Guêpes. 1840, — édition Lévy
n'y avait plus à craindre d'elle l'esprit d'aventures, de conquêtes et de batailles qui lui avait fait troubler le monde pendant si longtemps ; — d'aukre part, l'Afrique et sa guerre perpétuelle avaient été à la fois une école, un gymnase et une pépinière où s'était formée une brillante phalange d'officiers braves, énergiques, expérimentés :
Bugeaud, Gavaignac, Lamoricière, Bedeau, etc., etc., — et une armée toujours entraînée, toujours en haleine.
Il est vrai que M. Thiers était alors fort belliqueux, il avait beaucoup contribué à envoyer une armée à Anvers en 1832; — il avait voulu intervenir en Espagne (nous savons aujourd'hui ce que nous coitfe d'avoir voulu intervenir dans les affaires de l'Espagne), et il pariait d'attaquer l'Autriche en Italie (noms savons ce que, plus tard, ça nous a rapporté).
D'autre part, la nombreuse famille de Louis-Philippe, dont tous les membres avaient pris part avec bravoure et distinction aux dangers et aux succès de l'armée d'Afrique, et dont plusieurs étaient trèspopulaires, promettait une durée indéfinie à cette situation. — En effet, sans une opiniâtreté aveugle, celle que Jupiter inspire aux rois quand il a décidé leur chute, 71*05 vult perdere Jupiter detnentat^ au moyen de l'élargissement successif et gradué de la
base électorale, la France avait devant elle un long avenir de paix et de progrès; — on n'eût pas enfoncé une porte entre-bâillée par laquelle quelquesuns des plus pressés pouvaient entrer et les autres espérer de les suivre.
Il fallait, — pour en arriver à voir l'ennemi en France et surtout devant Paris, ce que M. Thiers seul semblait prévoir, — il fallait un concours et une suite de circonstances que M. Thiers pouvait en effet prévoir, ce dont je doute cependant, parce qu'il contribuait énormément pour sa part à les faire naître.
En effet, il est quelques hommes qu'on appelle très-singulièrement aujourd'hui orléanistes, — tels que M. Guizot, M. Thiers, M. Barrot, etc., orléanistes à la façon des trois Scipions,qui furent appelés l'Africain, l'Asiatique et leNumantin pour avoir abattu Garthage , renversé Antiochus et détruit Numance.
Pour arriver ou revenir au pouvoir, ces hommes d'État attaquaient, harcelaient, diminuaient, excavaient « le trône de Juillet ».
Une fois au pouvoir, ils dépopularisent le gouvernement par une résistance acharnée aux idées mêmes qu'ils avaient préconisées, et aux complices qui les suivaient et les avaient aidés à enfoncer une
porte qu'ils n'avaient rien de plus pressé que de leur jeter sur le nez.
Ce sont eux qui, en ce temps-là, pour cueillir les fruits de l'arbre, ont tellement courbé et abaissé ses branches, qu'ils les ont rompues.
Ce sont eux qui, de relais en relais, d'étapes en étapes, ont amené la république de 1848.
Ce sont eux qui, ensuite, ont voté pour le prince Louis et ont amené l'empire; — ce sont eux, — M. Thiers surtout, — qui avaient entretenu, développé et embelli la légende napoléonienne.
Il fallait tout cela, il fallait l'empire également amené par eux, pour que nous eussions une guenv avec l'Allemagne.
M. Thiers , depuis la chute de l'empire , a rendu au pays de grands services et peut lui en rendre encore, — mais ne lui laissons pas oublier la part qu'il a eue dans nos malheurs, pour augmenter son désir de l'expier, — et qu'il comprenne bien qu'un des services qu'il a à rendre, ce sera de se retirer à temps du pouvoir.
Revenons au général Trochu.
Peut-être ce qu'on attendait, ce qu'on ne tarda pas à exiger du général Trochu était au-dessus de ses forces, — peut-être eût-ce été au-dessus de la puissance humaine, — je ne suis pas en position de porter sur ce sujet un jugement définitif, — mais
ON DEMANDE UN TYRAN 2<i9
ou a fait de lui, — ce que le roi de Schiller fait du beau page plongeur « der taucher ». II jette la coupe d'or dans un gouffre, le page plonge et la rapporte demi-mort. —Le roi lui donne la coupe, et lui dit : « Je vais la jeter encore une fois et tu auras ma fille si tu reviens. » — il jette la coupe, le page plonge et ne revient plus.
La veine du général Trochu était épuisée, — il n'est plus héros, ni demi-Dieu, — il est lâche, il est traître, — il a trahi l'empereur et l'impératrice Pour la république; — puis, il a trahi la république... pour qui? on ne le dit pas, on ne le sait pas, — mais il n'y a pas besoin de le dire ni de le savoir. L'angle de réflexion (dénigrement) est égal à l'angle d'incidence (engouement).
MM. Rouher, Palikao, Chevreau, Pietri, etc, bonapartistes avoués, avérés, attachés à l'empire ou par la complicité, ou par la reconnaissance, ayant amené, déclaré et commencé la guerre, — sont venus reprocher amèrement à M. Trochu, bonapartiste tout au plus d'occasion , de ne pas s'être fait tuer pour l'empire, sans penser que, pour faire ce reproche, ils n'étaient pas eux-mêmes aussi morts qu'il eût été décent de l'être.
3fais c'est comme cela, et ça sera toujours comme cela.
Le général qui avait accepté l'engouement s'est
montré moins résigné au dénigrement ; — il a fait un procès.
Il ne peut se dissimuler que ce procès, malgré la condamnation de ses agresseurs, il l'a perdu devant le tribunal; — je ne crois pas qu'il l'ait également perdu devant l'opinion publique.
Je ne dirai à ce sujet qu'un seul mot, — s'il est un genre de procès qui ne doive, qui ne puisse pas être jugé par le jury, — c'est un procès politique.
Le jury sera toujours entraîné par le mouvement capricieux et le courant vertigineux de l'opinion publique.
Et je dirai aussi : — Puisse l'exemple des ennuis qui assaillent les gens en place quand ils descendent l'autre versant du pouvoir, effrayer suffisamment et décourager le plus grand nombre possible d'ambitieux !
Et guérir chez la majorité des citoyens ce que M. Guizot appelait, en se grattant : « l'acarus du pouvoir! »
Depuis la révolution de 89, — deux circonstances condamnent la France à l'agitation. — A côté de gens
que toute une vie de vertus et de travail conduit péniblement à une modeste aisance et graduellement à certaines positions et à certains honneurs hiérarchiquement atteints, et à une considération renfermée dans une certaine sphère, on a vu des soldats, des avocats, des journalistes, sorte d'avocats à plumes, des financiers etc., atteindre tout d'un seul coup, ou même d'un seul saut, non pas seulement les premiers grades et les premiers honneurs de leur profession, mais aussi les sommets du pouvoir et de la fortune.
Et ce ne sont jamais ou presque jamais les premiers en réalité parmi les soldats, les avocats, les journalistes, les financiers qui gagnent ces parties hasardeuses; non, ce sont ceux qui, par leur médiocrité de talent et de fortune, par le peu de considération qu'ils ont obtenu, par une vie gaspillée, par une jeunesse débraillée, ont perdu l'espoir d'arriver par les chemins frayés et les grandes routes honnêtes ; — ce sont les fruits secs, les soldats indisciplinés, les avocats d'estaminet, Éfe journalistes de coulisses, les financiers de pile ou face, qui osent risquer ces aventures, parce qu'ils apportent au jeu cet avantage qu'ils risquent rien du tout contre tout.
Le second point, et qui est la conséquence et le corollaire du premier, c'est que, vu les exemples fréquents qui montrent lajoterie à côté du travail et de l'honnêteté, — toutes les professions dites libérales
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se sont trouvées encombrées ; — on veut être avocat ou journaliste pour être ministre, ou pour le moins ambassadeur. Il y a longtemps qu'on a dit : La littérature mène à tout, à condition d'en sortir. — Les soldats, eux-mêmes, étudient pour devenir orateurs, écrivains, journalistes. Une fois là, pas si bêtes que de s'occuper de leur métier, on avance bien plus vite à la Chambre que sur les champs de bataille, et surtout que dans la pratique assidue des éludes spéciales et des devoirs obscurs, — et puis on vit plus « longuement ».
Jl n'est donc pas mauvais qu'il pousse, dans les régions du pouvoir, quelques orties et quelques genêts, et, comme disent les trompes de chasse dans la fanfare du Renard, je crois :
Les ronces et les épines, Démêlent nos cheveux.
Il y a longtemps que je demande que la puissance politique ne donne pas d'argent, qu'il n'y ait pas en France ni ailleurs, de fonctions rapportant plus;de douze mille francs par an ; on se débarrasserait de ceux qui ne cherchent, dans les révolutions et les désastres de la patrie, que la satisfaction des appétits vulgaires, et des complices qui les servent et les aident pour avoir les miettes.
Et qu'on sache bien que, pour le fonctionnaire, le roi, l'empereur, le ministre, le préfet, le
député, etc., etc., il n'y a plus de vie privée. Quoi! vous voulez que je vous confie mes affaires, et vous espérez que je ne voudrais pas savoir comment vous conduisez les vôtres "?
Majesté, excellence, plus de vie privée pour vous, mon bonhomme; je veux vous mettre dans la maison de verre du Romain; de verre grossissant même, pour ne pas perdre les détails; je veux vous voir tourner dans un bocal comme un poisson rouge; je ne veux pas vous perdre de vue; je veux voir ce que vous mangez, ce que vous aimez; je veux, savoir ce que vous faites la nuit et ce que vous ne faites pas le jour; je veux savoir si vous digérez bien.
Et alors les nations ne passeraient plus misérablement leur vie de nations à payer des cabotins qui se battent, sur leur tête, à qui jouera mal les premiers rôles et touchera les gros appointements.
Vous souriez, vous appelez ça un paradoxe?
Eh bien, je vous le dis, en vérité, ce serait le salut, mais ça ne se fera pas.
M. Thiers est un révolutionnaire, mais non un libéral, faisant bon marché de ses opinions et de ses idées, quand il est dans l'opposition; il se cramponne, une fois au pouvoir, à un certain nombre d'idées rétrogrades et illibérales jusqu'à la puérilité, qui le rendent opiniâtrement hostile à beaucoup de progrès et de réformes, et même aux libertés
qu'il proclame si nécessaires, quand il n'est pas au pouvoir, ce qui réunirait dans un temps donné et assez court contre lui les fractions, pour le moment, un peu coupées, des nuances dites libérales, depuis les esprits honnêtes et progressifs, et les libéraux conservateurs; — jusqu'aux esprits absolus, turbulents et insensés, prêts à tout, et jusqu'aux plus déterminés coquins, au bénéfice de coquins moins déterminés, mais habiles à faire tirer par d'autres les marrons du feu, — et accomplirait ce désir, exprimé ces jours derniers par maître Gambetta, de voir « le- drapeau républicain réunir dans ses plis, toutes les nuances », c'est-à-dire jusqu'au rouge du vin, au rouge du sang, et au rouge de l'incendie.
Il est donc nécessaire de voir M. Thiers précisément tel qu'il est. — C'est le seul moyen, du reste, peu employé en France, pays d'ostracisme perpétuel, pour ne pas passer sans transition pour lui, comme pour tant d'autres, de l'engouement au dénigrement.
M. Thiers n'a jamais été au pouvoir ou à l'assaut du pouvoir, au gouvernement ou contre le gouvernement.
Jamais il ne s'est résigné à aider de ses talents et de son influence un gouvernement, non-seulement dont il ne faisait pas partie, mais où il n'était pas le maître. — Quand il n'est pas général en chef,
ce qu'il appelle « être sur le pavé ' , » il ne se résigne pas à servir comme général de division ou de brigade; comme caporal ou soldat; il passe immédiatement à l'ennemi.
C'est-à-dire dans l'opposition ; — et là, ne croyez pas que ce soit un homme qui, devant à son génie, à ses études, à son expérience des idées et des convictions, les veuille passionnément appliquer, les croyant utiles, nécessaires même à la prospérité du pays. — Non, il veut le pouvoir, non pour y trouver la force de faire triompher ses idées, mais simplement pour le pouvoir lui-même» — Une preuve incontestable de ce que j'avance est donnée par toute la vie politique de M. Thiers ; c'est que, chaque fois qu'il a traversé le pouvoir, il a toujours combattu les idées qu'il préconise quand il est dans l'opposition.
Dans une conversation rapportée par tous les journaux, et qui n'a pas été démentie, M. Thiers a dit : « Je ne veux pas faire comme Louis-Philippe, qui est tombé pour ne s'être appuyé que sur une partie de la nation. »
Louis-Philippe est tombé surtout sous les Coups réitérés de MM. Mole, Guizot et Thiers, — qiîi, poussés