XLI
On en est encore à discuter les questions d'incompatibilité.
Je ne sais quel est l'homme célèbre qui expliquait le nombre prodigieux des travaux accomplis par
lui en disant : Je ne faisais jamais qu'une chose à la fois.
Ce qui vaut la peine d'être fait, vaut la peine d'être bien fait, — pour qu'une chose soit bien faite; il faut que celui qui en est chargé y apporte toutes ses forces, toute son intelligence, toute sa volonté .
Ce n'est que dans les contes de fées que l'on voit un chasseur s'attacher les jambes pour ne pas dépasser les lièvres à la course et pouvoir en attraper quelques-uns.
Quel est l'homme qui a trop de connaissances, d'intelligence, de capacité et de temps pour remplir honnêtement les fonctions de représentant?
Quel est l'homme qui a trop de tout cela pour remplir les fonctions d'ambassadeur?
Comment se trouve-t-ii un homme assez présomptueux, assez effronté, assez impudent pour vouloir remplir ces deux fonctions ?
Comment se trouve-t-il un gouvernement assez bête pour confier à un seul homme deux tâches dont chacune demande tout le temps et toutes les facultés de l'homme le plus capable et le plus laborieux ? m
Chaque homme ne doit assumer que la somme de devoirs qu'il peut accomplir.
Chacun ne doit remplir qu'une fonction.
Les incompatibilités doivent être absolues, on ne peut être magistrat à Perpignan, ambassadeur à Bruxelles et en même temps député à Versailles.
Comment ces questions peuvent-elles être un instant douteuses et par quelle aberration arrive-t-on à les discuter et à trouver à leur sujet deux opinions différentes?
La vérité se sauve, dit Publius Syrus, en un vers ïambique, au bruit de la dispute.
Nimium altercando veritas amittitur.
Voici un souvenir dont il ne serait peut-être pas impossible de tirer parti, dans un pays où la vanité a autant de puissance que chez nous.
En 1696, — le contrôleur général Pontchartrain mit en vente des titres de noblesse de trois mille écus, ce qui ne représente pas loin de dix-huit mille francs d'aujourd'hui. — Cinq cents bourgeois seulement en achetèrent. — La spéculation ne serait très-bonne que si on pouvait faire le marché secrètement. On obligea ensuite tous les nobles anciens
et nouveaux à faire enregistrer leurs armes, et on
leur vendit le droit de se servir de ces armes pour cacheter leurs lettres.
En tenant compte de l'amour des décorations si ridiculement propagé en France, je ne m'étonnerais
pas beaucoup de voir créer deux ou trois ordres avec des rubans de couleurs voyantes et les vendre à beaux deniers comptants, il se trouverait à coup sûr des gens pour en acheter, à condition surtout d'en créer plusieurs à la fois parce que chacune des couleurs se moquerait des autres, et se croirait la seule bonne et honorée.
Aucun prince ne se trouva peut-être autant aux expédients que Louis XIV, qui laissa en mourant des dettes que Voltaire, qui professe pour lui une étrange admiration, évalue à quatre milliards et demi de la monnaie de son temps,— ce qui ferait pour lui seul aujourd'hui au moins autant que ce que nous coûtent Napoléon III, les prouesses de maître Gambetta et la Commune réunis.
C'est sous Louis XIV, qu'on créa ces charges si singulières qui « font rire aujourd'hui, mais qui faisaient pleurer alors », dit un contemporain :
Conseiller du roi, inspecteur des boissons;
Conseiller du roi, inspecteur des cochons;
Conseiller du roi, déchargeur de bois neuf;
Conseiller du roi, empileur de bois;
Conseiller du roi, inspecteur des veaux ;
Conseiller du roi, jaugeur de tonneaux;
Conseiller du roi, essayeur de bière ;
Conseiller du roi, visiteuretessayeurclebeurre frais;
Conseiller du roi, visiteur et essayeurdebeurresalé;
Conseiller du roi, inspecteur des perruques, etc.
Quel est donc le ministre (n'est-ce pas ce même contrôleur général Pontchartrain?) qui répondit à un des rares scrupules du roi :
« Sire, la Providence veille sur ce royaume ; à peine le roia-t-il créé une charge nouvelle, que Dieu, de son côté, crée un imbécile pour l'acheter. »
Les puissances européennes qui ont assisté avec indifférence, et quelques-unes avec une secrète joie, à nos désastres, commencent à voir qu'elles ont perdu quelque chose.
Pour ne parler que de Paris, qui appartient peutêtre plus qu'il ne faudrait au monde entier, Paris manquerait aujourd'hui aux Russes, aux Anglais, aux Américains et même aux Allemands.
C'est en vain que l'Europe, que le monde, voudraient se désintéresser des destinées de la France, — la France joue un rôle nécessaire dans lequel aucune autre nation ne peut la doubler et la suppléer, — la France est le grand essayeur et le grand échanson des idées.
On se représente l'Europe sans la Prusse, sans l'Angleterre, sans l'Italie, sans l'Autriche, sans la
Russie : on ne se représente pas l'Europe sans la France ; ce serait une maison dont les vitres ternies ne laisseraient plus entrer le joyeux soleil du matin, ce seraft une maison dont les enfants seraient morts et auraient emporté avec eux la jeunesse, la gaieté, le bruit, l'espérance.
« Les Prussiens n'ont pas même pensé à détruire Paris ; — quelque guerre sauvage qui eût lieu, Paris serait comme le roi des échecs — on le fait mat ; on ne le prend pas. »
J'en excepte les sauvages de la Commune qui ont essayé de le brûler.
Tous les maux des individus, dit Pascal, viennent de ce qu'on ne sait pas garder sa chambre. On peut dire de même : Tous les malheurs des nations viennent de ce que les peuples ne savent pas dire « non. »
Delescluse, celui qui a été tué sur les barricades, disait un jour :
• — Ce n'est pas la victoire qui nous donne du souci, elle ne peut nous échapper; — mais, ce qui nous préoccupe, c'est ce que nous ferons le lendemain de la victoire.
Je répondis : — La maison qui nous abrite assez mal, j'en conviens, est vieille, lézardée, croulante,
à peine soutenue par des étais. Vous voulez la démolir; rien de mieux; mais je pense que vous avez bâti une autre maison en face — où nous pourrons coucher le soir, une maison solide, commode, etc.
— Nullement, nous n'avons même aucun plan dessiné pour cette nouvelle maison et nous ignorons encore où nous la bâtirons.
— Mais alors, si nous vous aidons à démolir, ou si seulement nous vous laissons démolir la maison. . . .
— Dites : la baraque.
— La baraque, je le veux bien.
— Dites : le taudis.
— Disons taudis — j'y consens, si nous vous laissons ....
— Dites : bouge.
— Si nous vous aidons à démolir, ou si seulement nous vous laissons démolir la maison, la baraque, le taudis, le bouge qui nous abrite tant bien que mal . . .
— Dites : très-mal .
— Volontiers... qui nous abrite très-mal, nous coucherons en plein air, au froid et à la pluie, et alors il faudra refaire des huttes avec les débris, les décombres, les plâtras, les matériaux avariés de la maison abattue, comme on a fait jusqu'ici après chaque révolution.
— Vous trouvez que le navire est mal gouverné, qu'il se trompe de route, ou n'avance pas : — ap-
prenez la science du pilote, étudiez les cartes, faites votre point, mettez-vous en mesure de gouverner mieux et plus sûrement, et de suivre la vraie route après cependant avoir décidé où nous allons — et ensuite vous prendrez la barre.
— Non, nous voulons jeter tout de suite le pilote et le capitaine par-dessus bord.
— Et après?
— Après?... nous serons débarrassés deux.
— Et après?
— Après? nous ferons un tour à la cantine.
— Très-bien, mais quand vous aurez vogué pendant quelques jours au gré des vents, sans direction, tanguant, roulant, dérivant au hasard ; — quand vous aurez mangé et bu en les gaspillant, les vivres, l'eaude-vie et l'eau, vous aurez peur, et vous vous livrerez au premier gredin qui saura un peu ou vous fera croire qu'il sait « gouverner ». Voulez-vous des exemples?
— Non.
— Des preuves?
— Qu'est-ce que ça prouve?
On prête ce mot à M. Thiers : C'est étonnant; je ne vois que moi qui aie toujours raison.
Beaucoup de ces candidats errants qui vont à la façon des dentistes ambulants, promener leur cabriolet peint en rouge et leur musique de turcs,
dans les départements les plus éloignés de ceux où ils peuvent être appréciés, — me rappellent ce homme qui dit à un passant : Monsieur, prêtez-moi vingt francs.
— Mais, monsieur. ... je ne vous connais pas.
— C'est précisément pour cela que je m'adresse à vous; si vous me connaissiez vous ne me prêteriez pas.
Sous le règne de Louis-Philippe, dans un momen où il était déjà question de l'impôt sur le revenu, feu -le marquis d'Aligre disait :
« On nous en veut toujours, à nous autres pauvres riches. »
On vient d'exécuter trois condamnés, — et il est probable que cette triste nécessité se renouvellera pour quelques autres.
Les trois condamnés ont été fusillés.
Je répète ici, que ce mode d'exécution doit être abandonné,
Ie Parce qu'il est féroce : deux des condamnés, ce qui arrive souvent, ne sont pas morts sur le coup et on a dû les achever, en leur tirant, à bout portant, un coup de fusil dans l'oreille ; — la souffrance est donc inutilement et cruellement prolongée, — beaucoup de soldats ne visent pas, ou visent à côté, ce qui se comprend facilement.
2° De quel droit impose-t-on à des soldats innocents le supplice d'être bourreaux?
3° Quelle est l'utilité d'habituer les soldats à tuer des Français, en dehors de la nécessité -si déplorable et si horrible de la guerre civile?
M. Thiers avait donné la croix d'honneur à M. d'Ossima ; voici qu'aujourd'hui , le Journal Officiel publie une longue liste de ministres, ambassadeurs, secrétaires d'ambassade, tous Espagnols auxquels ce présent a été fait, depuis les grand'croix, les croix de commandeur et d'officier, jusqu'aux croix de chevalier ; on ajoute plusieurs seicjneurs espagnols non fonctionnaires.
En retour, l'Espagne a envoyé diverses décorations à tout le personnel de la présidence et des ministères ; de sorte qu'aujourd'hui, il demeure établi, que pour avoir quelque chance d'être grand'croix, dans l'ordre national de la Légion d'honneur, il faut consacrer sa vie entière soit dans les armes, soit dans la politique, soit dans les arts ou les lettres, à des travaux non-seulement incessants et utiles au pays, mais encore à des travaux heureux, après avoir
passé par tous les grades de l'ordre, — ou bien être ministre en Espagne, ce qui est plus sûr et dispense de passer par les grades simplement inférieurs. De même, pour être chevalier, quelques-uns, surtout après une grande guerre, — doivent avoir exposé leur vie d'une manière brillante, avoir été blessés grièvement ou avoir perdu quelque membre, ou bien encore être secrétaire d'ambassade en Espagne et ce dernier moyen présente des chances beaucoup plus certaines.
L'abbé de Mably, le frère de Condillac, après avoir longuement et laborieusement compulsé l'histoire des sociétés humaines, résumait ses études par ce calcul : Que la raison n'avait été accordée qu'à à peu près un millier d'hommes depuis la création du monde.
Ainsi, n'adopte-t-on sur toutes les questions le simple et le vrai, qu'après avoir épuisé toutes les combinaisons possibles du composé et du faux.
Il semble vraiment que nous soyons sous l'influence d'un songe pénible, d'un cauchemar, — tant ce que nous voyons est à la fois invraisemblable, triste et grotesque.
Rien n'est logique, rien n'est vrai , tout est absurde, insensé, monstrueux, énorme, effrayant, — et, comme dans les rêves, cela semble tout simple et tout naturel, et personne n'a l'air de s'en étonner.
Un philosophe disait : Dans les grandes villes on bâtit quelques maisons sur lesquelles on écrit : Hospice des Fous; la Salpêtrière, Charenton, Bedlam, etc., pour rassurer la société et lui faire croire que puisque les fous sont dans ces maisons, tous ceux qui n'y sont pas renfermés ne sont pas fous.
Il en est de même en France, aujourd'hui, pour la répression des forfaits dont nous avons été témoins : quelques criminels sont jugés et condamnés, mais les plus coupables se sont mis facilement à l'abri de la vindicte publique; quelquesuns d'entre eux ont été aidés dans leur fuite par leurs vainqueurs, presque leurs juges d'aujourd'hui, qui étaient leurs ennemis d'hier, et leurs complices d'avant-hier.
Il semble que le sort a marqué ses victimes, comme autrefois, après une révolte armée, on rangeait au hasard les soldats sur une ligne; puis on faisait sortir des rangs chaque dixième, et on le fusillait.
Tels sont tranquillement à Londres ou à New- York, ou à Genève ;
Disons plus : tels se promènent librement à Paris et à Versailles; tels prononcent publiquement des discours, tels sont fonctionnaires rétribués qui, au su de tout le monde, sont plus criminels que la plupart de ceux qui ont été tués, déportés, mis aux galères.
Le pape Innocent IX, auquel on reprochait, aux temps agités où Henri IV assiégeait Paris, de conserver en France, en qualité de légat, — le fougueux et brouillon Sega, évêque de Plaisance, — répondit :
— Je n'aime pas à changer; les nouveaux ministres estropient les affaires pendant longtemps avant de les comprendre. »
C'est une vérité que nous pouvons apprécier en France, et surtout en ce moment; — tout nouvel arrivant veut faire quelque chose, veut faire autrement que son prédécesseur, sans penser que ce qu'il met à la place de ce qui existe, a été souvent déjà remplacé, après épreuve, par ce qui est.
Mettez aussi en compte — les nouveaux intérêts personnels, et intérêts de famille, de nouvelles avidités, de nouvelles convenances à satisfaire.
Pourquoi est-il donc nécessaire que le changement de ministère, par exemple, amène des révolutions jusqu'au bas de l'échelle, et fasse remplacer des employés expérimentés et qui se soumettraient au gouvernement nouveau avec l'apathie qui les soumettait au précédent — par des employés inexpérimentés? pourquoi tous ces déménagements, parfois dangereux, toujours coûteux?
La vanité de remplacer cette aristocratie qu'on a renversée et d'hériter d'elle , amène des effets singuliers.
Mais le résultat le plus étrange est quand le mari et la femme ont des prétentions et des ambitions différentes, — ainsi, la femme veut avoir des airs de marquise, — l'homme, plus positif, veut arriver aux choses réelles, vivantes, contemporaines.
Ainsi je sais un ménage dont je vais remplacer le nom par celui de Dubois.
Eh bien; le mari sur ses cartes et quand il signe, écrit simplement Dubois; — la femme au contraire signe et écrit Madame Du Bois.
Les journaux parlaient ces jours-ci de je ne sais quel préfet qui signe ses arrêtés, etc., simplement de son nom , comme il convient à un préfet de la république qui veut avoir l'air républicain, tandis que la femme qui se met à la tête de confréries, de sociétés de bienfaisance, etc., se fait appeler Madame la Baronne.
J'en sais un autre encore : un marchand celui-là,
— qui voudrait à la fois, et frayer avec la noblesse, et garder une place parmi les « esprits indépendants. » — Il partage les rôles avec sa femme et ses filles; — il les conduit le dimanche à la messe
— à la grand'messe, — elles ont leurs chaises et prie- Dieu avec appui de velours — à côté de Madame la Comtesse ***etde Madame la Duchesse***, elles entrent en étudiant et en imitant la démarche, les attitudes, la façon de s'agenouiller et les effets de nuque et de croupe de leurs voisines, tandis que loi se montre sur la place de l'église fumant un cigare — et les attendant.
Il me semble qu'en ce moment les femmes des fonctionnaires ont un peu trop d'ardeur pour 'paraître, — je crois devoir en avertir Madame Thiers;
— elle ne doit pas perdre de vue que ses moindres actions et ses plus indifférentes démarches vont être imitées et exagérées.
On a mis, ces jours-ci, son nom, à la fois sur toutes les affiches, dans toutes les villes de province qui ont un théâtre, — en annonçant des représentations sous son patronage — ça va être une mode suivie et dépassée par toutes les susdites femmes des fonctionnaires.
Les journaux de modes annoncent que Madame Thiers veut proscrire, en sa qualité d'impératrice
de la république, les chignons si hautement protégés par l'impératrice précédente.
On ne dit pas encore, quel est le ridicule qui remplacera le ridicule menacé.
Sérieusement, — les femmes devraient comprendre qu'elles perdent beaucoup de charme à prendre un rôle dans la politique, et à monter sur un théâtre où elles ne sont pas éclairées à leur avantage; — disons aussi, que lorsque Camille s'avisa de venir aider Turnus contre les Troyens, elle fut tuée par Aruns, — et que personne ne songea à blâmer Aruns, que tout le monde de son temps, et que toute la postérité auraient sévèrement vitupéré s'il se fût avisé de ne passe montrer complètement respectueux et galant à l'égard de cette même Camille, qu'il eût rencontrée dans son rôle de fille et dans la maison paternelle.
Les femmes s'exposent à recevoir des éclaboussures et quelquefois même des horions quand elles se jettent dans la mêlée. Qu'elles se contentent de nous regarder faire, pour elles, un petit nombre de belles actions et de beaux ouvrages en même temps que beaucoup de crimes, de folies et de sottises.
Et qu'elles s'occupent d'un très-beau rôle qu'elles ont à remplir : reconstituer « la maison » le at home, le chez soi des Anglais, et la famille ; car c'est
peut-être parce qu'il n'y a plus de maison et de famille qu'il n'y a plus guère de patrie.
En effet, la femme est sortie — comme Madame Benoîton, — et derrière elle, comme dans le conte de Gracieuse et Percinet, la* maison s'est écroulée.
Peut-être, faudrait-il beaucoup chercher dans les annales de nos succès militaires, — et peut-être ne trouverait-on pas une victoire après laquelle il aurait été distribué autant de croix d'honneur qu'on en a flanqué à l'occasion de nos récentes défaites.
Il est fâcheux que les divers gouvernements qui se succèdent, semblent avoir pris à tâche de déconsidérer en les prodiguant ou en faisant des choix indignes, les récompenses honorifiques qui payaient seules certains mérites et certains actes que l'argent ne peut atteindre sans les tuer, comme la balle d'argent du Frey-Schûtz.
Le petit dossier de M. Thiers, que je vais exposer, est fait à un point de vue simplement philosophique ; c'est pour montrer un exemple de plus de cette grande vérité que ï homme s'agite et Dieu le mène.
« Les dieux jouent avec les hommes comme avec des balles de paume », dit Plaute *.
( J ) Eniravero di nos, quasi pilas hommes habent.
M. Thiers n'a jamais désiré changer la forme du gouvernement, ses vœux et ses efforts ne vont pas au delà d'un gouvernement constitutionnel, dont il serait le ministre avec un roi un peu effacé. — Nous saurons bientôt s'il est possible d'en établir un autre en France — il n'a jamais rêvé d'être ni Cromwell, ni Bonaparte, ni même ce qu'il est aujourd'hui, qu'il ne se contente pas de la part qu'il voulait faire au roi Louis-Philippe. Il a pu penser à Richelieu, à Mazarin, à Fleury.
Il n'attaquait pas le roi ni « le char de l'État » pour les renverser, ni pour changer leur route, mais seulement pour les obliger à le laisser monter sur le siège.
Les idées libérales n'étaient pas pour lui un but, mais des moyens, des projectiles ; — une fois la porte du pouvoir forcée, se ruant de l'autre côté, il jetait cette porte sur le nez de ceux qui l'avaient aidé à l'enfoncer, et aidait à son tour, à la barricader contre la continuation de leurs efforts, ceux qu'il venait d'assiéger et de prendre d'assaut.
En 1840, il inventa un de ces synonymes avec lesquels on a si longtemps gouverné la France (je ne dis pas que ce soit fini). — M. Thiers avait fait beaucoup de ces promesses qui doivent se tenir tout bas comme elles ont été faites.
Il fallait obtenir les fonds secrets, mais les amis de M. Thiers avaient épuisé contre le ministère précédent, toutes les épithètes violentes à l'endroit de
ces mêmes fonds secrets : — cependant il les fallait.
— Alors ils s'écrièrent à la Chambre : « Des fonds secrets! qui est-ce qui parle de fonds secrets? nous n'en voulons pas, le gouvernement honnête que nous sommes n'a que faire des fonds secrets, qu'il n'en soit donc pas question; et, si nous vous demandons un mauvais million, c'est pour obtenir de vous, non pas de l'argent, fi donc ! mais une « marque de confiance ».
La veille du 1er mars, M. Thiers disait à M. Véron, un de ses confidents — pour les secrets de polichinelle.
— Je tente une chose hardie, — je fais un cabinet de jeunes gens. Ça n'ira pas tout seul à la Chambre. Je vais retrouver contre moi cet esprit d'opposition qui ne désarme jamais.
C'était cette opposition qui venait de le pousser au ministère, et qu'il s'apprêtait déjà à combattre,
— la veille du jour où il devait prendre le portefeuille.
Si, député en 1830, — M. Thiers voulait passer le Rhin et les Alpes, sauver la Pologne, et délivrer l'Italie et la Belgique, etc..
Réélu en 1831, il prêchait la paix, — il parlait pour l'hérédité de la pairie.
Ministre pour la première fois en 1832, il replaçait la statue de l'empereur Napoléon sur la colonne.
En 1834, M. Thiers soutenait la loi contre les associations.
En 183o, M. Thiers défendait les lois de septembre.
En 1836, il voulait intervenir en Espagne.
En 1837, il organisait la coalition qui commença à ébranler sérieusement la royauté de Juillet.
En 1840, il maintenait les lois de septembre et repoussait la réforme électorale.
Il construisait les fortifications de Paris contre lesquelles maître Dufaure, son allié d'aujourd'hui, faisait un discours.
Il ramenait les « cendres ».
Revenu à l'opposition, M. Thiers se montrait partisan de la réforme, mais cette fois il dépassa le but.
Ce nouveau drapeau devait renverser Louis-Philippe dont M. Thiers fut encore le dernier ministre pendant quelques heures.
Plus tard, il votait pour la présidence du prince Napoléon et entraînait dans son parti le Constitutionnel et la réunion de la rue de Poitiers.
Je ne parle pas d'une expression qui lui échappa à la tribune, parce que je crois qu'on en a dénaturé le sens ; il avait dit, en parlant du peuple, « la vile multitude ».
L'opposition en fit autant de bruit que du mot de sujet, employé par M. de Montalivet, en 1832.
A propos de ce dernier et de cette circonstance, un contemporain raconte que M. de Montalivet,
refusant de retirer son expression, un tumulte terrible s'en suivit, quelques députés s'approchèrent de la tribune, menaçant l'orateur du poing.
Casimir Périer, le père du ministre actuel, alors président du conseil, et placé au banc des ministres, cria à son collègue : « Tenez bon, et à ceux qui vous menacent, f . . . . leur votre verre d'eau à la figure ».
Toujours est-il qu'il ressort, je ne dirai pas du rôle, mais des rôles joués par M. Thiers, pendant toute sa carrière, qu'il s'est toujours montré non-seulement ennemi des idées libérales, partisan du système protectionniste, des armées permanentes, du pouvoir temporel des papes, etc., etc., opposé à l'entreprise des grandes lignes de chemins de fer par l'État; etc., etc., mais aussi, constamment hostile aux progrès du parti républicain. — Retombé dans l'opposition, révolutionnaire involontaire, sans être libéral, il n'attaquait le pouvoir que comme une ville assiégée, pour le conquérir.
Il est pour beaucoup dans l'élection du prince Louis, qui eut pour résultat le coup d'État, l'Empire et toutes ses conséquences.
Personne plus que lui, à la vérité, n'a contribué peut-être à la chute du trône de Juillet, — mais il ne l'a pas fait exprès.
Ce serait cependant son seul titre apparent à la présidence de la république.
Il y en avait un autre ;
J'expliquerai suffisamment cet autre titre, en rapportant ce que je disais un jour à Lamartine en 1848 :
— Remarquez, mon ami, que depuis que nous sommes en république, chaque fois que les électeurs ou l'assemblée ont eu à choisir entre deux hommes, ils ont toujours préféré celui que, à tort ou à raison, ils croyaient le plus éloigné de la république. — C'est ce sentiment qui menace votre popularité, — aussitôt que les partis auront acquis la conviction que vous n'êtes pas un traître, ils vous mépriseront. »
Je le répète, — M. Thiers, à aucune époque de sa vie, n'a pu se croire en route pour la présidence de la république; il a rendu et rend encore un grand service au pays, — et on doit lui en savoir gré, — mais, je le répète aussi, c'est à la condition de ne faire, comme il a toujours fait, qu'un court passage au pouvoir, — parce que ne pouvant, par ses idées et ses sentiments, donner satisfaction aux aspirations et aux légitimes exigences des esprits vraiment libéraux, il rejetterait ceux-ci dans l'opposition, et, en quoi ils auraient tort, dans une nouvelle alliance avec les ultras de leur parti — et Dieu sait jusqu'où ça va.
Je dis tout net : le suffrage universel direct tel qu'il est appliqué, est la plus immense bêtise et la plus certaine ruine qui se puisse inventer. — Ne vous mettez pas encore en colère, attendez que j'aie fini. — Ce procédé au moyen duquel vous voulez gouverner une nation de trente millions d'hommes, pas un de vous n'oserait l'appliquer au gouvernement de ses bottes et de son chapeau.
Appliquez-le à l'armée, — ce règne du nombre, — ce sont les soldats qui commanderont aux officiers.
Appliquez-le à un navire, — ce sont les matelots les plus ignorants qui dirigeront le bâtiment.
Appliquez-le à une famille, — ce seront les enfants, pourvu qu'ils soient trois, qui conduiront le père et la mère.
Appliquez-le à une voiture, — ce sont les chevaux qui mèneront le cocher.
Et encore si le vote était en réalité universel, si chacun votait, le plus grand nombre avec son ignorance, mais enfin avec ce qu'il aurait de bon sens
et ce qu'il aurait de conscience, — ce serait encore un immense danger, — mais ça supporterait la discussion pendant quelques instants. Mais comment votez-vous? Une coterie a entrepris l'élection d'un candidat, les forts ont fait leur marché d'avance : Si vous êtes député, vous me donnerez ou vous m'obtiendrez ou une place, ou de l'avancement, ou un ruban. — Quelques autres s'adjoignent pour exercer une action, pour être quelque chose dans quelque chose, pour avoir occasion de parler, d'être important. Si le député est riche, avec son argent; s'il est pauvre ou avare, avec l'argent des entrepreneurs, parfois même au moyen d'une souscription, on dépense vingt, trente, quarante, cent mille francs en affiches, en voyages, en banquets, en subventions à quelques « partisans dévoués ».
Le candidat qu'on vous propose, vous ne le connaissez nullement, il n'est pas né dans le pays, il n'y a pas vécu, — quelquefois même, disons mieux, le plus fréquemment, il n'a choisi votre pays que parce que c'est le plus éloigné de celui où il a vécu et où il est connu. — Vous avez vu M. Gambetta, quand on a dit qu'il avait échoué à Cahors, sa ville natale, et où son père avait été épicier, il a fait répondre dans les journaux que c'était une calomnie, qu'il ne s'était pas même présenté. — Calomnie en effet que de le croire si simple que ça.
Vous n'avez rien à répondre à l'exposé des vertus,
des talents du candidat offert; d'ailleurs, on vous dit tout haut, on vous crie : Voulez-vous que la France soit heureuse au dedans, respectée, — que dis-je respectée? redoutée au dehors. — Voulez-vous la diminution des impôts, presque leur suppression, en même temps que toutes les dépenses pour votre département que vous pouvez désirer? et on ajoute tout bas : Voulez-vous ce bureau de tabac que tous sollicitez depuis si longtemps? voulez-vous cette croix que vous avait promise le député précédent? Votez pour M***, prenez notre ours.
Puis tout haut :
Mais si vous voulez la ruine et l'abaissement de la France, les impôts décuplés, l'ajournement indéfini de votre fontaine et de vos chemins...
Et plus bas :
Si vous renoncez à la croix qui vous est due et au bureau de tabac qui vous est promis...
Et tout haut :
C'est bien facile, vous n'avez qu'à voter pour l'autre!
Quelqu'un s'écrie en colère :
— Ah çà! nous ne sommes pas si bêtes que çaJ
— Eh bien ! si, mes enfants, nous sommes si bêtes que ça.
Lors de l'élection à la présidence du prince Louis, ne vous a-t-on pas dit, qu'il paierait tous les impôts sur sa fortune personnelle?
N'a-t-on pas dit aux marins des grèves de l'océan que le hareng qui, depuis la déchéance de l'empereur Napoléon Ier, ne venait plus qu'en petit nombre sur nos côtes, y reviendrait à foison sous le gouvernement de son neveu?
Et ne s'est-il pas trouvé un certain nombre de gens pour le croire et pour voter en conséquence?
(J'en excepterai mes bons vieux amis d'Étretat, et mes compagnons de Sainte-Adresse, qui ont voté avec moi de bons non à bulletin ouvert.)
N'avez-vous pas choisi pour rétablir l'ordre un homme qui ne vous était connu que par deux tentatives de désordre à main armée?
N'avez-vous pas voté l'absolution, que dis-je, la glorification et la récompense du crime du Deux Décembre?
N'avez-vous pas appuyé de vos suffrages toutes les folies de l'Empire?
Allons, soyez de bonne foi — il faut reconnaître que de cette arme puissante mais terrible, mais insensée — mais piquant de la poignée aussi bien que de la pointe — vous avez fait jusqu'ici un usage très-malheureux.
Eh bien! me direz-vous, nous sommes malades — c'est vrai — mais où est ta drogue ?
— Ma drogue, ce n'est pas de revenir au vote censitaire — à la domination de l'argent, — c'est
absurde, c'est injuste, c'est immoral ; l'argent n'a déjà que trop d'influence dans la vie, sans qu'on aille donner encore à cette redoutable influence une consécration légale.
Faire voter seulement les gens riches — c'est-àdire les gens heureux et satisfaits — c'est fermer la porte à toute amélioration, à tout progrès — tout va bien pour eux. Ils ne voudraient jamais rien changer — mais il en serait de même du vote direct de tous, parce que, dans la société, les pauvres et les malheureux étant de beaucoup les plus nombreux et, dans cette forme du suffrage dit universel et direct, le nombre décidant tout, c'est absolument comme si la classe la plus nombreuse votait seule. — Alors elle voterait toujours le changement, le nouveau, le sens dessus dessous à tout hasard, croyant ne pouvoir que gagner au changement, au nouveau et au sens dessus dessous.
Je ne veux pas restreindre le vote, — je veux au contraire le rendre réellement et sérieusement universel; c'est-à-dire, je veux que chacun vote en connaissance de cause — en proportion de ses lumières, — que chacun vote après un examen sérieux fait par lui-même. — Je veux que vous votiez en hommes libres et non comme des troupeaux obéissant aveuglément à des bergers suspects — comme vous faites depuis 1848.
Voyez autour de vous — combien connaissez-vous
de gens auxquels individuellement vous permettriez de gouverner vos petites affaires privées.
Il y a ceux qui manquent d'intelligence, — il y a ceux qui manquent d'honnêteté, il y a ceux qui sont intelligents et honnêtes, — mais, qui ne savent pas, parce qu'ils ne peuvent pas savoir.
Mais, enfin, vous finiriez par en trouver quelqu'un — parce que ceux avec qui vous vivez, ceux que vous voyez vivre, ceux avec lesquels, selon le proverbe, vous avez eu le temps « de manger un minot de sel, » vous les connaissez ou du moins vous croyez les connaître ; — mais, s'il fallait choisir, — je parle toujours au point de vue de vos petites affaires privées — un mandataire dans une autre commune même voisine ; ça deviendrait déjà plus difficile — à l'autre extrémité du département ce serait à peu près impossible.
Dans un autre département, à l'autre extrémité de la France ; — allons donc ! vous vous moquez de moi, je ne prendrais pas un domestique dans ces conditions-là.
Eh bien ! c'est ce que vous faites tous les jours ; vous confiez à un inconnu, qui vous vient de loin, le plus souvent pour rester inconnu, la fortune et l'honneur, de votre patrie — et vous ne pensez pas que votre fortune, et votre gloire à vous ne doivent être que votre part dans cette fortune et cette prospérité de la patrie ; vous ne pensez pas que vous
ne pouvez pas la trahir sans vous trahir vousmême.
Aux dernières élections — un homme que je connais un peu, passait le matin devant ma porte; je venais de donner la liberté à mes canards c[ui se jetaient à la mer, jouaient, plongeaient, se poursuivaient en faisant miroiter leur plumage changeant vert et or, aux premiers rayons du soleil.
Il avait un air joyeux, m'aborda et me serra la main, tant il était content : Savez-vous la nouvelle, me dit-il — nous avons 2o0 voix?
— Pour qui? pour vous?
— Non, pour Gambetta donc!
Et il continua sa route en se frottant les mains, pour aller porter ailleurs la « bonne nouvelle ; » or, ce même homme à la suite de la prolongation de la guerre avait dû quitter une place qui faisait vivre lui et sa famille et aller comme homme marié mais ancien militaire, patauger inutilement dans la boue et dans la neige sans rencontrer une seule fois l'ennemi ; — à son retour il avait trouvé sa famille exténuée par les privations et le chagrin; — quant à sa place, la compagnie industrielle qui l'avait occupé jusque-là, avait dû réduire le nombre de ses employés, il n'avait plus de place, plus de moyens d'existence pour lui, ni pour les siens.
Mais il avait couru les cafés, il avait parlé, il avait écouté parler les autres — et puis voter pour celui
qui avait fait la moitié de nos désastres, avait l'air fort — c'était l'opposition au gouvernement ou au quasi gouvernement actuel — et il disait Nous.
Nous avons obtenu 250 voix, c'est-à dire, si on en obtient autant partout, on va recommencer la guerre contre les Prussiens et la guerre civile en même temps; il n'y aura plus d'industrie, plus de commerce, plus de pain pour ma femme et mes enfants, — nous avons obtenu 250 voix, — c'était ça la bonne nouvelle.
Je vous suppose tous — et j'en sais un certain nombre — très-intelligents: je veux croire que vous savez parfaitement les conditions nécessaires pour un bon représentant — représentant de la France d'abord et du département ensuite.
Mais il reste la difficulté de voir entre les candidats qu'on vous propose s'il en est un qui réunisse ces conditions, et lequel.
Tous n'avez pas « mangé un minot de sel » avec eux — vous n'avez ni le loisir, ni l'argent pour écrire, pour lire, pour vous procurer des renseignements certains, dans le pays des candidats, c'est-à-dire où ils sont nés, où ils ont vécu, sur leur vie — leur vie extérieure et aussi leur « petite vie »— sur leurs besoins, leurs relations, leurs principes, leurs idées, — ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont dit à des époques antérieures.
Mais, par exemple, vous savez, dans votre commune,
à qui vous iriez demander conseil dans les moments difficiles, — vous savez qui passe avec raison pour être juste — pour être instruit, — vous savez celui qui n'a rien à demander, — celui-là connu, vous savez s'il a du loisir, s'il a assez d'argent pour aller au chef-lieu ou ailleurs. S'il lui manque le loisir ou l'argent il faut lui donner l'un et l'autre, — il faut le nommer, l'élire votre mandataire; c'est lui qui ira — non pas au chef-lieu du département, mais au chef-lieu d'arrondissement ; — il fera une enquête, il s'informera, il questionnera ; entre deux ou plusieurs candidats, il choisira d'abord celui sur lequel on peut avoir les renseignements les plus certains, et qui connaît le mieux le pays, c'est-à-dire un habitant de ce département, ou tout au plus d'un département voisin — il ne préférera pas le représentant de tel ou tel parti politique, mais le représentant des vrais intérêts, de la fortune et de la gloire de la patrie.
11 choisira dans le département, comme on l'a choisi, lui, dans la commune, c'est-à-dire, à l'épreuve du fameux « minot de sel » .
Il repoussera — presque sans examen — ces gens qui viennent de si loin pour mentir avec plus de sécurité, — il saura que ceux qui achètent la députation ont la pensée de la revendre, c'est-à-dire de l'exploiter à leur bénéfice.
Pour que le vote soit universel, il faut qu'il soit
obligatoire, — pour qu'il soit obligatoire, il faut qu'il soit possible. Pour qu'il soit possible, il faut qu'on puisse s'en acquitter sans dérangement. Sans cela il y a de nombreuses abstentions — et soyez certains que ceux qui s'abstiennent sont des gens paisibles, des gens occupés, tandis que les brouillons, les oisifs, les ennemis du travail, les habitués du café et du cabaret, les forts au billard, les culotteurs de pipes — ceux-là ne s'abstiennent jamais — et finiraient en peu de temps par être maîtres de tout.
Voici donc « ma drogue » :
Le suffrage universel et obligatoire à la commune — pour nommer des représentants qui iront au cheflieu élire les députés — hors de cela — ou que l'on continue comme ça va depuis 1848, ou que l'on revienne au suffrage restreint; hors de cela, il n'y a ■ que mensonge, gâchis, ruine et céruse sur les nez rouges.
J'ai dit.
Solon auquel on demandait s'il croyait avoir donné aux Athéniens les meilleures lois possibles, répondit :
Oui, les meilleures qu'ils soient capables d'accepter et de conserver quelque temps.
Cette réponse peut s'appliquer à la situation actuelle des Français ; — il s'agit encore une .fois de choisir une forme de gouvernement.
S'il était question de décider quelle est la forme la plus raisonnable, la plus digne, la plus légitime, il n'y aurait ni doute, ni discussion possible, c'est la forme républicaine.
Mais dans le choix d'un vêtement, il ne suffit pas de considérer seulement l'étoffe, la couleur, la richesse; il faut qu'il aille bien à celui qui doit le porter.
Examinons donc les deux formes entre lesquelles nous avons à opter.
Certes, quand on voit quelle peine on a soi-même et quelle peine on voit prendre aux autres, à ses parents, à ses amis, à ses connaissances, à ses voisins de tout rang et de toute classe, pour conduire une femme, un ou deux enfants et une servante — on admire l'audace des gens qui tentent de gouverner un État de trente millions d'hommes.
Il est vrai que les premiers rois étaient choisis et institués par Dieu lui-même, comme nous le voyons dans l'histoire de son peuple choisi et préféré entre tous.
Un peu d'huile sur la tète les transformait et
leur donnait la sagesse, la force et toutes les vertus;
— au besoin, s'ils se trouvaient embarrassés, un ange venait leur donner des avis, — faute d'anges
— un prophète.
Mais depuis bien longtemps cette huile paraît avoir graduellement laissé évaporer sa puissance.
— Plus d'anges, plus de prophètes. — Dieu semble avoir abandonné les rois et les peuples à euxmêmes.
Il est évident qu'aujourd'hui la charge est trop lourde et hors de proportion avec les facultés humaines.
Montaigne disait qu'il fallait avoir de l'indulgence pour les rois à cause de l'extrême difficulté de leur métier; — j'ajouterai qu'en voyant leur éducation, les idées fausses et les ignorances cultivées qu'on leur inculque, les gens qui les entourent, la flatterie intéressée, etc , — il est juste de dire quand un d'entre eux n'est pas tout à fait un crétin et un scélérat : il faut qu'il soit bien né, et qu'il ait été richement doué.
Certes, entre les prétendants actuels, je préfère les d'Orléans, parce qu'ils se placeraient au centre du navire, et que Henri V, Napoléon IV se trouveraient à une des extrémités, ce qui ferait furieusement rouler et tanguer le bâtiment, et probablement finirait par le faire sombrer.
Mais je mets la république bien au-dessus des d'Orléans; je parle d'une vraie république; — car une mauvaise république est aussi mauvaise qu'une mauvaise monarchie; on pourrait même dire qu'elle est pire, parce que la mauvaise monarchie conduit à la république; et la mauvaise république ramène à la monarchie.
M. le comte de Chambord a seul, il paraît, conservé le culte traditionnel du drapeau blanc.
A la révolution de Juillet, Charles X fuyait — M. Odilon-Barrot dit au dauphin, le duc d'Angoulême, que le roi fatigué pourrait le soir coucher à Dreux, mais qu'il fallait qu'il se résignât à y voir arboré le drapeau de la République et de l'Empire, le drapeau tricolore.
— Ça ne me regarde pas, dit le dauphin, parlez au roi.
Charles X à cette communication répondit, sans aucune émotion, que cela lui était indifférent. . Le pauvre drapeau blanc ! sa dernière apparition a été à Sedan, lorsque par l'ordre de l'empereur, il annonçait aux Prussiens la reddition de l'armée française.
Un mot de M. Thiers sur M. Mole, constatant une paille dans l'œil dudit M. Mole — ce mot a été écrit le 24 juin 1838.
« M. Mole ne sait faire qu'une chose, c'est élu-
der; on élude un moment, mais jamais longtemps les difficultés. »
Que l'on prenne garde aux modifications des uniformes, — un pareil changement faillit donner de graves soucis à la Restauration. — Un certain Plaignier, cambreur, avait inventé en 1812, des tiges de bottes plissées qui furent adoptées pour la cavalerie légère, les hussards, etc. Après la seconde Restauration, les bottes plissées furent supprimées.
Plaignier, à moitié ruiné, pensa que le pays ne pouvait plus supporter les Bourbons, et se mit à la tête de la conspiration dite des Patriotes; des réunions nombreuses avaient lieu dans un cabaret « Au sacrifice d'Abraham ; » un des membres les plus ardents, comme toujours, était un agent de police appelé Scheltin.
Plaignier, cambreur, Tôlier on, ciseleur, et Carbonneau, écrivain public, furent condamnés à la peine des parricides; avant de leur trancher la tête, on leur coupa le poignet.
11 y a loin de cette restauration à la république de 1848, qui a aboli la peine de mort en matière politique.
id
Vous avez beau dire, monsieur, me dit-il en m'abordant au moment où je descendais de mon canot. . .
Cette locution : — Vous avez beau dire, — est un tic du voisin que m'avait donné le hasard et le second siège de Paris.
La première fois qu'il avait commencé ainsi la conversation, je lui avais fait remarquer — que je n'avais pu dire ni beau, ni laid, ne l'ayant pas rencontré et ne lui ayant pas parlé depuis trois ou quatre jours ; mais, quand je m'aperçus que c'était sa manière invariable de commencer tous ses discours, même quand il parlait le premier, je n'y fis plus attention.
D'autant que ce tic n'est pas très-rare; — j'ai connu un autre homme qui ne parlait jamais sans dire : Je commence par vous dire, — même quand il y avait longtemps qu'il tenait la parole; — on prétend que les Belges ne peuvent dire quatre mots sans ajouter : Savez-vous. C'est une espèce de prélude qui donne à la pensée le temps d'arriver et de prendre une forme.
Mon voisin momentané est, du reste, un homme qui m'a paru très-probe et très-bon ; sa conversation
était même remarquablement intéressante quand il parlait de sa famille, des difficultés qu'il avait dû surmonter, au commencement de sa carrière commerciale, pour arriver à une certaine fortune, dont il parlait, du reste, avec complaisance ; — elle l'était moins quand il discourait sur la politique, la morale ou la philosophie.
Vous avez beau dire, monsieur, me dit-il, — toutes ces révolutions n'aboutissent à rien; les ouvriers sont les ouvriers et les maîtres sont les maîtres ; — il faut des rangs et une hiérarchie dans la société; — il faut que chacun se tienne à sa place et reste dans sa sphère.
Que veulent aujourd'hui les ouvriers? Ils veulent être bourgeois, — s'habiller comme moi, — fumer des cigares à trois sous comme moi ; — quand je vois la femme et les filles de l'ouvrier porter des crinolines comme ma femme et mes filles, — je me demande où nous allons, — et vous avez beau dire, monsieur, nous allons droit au désordre et à l'anarchie.
Il n'y a pas de nouvelles de Paris, ajouta-t-il avec un soupir; je suis bien impatient de rentrer, — j'ai d'abord le souci de nos affaires, et, vous avez beau dire, je ne m'amuse pas ici.
Non pas que je n'aime la campagne, monsieur, je l'aime au contraire beaucoup, — et j'espère bien m'y retirer d'ici à peu d'années. La campagne! ah! monsieur ! mais moi qui vous parle, pour être à la
campagne, je consentirais à habiter une maison comme ça ; — et de la main il désignait ma maison — qUi est en effet une vieille maison basse, irrégulière, — heureusement cachée sous les passiflores, les rosiers et les jasmins.
A propos de campagne, monsieur, continua-t-il, j'ai fait une acquisition très-avantageuse; — il est vrai que je payais comptant; '— c'est une maison — ou plutôt, disons le mot, — c'est un petit château — et encore pas trop petit ; — il a une tourelle, monsieur, — une vraie tourelle, — et, audessus d'une des portes, on voit encore les vestiges des armes des anciens propriétaires, — des nobles, monsieur, — des ducs; — le notaire, qui m'a vendu, m'a expliqué ces armes. — H y a des gueules et un tas de choses; je n'ai pris ni les armes ni le titre.
Il y a de plus un pigeonnier ; — c'était un droit seigneurial, monsieur; ma terre avait droit de pigeonnier ; — le château est charmant, — car vous avez beau dire, monsieur, ces gens-là avaient du goût et le sentiment inné de l'élégance; c'est un sol, une fertilité, une richesse, une abondance, tout y vient mieux et plus vite qu'ailleurs, — sans compter un bois où s'abattent les premières grives.
J'ai été reçu, monsieur, dans le pays, avec une remarquable affabilité. — Mes voisins, toute la noblesse du pays, — -vieille noblesse, s'il en fut, — le marquis ***, le comte ***, le baron***, m'ont fait
le plus aimable accueil ; — ils viennent dîner à mon château sans cérémonie; ils ont compris, monsieur, que nous ne sommes plus au temps des castes et des privilèges; ils savent que le bourgeois, qu'ils traitaient autrefois de roturier et de vilain, est un homme comme eux, — et ils ont le bon sens de me traiter sur le pied de la plus parfaite égalité . .
En voyant la lenteur avec laquelle se font, dans les assemblées, les affaires sérieuses du pays, — je me suis rappelé une anecdote que j'ai lue autrefois dans un ouvrage d'un certain abbé Delaporte.
La scène se passe dans le royaume de Navarre,
— vers 17..., — M. le comte de Gages était viceroi de cette province et résidait à Pampelune.
Province ou royaume, la Navarre payait un tribut au roi d'Espagne, mais non à titre d'obligation ;
— on convoquait chaque année les États pour régler le don gratuit; — le vice-roi présidait l'assemblée et défendait les intérêts de la cour de Madrid.
Pendant tout le temps que duraient les États, les conseillers recevaient chacun une pistole d'or par jour, payée par le peuple Navarrois, — et les mauvaises langues cîu pays prétendaient que cette rétribution entrait pour quelque chose dans la longueur excessive des délibérations; on mettait quelquefois trois ou quatre mois à adopter une décision, qui se pouvait facilement prendre en vingt- quatre heures.
M. de Gages, qui, en qualité de vice-roi était le
maître de convoquer l'assemblée où il lui semblait bon, donna ordre au président de se rendre, avec le conseil, dans une forêt à une certaine distance de Pampelune; — ils y trouvèrent des bancs de bois et une petite table, sur laquelle étaient posés les registres, un encrier et des plumes ; — à peine furent-ils réunis qu'ils s'aperçurent qu'un régiment de dragons s'était formé en haie et entourait la forêt. M. de Gages ne tarda pas à se présenter luimême, et dit en arrivant :
« Messieurs, je suis à jeun, et vous l'êtes peutêtre aussi.
» Eh bien! ni vous, ni moi ne mangerons, ni vous, ni moi ne dormirons que vous n'ayez arrêté la somme que la province peut et veut offrir à Sa Majesté. »
On commença par murmurer; on essaya quelques représentations inutiles ; puis on prit son parti ; et les États, qui avaient commencé le matin, avaient fini leur session à midi.
Il y a peut-être, aujourd'hui, quelque chose à prendre dans ce précédent.
Aussi bien on est embarrassé pour fixer le local des séances de l'Assemblée ; — le bois de Satory
urrait, ce me semble, offrir quelques ressources.
XLVIf
En France, « ce pays si spirituel, » on a l'air de haïr l'esprit; — il suffit qu'un homme ait acquis une notoriété certaine sous ce rapport pour qu'il soit systématiquement repoussé et écarté. Pourquoi?
Je crois l'avoir trouvé : — c'est que tout le monde ayant des prétentions à l'esprit, — ayant de l'esprit à divers degrés ou croyant en avoir, — l'homme d'esprit a tout le monde pour concurrent et pour envieux, — en ajoutant ceux qui, d'un air capable, disent : Je n'ai pas d'esprit...
Ce premier membre de phrase est prononcé avec dédain, — mais,
Le second membre de phrase est dit avec une modestie affectée, chargée, soulignée, qui ne veut pas être prise au mot.
« Mais j'ai un gros bon sens, qui me fait voir assez clair. »
Ici on se rengorge, — et on porte autour de soi un sourire que l'on ne néglige rien pour rendre très-fin.
Vous n'êtes pas difficile
Comme s'il y avait de véritable esprit sans bon sens.
J.-B. Rousseau a dit :
L'esprit, raison assaisonnée Et quelqu'un que je ne nommerai pas :
L'esprit, c'est la raison ornée et armée.
Comment se fait-il que tant de gens, qui, dans l'opposition, se sont fait une réputation de capacité et d'intelligence, se montrent complètement nuls et incapables aussitôt arrivés au pouvoir?
C'est qu'ils ne se sont jamais exercés qu'à grimper, — qu'ils n'ont étudié que les moyens d'arriver, — et ont négligé avec soin de perdre leur temps à d'autres études.
Puis un jour, — portés par un flot, ils arrivent au faîte, essoufflés, poussifs, — ne désirant que se reposer et incapables de toute autre chose.
Je l'ai dit vingt fois, — nous avons en France trop de sapeurs et pas assez d'architectes.
XLVIIÏ