Le cou toujours tendu, sa luisante crinière.
Sur place, comme en une illusoire carrière,
Il fait avec fierté plus d'un millier de pas.
L'ardeur, le mouvement et le bruit ne sont pas
Moindres dans l'autre camp, car la fureur les arme,
L'aveugle ambition les excite et l'alarme
Fut vaine que donna la voix de la raison.
En vain aussi le ciel leur prodigue à foison
Les présages fréquents, prodigieux et sombres.
Sur la terre le soir on voit passer des ombres
Lugubres exhalant des plaintes ou des cris
Et des éclairs sanglants dans les cieux assombris
Avec un faible éclat sillonnent les ténèbres !
Et l'on entend la nuit le son de glas funèbres
Au firmament de l'un à l'autre bout des cieux ;
La montagne se fend ; l'ouragan furieux
Se déchaîne. L'espace est un champ de bataille (1).
Et la Vierge mon cœur épouvanté tressaille ! (2)
(i) Allusion aux bruits terribles qui, successivement et semblables à des coups de canon, se firent entendre la nuit pendant le mois de janvier quelques jours avant la bataille (Note d'Olmedo).
(2) Horresco referens.
Au milieu d'un pompeux cortège solennel,
Soudain, s'est écroulée au pied de son autel,
Du sacrilège encens qu'on lui brûle indignée (1) !
Voyez là-bas, au loin, la sinistre nuée
Des tourbillons poudreux du sable en mouvement
Qui se répand épaisse et monte lentement... !
C'est là Minarica (2). C'est laque la Discorde
Organise aujourd'hui celte crédule horde
Qu'elle appelle et dénombre en embrasant son sein
Et qui, la rage au cœur, ne connaît plus de frein.
Florès vole au-devant d'elle ; mais, quand son glaive
Sur les fronts ennemis en flamboyant se lève,
Il reconnaît, hélas ! des frères ; à l'instant
Il jette loin de lui le fer en présentant
Son cœur à découvert et sa main désarmée.
Mais la faction folle est d'orgueil animée.
Prières et conseils de l'amitié, la paix.
Elle dédaigne tout. Triomphant désormais
De se sentir priée, elle a plus d'arrogance
Et d'illusions, car peu de fois la clémence
D'une âme généreuse a dompté les fureurs
De la guerre civile et même, plus les cœurs
Se trouvent avilis, plus elle les enflamme.
Le héros de nouveau fit flamboyer sa lame Et ce fut le signal. Les rudes combattants, D'une démarche sûre et leurs fronts exultants,
(1) Allusion à la curieuse coïncidence de l'écroulement de la sainte image de la Vierge du Quinche pendant la procession solennelle que fit le gouvernement révolutionnaire de Quito afin d'obtenir le triomphe (Note d'Olmedo).
(2) Minarica. — Dans la plaine sablonneuse de ce nom, près d'Ambato, eut lieu le carnage fratricide, le 18 janvier 1833.
S'attaquent corps à corps ; car d'une part se presse Le nombre avec l'audace et de l'autre se dresse L'art avec le courage et la sérénité.
Fureur et sang partout, quel que soit le côté. Et ce sang qui rougit les armes et les souille Est plus infâme encor pour elles que la rouille. Partout vont déchirés les nobles étendards De la Patrie et dans le sang flottent épars. Les monts sont hérissés de casques et les plaines ; Les membres frémissants et les formes humaines Se tordent en hurlant et ceux qui déjà sont Sans force pour frapper, pour insulter en ont, Tant qu'il leur restera quelque souffle de vie Errant péniblement sur la lèvre pâlie.
Les frères, les amis anciens, en s'y voyant S'étreignent d'un efl"ort plein de haine, effrayant.
Pas de quartier, pas de merci ! Qu'on me retire De ces horribles lieux ! Brise plutôt la lyre Ma Muse inconsolable, et laisse s'engouffrer A tout jamais au sein des tristes nuits obscures Tous ces combats civils, sans qu'aux races futures Tu veuilles dans des vers durables les narrer ; Car, si quelque scandale ou honte s'en détache, Mieux sert la vérité celui qui mieux la cache !
Comme l^éclair au sein des cieux orageux luit,
Trace un sillon de feu, puis rapide s'enfuit.
Brille une fois encore et, dissipant l'orage.
Rend au ciel sa splendeur, du chef plein de courage
Ainsi le fer, parmi les sombres escadrons,
Se fait jour et reluit... Tous ont caché leurs fronts.
Les uns terrifiés par sa seule présence,
Les autres en criaiil merci se sont rendus, Et ceux qui pouvant fuir s'enfuirent éperdus, Dans leur fuite ont été gagnés par la clémence.
Salut à toi, Vainqueur illustre, ferme appui De ton pays ; pilier glorieux ! Aujourd'hui La désolation, le fracas de la guerre Grâce à toi vont Qnir. La iMuse sur la terre S'éveille de nouveau pour faire entendre un chant. Grâce à toi s'amoindrit le désespoir touchant Du pays qui pleurait cette hécatombe horrible, Triste prix du succès ! Par ton glaive invincible Tu rends la paix au peuple, et leur éclat aux arts, A la sainte Thémis son culte ; aux étendards Leur vieil honneur ; à la Liberté son Empire Et son sceptre à la Loi. Ce n'est plus pour maudire Que les ombres des morts à Guachi (1) surgiront; Tu calmes leur douleur en vengeant leur affront.
Roi des Andes, que ton front radieux s'incline, Car voici le vainqueur ! Vers ces bords il chemine De son pas triomphant. Tandis qu'en son honneur L'amitié fait entendre un hymne, avec bonheur Son cher Guayas s'apprête à fêter la victoire Dont gardera ce chant l'éternelle mémoire.
Cette ode, considérée dans son ensemble, paraît à quelques-uns la plus parfaite des poésies d'Olmedo. L'unité du sujets le plan tracé nettement, les idées harmonieusement exprimées dans un style vigoureux et sobre, sans que la quantité des vers nuise à leur effet
(1) Guachi, village situé aussi près d'Ambato, où fut auparavant livrée une autre bataille.
et sans que le poète y ait recours à des artifices comme il s'est vu obligé à le faire dans son Hymne à Bolivar, tout contribue à en faire une de ses plus belles compositions, mais Targument a divisé en deux camps ses critiques. D'un côté, ceux qui le jugent mal inspiré de l'avoir écrite, du moment qu'il s'agissait de glorilier le chef triomphant d'une lutte fratricide ; de l'autre, ceux qui l'applaudissent sans réserves, estimant que les poètes doivent obéir à leur inspiration toujours, quelle que soit sa source. Olmedo lui-même avait pressenti ce double courant d'opinions et semble avoir hésité un instant à accorder sa lyre. Ne nous dit-il pas dans ses vers :
Qu'on me relire De ces horribles lieux. Brise plulùt ta lyre, Ma Muse inconsolable, et laisse s'engouffrer A tout jamais au sein des tristes nuits obscures Tous ces combats civils, sans qu'aux races futures Tu veuilles dans des vers durables les narrer ; Car, si quelque scaudale ou honte s'en détache, Mieux sert la vérité celui qui mieux la cache.
Quelques années plus tard, dans son Manifeste du Gouvernement Provisoire de l'Equateur, après la chute définitive du général Florès, il semble encore préoccupé d'excuser son ode en disant ;
S'il ne manqua pas quelqu'un pour chanter la victoire fatale, les patriotes pardonnèrent les errements du génie et les fictions poétiques à la louange de fange exterminateur.
Ailleurs, dans une lettre à un ami, il a dit encore :
La bataille de Minarica !... L'argument n'est pas favorable. Il n'est pas bon de chanter les guerres civiles ; l'éloge des vainqueurs ne peut se faire sans blànie pour les vaincus ; or, vainqueurs et vaincus, tous sont nos frères. De tout mon cœur je voudrais effacer quelques vers de celte composition...
Malgré le sentiment de répulsion que le sujet du chant faisait naître en lui, l'inspiration fut la plus forte et le poète chanta. Les poètes, a dit Chateaubriand, sont comme les oiseaux, le moindre bruit les fait chanter; mais il fallait que le bruit fût formidable pour qu'Olmedo chantât bien, car il avait besoin de batailles, de péripéties et de catastrophes, affirme M, Ballén, et tout cela ne se présentait pas fréquemment autour de lui, ce qui explique peut-être encore pourquoi sont peu nombreuses ses poésies. Est-ce pourtant, la première fois que les Muses se sont montrées favorables à la commémoration de la Discorde?
La Pharsale dans l'antiquité, et la Henriade plus récemment, pour ne citer que deux grands exemples, répondent à cette question.
De quelque côté que Ton se range dans cette appréciation du choix du sujet plus ou moins heureux, on doit reconnaître que les qualités maîtresses de l'ode sont indiscutables. C'est là, à notre avis, le meilleur des plaidoyers, comme la suffisante excuse d'avoir voulu honorer le vainqueur d'une révolution qui, d'ailleurs, ne l'avait pas solUcité en sa faveur. N'étale-t-il pas, enfin, dans son chant, comme Voltaire le fit dans son poème, en les dépeignant d'une main vigoureuse et juste, l'horreur et la désolation de ces abominables carnages^ de
ces guerres intestines, insensées toujours, fréquentes, hélas !
Le héros du chant, il faut aussi le dire, quelle que pût être sa conduite ultérieure, n'était pas alors indigne de louanges. Le général Florès, né vénézuélien, était resté à la tête des troupes colombiennes sur le territoire équatorien après le départ de Bolivar et l'assassinat du maréchal Sucre. Il y avait rendu de véritables services et, quand la République de l'Equateur fut fondée, il mérita l'honneur d'y être élevé à la présidence par le congrès qui fut convoqué à Riobamba le 14 août 1830. Quand il triompha du parti révolté, à Minarica, il avait l'opinion publique pour lui. Ajoutons, enfin, qn'Olmedo ne fut pas guidé par le désir de flatter un nouveau chef puissant ni d'en obtenir la moindre récompense ; pas plus qu'il n'avait eu pareilles pensées en chantant Bolivar. Il en était incapable. Tout ce que nous avons dit déjà de son caractère le prouve hautement. Ses plaisantes lettres au général Florès où il lui raconte comment l'inspiration pour chanter sa victoire lui est revenue, après dix ans de silence, impérieuse, obsédante, et comment il a conçu son plan, montrent clairement sa bonne foi et ses intentions pures. En voici les principaux fragments.
Je vais vous donner une nouvelle singulière, bien que de peu d'importance. Que sera-ce ? Vous le dirai-je?... Je ne le dis pas ; j'en ai honte... Allons, pas de tergiversations. Sachez donc que la victoire de Minarica a réveillé la Muse de Juuin... Dans le prochain courrier je vous parlerai plus longuement de cette malencontreuse pensée et je vous mettrai au courant de ce que j'aurai fait. Jusqu'à présent j'ai composé tout au plus une cinquantaine de vers. Et adieu...
Les lignes précédentes étaient écrites le 27 mars 1835, deux mois après la bataille gagnée par le général Florès. Du lei- avril de la même année sont les suivantes :
Après dix ans de sommeil la victoire de Minarica m'a réveillé, ce qui me surprit au point que je me croyais poète ou versificateur pour la première fois. Je n'avais plus souvenance de l'impression produite par de semblables agitations et je me trouvais dans une région nouvelle et inconnue. Je débute et, comme le début est à lui seul la moitié d'uup œuvre ou d'un chemin, je comptais sur ce que ma composition, si elle n'était pas réussie, serait du moins terminée.
Le commencement, (je parle avec la modestie du poète), me parut passable, je dirai davantage... bon, tout en reconnaissant qu'il m'entraînerait bien loin. La fièvre dura quelques jours et, dans un moment de surexcitation, je ne pus cacher mon secret, (parce que les secrets sont mal gardés pendant l'ivresse), à notre ami Rocafuerte. Celui-ci s'enflamma, s'électrisa à la nouvelle inattendue du réveil de la Muse de Juuin. Partageant son enthousiasme, je lui exagérai mon exorde, peut-être plus que je ne le devais. Nous nous séparâmes. Le jour suivant, il se présenta chez moi de grand matin et me dit qu'il n'avait pu fermer l'œil de la nuit en songeant à l'ode de Minarica et qu'il était accouru, résolu à lire ce que j'avais fait, fût-ce peu ou beaucoup. Il lut. Et voyez ce que c'est que l'orgueil ou la vanité des poètes : je me confesserai à vous puisque nous sommes en carême et que je n'ai pas coutume de m'adresser aux Pères pour cette besogne. Je me confesserai à vous, dis-je, pour suivre ce conseil de l'Apôtre aux fidèles : « Confessez-vous l'un à l'autre réciproquement. >> Il lut et je compris qu'il ne ressentait pas l'impression que j'espérais. Il parla peu, fit quelques observations, nous discutâmes et le résultat fut que le génie demeura pareil au sommet du Chimborazo, c'est-à-dire glacé. Je me replongeai dans le sommeil plusieurs jours encore.
Soudain, dans mes rêves je retrouvai la lyre abandonnée et je me résolus à continuer mon chant, opinant que, si la lyre n'était pas accordée par la main de la Gloire, elle le serait du moins par la main de l'Amitié. Plus de quatre-vingts vers sont déjà écrits et je pense arriver au but, ne fût-ce qu'avec des béquilles, si les ailes me manquent...
Huit jours plus tard, il continuait sur le même thème :
Je poursuis aujourd'hui la causerie, qui resta en suspens dans ma lettre précédente, sur mon inspiration inespérée et je vous dirai de bon gré que, depuis lors, je n'ai pas avancé du tout, du tout. J'ai été assailli ces jours derniers par tant de petites occupations indispensables, que non seulement elles m'ont enlevé le temps précis et précieux, mais encore elles ont mis en mauvaise condition mon huQieur poétique et refroidi mon enthousiasme. Les muses ennuyées se sont éloignées peut-être pour chercher des prairies riantes, des concerts harmonieux et des cœurs d'amants heureux. Ce qu'il y aura de pire c'est que, quand je pourrai m'y remettre, il me sera difficile de reprendre le fil. Ce fil fut rompu quand le vent soufllait et à dure peine je pourrai en joindre les deux bouts lâchés et flottants dans l'espace du bon Dieu...
Quand j'étais dans mon jeune âge, je faisais des vers
avec une très grande facilité, peut-être parce que la jeunesse est une saison magique, peut-être parce que je ne m'essayais pas dans des occupations élevées et sérieuses, peut-être, enfin, parce que, connaissant moins l'art, le spectre de la perfection m'effrayait moins. Plus tard, à mesure que j'avançais en âge et un peu en art, j'ai toujours eu le malheur de ne pas écrire des vers dans une situation à ma convenance. J'ai besoin de tant de conditions qu'il n'est pas facile de les réunir toutes et c'est pour cela que je compose si rarement. J'ai besoin d'être entièrement libre de toutes sortes d'occupations ; j'ai besoin d'un endroit commode, agréable, ayant vue sur la campagne,
OLMEDO 2fc3
les fleuves et les monts ; j'ai besoin d'amis qui me critiquent, de juges qui me louent et même d'entêtés qui disputent sur chaque mot, chaque phrase ou chaque pensée ; car j'ai observé que la discussion éveille davantage mes idées et m'échaufTe plus que le vin. J'ai besoin, surtout, d'autres choses dont nous causerons quelque jour. Je n'ai jamais joui de tous ces avantages réunis et, maintenant, moins encore : par tout cela vous pouvez commencer à vous faire une opinion sur la composition que je vous ai annoncée. L'idée seule que je puis être élu député à la Convention me met dans l'inquiétude ; celle-ci augmentera quand je serai nommé et la pauvre ode de Minarica ne verra pas le jour, comme la petite aveugle du plaisant yaravi.
Je ne sais donc pas quand je pourrai la terminer. Heureusement je la commence à la manière de Pindare, c'est-à-dire qu'elle pourra se terminer quand le lecteur y pensera le moins et quand j'y penserai le moins moi-mênie. Notez que je n'ai pas dit que je faisais une composition pindarique ; mais, d'après la manière de Pindare ; longs et continuels détours..., négligence étudiée et abandon du sujet; le retrouver toujours comme par hasard et le quitter à l'improviste. Je suis convaincu que cet accouchement de la montagne déplaira surtout à ceux qui ne sont par habitués à ce genre-là et, comme je voudrais plaire à tous, à vous surtout, il ne me serait pas indifférent que mes lecteurs, vous surtout, eussent entre les mains de temps en temps les œuvres du poète lyrique de Thèbes pour se faire une idée de sa manière, pour établir de justes comparaisons et pour me critiquer avec plus ou moins de sévérité ; je devrais dire plutôt avec plus ou moins d'indulgence.
Dans une autre lettre, où il s'occupe du succès remporté sur l'insurrection, il lui disait encore :
Votre victoire est aussi glorieuse qu'inattendue. Nous devons
tous souhaiter que ce soit la dernière. Tous nous devons faire beaucoup plus que ce qui fut fait pendant la guerre pour conserver la paix, fille de cette victoire.
Et ailleurs :
Que le fruit de cette victoire ne soit pas perdu, grand Dieu ! Que l'hécatombe de Minarica ne soit pas inutile ! Que de votre esprit ne s'éloigne pas cette pensée terrible que chaque année nous aurons une nouvelle tempête, aussi longtemps que demeureront les éléments de la première !
Ces réflexions qui, malheureusement, ne devaient pas porter de fruits, chez le général Florès moins encore que chez les autres, démontrent que toujours, dans toutes ses actionSj Olmedo n'était guidé que par son patriotisme et par le désir de la prospérité de son pays, jamais par un intérêt personnel, une amitié complaisante ou un engouement aveude.
Olmedo candidat à la présidence de la République. — Ses dernières poésies. — Sa mort.
Olmedo se trouvait de nouveau livré à la méditation et à l'étude quand sa ville natale, en 4835, l'obligea à la représenter comme député à la convention d'Ambato, dont il fut le président. Il y prononça plusieurs discours remarquables et rédigea une grande partie de la nouvelle constitution qui fut alors promulguée.
Peu de temps après, Olmedo eut la douleur de voir mourir sa sœur, qu'il n'avait cessé de chérir depuis son enfance. Son cri de révolte contre l'inexorable destin s'exhala dans un sonnet qui est connu de tous, dans le monde hispano-américain. Nous avons essayé de le traduire le plus fidèlement qu'il nous a été possible, mais sans y réussir comme nous l'aurions désiré ; aussi, nous en publions à la suite le texte original, pour que ceux à qui la langue espagnole est familière en saisissent mieux la beauté, au risque de contribuer nousmême à rendre plus évidente l'infériorité de notre traduction.