‹ On demande un tyranChapitre 4 sur 23 · Jàm spes tota, nondum tamen cura deseruerat · texte numérisé non relu

Jàm spes tota, nondum tamen cura deseruerat

exanimes vice unius quem très Curiacii circumsteterant. — .. Ut segregaret pugnam eorum, capescit fugam, ità ralus venturos ut quemquem vulnere affectum corpus sineret... videt magnis intervaiiis sequentes... unum haud procul ab sese abesse, in eum magno impetu redit. . . jam Horatius cœst» hoste victor, secundam pugnam petebat.

Nous sommes dans ces moments de trouble où les mots employés comme projectiles et armes de guerre sont jetés et « flanqués » au hazard, et ne conservent pas plus leur sens réel, étymologique et grammatical, que des mottes de terre ou des boules d'argile qu'on se lancerait réciproquement à la tête, — ou même des balles de plomb tirées sur une plaque de fonte, ne gardent leur forme.

« Quand le langage se corrompt, disait Sénèque, quand on se plaît à détourner le sens des mots et à en créer de nouveaux, ne doutez pas que les mœurs ne soient dépravées; la débauche du langage est un indice de l'abaissement des esprits, surtout si elle passe du vulgaire aux classes élevées, etc.1»

Pour les soi-disants socialistes, ce mot de socialistes est loin d'avoir le sens que lui assignent les dictionnaires, la grammaire et le bon sens. En effet, une révolution « ne fait pas ses frais », et est une calamité si elle n'est pas sociale, c'est-à-dire si elle n'a pas pour but et surtout pour résultat d'améliorer la condition des pays et des individus, de détruire des abus graves, — car alors elle n'amène

1. In oratione fingit, ignolà et deflectit. . . ubicumque videris orationem corruptain, ibi mores quoque à recto descivisse non erit dubiura. sic orationis licentia ostendit animos quoque procidisse. . . etc.

que ceci : que M. Thiers succède à M. Guizot, que M. Guizot remplace M. Thiers, — ou bien que M. Dufaure, ministre de Cavaignac, succède à M. Dufaure, ministre de Napoléon III, lequel sera remplacé par M. Dufaure, ministre de M. Thiers, — puis par M. Dufaure, ministre du maréchal de Mac- Mahon. — De même que M. Thiers faisait partie des ministères désignés par Louis Bonaparte à Strasbourg, et par la duchesse de Berry en Vendée. Une révolution qui ne fait que faire changer de mains les fonctions et l'argent et les abus, n'aboutit, comme le disait mon matelot Buquet qui déménageait, qu'à « changer de punaises. »

Il est quelques soi-disant républicains instruits, qui savent au fond ce que veut dire socialisme, mais, soit défaut de bon sens, soit défaut de bonne foi, ils font de la lumière une torche qui met le feu à la maison ; voyez Louis Blanc professant ces deux monstrueuses absurdités : le droit au travail et l'égalité des salaires, etc.

Les autres, joignant l'ignorance proverbiale de la carpe à l'avidité du brochet, disent comme maître Gambetta que « il n'y a pas de question sociale », et comme M. Rochefort, qu'il ne leur faut que « un quart d'heure pour la résoudre. »

Les différents noms et sobriquets dont s'affublent ces pseudo-républicains, ne sont que des degrés et des grades qu'ils s'attribuent.

Je suis républicain, dit l'un, — moi, démocrate, dit l'autre, — et moi, intransigeant, — et moi socialiste, — ça veut dire : je suis plus républicain que toi, et je demande une part plus grosse dans les dépouilles de la société : — republicanus, republicanior , republicanissimus , republicanissississimus.

Car il ne faut pas s'y tromper, la prétendue politique de ces farceurs sinistres consiste à persuader au peuple de tirer du feu pour eux des marrons, dont ils ne lui donnent jamais sa part. Dieu sait que de doigts s'y sont brûlés.

Leur doctrine, c'est le brigandage, car le peuple — je parle de la nation entière et non d'une partie, — le peuple détourné de la richesse réelle serait bien vite ruiné, — ce ne serait plus, comme cela est, un fleuve d'or où tous peuvent puiser, mais une tire-lire qu'on casserait. De tout l'argent des riches il n'y aurait à faire qu'une orgie, — comme font des pirates sur un vaisseau surpris, après quoi, le feu mis au vaisseau, il disparaît dans l'abîme.

Ce n'est qu'une paix longue et assurée qui peut permettre de faire du « socialisme », c'est-à-dire de s'occuper d'améliorations réelles, et il serait temps

de s'y mettre, car l'état de la société, même en dehors des troubles politiques, n'est pas rassurant.

La révolution-combat a été gagnée dès 1789; si on a livré depuis de nouvelles batailles, ça a été dans l'intérêt d'ambitions et d'avidités particulières plus ou moins nombreuses ; — la révolution-problème est encore à résoudre, — quand pourra-t-on commencer à l'étudier sérieusement?

Jusqu'ici la civilisation, le progrès dans leur marche amènent ceci : les moyens d'augmenter le bien-être général s'accroissent, il est vrai, mais ils s'accroissent dans la proportion que voici : — tandis qu'ils s'accroissent comme un, — les besoins s'accroissent comme trois, et les désirs comme dix.

Comment cela doit-il finir V

Prouvons les deux termes de cette assertion par deux exemples présents; — ils seront d'autant plus frappants qu'ils seront pris dans des circonstances quotidiennes :

Dans ma jeunesse, les huîtres coûtaient huit sous la douzaine. Eh bien, ce qu'on appelait les « bourgeois aisés », comme étaient mes parents, n'en mangeaient qu'aux hons jours, et quand ils avaient des amis à déjeuner. Aujourd'hui, les ouvriers mangent des huîtres, qui ne nourrissent pas, mais sont un luxe : la production est dépassée par l'aug-

mentation de la consommation, et les huîtres se vendent deux francs la douzaine.

La concurrence illimitée du commerce amène le résultat que voici : on lutte quelquefois par des améliorations, des perfectionnements, il est vrai, mais on lutte surtout par rabaissement des prix; on commence par diminuer les bénéfices, on se « rattrapera » sur « la quantité ». Jusque-là c'est bien, — si ce n'est pourtant que pour arriver à cela, il faut de gros capitaux, fournis par l'association, et que les petits marchands sont, non pas ruinés, mais abolis.

Quand on est arrivé à l'extrême limite de la diminution des bénéfices, il faut, pour continuer la lutte, chercher d'autres moyens. Nous avons alors la sophistication, l'altération, les mélanges, le vin de campèche, le coton mélangé à la laine, les semblants, les apparences, les marchandises masquées.

Comme tout « progrès » en ce genre est immédiatement imité par les concurrents, il n'y a plus que deux pas à faire ; l'un est l'extrême division et conséquemment la rapidité du travail. — c'est-àdire qu'un homme ne fait que la seizième partit' d'une épingle, ne fait jamais, ne sait jamais faire que cela. Il devient un des rouages d'une machine, il n'acquiert, il n'a aucune valeur individuelle, s'il se trouve séparé de la machine, pas plus qu'un clou

tombé ou une roue inerte couchée par terre, il faut donc qu'il soit non pas seulement machine, mais fraction de machine, — détriment pour le corps, détriment pour l'âme et pour l'esprit.

Une fois qu'il est réduit à ne plus exister comme individu, il appartient au capital aussi absolument que la machine dont il fait partie. Le capital étant épuisé, et l'abaissement de ses bénéfices sur un objet, en reportant un bénéfice sur un grand nombre, ayant épuisé les différents modes de tromperies sur la quantité et la qualité de la marchandise vendue, n'a plus qu'une ressource : c'est l'abaissement progressif des salaires ; pour le capital, l'homme a un défaut : une infériorité sur les machines. Les machines ne mangent que de la houille et ne boivent que de l'eau, — l'homme veut du pain, un peu de vin ; on ne peut donc l'employer que provisoirement et on le supprime à mesure que l'on fait des « progrès » dans les machines.

Or, comme, séparé de la machine, il n'est plus rien, n'est plus bon à rien, il y reste, quelque dures que soient les conditions qu'on lui fait : d'ailleurs ce qu'il fait, la fraction de besogne qu'on lui confie pour « servir » la machine, n'est pas un art acquis, tout le monde peut le faire demain ou, au plus tard, après-demain ; en même temps, grâce aux chemins de fer, grâce à divers autres « progrès » qu'il serait trop long d'énumérer, en même

temps que les salaires doivent s'abaisser, les besoins s'accroissent de deux façons : la vie est plus chère, et on a de nouvelles habitudes, et aussi, grâce aux billevesées, aux mensonges, que prodiguent à la classe laborieuse les orateurs de taverne et de balcon, les désirs, les espérances s'accroissent bien davantage encore.

Ce sont là de vraies questions sociales, n'en déplaise à maître Gambetta, — et de grosses questions, — et ceux-là seuls peuvent dire qu'ils les résoudront « en un quart d'heure », qui, comme M. Rochefort, n'y ont jamais pensé de leur vie, fût-ce une minute. Sont-elles solubles, seront-elles jamais résolues, qui le sait ? mais au moins cela vaut la peine qu'on y applique son esprit et ses efforts plus qu'aux « changements de punaises », en quoi consiste toute la politique d'aujourd'hui.

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