‹ Ombres et vieux mursChapitre 3 sur 16 · BELLECOURT · texte numérisé non relu

BELLECOURT

Assurément.

LA GOGO

Vous oseriez

. . . dans la honte où vos sens sont plongés, Braver V honneur...

bellecourt, d'un ton leste.

Dites les préjugés!...

Madame Bellecourt ne tarda pas à se convaincre, plus qu'elle ne l'eût voulu, de l'infâme conduite de son mari. Elle fît un éclat et se sépara de ce monstre. Le Théâtre- Français prit l'affaire à cœur; on parla d'abord de chasser Bellecourt ; mais , après mûre délibération , on s'en tint à lui intimer un congé obligatoire de quatre mois, « afin, dirent les comédiens, d'accoutumer le public à voir ces deux époux séparés ; » ce qu'il n'aurait pu souffrir, si l'on n'eût pris ces précautions pour pal-

LA GRANGE-BATELIERE 21

lier le scandale. C'est au mois de juin 4769 que la Comédie-Française prononça cet arrêt qui constate, en la respectant, l'honorable sévérité dont les mœurs publiques étaient encore empreintes.

Enfin, et pour dernière moralité, les Mémoires secrets fournissent la note suivante :

« Molé a joué d'Olban dans Nanine, et a éclipsé Bellecourt ; en sorte que celui-ci perd à la fois sa femme, son opulence et sa gloire. »

Cependant qu'était devenu l'hôtel de la Grange-Batelière, désormais éclipsé par les splendeurs de l'hôtel d'Ogny ? Après diverses transmissions dont il ne reste aucune traco, il s'était arrêté au commencement du xviu e siècle entre les mains de M. Pinon, conseiller au parlement, lequel tenait plus souvent séance à l'Opéra qu'à la grand'chambre, si les Nouvelles à la main no mentent pas.

Devenu président en 4758, messire Pinon transporta ses dieux lares au Marais ; mais à sa mort, survenue en 4782, son fils Anne-Louis Pinon lui succéda comme président de la grand'chambre et revint habiter l'hôtel patrimonial.

Ici, la Grange-Batelière subit de nouveaux changements physiques et moraux. La finance y brille encore, représentée par Boullongne de Magnanville, trésoriergénéral de l'extraordinaire des guerres, par M. de Lala nde-Magon, trésorier-général des Etats de Bretagne, par Grimod de la Reynière, père et fils, par les

fermiers-généraux de Laage frères, qui y bâtissent un bel hôtel à l'angle du boulevard, celui-là môme dont le Jockey Club a occupé longtemps la meilleure partie.

Mais voici poindre la noblesse, qui veut goûter un peu de la Grange-Batelière ou les traitants se trouvent si bien. M. le comte d'Argental fournit la transition. Le cher ange de Voltaire représentait à la cour de France les intérêts de S. A. S. l'infant de Parme ; diplomate et magistrat, il tenait aux deux bouts de la noblesse. Bientôt deux chevaliers de Tordre du Saint- Esprit, le marquis de Jaucourtetle marquis de Souvré, honorèrent de leur présence le faubourg Richelieu, dont l'importance s'accrut de toutes manières.

Nous avons vu le Conseil ordonner, par son arrêt du 18 octobre 4704, le percement d'une rue de trois toises de largeur, depuis la Grange-Batelière jusqu'à la rencontre du chemin des marais. Ce percement, entamé, puis interrompu, avait formé un impasse qu'on appelait diversement impasse et rue des Marais, ou tout bonnement cul-de-sac de la Grange-Batelière. La spéculation s'était dès lors emparée de ces terrains fertiles. Un certain Thévenin, entrepreneur de bâtiments, qui avait acquis la plupart des parcelles en friche, conçut le projet de terminer l'impasse en le poussant, sous le nom de rue Neuve-de-Bourbon, jusqu'à la rue d'Artois. Ce projet modifié obtint ainsi qu'il suit la sanction de l'autorité :

« Louis, etc.

» Art. 1 er . Le cul-de-sac do la Grange-Batelière, ouvert seulement du côté de la rue de ce nom, sera prolongé' et ouvert jusque dans la rue d'Artois, en prenant sur l'emplacement appartenant au sieur Théve-

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nin, dans la longueur de 42 toises, l'espace nécessaire pour l'ouverture dudit cul-de-sac. Cette nouvelle rue sera nommé rue Pinon. »

L'ordonnance qu'on vient de lire est datée du 2 janvier 4784. Nous croyons qu'à cette époque le nouvel hôtel de Choiseul, ou siège présentement l'administration de l'Opéra, était bâti. A ce bel édifice se rattache une anecdote assez piquante.

En 1770, le duc de Choiseul, sourdement miné dans l'esprit de Louis XV par la comtesse du Barry qu'appuyait l'influence prépondérante d'un prince du sang, voulut racheter aux yeux du roi et de la nation les hontes de sa politique passée, en organisant contre l'Angleterre un formidable projet de descente. Lo roi fut séduit, mais non l'abbé Terrai, qui refusa les fonds.

La contradiction irritait Louis XV; il malmena l'abbé, mais ne put le faire céder. Un grand financier, protégé par le duc de Choiseul, Foulon, ce môme Foulon qui mourut assassiné par les vainqueurs de la Bastille, demanda la permission de mettre sa caisse et son crédit à la disposition du roi. Louis XV accepta l'offre dont il reporta le mérite au duc de Choiseul.

Il faut savoir que cet homme d'Etat avait dérangé sa fortune pendant le cours de son long ministère ; il profita de ce dernier éclair de la faveur royale pour se faire donner un acquit au comptant de trois millions destinés à payer ses dettes. Le roi signa l'acquit, mais oublia d'écrire bon pour trois millions en toutes lettres. M. de Choiseul montra l'acquit à Foulon, en sortant du conseil. Foulon lui fît apercevoir l'oubli : M. de Choiseul répondit qu'il le ferait réparer au premier travail. Ce premier travail lui fut indiqué par le roi pour le

24 décembre. Ce jour-là, M. de Choiseul reçut la lettre de cachet qui l'exilait à Chanteloup (1).

L'ex-ministre se vit à la veille d'une ruine complète; mais c'était un homme de ressources. Il imagina de démolir son immense hôtel de la rue Richelieu et de le vendre par lots, comme avait fait la veuve du maréchal de Grammont. Ce projet, toutefois, ne fut exécuté qu'en 1781 ; sur l'emplacement de l'ancien hôtel Choiseul, on perça les rues d'Amboise, Marivaux, Favart, Grétry, et l'on construisit la nouvelle salle de la Comédie Italienne.

A la mort du ministre, sa famille vint habiter la nouvelle demeure qu'il avait fait édifier dans la rue Neuve-Grange-Batelière, et qui, bien que modeste en comparaison de l'autre, était encore digne de l'illustre famille dont il porta le nom. Derrière le corps de logis principal, régnaient de vastes jardins qui, bornés au midi par le boulevard des Italiens, et par le petit hôtel (récemment démoli) qui portait le nom de MM. Morel de Vindé, atteignaient, dans leur plus grande longueur, les nouvelles constructions du côté droit de la rue d'Artois ; mais, en 1786, l'infatigable La Borde en acquit la marge occidentale sur laquelle il ouvrit la rue Le Pelletier.

Au point où nous en sommes, la physionomie de la Grange -Batelière est complète ; la Révolution passera sur elle sans l'altérer. Seulement, tous ses hôtes, riches ou spirituels, nobles ou roturiers, jeunes ou vieux, inconnus ou illustres, la. quitteront l'un après l'autre : La Borde et de Laage, pour mourir sur l'écha-

(0 Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon, pages 50 et 51.

faud révolutionnaire, avec Lavoisier et tous les fermiers généraux ; le président Pinon et M. de Jaucourt, pour attendre sur la terre d'exil des heures plus sereines. L'hôtel de la Grange-Batelière est mis sous la main de la nation, qui le loue en garni à des conventionnels, les citoyens Christiani, député du Haut-Rhin, Ebrmann, député du Bas-Rhin, et Villar, député de la Mayenne (2).

De ces trois représentants du peuple également obscurs, un seul, le citoyen Ehrmann, mérite d'être cité, du moins pour .l'excentricité de son républicanisme. Il avait accepté une mission aux armées, et c'est des bords du Rhin qu'il écrivit à la Convention la lettre suivante, textuellement extraite du Moniteur universel:

Ehrmann, représentant du peuple près les armées du Rhin et de la Moselle, à la Convention nationale.

Sarrebruck, le 25 nivôse Tan 2« de la république une et indivisible.

« J'aimai une jeune républicaine pendant six ans ; ses vertus, son esprit et ses talents m'avaient rendu le plus heureux des mortels. Des circonstances malheureuses m'ont ravi ce trésor ; sa main appartient aujourd'hui à un autre plus heureux que moi. Nous nous aimions encore comme frère et sœur. Elle a gardé mon portrait, mais sa délicatesse ne lui a pas permis de garder une montre avec une chaîne. La montre porte son chiffre ; je la garderai, chaque minute rappellera à l'homme une époque de son bonheur, et un devoir au citoyen.

» J'offre ma chaîne d'or en présent de noces à

(0 Ahnanach national, MDCCXCIII.

Famante la plus constante, la plus fidèle de l'univers, à la République française.

» Ehrmann, à l'heure de mon départ pour Strasbourg. »

» P. S. Je crois posséder encore à Paris quelques cadavres d'or au coin de Capet; si je les trouve, je les ferai enterrer dans le creuset national. »

Voulland se fit un devoir de traduire ce post-scriptum en faveur du public, et fit connaître que « les cadavres ci-dessus » étaient dix louis (1).

Du citoyen Ehrmann, représentant civil et militaire, républicain et troubadour, au citoyen Pache, ministre de la guerre, il n'y avait que la main : bientôt il n'y eut que le ruisseau. L'ancien commis de Roland établit sa demeure officielle dans l'hôtel de Ghoiseul. Avec lui s'y installèrent le cynisme et l'orgie; c'est là qu'eurent lieu quelques-unes de ces honteuses saturnales par lesquelles les révolutionnaires ont coutume de célébrer leur avènement au pouvoir ; c'est là que des chefs de service, choisis dans les derniers rangs de la canaille jacobine, rédigeaient, la pipe à la bouche, sur du papier taché de vin, la proscription des meilleurs et des plus braves officiers de l'armée.

Depuis cette lugubre époque, l'hôtel Choiseul resta consacré à diverses dépendances de l'administration de la guerre. Sous le Directoire, l'état-major de la place y était installé, et Murât l'habita plus tard en qualité de gouverneur de Paris. La Restauration y

(I) Réimpression du Moniteur, t. XIX, p. 238.

plaça 1* état-major de la garde nationale; enfin le 20 octobre 4849, une ordonnance du roi prescrivit la mise en vente de cet hôtel, que la ville acheta pour l'Académie nationale de musique, après que l'attentat de Louvel eût déterminé la clôture de la salle Louvois. La nouvelle salle et ses dépendances occupèrent l'emplacement des jardins ; l'hôtel proprement dit fut affecté aux services administratifs de cette grande entreprise ainsi qu'au logement des principaux employés.

Un fait à noter en passant, parce qu'il montre, à propos d'un détail très-secondaire, quelles difficultés entravent les recherches historiques, même quand on les applique à des temps rapprochés, c'est que, malgré la persistance de nos investigations, secondées par la haute bienveillance de l'administration municipale, nous n'avons pu découvrir comment l'Etat, de qui la ville acquit l'hôtel Choiseul, en était lui-môme devenu le possesseur.

J'avais cherché d'abord la source de cette propriété dans les confiscations révolutionnaires ; mais cette hypothèse si naturelle est contredite par un document assez singulier que renferment les dossiers des Archives de la ville : c'est une lettro autographe de madame de Choiseul, la veuve du ministre, qui supplie le ministre Bouchotte de faire réparer les écuries dégradées par les chevaux mal soignés de son état-major, particulièrement le gros mur du côté de la rue de Pinon. Madame de Choiseul ajoute que dans le cas oh le ministre répugnerait à appliquer les fonds de son département à ces réparations urgentes, elle est toute disposée à les faire exécuter à ses frais.

Ainsi , sous la Terreur , l'Etat ne possédait pas encore l'immeuble qu'il occupait. Nous ignorons le» reste.

L'hôtel de la Grange-Batelière suivit la destinée de l'hôtel de Choiseul; mais la transformation en est plus claire. Le 15 avril 1820, la ville acquit de M. le vicomte Antoine-Louis Pinon, ancien président à mortier au parlement de Paris, l'hôtel de la Grange-Batelière, moyennant 503,000 francs.

L'administration de l'octroi en prit immédiatement possession et construisit sur la portion subsistante des jardins une grande galerie couverte, pour l'entrepôt réel. Ce vaste hangar, posé en équerre sur la rue de Provence et la rue Ghauchat, s'y terminait par deui portes cintrées d'une élévation surprenante.

De nombreux contreforts en pierre grise qui soutenaient extérieurement les arcs surbaissés de la galerie lui donnaient à distance l'aspect de quelque cloître. On en détruisit une portion il y a une douzaine d'années, pour faire place à l'église protestante ; le reste a disparu dans les démolitions récentes : le prolongement de la rue Drouot aboutit à la rue de Provence dan9 l'axe môme d'une des grandes portes dont nous avons parlé.

Au commencement du règne de Louis-Pbi lippe, on avait voulu profiter de l'existence de cette galexie pour établir à la Grange-Batelière un marché central dont le faubourg Montmartre est dépourvu ; mais ce projet fut bientôt abandonné pour un autre.

Le deuxième arrondissement, qui embrasse à lui seul la cinquième partie du sol parisien, n'avait pas de mairie digne de Son importance. L'administration

municipale siégeait à l'étroit dans l'hôtel Mondragon, rue d'Antin, trop exigu pour contenir la justice de paix qu'il avait fallu reléguer à l'ancien hôtel d'Egmont, alors occupé par les bureaux de la caisse hypothécaire.

L'hôtel de la Grange -Batelière, vaste, commode, placé au centre de l'arrondissement, fixa l'attention de M. de Rambuteau, préfet de la Seine ; et lorsqu'on 4834, l'octroi fut transporté sur les bords du canal Saint-Martin, une délibération du conseil municipal transféra la deuxième mairie à la Grange-Batelière.

Ce qui nous roste à dire est trop récent pour exiger de longs détails. Il fut souvent question de déplacer l'Opéra, dont la salle, aujourd'hui quadragénaire, n'est cependant que provisoire, et d'élever une salle définitive sur le terrain de la mairie : des considérations pécuniaires arrêtèrent la réalisation de ce plan. En 4847, l'hôtel de la Grange-Batelière fut démoli pour laisser passer le prolongement de la rue de Richelieu. Ainsi disparut en poussière le souvenir de Guy de Laval, du comte de Vendôme, du président Pinon et du citoyen Ehrmann !

Lors des événements de 1848, la mairie occupait, rue Chauchat, le petit hôtel d'Eichtal ; enfin, elle est fixée définitivement dans la belle demeure de ces trois grands financiers qui représentent chacun une époque si distincte : M. d'Ogny, M. Aguado et M. Ganneron.

Entre la rue Chauchat et la rue Drouot, l'hôtel des ventes mobilières grossit à vue d'œil comme un monstrueux champignon; l'hôtel Morel de Vindé a fait

place, au front du boulevard, à des maisons à six étages.

La Grange-Batelière n'existe plus que pour le chroniqueur.

Le dimanche 17 janvier 1790, dès cinq heures de l'après-midi, une foule attentive remplissait la salle d'audience du Châtelet de Paris. On allait juger un homme accusé de lèse-nation, crime nouveau que l'Assemblée constituante avait substitué dans le Gode pénal au crime féodal de lèse-majesté. Tout intéressait au prévenu : sa jeunesse, la beauté de ses traits, une réputation d'esprit et de bravoure, son dévouement chevaleresque à la monarchie défaillante, tout jusqu'à la gravité de l'accusation que les journaux révolutionnaires s'efforçaient de relier à l'affairo de M. de Favras, et qui pouvait aboutir à une condamnation capitale. Les propos de l'auditoire étaient empreints de préoccupations pénibles ; tes femmes surtout, et jamais la

sombre enceinte du Châtelet n'en vit paraître de si charmantes, ne tarissaient pas en soupirs douloureux.

L'objet de ces vives sympathies n'était pourtant ni M. de Favras, ce héros sacrifié d'avance à d'éclatantes déloyautés, ni M. de Besenval, noble exemple de la fidélité militaire, élégant et spirituel soldat, qu'on ne détenait que par une violation évidente du droit des gens. C'était un simple journaliste, nommé François Suleau, écrivain par occasion, pamphlétaire par nature, un peu militaire, un peu robin, brave comme Saint- Georges, beau comme Létorières, et aussi gascon que Cyrano de Bergerac.

Son apparition sur la sellette fut le signal d'une véritable ovation, dans laquelle l'enthousiasme se confondit avec l'attendrissement. Quelques-uns de ses amis ne purent retenir, leurs larmes : tous frémissaient, cherchaient à lire dans les yeux de l'accusé l'espoir incertain d'une victorieuse défense*.

Leur souhait fut pleinement exaucé. Au lieu d'un prévenu courbé sous le poids d'une inculpation terrible, on vit un jeune homme calme, souriant, maître de son intelligence et de sa parole, froidement et finement railleur, maniant la plaisanterie avec une aisance qui n'évitait le cynisme qu'à force de verve et d'éclat. Bientôt, devant l'assistance éblouie, le banc des accusés se transforme en un théâtre du haut duquel l'inculpé jette le sarcasme et le ridicule à pleines mains sur la tête de ses accusateurs. L'interrogatoire devient un scénario de farce italienne, oh le juge ne paraît que pour donner la réplique à l'insolent et beau Léandre. Le rapporteur, abasourdi, n'interroge qu'en tremblant ; et l'accusé, s'animant de sa propre audace, ivre de son

triomphe, continue avec une éloquence volubile, inépuisable et sans frein, son étourdissante improvisation.

Il faut donner ici quelques extraits de cet interrogatoire, unique dans les fastes de la justice criminelle. C'est le meilleur moyen d'abréger notre tâche au bénéfice du lecteur, car tout Suleau se trouve là : talent, caractère et biographie. Nous n'aurons plus qu'à compléter les traits principaux de ce type singulier, qu'on peut expliquer à loisir, mais qu'il faut renoncer à peindre autrement qu'en lui empruntant sa brosse et ses couleurs.

Les juges de Suleau lui donnèrent d'abord lecture des imprimés, manuscrits et pièces de toute nature joints au dossier de l'accusation. Suleau avoue et reconnaît toutes ces pièces ; mais il témoigne quelque surprise de ne pas trouver les charges aussi volumineuses qu'elles pouvaient l'être et offre très-obligeamment d'y suppléer lui-même en remplissant les lacunes de sa correspondance. « D'ailleurs, ajoute-l-il, j'y vois ample matière à compliments et pas l'ombre d'un grief. Je ne puis me refuser au plaisir de croire que je n'ai été amené au pied du tribunal avec tant d'appareil que pour recevoir, avec d'autant plus de solonnité, des remerciements et des éloges. »

On l'engage à choisir un conseil. « Je n'en ai pas besoin. — Le décret de l'Assemblée l'exige. — Eh bien, pour la forme, dites à un procureur de nous envoyer ici sa robe ; l'intention de l'Assemblée sera remplie. Au surplus, ma défense est dans ma>oonduite, et ma justification sera complète. »

L'interrogatoire commença et prit l'affaire ab ovo. Suleau se vit pressé de questions épisodiques et mi-

nutieuses sur sa famille, sur ses occupations, ses mœurs, etc. Mais, loin de se scandaliser de cette multiplicité de questions superflues, il s'en divertit franchement.

Je ne puis vous dire avec précision combien de fois j'ai battu ma nourrice ; mais le comité des recherches doit avoir là-dessus des notes infiniment précieuses et instructives. J'ai Gni mes humanités à Amiens, mon cours de philosophie au collège Louis-le-Grand ; j'ai môme l'honneur, si c'en est un, d'être un suppôt de la fille aînée de nos rois (maître es arts en l'Université de Paris). J'avais alors dix-huit ans; il y a donc treize ans quatre mois dix-sept jours que je suis un grand garçon. Si vous êtes curieux de savoir ce que j'ai fait depuis tout ce temps-là, vous verrez beaucoup d'espiègleries, et même par-ci, par-là, quelques polissonneries; et si vous voulez me suivre partout où j'ai divagué, je vous ferai voir du pays.

J'ai d'abord traîné ma robe dans la poussière du Palais. Viennent ensuite mes expéditions militaires; cela fourmille d'anecdotes piquantes; mais ce récit nous consumerait trop de temps.

Un beau matin, M. le hussard (1) s'est éveillé avocat ès conseils du Roi; cette plaisanterie a duré environ quatre ans (2) et lui a valu rapidement quelques centaines de mille livres. Mais, possédé du démon de l'agiotage, j'ai un peu joué dans les eaux de Paris, les actions du doublage, etc. Toutes ces spéculations neckériennes m'ont ruiné; j'ai perdu Î30,000 livres; enfin j'ai vendu ma charge pour solder plus prompte-

(4) Je uc puis deviner sur la Toi de quels renseignements H. Quérard affirme dans la France littéraire, que Suleau avail été gendarme à Lunéville. D'ailleurs, le peu de lignes que ce laborieux écrivain consacre à Suleau contient presque autant d'erreurs que de mots. %

(5) Suleau succéda en 4784, en qualité d'avocat aux conseils du roi, à M. Auvray de Guiraudière. VAlmanach royal de 4785 et 4786 indique sa demeure rue Croix-des-Petite-Champs à l'ancien hôtel de Gesvres; celui de 4787 l'indique rue du Faubourg-Poissonnière. Il vendit sa charge en cette même année, et il ne figure pas à VAlmanach de 4787, où apparaît pour la première foi* le nom de Danton. Depuis 4786 Suleau avait pour collègue, comme avocat aux conseils du Roi, un autre personnage, Coffinhal, qui devint célèbre dans la Révolution.

FRANÇOIS SULEAD 37

ment me6 créanciers. I) ne m'en reste plus que cinq ou six petits; cependant, j'en aperçois un ici. M. le Roux! approchez, Monsieur.... — Non, Monsieur, dit l'honnête créancier tout attendri, vous ne me devez rien. — Grand merci, Monsieur! reprend Suleau. Ecrivez, Monsieur le greffier, que Monsieur me donne quittance !

Les juges , les témoins, l'auditoire , la maréchaussée rient aux larmes de cet intermède, et Suleau poursuit avec le plus grand-froid l'histoire de sa vie passée. « Enfin, j'ai visité les îles du Vent ; de là, je me suis rendu à Saint-Domingue, d'oîi j'ai pris mon essor, le 4 avril dernier, pour l'Amérique septentrionale (1). Après avoir parcouru les différents Etats de ce continent, je me suis embarqué à la Nouvelle-York le \ \ juillet, pour l'Angleterre ; j'étais à Paris le 27 août. Ce voyage embrasse un espace de trois années, qui ont été parsemées d'aventures assez drôles, mais tout à fait étrangères à mon aristocracisme.

» Chemin faisant, j'avais recueilli la démission du sénéchal de la Guadeloupe ; mais je ne pus le remplacer dans son office de judicature sans en avoir l'agrément du Roi, et c'est là très-exclusivement l'objet de mon retour en France. Cest alors que j'ai eu lieu de me convaincre que le monarque avait bien d'autres affaires à penser que les miennes : des comités, des districts, une assemblée nationale... Bref, j'espèro que tout cela finira bientôt, et je prends patience. »

(i) Suleau avait été frappé du spectacle que présentait déjà l'Amérique du Nord. Nous citerons seulemeut les lignes suivantes, où l'annexion de Cuba est prédite : « Un jour viendra (je demande acte de ce pronostic) où l'Amérique continentale revendiquera comme des émanations de son propre sol cette chaîne d'Iles que des convulsions de la nature détachèrent de ses rivages, mais alors elle aura atteint ce haut degré de splendeur où sa situation et ses destinées l'appellent. »

Après ce violent coup de boutoir contre le nouvel ordre de choses, l'accusé demande à se rafraîchir ; un de messieurs les gens du roi fait venir deux carafes de limonade qu'ils boivent ensemble, dit une brochure du temps, « comme en jouant une partie de dominos. »

Suleau a repris haleine, il continue. A-t-il demandé la parole ou s'en est-il emparé de son plein gré ? Je ne sais ; mais le lieutenant-criminel est muet, le rapporteur a brouillé les feuillets de l'acte d'accusation ; Suleau préside, et dirige les débats sans aucune contradiction. « Revenons à ma famille ; j'ai eu une mère, et la bonne femme se connaissait bien en hommes, car elle m'a toujours prédit que je ne serais qu'un franc vaurien, c'est-à-dire un aristocrate. J'ai encore tout au moins un père ; c'est un brave et respectable négociant ; au surplus, il vit, comme bien d'autres, de ce qu'il mange. Je vous accuse sept frères ; ne me demandez pas ce que j'en ai fait ; on en avait fourré dans tous les coins des séminaires et monastères : mais depuis qu'on a fait impitoyablement la chasse aux moines, tout cela s'est éparpillé, je ne sais trop où. Je ne vous parle point de mes sœurs; car elles ne sont pas jolies; mais elles ont, en compensation, un bon caractère. Des oncles, des tantes, des cousins, j'ai de tout cela à foison dans cette Picardie ; des amis? vous en parlez, Monsieur, bien à votre aise ! rara avis in terris. Le catalogue de mes liaisons ? comment l'entendez-vous ? J'ai toujours été lié, et le suis encore, avec de très-jolies femmes. Quant au Palais-Royal, j'y ai promené quelquefois mon désœuvrement ; mais j'y ai toujours trouvé si mauvaise compagnie que cela m'en a dégoûté pour longtemps. »

La séance levée, Suleau demande avec instance à connaître le nom de ses dénonciateurs. « Vous n'en avez pas d'autres, lui répondit-on, que le comité des recherches (4). — Puisqu'il faut, reprend-il, que j'aie toujours affaire à des comités, que n'est-ce, du moins, à celui des subsistances 1 je ne serais pas exposé à mourir d'inanition. M. le rapporteur, on ne s'occupe pas de mes besoins : on croit donc qu'un aristocrate est un chérubin, que cela ne mange pas? Cependant, sous tous les rapports, mes besoins physiques sont très-étendus. Je prie M. le rapporteur d'examiner à loisir si c'est au roi ou à la nation d'y pourvoir. Cela est vraiment problématique ; dans tous les cas, je demande une provision alimentaire, aux dépens de qui il appartiendra. J'observe aussi que l'on ne m'a pas mieux fait les honneurs de l'hospitalité sur l'article du logement. Nous sommes trois dans une chambre, entassés comme des harengs en caque ; et si l'on ne prend pas le parti de chasser plusieurs de nos messieurs, il faut, par convenance, se presser d'en faire pendre quelques-uns pour balayer la place. — Ce petit accident pourrait arriver plus tôt que vous ne l'imaginez 1 dit le rapporteur, pris à son tour d'un accès de gaîté. — Je vous jure, Monsieur, repart l'accusé, que je ne négligerai rien pour mériter la préférence. »

Ce dernier trait ne semble plus qu'une bravade; car la présence d'esprit et l'intrépidité de l'accusé ont déconcerté la sévérité du tribunal, surpris que ce procès criminel se change en cause grasse. Néanmoins tout n'était pas fini, et l'on voit pourquoi nous avons

(4) Le comité des recherches de la commune de Paris avait été établi ie 23 octobre 1789.

entamé cette étude in médias res ; la rigueur de l'histoire s'accommoderait mal d'une telle méthode ; mais le portrait y gagne en sincérité comme en éclat. Maintenant, il nous faut retourner en arrière.

ir

Suleau , ainsi qu'on l'a vu , revenait en France prendre l'agrément du roi pour une place de sénéchal à la Guadeloupe ; son séjour à Paris ne devait être que momentané, en sorte qu'il n'était pourvu que de l'argent strictement nécessaire aux frais du voyage. « On se doute bien, nous apprend-il (*), que je ne tardai pas à me mêler dans la bagarre et à prendre une part active à leurs sanglantes polissonneries. » Ce mot, que je souligne, parce qu'il effarouche la pruderie moderne et qu'il revient souvent sous la plume de Suleau, je ne pouvais le négliger ni le laisser passer sans un court commentaire. La « polissonnerie » , puisqu'il le faut répéter, est un des traits du caractère national par lequel la Révolution française se lie au libertinage littéraire du xvm e siècle. Il caractérise les enfants de Voltaire par opposition à la sensiblerie puritaine dont se parent les disciples de Rousseau. Suleau et Camille Desmoulins (un polisson de génie, a dit M. Michelet), tous deux camarades de collège, étaient tous deux voltairicns. Les écrits do ces deux adversaires, qui ne purent jamais se haïr, comme on le verra par la suite de ce récit, portent la même empreinte d'indiscipline

(\ ) Journal de M. Suleau.

morale ; od y trouve le même scepticisme, la môme intempérance, le même dédain des convenances du langage ; mais quelle différence dans le fond des idées, comme dans les procédés de l'écrivain !

Si le style de Camille dépasse de beaucoup en force, on science, en clarté celui de son condisciple, Suleau compense cette infériorité par l'élévation des vues, la chaleur des sentiments et la noblesse de l'Âme. Combien la cruauté frivole de Camille paraît plus odieuse et méprisable encore, quand on lui oppose les élans chevaleresques de Suleau, tout brillant de ce courage personnel dont Camille était dépourvu ! Faut-il le dire? dans les crudités de leur muse peu chaste, l'avantage reste encore à Suleau, dont les écarts sont ceux, non d'un esprit grossièrement impudique, mais de la fougueuse imagination d'un jeune homme gâté par l'inépuisable abondance de ses bonnes fortunes, et qui laisse percer dans ses écrits la fatuité ingénue de Faublas, assaisonnée du sel de Beaumarchais.

Placez une pareille organisation dans le cadre que l'histoire lui donne, c'est-à-dire au milieu d'événements prodigieux, en pleino effervescence sociale, que deviendra cet homme dont la tête est une bouteille de vin de Champagne? Il éclatera, il tonnera, il pétillera, se dissipera en gaz dans l'atmosphère jusqu'à ce que le vin soit tari ou que la bouteille soit brisée. Telle fut la vie de Suleau.

Revenu à Paris au mois d'août 4789, il prit à peine le temps d'étudier la trame croisée des intrigues politiques, et se jeta, tête baissée, dans l'arène. Il dirigea d'abord une brochure contre la tyrannie que s'arro-

geaient les districts (4). Un mois après, il publia un opuscule de plus haute portée sous le titre de Un petit mot à Louis XVI sur les crimes de ses vertus. Suleau n'était inconnu ni à la cour, ni à la ville. Paris et Versailles avaient retenti de ses amours, de ses prodigalités et de ses duels. Fils do bourgeois et comptant (il s'en vante quelque part) seize quartiers de roture, il appartenait par ses talents, par ses goûts, par le charme de sa personne, à l'aristocratie de fait, qui, bien avant l'explosion de 1789, se substituait naturellement à l'aristocratie de race (2). Il y avait en lui quelque chose des raffinés d'honneur du temps de Louis XIIL II le savait et cultivait soigneusement ses instincts de bravoure et de galanterie. Il se fût volontiers modelé sur Lauzun. Et pourquoi pas? Le fils d'un bourgeois pouvait être Lauzun dans un temps oîi le fils de Lauzun abdiquait démocratiquement ce nom difficile à porter. Mais en ce dix -huitième siècle, affolé de littérature et de philosophie, Lauzun eût joint à la gloire d'aller à la Bastille pour les beaux yeux de la grande Mademoiselle celle d'y retourner pour quelque bon pamphlet contre le roi, si tout le monde eût été pour le roi; contre le peuple, si tout le monde eût été pour le peuple. Suleau le sentit et compléta son idéal en accouplant à la brette du « freluquet » la plume du pamphlétaire. Il eut un grand succès. Son royalisme ne se montra pas d'abord inconciliable avec les idées

(0 Lettre d'un citoyen à MM. les présidents et commissaires de son district.

(2) Ceci n'est pas une induction , mais un fait. Sur 164 officiers promus au grade de maréchal de camp le I er janvier 4784, on comptait environ 60 roturiers, plus du tiers de la promotion. (Voir YAlmanach royal de 1765 et années suivantes.)

FRANÇOIS SULEAC 43

nouvellement reçues. D médit agréablement des « chaînes de la féodalité » et déploie envers la cour une sévérité voisine de la rudesse. Il sacriûe les ministres en général, j'entends ceux qui ont servi la monarchie dans le passé, aux ministres du jour, M. Necker, M. de Saint-Priest, M. deMontmorin. S'agit-il des premiers, « ineptes ou fripons, automates ou brouillons, passifs ou intrigants, voilà, à peu d'exceptions près, les ministres, depuis l'invention des sociétés et rétablissement des bastilles. » S'agit-il do leurs successeurs populaires : « Nous ne devons que des éloges et des sentiments de gratitude à ceux qui nous régissent aujourd'hui. » Rien n'égale son admiration pour M. de Lafayette.

Il avait déjà brisé les fers d'un grand peuple, à l'âge où le commun des hommes est encore esclave des préjugés de l'enfance et de l'éducation scolastique. Il semble n'avoir été combattre la tyrannie sous l'autre hémisphère que pour s'essayer à cette lutte héroïque et préparer la liberté de sa patrie. Brave et sublime Lafayette ! homme qui fais honneur à l'homme, tu ne dédaigneras pas ce tribut de la vénération et de la reconnaissance du dernier de tes concitoyens ! Qu'importe son obscurité, si son hommage est pur et religieux, et n'est-ce pas en quelque sorte s'associer à tes talents et à tes vertus que d'en sentir tout le prix?

Quelque banal qu'il soit, enregistrons avec soin cet éloge, dont le souvenir fournira un contraste piquant à l'esprit du lecteur alors que Suleau lui démontrera comme quoi M. de Lafayette ne peut pas , dans les décrets de la divine Providence, manquer d'être pendu.

Entre la Lettre d'un citoyen et le Petit mot à Louis XVI

sur les crimes de ses vertus, il se fit une révolution dans les idées de Suleau, comme il s'en était fait une dans la rue. Les journées d'octobre l'éloignèrent des idées nouvelles et le ramenèrent à l'autorité royale, qui dès lors n'aura pas de plus chaud défenseur. Suleau explique assez bien cette transformation nécessaire.

Tout ce que je pus démêler au premier coup d'œil, c'est que les opprimés étaient devenus des oppresseurs, et qu'ils abusaient de leurs prospérités avec toute l'insolence de nouveaux parvenus : je prévis aussitôt que leurs comités de recherches feraient regretter la chute de la Bastille.... Je débutai sur la scène politique par quelques écrits chauds et forts de raison, mais rédigés d'ailleurs dans un esprit assez modéré. Avant d'adopter une allure décidée, je voulais sonder le terrain sur lequel j'avais à faire route. On vint à moi, et bientôt je fus initié à tous les mystères. La scélératesse des agents et l'atrocité de leurs moyens ne m'inspirèrent qu'horreur et dégoût, et me firent présager que le dénoûment de la catastrophe serait également honteux et funeste, si l'on se contentait de parler modestement le langage des principes à des forcenés qui avaient l'hypocrisie de les afficher tous sans en avoir aucun. C'est alors que je pris une physionomie prononcée et que je conseillai hardiment à tous les honnêtes gens de résister avec une grande énergie....

Energie ! voilà la devise de Suleau ; il y sera Adèle jusqu'à la mort. Il en demande au Roi, il en demande aux princes, il en demande au peuple ; il en demandera plus tard à ses bourreaux. Nous ne pouvons nous dispenser de citer un passage du Petit mot à Louis XVI, aussi enthousiaste de l'autorité royale qu'irrespectueux pour la personne du roi. Ce double trait marque de page en page toutes les productions de Suleau.

Si tu connais, s'écrie-t-il, les devoirs sacrés de la royauté, tu t'enseveliras glorieusement sous les ruines de ton trône,

plutôt que de rester éternellement chancelant et isolé sur ses débris. La crainte de voir renaître les anciens et longs abus du pouvoir, fait qu'on te dépouille du tien avec acharnement, au lieu de le circonscrire dans de sages et justes limites. Cependant, il te reste encore de loyaux et fidèles sujets, des patriotes judicieux et éclairés, qui sont prêts à prodiguer leur sang pour la défense de tes droits et la conservation de tes prérogatives. Mais toi, abreuvé d'amertume et d'humiliations, tu ne te contentes pas de dévorer en silence les affronts du mépris, les insultes de la pitié, les lâches attentats de l'audace; on te voit encore sourire à tes ennemis, caresser tes persécuteurs, et dans l'indigne et sacrilège oubli de ta majesté, baiser en tremblant les mains impies qui brisent ton diadème. Sors, sors, il en est temps, de cet état d'abattement et d'abjection ; ose te secourir toi-même, et cet essai de vigueur et de magnanimité t'enfantera des légions.

Ce n'est point par de vaines et ridicules métamorphoses de panaches, ce n'est point par des élans d'ivresse, ce n'est point par des saillies d'étourderie que tu rallieras sous l'étendard de l'honneur français les braves amis de la monarchie; ces honteux et méprisables tâtonnements ne servent qu'à nourrir le dédain pour ta personne, et encourager le mépris de ton pouvoir, en décelant ta faiblesse et ton irrésolution. Tu as senti je ne sais quelle envie malade et éphémère de secouer tes chaînes, et cette velléité, aussi impuissante qu'instantanée, n'a servi qu'à les resserrer et à faire de ce palais olympique, monument immortel de la puissance et de la splendeur de tes ancêtres, le théâtre scandaleux de ta captivité et de ton ignominie.

Ton conseil est tombé en quenouille ; tes entours sont alternativement, et toujours à contre-temps, insolents et bas, audacieux et rampants. Depuis six mois, leurs folles agitations et leur stupide quiétisme n'ont prouvé, tantôt que le délire impertinent de leurs étroits cerveaux, tantôt que la timidité et la poltronnerie de leurs petites âmes. N'oseras-tu donc jamais vouloir et agir par toi-même ? Descends majestueusement au milieu de ton peuple, non plus pour confondre humblement tes pleurs avec le sang des victimes de sa vengeance, mais pour lui signifier avec vigueur que tu es fermement décidé à vivre ou mourir en Roi. Fais retentir dans tout

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l'empire cette noble et généreuse résolution, et je te promet» douze cent mille Thessaliens qui ont de l'énergie dans leurs volontés et du sang à verser pour les faire respecter. Ne soia pas lâchement avare du tien, et tout le mien est à toi. N'abdique pas ignominieusement ton autorité, et reçois le serment que je fais de ne pas lui survivre. C'est encore un assez beau triomphe que d'être le premier martyr de la gloire de son Roi, quand elle se trouve inséparable du salut et du bonheur de la patrie. Place-toi sur la limite de tes droits, dans une attitude fière et inébranlable, et que Dieu m'abandonne si j'abandonne mon Roi !

Ce langage véhément émut l'opinion; mais Suleau, sans attendre les fruits de son succès, s'était rendu en Picardie , pour embrasser son père qu'il n'avait pas vu depuis trois ans. Dès qu'il eut épuisé la chaleur des premiers embrassements , son naturel guerroyeur reparut , et non content de répandre à flots son Petit mot à Louis XVI et une autre brochuro dans le môme sens, intitulée Fidelissimœ Picardorum genti, il entreprit de convertir à ses idées la municipalité d'Amiens par le procédé qui lui était le plus familier, c'est-à-dire en se moquant d'elle. Il lui soumit un projet d'adresse à l'Assemblée nationale (1), tendant à faire demander par la commune d'Amiens que le roi fût reconduit dans son château de Versailles ; qu'il choisit lui-même ses gardes, ou du moins que l'on substituât à la garde parisienne une garde nationale des provinces, et principalement une garde de Picards. Selon ce projet, les circonstances qui avaient provoqué, accompagné et suivi le déplacement du Roi r

(I) Nous ne connaissons la teneur de ce projet d'adresse que grâce à l'analyse qu'en fil Loustalot dans les Bévolutions de Paris, n° 42, p. 228, et d'après quelque» passages de l'interrogatoire de Suleau. Cette pièce curieuse a dû être imprimée dans le temps à Amiens, mais aujourd'hui elle est introuvable

FRANÇOIS SULBAU 47

avaient produit des impressions fâcheuses, qui rendaient impraticable et infructueuse l'œuvre de la régénération politique do la France. Comme à son ordinaire, Suleau avait revêtu de formes plaisantes un fonds d'idées extrêmement sérieux. Ce qu'il proposait n'était rien moins qu'une protestation vigoureuse contre les attentats du 5 et du 6 octobre 1789. Aussi le comité permanent de la municipalité d'Amiens n'y vit point matière à raillerie ; il invita Suleau à s'éloigner; Suleau s'en garda bien ; on le cita ; on exigea qu'il signât son projet d'adresse ; ce qu'il fit, en demandant itérativement que ce projet fût communiqué à l'Assemblée nationale. Aussitôt il fut arrêté et enfermé à la citadelle d'Amiens. Le bruit de cette affaire parvint jusqu'à Paris ; et comme il était généralement admis que le plan du marquis de Favras consistait à emmener Louis XVI dans une ville du nord, Péronne, par exemple, les feuilles démocrates affectèrent de considérer Suleau comme l'émissaire chargé de soulever la Picardie pour la préparer à recevoir le roi fugitif (\). Ces bruits, plus ou moins fondés, prirent une telle consistance, que le Châtelet de Paris évoqua l'affaire de Suleau, ce qui valut à celui-ci la disgrâce d'un emprisonnement au secret dans les cachots de la Conciergerie, et une accusation capitale.

(O C'était pour disposer nos frères de Picardie à laisser établir dans leur province le foyer d'une guerre civile et d'une conjuration non moins désastreuse, qu'un émissaire y répandait, au commencement de décembre, deux pamphlets si injurieux aux Parisiens, si séditieux contre l'Assemblée nationale. » (Rév. dt Paris, n° 42, p. 828). « Cependant, ajoute Loustalot, il est constant que M. Suleau n'avait pas vu son père depuis trois ans, et certes , c'était un motif suffisant d'aller dans sa province. »

Ces détails nous permettent d'aborder maintenant la seconde partie de son interrogatoire. L'accusé avoue avec fierté les écrits qui lui sont imputés, ajoutant qu'il n'a d'autre regret que d'avoir eu la faiblesse d'y mettre par-ci, par-là un excès de déférence qui tient de la pusillanimité, mais qu'il promettait bien de s'en corriger à l'avenir. Tout à coup des voix s'élèvent dans l'auditoire : — « Nous avons lu ces productions, elles sentent l'aristocratie ! — Je souhaite bien sincèrement, s'écrie Suleau en se tournant vers les interrupteurs, que cette lecture vous ait profité ; vous avez grand besoin d'instruction ! » A une foule de questions qui tendaient à mettre en cause des imprimeurs et beaucoup d'autres honnêtes gens, Suleau répond gravement que toutes ces perquisitions sont inutiles, puisque ses écrits sont signés, qu'il reconnaît sa signature avec orgueil, et pour couper court à ces interrogations oiseuses, il déclare qu'il a l'honneur d'être seul de sa bande. On lui demande à quel district il appartient : « J'ai le malheur de n'être affilié à aucun district ; j'exige que cette assertion soit littéralement consignée au procès- verbal, parce qu'il serait trop pénible pour ma modestie qu'il restât la moindre incertitude sur ce point. — Mais dans votre Lettre d'an citoyen, vous affectez cependant de vous plaindre d'un certain district que vous ne nommez pas. — Dans l'écrit dont il est question, je n'ai fait que venir au secours d'un M. Lesage; comme ce M. Lesage (qui est d'ailleurs le meilleur enfant du

monde, et même garde national) est naturellement un peu timide, et pas extrêmement délié, et par conséquent ne brillerait pas dans un interrogatoire à mort oîi il faut intéresser les honnêtes gens, persiffler les fanatiques et encore amuser les neutres, je déclare que c'est sans aucune participation dudit Lesage qu'on l'a vengé de l'avanie qu'il avait essuyée; j'entends être exclusivement responsable de cet attentat sacrilège à la majesté des districts. — Comment avez-vous pu vous persuader que l'ouvrage par vous composé, intitulé Projet d'adresse à V Assemblée nationale, avec cette épigraphe : Barbarus hic ego sum, quia non intelligorillis, pourrait être adopté par la municipalité d'Amiens? — Ce projet est plein de vues très-sages ; elles y sont amplement motivées ; il ne présente d'ailleurs aucun inconvénient; et j'aurais cru alors faire injure à la municipalité d'Amiens que de prévoir l'accueil qu'elle y a fait. — Comment concilier cette déclaration avec le ton de sarcasme et d'ironie qui règne dans cet écrit? — Je persiste absolu ment dans les opinions politiques que j'y ai consignées, et ce n'est pas ma faute si la matière ne comporte qu'une certaine dose de ménagement et de respect. Au surplus, si les sarcasmes, les ironies et les calembourgs sont dans votre nouveau traité des délits des crimes de lèse-nation, je confesse en toute humilité, et pour l'acquit de ma conscience, que je ne me sens aucune vocation à devenir jamais un patriote édifiant. — Est-il vrai que vous n'ayez proposé, tant à la municipalité de Beauvais qu'au comité permanent de la ville d'Amiens, le projet dont il s'agit, que dans le dessein de leur attirer de la part de l'Assemblée nationale une réponse mortifiante qui aurait favorisé vos

vues ultérieures ? — J'étais et je reste intimement convaincu de l'heureux succès de la tentative que je proposais. Mon plan est extraordinairement sage, profondément réfléchi, et il n'jr a pas do doute qu'aussitôt que les fortes tôtes des municipalités seront susceptibles de l'examiner sans prévention, mon buste ne soit appelé à orner les salles de toutes les communes. »

Jusque là, Suleau est parvenu à donner à tout le débat une tournure plaisante ; mais le rapporteur se pique et veut avoir raison de l'accusé. Il s'efforce de l'entraîner sur le terrain brûlant de la politique du jour; n'est-il pas vrai, par exemple, que, dans sa persuasion intime, le séjour du roi dans sa capitale soit une véritable captivité et l'effet d'un acte de violence exercé contre sa personne? C'était la révolution du 6 octobre qui, par la bouche du rapporteur, demandait à Suleau d'affirmer ou de nier sa légitimité. « Monsieur le rapporteur, répond-il laconiquement, je ne dois aucun compte de mes opinions secrètes, mais tout au plus des explications par forme de commentaire sur celles que j'ai publiées. »

Tout le procès gisait dans ce point délicat; aussi le rapporteur revient-il trois fois à la charge ; et Suleau impatienté met un terme au débat par la réponse suivante :

Pour ne pas errer éternellement dans le cercle indéfini des présomptions, dans la sphère illimitée des conjectures, je déclare hautement que je n'ai pas une foi bien robuste à la liberté même individuelle du roi ; mais personne n'a le droit de m'interroger sur les motifs de cette opinion, tant que je ne jugerai pas à propos de lui faire publiquement des prosélytes. D'ailleurs je suis à peu près convaincu qu'il serait souverainement impolitique et même désastreux de corriger au-

jourd'hui cette grande irrégularité, puisqu'il faudrait puiser le remède dans des moyens brusques et violents qui répugnent à ma douce aristocratie. La position du roi est devenue un mal nécessaire; c'est le triste résultat d'une infinité de combinaisons, les unes fortuites, les autres préméditées, mais toutes si impératives que les vrais patriotes n'ont pu les prévoir, ni les prévenir. Voilà ma profession de foi politique, que je fais non pas à ce public, à qui je ne dois compte que de mes actions, mais à vous, monsieur le rapporteur, à l'estime et au suffrage de qui j'attache une grande importance

Ainsi, tantôt sérieux, tantôt enjoué, impertinent et insinuant tour à tour, spirituel toujours, éloquent par éclairs, Suleau soutint pendant huit jours le fardeau de cette longue et pénible défense, sans qu'on lui arrachât aucun aveu sur un point auquel l'accusation attachait un grand intérêt, je veux parler de la brochure anonyme Fidelissimœ Picardorum genti. Suleau affirma qu'il ne l'avait point faite, qu'il en connaissait l'auteur et qu'il ne le nommerait pas. Le rapporteur, désappointé, obtint du tribunal qu'une commission rogatoire fût envoyée à Amiens dans le but d'établir par témoins que Suleau était le véritable auteur de la terrible brochure. La commission ne mit pas moins de deux mois à accomplir sa mission.

Pendant ce temps, Suleau, toujours détenu, lançait du fond de sa prison une foule de plaisanteries sur ses adversaires. C'est d'abord son interrogatoire qu'il publie précédé de ce curieux avertissement : « Avis à la belle jeunesse. M. Suleau a ouvert,, au Châtelet, un cours complet d'aristocratie. Il enseigne : l'art d'émoustiller une province, en esquivant le soubresaut à la Favras; — la manière d'escamoter une armée si adroitement, qu'un comité des recherches n'en trouve pas môme la piste. (Suleau prétend que le rappor-

ht FRANÇOIS SULEAU

teur avait manifesté son étonnement de ne pas trouver les douze cent mille Thessaliens dont il est question dans le Petit mot à Louis XVI, parmi les pièces de conviction ) ; — une multitude d'expédients pour violer impunément un inviolable brigand ; — la recette d'une poudre sternutatoire qui a la propriété de perfectionner l'odorat à tel point, qu'on évente à toutes distances un jacobiste (<) à son fumet; — le moyen de papillonner autour de toutes les lanternes de la capitale et des provinces, sans être jamais fixé par leur vertu attractive, qui donnoune esquinancie jugulatoire à tous coux qui se trouvent forcés de faire une station dans leur atmosphère apoplectique ; — le traité méthodique d'une bonne contre-révolution; — enfin, nombre d'autres secrets tout aussi précieux, et qui doivent composer désormais l'éducation d'un paladin français. — Toutes les épreuves qui ne demandent que de la patience et de la flexibilité se feront dans l'appartement de M. de Bezenval, qui n'a été concédé à M. Suleau que pour ses opérations sourdes et paisibles ; c'est pourquoi il vient do prendre à bail les deux chambres de M. de Favras pour tous les exercices qui exigent des évolutions compliquées, bruyantes et des coups de théâtre. On n'entre que par billets; mais les banquiers, et spécialement les recruteurs, ne sont pas reçus, même en payant. (2) » C'est dans le même temps qu'il composa sa Lettre à M. l'évêque cTAutun et compagnie, auteurs de V Adresse auxprotinces, véritablo modèle du pamphlet politique, où le sarcasme s'aiguise par la retenue, où l'esprit,

(1) On disait également jacobiste et jacobin.

(2) Ceci est une allusion aux divers personnages sur le témoignage desquels 31. de Favras fut accusé et condamné.

contenu par une politesse âcre et One, brille de mille feux. Suleau n'a rien fait de si achevé ; et de fait, il ne retrouva pas d'occasion aussi favorable que trois mois de détention au Châtelet de Paris, pour polir son stylo, affiler le tranchant do se3 épigrammes et mettre un mors à sa verve trop souvent effrénée.

C'est vous, Monseigneur, dit- il à M. de Talleyrand, qui avez délié les députés du serment qu'ils avaient prêté à leurs commettants, et qui retardait la marche de l'auguste Assemblée qui nous régénère comme Médée régénérait jEson. En vain des hommes légers ont osé dire que vous aviez pris cette promesse solennelle pour le vœu de chasteté; les sages, les vrais patriotes ont senli qu'il n'y avait que la voix d'un ministre des autels , d'un prélat tel que vous , qui pût rassurer les consciences timides, et leur apprendre à mépriser la religion du serment ; qu'il ne fallait rien moins qu'un apôtre infidèle à son maître pour lever les scrupules de faibles Israélites. Ce coup d'essai annonçait un grand homme, et vous avez soutenu cette réputation naissante en proposant de vendre . les biens ecclésiastiques ; vous avez préféré, avec raison , les intérêts des créanciers de l'Etal aux intérêts de l'Eglise même. En trahissant ainsi la cause que vous aviez promis de défendre, vous avez donné aux Français l'exemple d'abjurer cet esprit de corps, dont nos imbéciles ancêtres avaient fait une vertu.

On vous vit bientôt après reparaître à la tribune avec de nouvelles maximes, ne regardant plus les capitalistes que comme de méprisables agioteurs : vous proposâtes ce sublime ' projet (\) qui nous conduisait directement à la banqueroute; vous essuyâtes, il est vrai, les huées si communes dans l'Assemblée nationale; mais vous écoutâtes avec mépris ces vaines clameurs ; fidèle au traité que vous aviez fait avec votre associé, les applaudissements devaient être pour lui ; vous les lui ménageâtes en vous dévouant aux sifflets; mais le profit devait être partagé en commun , et votre modestie n'en exigeait pas davantage.

(4) Dans la séance du 5 décembre 1789, l'évêque d'Autan avait réfuté une partie du plan de finances conçu par M. Necker et proposé une série de mesures qui ne furent point adoptées.

On dit qu'une assemblée nationale qui fait imprimer

une justification de sa conduite ressemble à un paladin qui jette le gant; tout chevalier a droit de le relever. On ajoute qu'il est trop aisé de vous combattre pour que vingt athlètes ne s'élancent pas dans la carrière. Toute votre fiuesse consiste, dit-on, à passer sous silence les principales accusations qu'on porte contre l'assemblée que vous défendez. Et réellement la liste des reproches qu'on ose lui faire est effrayante. Des hommes, mal intentionnés sans doute, assurent qu'il est odieux que les représentants de la nation française souffrent, avec indifférence, que le meilleur des rois, qu'un prince adoré de ses sujets, soit prisonnier sous leurs yeux. Je ne sais pourquoi vous n'avez pas répondu à cette imputation ; il était si aisé de vous en justifier l Comment peut-on dire que Louis XVI est en prison , quand on le voit tous les jours se promener dans son jaràin? N'est-il pas certain que M. Bailly a été lui dire, avec son éloquence ordinaire, qu'il y avait beaucoup de choses curieuses dans Paris, et qu'il devrait s'amuser à aller les voir ?

11 est vrai qu'on pourrait répliquer qu'un roi est en captivité quand il est gardé par des troupes dont il n'a pas nommé les officiers ; par des soldats qui ont été l'enlever de son château ; quand ses gardes ne sont pas à ses ordres, mais à ceux de ses geôliers. On vous dirait encore que toute l'Europe est convaincue que le roi n'est pas libre, que c'est ainsi qu'on en a parlé au parlement d'Angleterre; mais quelque fortes que fussent ces objections , vous ou votre faiseur d'adresses avez trop d'esprit pour n'y pas répondre sans peine; ne suffit-il pas que le roi ait dit qu'il était libre pour qu'on doive l'en croire sur parole?

Suit rénumération d'une énorme quantité de griefs contre l'Assemblée nationale, après quoi Suleau reprend ainsi le cours de son apostrophe :

Tels sont les reproches qu'on vous a faits publiquement et dont voué n'avez seulement pas essayé de vous justifier. Pourquoi cette négligence , Monseigneur? Pourquoi du moins ne pas opposer à ces reproches l'énumération de véritables services que vous avez rendus? Ne vous êtes-vous pas ac-

quitté de tout ce que vous deviez au roi en le nommant Restaurateur ? Les habitants de Paris ne sont-ils pas assez dédommagés des pertes qu'ils essuieront par le plaisir de porter des cocardes, par l'instruction et l'amusement que vous procurez aux galeries? Vos assidus spectateurs , formés à la plus savante école de l'univers, seront tous capables d'être administrateurs. Paris n'envoyait autrefois chez l'étranger que des cuisiniers et des coiffeurs ; nous exporterons désormais des ministres d'Etat, et qui plus est, des régénérateurs ; nous en fournirons, grâce à vous, l'univers entier.

Si vous avez ruiné les provinces maritimes, quel service ne leur avez-vous pas rendu en détruisant cette vieille rouille des préjugés dont elles étaient encroûtées, en déclarant enfin qu'un Montmorency, un comédien, un juif, un bourreau, sont tous citoyens actifs, et par conséquent égaux en droits?

Et d'ailleurs, si notre commerce est anéanti, celui de nos voisins s'accroîtra d'autant, et dans le système de la philosophie moderne, dans les principes philanthropiques, tout cela se compense ; il n'y a point de bonheur perdu pour l'humanité ; il n'y a que du bonheur déplacé.

Tâchez donc, Monseigneur, de nous donner un supplément à votre adresse , et commandez-le au même faiseur, afin de soutenir le style académique qui fait infiniment d'honneur à votre assemblée.

On voit que Suleau avait la prison gaie ; s'il faut en croire les bruits contemporains, les hôtes du Châtelet menaient joyeuse vie; la bonne chère, les vins exquis ne leur manquaient pas plus que les mystérieuses consolations de l'amour. En trois mois de captivité, Suleau se lia intimement avec le baron de Bezenval, à qui la protection avouée de la cour, non moins que ses brillantes qualités personnelles, méritait de charmantes et fréquentes visites. Indépendamment de ces pèlerinages inspirés par les plus tendres amitiés, nos prisonniers

n'avaient point à redouter les ennuis do la solitude. Grâce au comité de recherches et aux municipalités, le Châtelet était littéralement encombré. Que la compagnie fût choisie, je ne sais ; mais elle était nombreuse. Les honnêtes gens, tels que M. de Comeiras ; M. Augeard, fermier général et secrétaire des commandements de la reine ; M. de Launay , gentilhomme breton, etc, coudoyaient, de par l'égalité forcée d'une maison d'arrêt, des intrigants tels. que l'abbé Douglas, le recruteur Delcrot, et des criminels de bas étage t tels que les frères Agasse , qui avaient fabriqué de fausses actions de la Compagnie des Indes. Suleau était la joie, la consolation, la gaîté vivante de tous ces détenus à qui l'avenir n'offrait que des teintes rembrunies. Il avait pris le titre pompeusement ironique de Prévôt de l'Hôtel, et tout nouveau venu lui faisait demander la faveur de lui rendre visite. Un jour (27 février 1790) on amena sous bonne garde un certain chevalier de Laizer, capitaine aux ci- devant gardes françaises, qui ne pouvant se consoler d'être arrivé trop tard pour contribuer à prendre la Bastille, aurait eu le tort, prétendaient ses accusateurs, d'exhaler les regrets de sa démocratie déçue dans un pamphlet intitulé : Protestation de MM. de Lafayette, Malouet et Clermont-Tonnerre. Le chevalier demanda par écrit à Suleau l'honneur d'être admis à lui faire sa cour. Par malheur le style et l'orthographe du placet étaient fort négligés. Suleau voyant entrer le prétendu libelliste, se mit à rire et lui dit : « On vous impute donc, Monsieur, une brochure bien tapée? Hélas ! yous êtes, de tout point, et j'en ai la preuve à la main, le plus grand innocent que je connaisse. Tenez, reprenez votre billet,

faites-en tirer une copie littéralement fidèle ; allez la déposer au greffe, bien et dûment collalionnée, c'est le plus fort argument que je puisse vous suggérer contre l'accusation dont on vous honore. Au demeurant , Monsieur, prenez un siège et répondez-moi. D'où vonez-vous? qui êtes-vous? — Mais je suis lo cousin do M. de Lafayette. — Ah ! Monsieur, que me dites- vous là ! Vous êtes perdu (je remplace un mot plus énergique)... Votre parent n'a plus besoin, pour devenir connétable, que d'avoir un pendu dans sa famille ! »

La haine de Suleau contre M. de Lafayette s'est donc allumée bien subitement? A l'on croire, il aurait reçu à plusieurs reprises, de la part du commandant général, des ouvertures qui choquèrent vivement ses sentiments ardents de royalisme. M. de Lafayette ne cachait pas avec beaucoup de soin son peu d'attachement aux institutions monarchiques^); et Suleau, dans son zèle effervescent, put s'y tromper et prendre pour une hostilité active l'expression d'un sentiment personnel que Lafayette accommodait tant bien que mal aux devoirs que lui créait la constitution nouvellement établie. Je m'imagine aussi que les rapports qui s'établirent, j'allais dire qui se continuèrent, entre Suleau et le marquis de Favras dans leur commune prison contribuèrent sensiblement à affaiblir les sentiments d'estime qu'il avait

(I) Mémoires de M. de Lafayette, t. III, p. 205, 212 et passim. « D'après les inclinations républicaines que vous me connaissez, disait-il souvent à ses amis, je ne suis pas suspect pour la royauté. — S'il faut choisir entre le peuple et le roi, disait-il à Louis XVI, vous savez 1 ie i que je serai contre vous. — Vous savez, lui disait-il encore, que je suis naturellement républicain.— Une autre fois, parlant à la reine : « Yous devoir avoir, madame, dit-il, d'autant plus de confiance en moi que je n'ai aucune superstition loyaliste; si je croyais que la destruction de la royâuté fût utile à mon pays, je ne balancerais pas, car ce qu'on appelle tes droits d'une famille au trône n'existe pa» pour moi. »

voués jusqu'alors au commandant général. Il y avait un mois déjà que Suleau était enfermé au Châtelet, lorsque le malheureux Favras subit le dernier supplice. Ainsi, il fut en situation de suivre jour par jour les douloureuses péripéties de cette tragédie énigmatique, et de là sans doute date la répugnance secrète dont il ne put désormais se défendre envers M. de Lafayette, qui joua dans cette affaire un rôle qui n'a jamais été bien déûni. Il est même certain qu'au moment oîi le bourreau vint dans la prison se saisir de sa proie, Suleau serra la main de M. de Favras, et lui dit : « Mourez en paix, je vous vengerai (i) ! »

L'exécution des frères Agasse, qui furent pendus en Grève, avait précédé de six jours celle du marquis de Favras.

Ces incidents tragiques troublaient à peine l'étonnante bonne humeur de Suleau, dont les facultés éminentes tendaient à l'action plutôt qu'à la rêverie. Le jour de Pâques (4 avril 4790) était arrivé ; il le célèbre à sa manière, et témoigne avec une ardeur qui pourrait bien n'être qu'une irrévérencieuse grimace, le désir de remplir ses devoirs religieux. « Où est le règlement, s'écrie-t-il, qui défende aux prisonniers de faire leurs Pâques? Le roi de France vient bien de faire les siennes 1 » Et là-dessus, l'infatigable railleur invoque l'assistance spirituelle de M. le curé de Saint-Germain l'Auxerrois.

(i) On lit dans V Histoire de la Révolution, par deux Amis de la Liberté : « Le 49 février, M. de Favras fut mené à la chambre de la question oh îe bourreau et ses valets se jetèrent sur lui pour le garrotter. A cette vue son courage parut l'abandonner un instant. M. Suleau, alors prisonnier au Châtelet, le soutint dans ses bras. » (T. IV, p. 399.)

Oui, Monsieur, écrit-il à cet ecclésiastique, il y a tout à l'heure cinq mois que je suis sevré de toutes les consolations de la religion. Pas le plus petit devoir de piété, pas la moindre pratique de dévotion. Quelle affreuse position ! quel raffinement de barbarie ! Comme si ce n'était pas assez d'être lanterné dans ce monde-ci, sans être encore damné dans l'autre'. Hélas l je n'ai pas môme la ressource de me sanctifier en rachetant mes fredaines par des jeûnes et des macérations. Tous les jours, sans en excepter ceux môme de vigiles, je suis forcé, par autorité de justice, à me restaurer d'une livre et demie d'un pain solide et savoureux (de ce beau pain que M. Necker a fait venir à grands frais des pays étrangers) et à m'enivrer d'une grande pinte d'eau, mesure de Saint-Denis, où souvent, pour mettre le comble à cette voluptueuse abondance , l'on trouve tout à la fois à boire et encore à manger. C'est ainsi que l'on m'envie jusqu'aux expiations salutaires d'une bonne pénitence : et comme si ce n'était pas assez pour assurer ma damnation éternelle que de me faire couler le jour dans toutes les délices d'un fieffé épicurien, il faut encore que je goûte le soir, dans mon lit, la jouissance du sybarite le plus recherché ; je veux dire que jamais mes matelas n'ont fait un pli.

Le lecteur ne prendra pas ces plaintes au pied de la lettre ; on pense bien que ce fieffé épicurien laissait aux plus pauvres diables le régime ordinaire de la prison, toujours complaisante pour un aristocrate qui jetait l'or par les fenêtres.

Mais pourquoi cette longue épttre au curé de Saint- Germain-l'Auxerrois ? On devine que ce n'est qu'un prétexte à moqueries : Suleau, dans sa thèse burlesque, prétend que M. l'abbé Fauchet lui a refusé son ministère, parce que « ce sont les aristocrates qui ont crucifié Jésus-Christ; » que M. l'abbé Mulot a décliné l'honneur de diriger sa conscience, parce que, « depuis qu'il avait en poche un bon brevet d'aumônier en chef de la milice parisienne, il s'était, par reconnaissance

et aussi par politique, imposé la loi de refuser les secours de son ministère à tout ce qui ne serait poiut affublé d'un uniforme national. » Enfin, il requiert les soins de Mgr l'évêque d'Autun, dont la réponse, par trop gaillarde, ne saurait être reproduite ici. Les curieux qui liront les Pâques de M. Suleau, l'y trouveront tout entière ; d'ailleurs, l'épître fut-elle écrite en termes plus honnêtes, nous l'écarterions encore par respect pour une femme célèbre, dout le génie littéraire a fait oublier les égarements.

Pourquoi me refuseriez-vous, M. le curé? s'écrie-Uil en terminant; vous ne pourriez excuser votre bienveillance par une seule autorité. Et, en effet, si je consulte le grimoire, je ne vois que les condamnés au dernier supplice à qui la loi refuse le corps sacré de notre commun rédempteur; or, je n'en suis pas encore au fatal dénoûment.

Je n'y suis pas encore.

Et qui m'y conduira pourra bien s'égarer.

En vain l'auguste comité des recherches a-t-il remué à grands frais toute la Picardie pour y réveiller le patriotisme; on ne trouve point partout des Morel et des Turcali (4); les gens de ce mérite ne vont point s'ensevelir dans la province, et leur magnanimité y a fait plus d'admirateurs que d'émules. Au reste, quel que soit le résultat de cette magnifique information, ce ne sera pas le dernier acte de ma tragédie; car les juges de Favras ont promis à leur honneur et à leur conscience de ne plus refuser d'entendre les témoins justificatifs, quelque violence qu'on leur fasse , et dussent-ils être jugés à leur tour par les magistrats du faubourg Saint-Antoine. D'après cette courageuse résolution, je suis en mesure de leur disputer ma tête ; et encore une fois, tant qu'elle ne sera pas légalement proscrite, je conserve mes droits à tous les trésors spirituels de l'Eglise.

(4) C'est le nom des espions qui trahirent H. de Favras.

Enfin, la commission rogatoire revint d'Amiens ; elle ne parvint à produire qu'une information de dixsept témoins, dont aucun n'établit que Suleau eût écrit la brochure incriminée ; et pour donner à leur compatriote une preuve frappante de leur estime, les Picards l'élurent maire de Grandvilliers ; mais il refusa (1). Le Ghâtelet, ne se tenant pas pour battu, prononça seulement l'élargissement provisoire de Suleau, à la charge de se présenter quand il en serait requis. C'était ce qu'on appelait mettre un citoyen en état d'ajournement personnel, et jusqu'à la solution définitive de l'affaire, l'inculpé demeurait frappé d'une sorte de suspension de tous ses droits équivalant à une mort civile temporaire. En dédaignant l'écharpe municipale que lui offraient les Picards, Suleau avait suffisamment témoigné de son indifférence pour les droits civiques ; il goûta donc sans amertume toutes les joies de la délivrance.

Sa captivité lui avait donné mille amis nouveaux ; et le voilà plus applaudi, plus fêté que jamais, plus batailleur aussi, plus prêt à la rodomontade, et presque illustre.

Mis en liberté le 7 avril, Suleau respiro à pleins poumons ; il va donc mener plus vivement sa guerre contre les institutions constitutionnelles et contre les ennemis du trône. Sa verve qui déborde s'épanche dans tous les journaux ou l'aristocratie se défend avec la seule arme privilégiée qu'on n'ait pu lui enlever : le courage et l'esprit. En feuilletant les principaux écrits satiriques que vit éclore l'année 1790, VApoca-

(4) U paraît que M. Suleau père fut élu à sa place.

lypse, le Martyrologe national, etc. , on reconnaît facilement, à sa marche alerte et vigoureuse, la plume de Suleau. C'est surtout dans le volumineux recueil des Actes des Apôtres, que sa collaboration désintéressée a laissé les traces les plus durables. L'espèce de journal qui porte ce titre célèbre, avait été fondé, au mois de novembre 4789, par un négociant appelé Peltier, connu par quelques brochures politiques trèsmédiocres et très- persécutées. Les plus spirituels d'entre les royalistes, le vicomte de Mirabeau, Champcenetz, Rivarol, le marquis de Bonnay, le comte de Tilly, Servan, etc., travaillèrent assidûment à cette satire quotidienne, qui obtint un immense succès. De plus amples détails sur ce sujet ne pourraient trouver place que dans une étude particulière, mais il en fallait dire un mot ici, à cause des relations suivies qui s'établirent entre Peltier et Suleau, et qui firent bientôt du jeune publiciste un des rédacteurs les plus assidus delà feuille royaliste.

C'est dans le n° \ 02 des Actes des Apôtres que le nom de Suleau paraît pour la première fois : voici à quelle occasion.

Telle était la sympathie que Suleau, par son caractère éminemment français, inspirait même à sos adversaires, que Loustalot le félicita de sa délivrance dans les Révolutions de Paris (4) en termes courtois et presque affectueux. Suleau se sentit blessé des compliments d'un écrivain qu'il n'estimait pas (2) et les lui

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