DEUXIÈME PARTIE L'amour qui sauve
Dans l'étroite cour intérieure, étouffée par les murs d'une hauteur excessive qui l'enserrent de tous cotés, s'agite une centaine de naines difformes qu'on croirait échappées au burin cruel d'un Jacques Callot.
Des corps noueux comme des arbrisseaux tordus par un vent d'orage ; des mains errant inconscientes, à moins qu'elles ne disparaissent toutes deux maintenues dans une manche unique; des visages qui sont des masques, des têtes hirsutes, l'une enflée comme un ballon, l'autre aplatie, comprimant les organes de la pensée, la troisième laissant saillir des bosses énormes ; des bouches entr'ouvertes dans un perpétuel rictus que rien ne provoque, que rien n'arrête.... Ce n'est point un cauchemar. Nous sommes chez les petites idiotes de la Salpêtrière.
Sont-ce vraiment des enfants, des jeunes filles <juo ces lamentables ébauches d'humanité? Quelquesunes, effondrées sur un banc, laissent errer autour
d'elles des peux atones; d'autres vont et viennent en titubant, refaisant dix fois de suite le chemin qui ne lesména nulle part.*. On serait presque en droite 1
demander, en les vuv.ini, pourquoi) sur l'échelle des êtres, tes placer au-dessus de la brute. De fait, leur gardienne, — pauvre femme harassée, dont les mains et |« cœur M sont durcis au contact de trop de misères, — a l'air de surveiller un \il troupeau. D'une voix brève de commandement, elle appelle une enfant, an réprimande une nuire....
Elle a fnrt à faire, car, [tour corulile de disgrâce, il semblerait que ces esprits atrophiés, incapables
d'éprouver un bon sentiment! de s'éveiller jamais au désir du bien, du mieux, qui témoigne de la supériorité de l'Ame sur la matière, soient ouverts aux pires bassesses, aux plus mauvaises tendances di 11 nature dévoyée. Leur abjection physique, si repoussante pourtant, est bien peu de chose parfois, i
parée à lem avilissement moral — Troublant ci douloureux mystère] Pourquoi ces ré prouvées, ces maudîtes condamnées, selon toute apparence, a ignorer
toujours les effluves bénies de l'amour, de la bonté, de la soumission patiente et douce, connaissent-elles
d'instinct les souffles empoisonnés de la mécham
de la jalousie, de ta haine?
renés! Juste en ce moment, dans 'un coin éloigné de 1,1 cour, des cria sauvages, de vrais hurlements se fonl entendre. Deux idiotes, une grande et une petite.
fini ZOgetgé une luttfl à coups de pieds, de points, de jirriRc« el de dents qui groupe autour d'elles le cercle
approbateur do leur* compagnes ricanantes si : i
fiées....
— Attendez 1 Attendez uu peu! Vous allée voir! s'écrie la B/ardieune exaspéi
El elle accourt, la maiii liante, proie à séparer hrutalemenl tes combattantes
Mais avanl qu'elle les ait atteintes, une autre femme, apparaissant au tournant d'un bâtiment, a
! d'un coup d'oui la situation, Prompte comme l'éclair, elle s'élance, Eend les rangs pressés, arrête en la saisissant pai le poignet la plus grande des belligéranies, pousse doucement la petite de côté, et, regardant famée sans colère, niais avec une expression de reproche ei «le douloureuse surprise, elle dit simplement :
— Ohl Jeannette !
A cet accent si pénétrant, l'idiote le*» sa tète embroussaillée. Ses veux hagards, où la rage impuissante allumait de fauves reflète, rencontrèrent les yeux attristés pjui se posaieal sur elle.... Son fiuntse i.. Iihiiii empreinte sur eee 1
sait pJaci ■ un curie tiv n de rnri fusion, de remords, de satisfaction maligne.... Soudain, ouvrant son poing crispé, elle l 'éleva pom ri ; i a la nouvelle vainc uoo Qeur, — nue pâle Beui de pri éclose entre deux pavés, chétivs et laide, a moitié ieraeée dans la bataille, ■ et «lit. un peu contrite,
triomphante encore plue :
— Tiens, maman. Elle voulait me hi prendre
C'était pour to
<lW|IUI.v
Surprise, la nouvelle venue prit la pauvre plante meurtrie. Gomme on le fait aux offrandes des tout petits enfants, elle l'admira du sourire, du {reste et du regard; puis, [.osant la maki sur l'épaule de Jeannelle :
— Merci, mignonne; cV util de me donner cette jolie fleur, tu m'as fait grand plaisir
Mais, sais-tu. tu aurais pu me faire bien plus plaisir encore en n'étant pas môchaute avec Mathilde. I' donc comme elle est petite auprès de toi! C'est mal 'li- li frapper, c'est lâche! Tu m'avais si bien prorais de ne plus le mettre en colore! Est-ce que je ne peux pus avoir ennlianee en toi?...
Et, prenant pour une réponse le murmure in linct qui lui parvenait, se penchant sur Jeannette, elle l'embrassa tendrement.
Il n'y avait plus que du repentir, maintenant, ^iules traits informes de l'idiote; ses grosses livres esquissaient une moue suppliante; ses yeux humides de chien battu imploraient grâce, enveloppaient d'une adoration muette et passionnée la femme qu'elle avait appelée « maman. »
Chose étrange, ce même regard daflfcclion obscure, de fervente vénération se retrouvait sur nombre de visatres qui. tout u l'heure encore, paraissaient incapables de refléter une émotion.
De tous les coins de la cour, les rillettes accouraient, cahin-caha pour la plupart, vers la messagère iaîx. Tableau touchant et attristanl aussi! lieux ou trois enfants à la fois saisissaient ses mains, les
- zm —
pressaient sur leurs joues, sur leurs cœurs, sur leurs lèvres; d'autres s'accrochaient à sa jupe; des cris, des grognements inarticulés réclamaient son attention et ses caresses.
Elle se prêtait a ces effusions bru vu ni es sans en para/ire impatientée ni lassée. D'ailleurs, à ti voir, l'idée qu'elle pût se Cftcber, se décourager ne serait jamais venue....
C'était une femme d'environ cinquante ina, grande et d'assez forte corpulence. Jeune fille, elle avait du Ôtre aussi gracieuse que jolie-, Maintenant en, BOUS son uniforme réglementaire de surveillante an loile grise toute unie, ou devinait en elle une « dame. •* Ses bandeaux ondulés, grisonnant un peu sur les tempes, encadraient une figure pleine, agréable, empreinte d'une bonne grâce aimable el al.linmle, d'une douce sérénité,... La sérénité! (//tait là le signe distinct) f. la principale expression de sa physionomie intelligente et fine; la mémo impression n quille émanait de ses moindres mouvements. Sa présence seule vous reposait.... Ah ! lo poêle Ain ici a eu raison de le demander :
Qui pourra jamais, sur un front paisible, Calme comme an soir le ciel étoile.
Voir le» ouragans du monde invisible.
Qui, chargea d'éclairs, ont sur lui soufflé?...
Les petites idiotes étaient encore à faire fête à leur « maman, » quand l'autre surveillante survint, demigrondeuse, demi-atlcndrie :
— Un 'lirait qu'elles ne vous ont pas vue depuis de» année» ! fil -elle avec un haussement d'épaules carrure d'un sourire, s'adressant à sa compagne. Je sois rudement contente, moi aussi, que vous sovez arrivée; je ne pouvais plus les tenir! Mais, à propos, reptiWHfl d'an Ion différant, comment va-t-*>//e aujourd'hn
L'interpellée no ment la t*te.
— Mal, repondit-elle presque à voix tasse, comme elle eût parlé d'une mourante. Très mal ; elle ne m'* pas reconnue....
La voilà bien, la profond-, 1 'ing •urel Sur les traits de Léontine Nieolle, — DOW l'avions depuis longtemps identifiée, — se répand me ombra de poignante tristesse ; îles larmes perlent au bord de se I
Muis, vaillante, elle les refoule, se force à reprendre ijoué, i sourire ans petits ideuxqui
l'entourent et. que l'inquiétude empreint déjà.... I
. --.;iy;i||I •!-• pal l< I ,ivrr entrain :
— Eh bien! enfants, dit-elle, c'est assez re Ikhs, le temps est paaaé.... Allons, sa elassi I
En iliisse!... Hêvons-iioiis ?... Une classe pour ces
idiotes, ces inconscientes que le D* Fergusson — et
Isnl d'autres avec lui! — déclaraient incapables de
recevoir jamais la moindre culture morale, que jadis
ii i roopii dans des Balles infed
H- ou « maman » les a fait entrer, sans être
at bien des pupitres, des
md une estrade surélevée île deux mar-
ches, en COmpOteal l'ameublement. Ain. murs lil.iri-
■ lii.s à la chaux sont disposés des cartes «Ec géographie, des t ; 1 1 > 1 1 ■ .- : 1 1 s d'histoire naturelle, de leçons do choses. ' m' étagère vitrée renferme des meubles minuscules, des machines en réduction, des moulages d'animaux. < >u dirait une (Vole comme les autres. Il n\ b que les écolières qui diffèrent '
S'imagiiie-tron ce que doit être la tâche de M"" Nicolle, seule en face de cinquante, soixante petites Biles, les unes turbulentes, les autres colères ou obstinées, toutes da développement inférieur à la normale)
el dont pas une n'a les mêmes aptitudes <|iie ses camarades ?
Il lui faut être, tout entière à chacune à la fois,
passer de banc an banci suivre «<i une ligne sur un
alphabet ouvert, là guider une main maladroite qui ébauche des bâtons sur un cahier, des chiffras sur une ardoise. Puis, venant à une élève plus avancée, elle lui fait réciter une règle de grammaire, un fragment
de la table de multiplication. Tout, à l'heure, — mettent B pmfit h' talent artistique qu'elle aurail cru si
mutile, — elle tracera but la tableau noir des dessins volontairement simplifiés, essaiera d'éveiller l'intelligence, l'émulation de ses idiotes en leur demandant nj'ils représentent.. •• N'est-clle pas superbe, cette mission volontairement
>ne, volontairement assumée, poursuivie depuis des années jour après jour, heure après heure, minute après minute, sans un instant de défaillance? Les visiteurs amenés par la curiosité ou lin!
sympathique restent émerveillés devant les résultats obtenus par M lle Nicolle. A ceux qui lui deman- > omment elle pont se faire ainsi écouter, obéir <!••
■ M malheureuses dégénérées, comment elle parvient lire! pat degrés de leur état d'abrutissement et
d'inconscience, rllr répond simplement, mais d'un
accent inoubliable :
— tlVst pai ■«.•>■ > | r i . - jr i«-s aime....
Oui, • Vst I ecret béni! D'abord, dans son
élan de renoncement et d'admirable sacrifice, elle ne -•ait qu'il sa mère, rien qu'a sa mère! Toutes ses pensées, tous les battements de son CCeur, toutes les udes de ses journées se concentraient vers ce but iiii'npir ■ les quelques instants qu'on lui accordait chaque après-midi pour voir sa bien-aiméc malade. H lui semblait que sa vie n'eût pins d'autre motif. d'antre raison d'être. Kllc croyait que, peu à peu, la
répulsion que lui inspirait le contact quotidien des idiotes s'atténuerait par l'habitude, mais elle n'aurait jamais SllppOSé que son démolit dut faire plan' .1
autre chose qu'à l'insensibilité, à l'indifférence....
A part son grand, son unique amour, elle ne se savait ni meilleure, ni plus généreuse que tant d'autres. Elle ignorait cette soif d'apostolat, ce besoin irrésistible de faire oeuvre utile et féconde, que certains prédestinés apportent en naissant. Tant qu'avait duré son bonheur, elle avait suivi son chemin, un peu hautaine, concentrée dans la "-rave beauté de sa vie intérieure, sans voir les misères rencontrées pourtant à chaque pas —
— 2Tli —
Pour ouvnr son être aux effluve* de la r.imjvassion, liait la souffrance, la (fraude, la suprême ••ducair'n...... Ce mvstère se produit souvent. Notre i
rmifiniMci au vase sacré do la fa m me de IT-van^dc. Rien n'e le contenu a ceux qui nous ap-
prochent ; nous-mêmes, nom ignovOM I qDJ
y sont peut-être MeUée.... Mais «ju'il vieun-- < se
■ parfum de grand prix t'en éco n ppo, 6D> baumant la route de plusieurs!
Disposée à plus de teodfMM, à plu d |*ar
sa profonde meurtrissure, M"*NicolU' n';ivait pu entendre longtemps, sans en être louché*, la plainte que les malheureuses inconscientes Ikistloal ni 'Ile. La pitié, — la douce pitié, —avait empi sur ses traita «:C calme, et bienveillant suiii in\ i, à sa voit Ct» inflexions caressantes, lorsqu'elle * ndressait à ses enfants, guidé sa main pour I soutenir leurs pas hésitants, laver et bandai lautl plaies.... Los larmes d'une seule retombais I
beaucoup en rosé- de bénédiction! Dltoa ci i dont l'espérance n'avait jamais franrln |fl seuil, un reflet céleste venait d'apparaître, rellrt Lien pâli, bieq tremblant encore, mais qui desormai -uin»
cesse, jusqu'à devenu un raj iement..t.
Après des semai] patients et ingénieux. M"« Nioollfl abtînl <1" ans idiotes de vagues témoignages ds rtcoonalM u •l'atl'é, ii.ni qai lui inspirèrent le désir de faire mieux encore Ce que personne o'avail cherché, le
«ni inutile l'avanie, former, instruire, relever
ces intelligences inertes, pourquoi se l'essayerait-elle ille ijin- sr.s études, ses premières expériences, sas dispositions d'éducatrice semblaient désigner tout perticuliéremenl pour hasarder cette lentativi S
Elle a essaya, et les résultats ont dépassé toutes
prévisions il-- son magnifique npiimisme.
Comment s'y est-elle prise pour vaincre l'opposition des uns, pour désarmes l'hostilité des antt 1 in .i-t-ello puisé la force, l'abnégation, la confia nce qu'il lui a fallu pour mener a bien cette tâche surhumaine? Par quels prodiges est-elle arrivée à modeler, selon ses désirs, la matière informe qu'elle avait entre les mains. a dégager de l'amas des sens, des appétits grossiers, le diamant de trrand prix qu'elle savait exister, malgré tout, chez ces malheureuses enfants, — leur âme immortelle?
Demandez-le h miss Sullivan, l'institutrice tl'Hcleii Keller, à son «'mule française, [s vénérée aowir Sainte Marguerite, qui. remplissant une mission comparable à celle de M"*' Nicollc, parviennent à délivrer, dans la mesure du possible, les prisonniers tragiques enfermé derrière le double mur d'airain du silence et de la nuit.
Demandasse h George Muller, au docteur Barnardo, ces pères adoptifs des « enfants de personne, » ces sauveteurs d'une multitude de petites épaves vivantes.
Demandez à Valentin Haiïy, la providence des aveugles; à l'abbé de L'Epée, le premier ami des sourds-muets; demandez nu dons Vincent de Paul,
['apôtre par excellence de la charité <ji lotit*
espère tout, .supporte tout, pardon tu- loul!
Ce ne sont pas les exemples qui nous manquent, Dîêu en s<»i t loin-! Demandes encore I Florence
Nisçhtintrale, l'antre des champs de batailla; à Elisabeth Fia, 1;i messagère des prisuns; .1 Ohcrlîn, le DOH pasteur du lian de la Roche , k John Btowq, le martyr die l'abolition i sm e ; à l.ivin^rstone, à François Coillarrl, les bienfaiteurs d'une roCC asservie et méprisée.
Demandez & ces centaines de héros, connus ou inconnus, qui, s'oubliaut eux-mêmes, ont donne et donnent encore tous les jours leurs talents, leurs facultés, leur temps, leurs forces, leur vie entière aux déshérités tlt- Ce monde.
Demandez à ces milliers de femmes, «Je mères se consacrant, dans leur tendresse invincible, a réparer erreurs de la création* à rendre plus belles, plus joyeuses, plus fécondes tant ei taul de jeunes vies qui semblaient devoir rester à jamais munies et décolorées.
Regardez plus haut, plus haut encore I Le secret
de l'amour qui sauve, demandez-le à Celui qui en ■
été ici-bas In. iroatàoa suprême, depuis la ci jusqu'à la croix; qui, au culte païen de la force et de la beauté, a frm succéder le CUÎtfi chrétien de la faiblesse et de la souffrance, el qui, en devenant ['iiisj.i
râleur, le modèle de la phalange de ses disciples, n'a pas borné son ministère béni à ceux qu'il guerissail et Consolait BU! les rivaçcs de la Galilée, m
comme s'est écrié Luther, l'a étendu « à tous les corps, à tous les cœurs, à toutes les Ames de tous la hommes, depuis Ad. un jneqa'aa dernier] »
Un journaliste de talent, doublé d'un zélé philanthrope, M. Alfred Barbou, qui avait pu juger de ; l'œuvre accomplie par Léontinc, écrivait à sou sujet dans une des grandes touilles parisiennes :
« M"* Nicolle n'apprend pus ■ lire à des enfanta
Ordinaires. Elle s'est donné la tache d'enseigner les notions premières aux petites biles de la Salpètriére, c'est-à-dire d'éveiller des intelligences qu'on croyait ;'i jamais mortes, de pratiquer uue culture intellectuelle dans un terrain qui paraissait monstrueusement stérile.
» Jadis, tes Spartiates jetaient au gouffre leurs enfants contrefaits, qu'ils considéraient comme des forces perdues, des difformités nuisibles.
» Nos chirurgiens, nos médecins sont venus à bout de mille infirmités terribles et jadis inguérissables; nos idiénistea, grâce à d'iiiL, r énieu\ traitements, à une étude approfondie des cerveaux et des maladies mentales, parviennent à ramener à la raison des gens qu'on s'imaginait en être privés pour toujours.
» Mais ces j^ens île science ne font que guérir des esprits ; M"" Nicolle en crée en quelque sorte.
>* Oui, c'est une création véritable, un enfantement
>* Elle prend, pour las instruire, les petites filles • le oel asile affreux crue l'on nomme la Salpétridre; Ce sont de pauvres Mres que le destin a cruellement marques au front dus leur berceau, des enfants de fous ou «I i;pilr|>tHjiics. Sur leur visage, aucun de ces sourires qui éclairent ri doucement les visages des autres; des traits contractés, des veux satM regard,
une expression d'hébétude, nulle trace de pensée. La llenr les rend pour la plupari alVivuses, 6l le spécial li> de 089 jeunes hideurs réunies »•-.) nu des plus
terrifiants uu'oo puisse imaginer.
■» Opeiidani. elles ont un cerveau, ■■ petites infortunées, ou du moins nue matière cérébrale, mais
inerte. Comment y faire pénétrer un rayon, comment l'éclairer d'ona lueur intellectuelle et résoudre ce problème eu apparence insnluhle?
» Ceci est l'affaire de M 11 ' - Nicolle.
» Une à une, elle prend ces enfants; elle choie ces
monstres, elle caresse ces laideurs, elle a pour ces
repoussantes «les soins maternels, tendres,
Ili'Ml.X.
» A luire de patience, par de douces paroles, eu
. ii pi . ni d'habiles procédés, peu à peu elle parvient
à leur faire connaître leurs lettres; aussitôt qv sll(
mie à fixer leur attention l reste n'est plue
. I > i • ince. Mais ii uelle persévérance! Pas un»
mtttUtfl de faiblesse ni île d/rourii^enienl, pas un ills-
lani de lassitude monda ou phrsinTiel
■» Parmi ces écoliéres, il en est de méchantes, de vicieuses, de révoltées.
» .M 11 ' Nîoolle vi.-ii« à 1 t de celles-ci, comme des
autres, par la douceur, par In vigilance, par l'alfa tion.
» Kt depuis plus «l'un quart de siècle, elle travaille chaque jour ainsi à sauver des inlellisrences, à donner a i es déshéi -il ros les consolations et les joies dont on
pouvait lès croire éteroellemeni prii
» Oui, doiu avons vu de nos propres veux ces petites filles écrire des lettrée sensées, correctes] sans
fautes de raison, ni d'Orthographe. Klle.s .se distraient
pur des lectures ou par des citants, elles apprenaenl
à travailler, à jouer, à rire et aussi à espérer. Leur
Imagination s'est éveillée, leur oœor s'est ouvert ; elles pensent. '11.- vivent, elles cherchent à s'affranchir de l'existence misérable à laquelle elles étaient condamnées, et parfois elles y parviennent.... »
l'ai- un bel après-midi du mois de juin 1N71), mu- Ion le pressée remplissait la grande salle de l'Académie française.
Il s'y tenait la séance annuelle, dite îles « pris Mon- 1 m. 11. » durant hu|uelle on consacre et récompense publiquement les mérites, les dévouements obscurs de maints héros ignorés la veille ; cérémonie émouvante s'il en fût, bien propre à inspirer de nobles émulations, ei qui forme un contraste salutaire avec
la réclame tapageuse et malsaine accordée trop souvent aux vilenies de toutes Mutes !
Le coté réservé au public, et qui l'élève en arophittre jusqu'au vitrage arrondi de la coupole, fourmillait d'habit- noirs, de toilettes élégantes s'étageaut gradin après gradin. Çà et là. on voyait scintiller la torsade d'une épaulette. lY-claii d'aeiei d'une <■ frémir le palpil légei d'une coroeUe Manche. Dans le* tribunes snrmoniant les grandes statues médita* lires, — Sully, Deecartes, Bossuei, Massillon, toute la gloire des siècles • Oldés, — une élite d'invités, d'' privilégiée avait pris place. Au fond d'une de ces loges, s'effaça nt discrètement dans la pénombre, der-
eoHègues de l'asile, se tenait M 1|V Nicolle.
Kl le était eu grand deuil.
I m silence impressionnant régnait sur l'assemblée. Toutes les attentions se concentraient vers un vieillard revêtu de l'habit à palmes brodées «les Immortels, debout à une petite table varie sa lace de l'hémicycle débordant. D'une voix vibra nie et bien timbrée, qui parvenait aux extrémités las plus reculée l'immense salle, cet académicien, .Iules Simon, lisait le rapport des pris de vertu.
Après avoir, en une succession d'images rapides. montré h SCS auditeurs ce qu'est la ilivisioii «l<s enfants danfl Ce baurtie de lit Sal[>i':lrieri\ api
dépeint, d'une façon saisissante, la déplorable situation morale et matérielle faite aux gardiennes, il continuait ainsi :
M 11 '' Leuiilme Nicolle, i|ui a pourtant i,,h une
éducation sérieusi iment sollicité sa |
deuxième surveillante; elle bsI entrée avec joie d
— 2Sfl -
cet enfer. Elle avait un secret que je vous livre mère était atteinte de la foin de la persécution)
Léonline Ofl put !;i L\inl'-i avec, elle elle se résigna
■i ii laissai mettra à la Salpètrièn el n'eut plus qu'une pensée : sN enfermer avec elle pour pouvoir encore lui donner lea soins. Elle fut nommée et prit
■ -mou de sou Iristi- emploi, le 10 mai iNrio. » Tant que sa mère a vécu. M 1 Nicolk passait journées auprès de ses idiotes, 81 les quelques minutes qu'on lui accordai! pour se remettre de son
rude laheur. aupréfl de, la fui le qui elail sa ne-.v ill.inl ainsi d'un iiiiirlvrc ,'i I1D autre, et SC i.rou\ aul. heureuse parce quelle remplissait son devoir filial.
» Celle vif a duré vinal-sepl ans.
» Ij.i pauvre Folle est morte, il va nu an 118781, dans les brai île m iille • j n 'el 1<- reconnaissait à peine et qu'elle repoussait avec terreur dans ses moments d'hallucination.
» Voilà vingt-huit ans passes ipic M 1 ' Nicolle
exerça à la Salpêtriôre ses fonctions de surveillants. Elle s'y est attachée. Elle s'est dit qu'îi force de patience elle sauverait ces infortunées, et plus de cinq cents d'entre elles, sorties de ses mains, sont enl dans la vie commune et parviennent aujourd'hui à gagner leur vie.
» L'administration de la Salpêtriôre, qui est une
sage et paternelle administration, mais qui est entravée par les règlements, a pu enfin, ces dernière mois, faire de la surveillante une institutrice. Elle aura neuf cents francs de traitement. Elle fera dans son
nouveau grade le m.". BQe n ■■ fera p«»
plttS, m mi''U.\, parce que c'est impossible.
» Ouelle vie! quel noviciat! quelle n ■•!...
l.' leadimie, evec le plus profon-i t> -. j ■•« • < i. - 1 • -* <■■ m m, prix de vertu à M"' Léontine Nîcolle. >»
l m tonnerre d'epplendianaineots, roulant de
dius ru gradins, accueillit l'aimon* i i I -n
tion si méritée. Au Food de LéoolInOi h»
figura cachée dans ses mains, ent< ifl 10
les bravos qui montaient vers ell<- . <lr- l- rosse»
larmes filtraient entre ses doigte, eti dans no soupii
où s exhalait son coeur, elle murmurait : « Mère!... mère! si tu étais ici ! »
Cette haute récompense, cet éloge m flatt-m • i < Julefl SîmOO Furent pour la vaillant" femme un mm
veau stimulant. Bile voulut faire mietu quoi
qu'en eût ilii son penégyriste, et* foita di U ooi cration, en quelque porte officielle. floniH
œuvre, elle finit par obtenir pour « ses i ni i » ce
qu'elle avait longtemps <tollir.il/en vain : plttl d'ail de lumière, J'espace. <le meilleures conditions de salubrité. Elle se vit accorder une adjointe, -M' 1 " I I"» ' 1 1 i qu'elle initia à tous les détails de son G lient
spécial, et dont l'aide lui permit de porter une partie de son activité dans une autre sphère, qu'elle M*fl dû laisser de côté jnaque-ti .
Et pourtant, combien de fois avait-elle été Frappée de l'ignorance, de l'inaptitude service, tilles de salle, gardiennes, infirmières ' elle avait souffert en pensant au.\ corps ne-uitii>, aux
membres blessés que leurs grosses mains rougi allaient manier sans la moindre précaution, aux M fatiguétt que heurterait Ic-ui parl>*i ni. le- cl
vulgaire! Qu'elle aurai! roula Faire pi ■• ces
I'.iun ri -s iViiiiih's incapables un peu de son instruction,
• li' >;i délie, liesse, ili- sa fi .11 1 [ ui ssitin surtout !
Le moment était venu de réaliser ce généreu i sir. Désormais, loua les soirs de sepl A neuf boutée M llr Ntcolle réunit daoa sa 'lisse de cenl é cent cinquante infirmières, auxquelles elle donnait ,1 de médecine, d'hygiène pratique, leur apprenant à soigner avec tact el intelligence les malades qui leur étaient confiés. « A l'm lyinc, < 1 1 1 un compte rendu, il lui fallut ènseicnn les initions les [.lus élémentaires ii île pauvres filles venues île la Bretagne', de l'Auvergne, de la Savoie, parfois ne sachant même pas le français. Bile a été pour lu Salpétrière le coSabora-
tri.-e la plus active, lu plus patiente, 'Mionira^rinii toutes ses grandes élèves, qui ne se r&ndaient pas toujours compte de ce qu'on faisait pour les rclcvei en les instruisant.... »
I iih fois pourvues d'un diplôme qui leur était conféré h la suite d'un petit examen, les pupilles < 1 < M» B fficoile, s'épurpillani dans les grands bdptuuu de Purîs, allaient porter au loin les précieuses connaissances qu'elles avaient reçues à son cours, et qui, sans doute, produisirent à lein tout bien des graines fécondes. Ainsi en est-il de toutes nos actions, bonnes ou mauvaises; leur rayonnement dans I
Je temps multiplie sans cesse et échappe bientôt à
DOtre COUrtfl vue, mais pas un épi de blé, pus un brin <l'i vraie ne pu ierçu «lu Maître de la moisson.
De nos jours où souffle un grand courant de féminisme, la profession de nurse, quittant l'Angleterre où elle avait depuis longtemps droit de cite. commence à s'implanter sérieusement chez nous, femme instruite, distinguée, ne craindrait plus, comme jadis, de déchoir «le son rang en se consacrant au soin des malades; bien au contraire! Des écoles professionnelles, des maisons de santé préparatoires s'ouvrent de tous côtés.... Puissent celles qui y trouveront leur voie ne pas oublier le nom de Léontine Nicolle, cette ouvrière de la première heure, la seule qui. il y a une trentaine d'années, ait sonyé ;< transformer en une noble mission la carrière qu'on considérait pin lût comme une pénible servi tu.n I
S'il n'est pas toujours vrai, comme le prétendent
ins optimistes ingénus, que le bien trouve ici-bas
sa récompense, il n'est pas vrai non plus, comme
voudraient nous le faire croire maints pesnmistefl
décevants, qu'il soit fatalement dédaigné et ntéoounu.
Le 3o décembre 1887. le président Carnot, assorte de plusieurs hauts personnages, vint visiter l'hôpital de la Salpétrière. Après avoir parcouru la division des enfants, constaté les améliorations que M 1 Nicolle y avait fait apporter, jugé de l'œuvre qu'elle accomplissait depuis trente-sept ans passés auprès de