Sœpius periclitanda respublica
3. Ut viri fortes acrioribus suppliciis civem perniciosum quam acirbissimum hostem coercerent.
(Première Catilinaire.)
vrais Catilinas à l'époque où l'on manque de vrais Cicérons.
M. Thiers est un homme supérieur, très-sagace. très-habile, très-disert, très-intelligent, mais je l'ai déjà dit : d'une intelligence qui s'étend plus en largeur qu'en hauteur; — il a rendu de si grands services au pays, que l'on est tenté d'oublier la part qu'il a eue dans l'origine de nos périls, — il rend, il peut rendre encore de très-grands services pendant quelque temps, — mais il ne faut pas attendre de celui qu'on a appelé Mirabeau-Mouche au temps de ses plus grands succès de tribune, ce qu'on attendrait de Cicéron.
D'ailleurs, au moment où il s'agit de fonder une nouvelle forme de gouvernement, c'est peut être une très-bonne chance de manquer de ces hommes astres ou comètes, qui dépassent de beaucoup la stature humaine, et nous devons remercier la Providence de sa parcimonie à cet égard.
La France produit d'ordinaire trop de grands hommes pour sa consommation, — ils la consomment.
Il faut établir une constitution tellement précise, tellement complète, tellement exacte, — que, comme une mécanique bien faite, le moindre agent la mette en mouvement, — comme un de ces anciens tournebroches qui pouvaient marcher également bien,
quel que fût l'animal qui s'agitât dans la cage, dogue, chien de chasse, caniche ou lévrier, — et en même temps si solidement bâtie à ciment et à sable, — que « les'grands hommes », dont Dieu préserve la France, ne puissent la faire craquer, quelque gêne qu'ils y éprouvent personnellement. *
Les trop grands s'occuperont à autre chose, — ils chercheront et développeront les vérités, les idées,
— ils s'appliqueront aux sciences, aux arts, à la philosophie, à la littérature, à la politique spéculative, — ils seront pionniers, — chercheurs d'Amériques, — mais le gouvernement des sociétés ne doit pas aller par secousses.
« Les grands hommes » élargissent et avachissent les trônes, — où vacillent ensuite leurs successeurs. Voyez dans quelle situation ont laissé leur patrie, Alexandre, Louis XIV, Charles XÏI, Napoléon et tant d'autres.
Et puis peut-être faudrait-il s'expliquer une bonne fois sur les grands hommes, et être un peu plus chiches des titres de « célèbres », « d'illustres »
— que nous sommes arrivés à prodiguer, comme les mendiants italiens qui vont en montant toujours dans les titres qu'ils vous donnent, jusqu'à ce qu'ils aient obtenu le sou ou la palanque, objet de leurs vœux :
— Eccellenza.
— Monsieur le baron.
— Monsieur le due.
— Mon prince.
Je me souviens d'un qui, à Gènes, montra de l'esprit et fut complètement vainqueur dans la bataille qu'il avait engagée contre moi pour m* extorquer un
sou.
Je ne sais comment il me connaissait, ce qui ne l'avait pas empêché de m'appliquer sa kyrielle, mais à bout de titres, — il me dit : « Allons, monsieur Alphonse, assez causé; je n'ai pas mangé, j'ai faim, donnez-moi deux sous. »
Je suis un peu honteux de me rappeler que, me reconnaissant vaincu, je ne lui ai donné, je crois, qu'une pièce de vingt sous, —je ne veux pas avouer que je n'étais guère riche moi-même, — j'aime mieux laisser croire que je suis un peu avare, ça nuira moins à ma considération, — au contraire.
Je l'ai déjà dit, la France est un pays d'engouement et d'ostracisme perpétuel — et naturellement, l'angle de dénigrement est égala l'angle d'engouement ; -£■ il faut donc que l'homme, quel qu'il soit, écrivain, artiste, politique, profite de sa veine, pour
jouer son tout; — l'homme momentanément à la mode — par une action grande ou brillante, ou étrange, par un hasard, par un ridicule peut-être, — cet homme peut tout oser, tout risquer, tout prendre ; — on lui offre, on lui donne tout ; mais aussitôt- que la veine s'arrête, — qu'il mette son gain dans sa poche et s'enfuie loin de la table du jeu; — au jeu de la mode, on ne se rattrape pas.
Combien avons-nous vu, combien verrons-nous encore d'exemples de cette folie humaine, mais dont les spécimens les plus frappants appartiennent à la France 1
M. Leverrier découvre une planète ; je ne puis apprécier ce qu'il y a de mérite à découvrir une planète, ni de quelle utilité cette découverte peut être pour l'humanité : je sais seulement que beaucoup d'astronomes de province en ont découvert et que, sur la lin de sa vie, François Arago les faisait découvrir par ses secrétaires.
Toujours est-il que M. Leverrier ayant découvert une planète fut un moment à la mode; — il eut tous les talents, — toutes les vertus, — toutes les capacités; — on lui offrit toutes les places, toutes les décorations, tous les bureaux de tabac, et on le nomma député.
Liszt était un pianiste, auquel je ne contesfe aucune des qualités du pianiste, — la force, l'agilité, l'éga-
lité des doigts ; — Liszt est à la mode, les Hongrois lui offrent un sabre, qu'il jure de ne tirer que pour la liberté, — les grandes dames se le disputent, quittent pour lui leurs maris et leurs enfants.
Le général Trochu — a essayé de rendre deux immenses services à la France; — le premier est la fameuse brochure en 1867, — dans laquelle il disait, avec preuves à l'appui, la vérité sgur la situation d'infériorité de l'armée française, — ça n'était pas mûr, on lut à peine la brochure, et le fjpéral tomba en disgrâce.
On se le rappela après la première défaite de l'armée française ; — cependant ça n'était pas encore le moment; — il émit alors une idée logique dont Je bon sens est établi par les traditions militaires de tous les siècles.
« Toute ville assiégée sera prise dans un temps donné, si elle n'est pas secourue par une armée libre au dehors. »
Cette vérité — est surtout un axiome avec les tristes progrès de l'artillerie moderne.
Le général Trochu demande alors que l'aimée du maréchal Mac-Mahon — retourne sur Paris, — on ne l'écoute pas ; — son heure allait venir, mais elle n'était pas venue.
Elle vient ; — le général Trochu est à la mode, l'empereur, l'impératrice, la république, — tout l'acclame et se met sous sa protection ; lui seul peut et
doit sauver tout le monde; — il sauvera tout le monde; — il est gouverneur de Paris, chef du gouvernement de la Défense nationale, — héros, — demi-Dieu, — Dieu, — Dieu et demi; — on espère, on attend, on exige tout de lui.
Il n'y a plus besoin d'armée de secours, — allons donc ! pourquoi faire ? le général Trochu n'est-il pas là, — ça suffit, — il sortira avec des troupes mal armées, indisciplinées, ça ne l'ait rien : il peut, il doit détruire l'armée prussienne.
Mais — entre l'ennemi du dehors et l'ennemi plus cruel et plus dangereux du dedans, — entre les Prussiens et l'émeute, il hésite, il temporise, — poussé par les clameurs publiques et par ses collègues du gouvernement, il sort, remporte un petit avantage sans résultats, mais très-meurtrier; — les grands stratèges MM. Gambetta, Freycinet, de Serres
— annihilent les armées des départements, — éparpillent les forces; — on ne vient pas au secours de Paris; — il arrive ce que tout le monde sait d'avance ;
— Paris est affamé, Paris doit se rendre.
Les fameuses fortifications de M. Thiers — ont fait ce qu'elles pouvaient faire, — prolongé un peu les misères et les douleurs d'un siège sans en modifier le résultat, si ce n'est en augmentant les exigences du vainqueur — et en donnant le temps j^Y émeute de s'organiser, à la Commune de s'installer et de s'emparer des forts.
Je suis de ceux qui, eu 1840; étaient vivement opposés aux fortifications de Paris *.
Il faut dire que généralement alors, — en voyant d'accord pour élever ces fortifications et le roi Louis -Philippe, et M. Thiers, et l'opposition la plus avancée, — il était permis de penser que la crainte d'une invasfbn étrangère, que rien ne faisait prévoir, n'était qu'un prétexte, — que c'était non pour protéger, mais pour contenir Paris, — qu'un gouvernement, et surtout un ministère de résistance, voulaient ces fortifications, — dont l'opposition espérait bien s'emparer quand elles seraient construites.
J'étais de ceux qui se refusaient à croire que la France, avec trente-huit millions d'hommes et surtout de Français, ne pourrait pas toujours élever sur ses frontières une de ces haies vives de poitrines et de bras, une de ces invincibles murailles vivantes que la mitraille peut trouer et abattre, mais qui se réparent et se relèvent d'elles-mêmes au son du tambour.
D'ailleurs, en 1840, il faut se rappeler quelle était la situation de la France : une longue et heureuse paix l'avait enrichie en hommes et en argent et avait donné à l'Europe des gages certains qu'il