‹ On demande un tyranChapitre 5 sur 23 · XXJ · texte numérisé non relu

XXJ

Une vraie, une grosse question sociale, — c'est la « justice ».

L'individu délègue à la société le droit et le soin de préserver sa vie et ses gains ; — si la société ne s'acquitte pas loyalement et efficacement de ce devoir qu'elle assume, — l'individu est obligé d'en

revenir à défendre lui-même, et sa vie, et sa fortune ; — il reprend l'arc, les flèches, le tomahawk, et c'est alors que commencera franchement la véritable rechute en sauvagerie, dont je parle quelquefois comme d'une chose qui menace la société. Eh bien, aujourd'hui la justice patauge.

Grâce à des doctrines capiteuses, qui donnent facilement à ceux qui les professent un faux air de force et de générosité, — la répression des crimes est devenue un jeu de hasard, les lois sont bravées ou éludées, les avocats plaident contre la loi quand il ne leur est permis de plaider que contre l'accusation, et les présidents et les juges les laissent faire. — Les jurés apportent au tribunal leurs opinions préconçues et cèdent aux effets de mélodrame de certains « illustres » avocats, et les journaux disent : Le crime était horrible, avéré, mais grâce à l'éloquence de maître un tel, le jury a acquitté l'accusé ou a admis en sa faveur des « circonstances atténuantes », qui ne assortaient pas du tout de la cause.

Ajoutez que le ministère public, le président des Assises, se sont inclinés devant « l'illustre », s'il vient de Paris, et l'ont un peu aidé dans sa tâche, lui laissant diriger les débats, insulter les témoins, etc.

Mais si un jour maître tel est occupé ailleurs, ou,

si le criminel n'a pas assez d'argent pour mériter qu'il se dérange...,

Qu'on ne me réponde pas ici par des phrases et des boursouflures , parce que je répliquerais par des preuves,

Si le coupable est défendu par un avocat du cru, qui, même à talent égal, produira peu, point et toujours moins d'effet, il subira nécessairement la peine qu'il a encourue.

Si bien que la punition des crimes les plus odieux n'est plus jamais assurée; je vous défie d'en imaginer un quelque horrible , quelque monstrueux qu'il soit, qui rende impossible l'acquittement ou l'indulgence ; — les exemples sont là par centaines.

Si bien que plus d'une fois j'ai dit : S'il est vrai qu'il dépende des avocats d'influencer à ce point le jury, il faut nécessairement supprimer ou le jury ou les avocats.

Le résultat d'un procès pourrait se jouer aux dés, et ce procédé ne changerait pas grand 'chose.

Autre point : les crimes et délits militaires qui ne sont pas soumis au jury, ont conservé leur pénalité, tristement indispensable peut-être, mais terriblement sévère.

Tandis que, grâce au jury et aux « illustres » avocats,

L'inrendie l'empoisonnement, l'assassinat, le par-

ricide... bourgeois, n'entraînent que de loin en loin et par hasard, la peine capitale.

Ainsi, je vais copier dans la Gazette des Tribunaux, un très-estimable journal, si honorablement continué par le gendre de Paillard de Villeneuve, deux articles qui se suivent immédiatement.

Cour d'Assises du Doubs. — Audience du 12 janvier :

« A l'âge de quatorze ans, Bellisante Brenet vint habiter Blussans, où elle vécut maritalement avec Hippolyte Besançon ; celui-ci l'épousa en 1865, elle avait dix-sept ans.

» Elle ne tarda pas à nouer des relations adultères avec Charles Bavey, dans la maison duquel les époux Besançon avaient pris un logement. Fatiguée de la vie de misère et de travail qu'elle menait avec son mari, Bellisante aspirait à épouser Charles Ravey, qui jouit d'une certaine aisance.

» La femme de Ravey était d'une faible santé. L'accusée poussa son amant à la maltraiter. Elle eût voulu qu'il la fît « mourir à petit feu » : ce sont les expressions d'un témoin. La femme Ronillier déclare même qu'elle l'a entendue dire à Ravey, en parlant de sa femme : « F. ..-lui en jusqu'à ce qu'elle crève », et elle ajoutait, en parlant de son mari : « Moi, je ferais bien tenir le mien par Ravey, mais vaut mieux faire sa besogne soi-même. »

n Après la mort de la femme Ravey, la femme

Besançon afficha de plus en plus ses relations avec Ravey; elle s'installa en maîtresse chez l'accusé, y porta une partie de ses vêtements et força la jeune fille de son amant à lui donner le nom de mère.

» Restait à réaliser la deuxième partie de son sinistre programme. »

Ravey tua Besançon d'une balle de pistolet dans la tête, et, comme il remuait encore, l'acheva à coups de bâton. — Bellisante aida l'assassin à jeter sa victime dans un canal, puis tous deux, accusés, firent tomber de concert les soupçons de la justice sur un pauvre diable qui fut mis en prison pendant quelque temps.

Le crime est tellement démontré que les deux avocats se contentent de rejeter chacun les faits les plus graves sur le client de l'autre, mais tous deux s'efforcent d'attendrir le jury sur ces « deux malheureux ». Le jury oublie l'assassinat et admet, en faveur des assassins, les « circonstances atténuantes ».

Même page, même colonne :

Hme Conseil de Guerre, séant a Paris. — Audience du 14 janvier :

Le sapeur Ferrand a donné un coup de poing au sergent Favel.

Ferrand est condamné à la peine de mort.

J'ai l'habitude de dire non-seulement ce que je pense, mais aussi de dire ce que je veux dire, rien de plus, mais rien de moins, — même en vers quand je me régale d'en faire pour mon plaisir, car en général les vers sont plus amusants à faire qu'à lire :

Et je ne permets pas que la rime m'impose, Lorsque je pense noir, de dire blanc ou rose.

Ce serait donc étonnant et contraire à ma coutume si, de ce que j'ai écrit récemment sur V. Hugo, il ressortait autre chose que

Une grande et sincère admiration pour son génie, une vieille habitude d'amitié pour sa personne ; un chagrin réel des entraînements qu'il a subis en n'obéissant pas à sa nature et en sortant de sa voie; et de l'amoindrissement qui en est la conséquence.

Ces sentiments sont si vrais, si profonds que, arrivé à un point où, pour ne pas mentir, il me fallait être plus sévère, — j'ai hésité et remis à.., plus tard la suite de ce que j'avais à dire.

Mais je me consolerais difficilement de lui avoir jeté sur la tête l'énorme pavé dont vie ..t de l'assaillir un de ses enfants de chœur, qui prétend le défendre dans un journal :

« Le grand poëte, dit-il, ignore les attaques dont il est objet. A certaines hauteurs dans l'atmosphère, on ne distingue plus de la terre que des rubans d'argent qui sont les fleuves, des nappes d'émeraude qui sont l'Océan et des taches d'or qui sont les moissons; — on ne voit plus ni un homme, ni une gerbe, ni une vague, — les détails se perdent... et le globe dont on s'éloigne, astre déjà pour le voyageur, semble débarrassé pour jamais des fourmis qui le déparaient. Ainsi, le poëte, planant au-dessus de la vie, etc., etc. » Plus loin, il l'appelle — « statue de marbre blanc » — « demi- dieu » — et « Pétrarque gigantesque, » etc., etc.

Eh bien, le moment n'était pas précisément bien choisi pour débiter ce pathos, — car ce moment est celui où le demi-dieu de « la hauteur où il plane dans l'atmosphère », et d'où les détails lui échappent », et d'où les hommes semblent « des fourmis qui vont bientôt disparaître », — de cette hauteur où les fleuves sont des rubans d'argent et l'Océan une nappe d'émeraude, le grand poëte voyait aussi — un siège au Sénat — ce détail — et M. Clemenceau — cette fourmi — M. Clemenceau qui le haranguait et lui décernait un « satisfecit » de la part du parti pseudo-républicain , d'où il suit que le demi-dieu ne plane pas tout à fait si haut que le dit le journaliste,— que « les détails » ne sont pas si * perdus » pour lui, et qu'il fait encore quelque cas des « fourmis» qui distribuent les faveurs de la politique, et que si

« Je globe dont il s'éloigne devient astre » et bientôt invisible, il distingue encore cependant, sur ce globe presque disparu, un siège au Sénat, et comme dit David de Saùl (livre I, ch. 26 — Samuel) : « Le roi d'Israël est sorti pour chercher une puce » .

Ce globe si petit sur lequel de si haut on voit encore M. Clemenceau, ne rappel le-t-il pas ce garçon qui, descendant d'un aérostat, disait : « La terre me semblait grosse comme un grain de moutarde.

— Et les hommes alors ?

— Les hommes à peine gros comme des noisettes. »

Et puisque nous parlons de David, disons que le poëte, semblable à David qui, étant nommé roi, crut devoir entonner une hymne (Samuel, livre II chap. 1),

Le poëte nommé sénateur, a saisi sa lyre et chanté un dithyrambe sur Paris, et ce dithyrambe est un fleuve de métaphores, un feu d'artifice d'antithèses comme on n'en a jamais vu, — une sorte d'Apocalypse où, parmi quelques belles pensées exprimées dans une langue noble et élevée, on ne peut s'empêcher de remarquer quelques expressions imprudentes, quelques paroles peu sensées, quelques assertions pour le moins hasardées et contestables.

Il prend donc sa lyre et chante :

Après avoir dit que,

a En ôtant à Paris son diadème de capitale de la

France, ses ennemis ont mis à nu son cerveau de capitale du monde, »

Après avoir appelé Paris, « ville héroïque », « Sparte » et « Sarragosse » , chef-lieu du genre humain, il l'appelle « la commune suprême ». Commune! c'est une des paroles imprudentes dont je parlais tout à l'heure; le mot de commune a le tort, dans un éloge de Paris, de rappeler et ce qu'on y a fait en 1871 , et ce qu'on y a laissé faire : — deux hontes.

Continuons le dithyrambe :

« Lorsque de faibles chefs militaires ont fait capituler Paris, Paris a poussé un cri de douleur. »

David oublie que les chefs militaires d'alors étaient MM. Gambetta et Freycinet.

« Paris , si la résistance eût duré un mois de plus, eût changé l'invasion en déroute. »

Cela n'est qu'une puérilité, que le poëte prend sous son képi légendaire. V. Hugo, renfermé dans Paris, où il prenait avec une courageuse résignation sa part d'anxiétés et de privations, ne voyait pas au dehors ce que c'étaient que les prétendues armées formées par MM. Freycinet et Gambetta, avec l'aide du fournisseur Ferrand, aujourd'hui à Mazas ; des soldats improvisés sans armes, sans vêtements, sans vivres, — envoyés à la mort par des chefs abrités dans les préfectures, bien nourris, bien logés, et mettant de bonnes petites sommes dans leurs poches.

Continuation d'une résistance impossible qui n'avait pour but que de prolonger le pouvoir de ceux qui s'en étaient emparés — de ceux que M. Tbiers, lorsqu'il les fusillait avant de devenir leur complice appelait « fous furieux » en leur reprochant d'avoir « coûté à la France la moitié de ses pertes en hommes, en- territoire et en argent. »

Résistance votée par cent sept députés dont on n'a jamais pu m'en nommer sept ayant pris une part personnelle à la guerre.

Résistance commandée par de soi-faisant ministres qui avaient solennellement juré de se faire tuer jusqu'au dernier, et dont pas un seul ne s'est une seule fois exposé au plus petit des dangers.

« Paris a jeté un cri de douleur », oui, et surtout lorsque des Parisiens ont fait ce que n'avaient pas osé faire les armées coalisées de 1814 et de 1815, lorsque des Parisiens, comme l'avait prédit le poëte, en un jour lucide, ont renversé la colonne de la grande armée.

Oui, Paris a jeté un cri de douleur, mais c'est lorsque ceux qui sont aujourd'hui les amis du poëte, couverts de galons ridicules, ont volé, pillé, incendié, assassiné; invasion plus terrible, plus sinistre, plus insolente mille fois que celle des Prussiens qui ont traité Paris avec les égards que l'on a pour le roi des échecs, se contentant de le faire mat sans le prendre.

Les vrais « ennemis de Paris », ce sont ceux qui l'ont incendié, ce sont ceux qui sont aujourd'hui les amis du poëte qui demande pour eux l'amnistie, sans oser affirmer que cette amnistie, ils nous la donneront eux-mêmes.

Et lorsqu'il dit : « Paris, la commune suprême, demande aux autres communes une république désirable, une république sans état de siège, sans bâillon, sans exils, sans bagnes politiques, sans joug militaire, etc. »

On est effrayé de voir à quels sommets d'absurdité peut s'élever un poëte en gésine de dithyrambe.

Mais il était donc déjà à cette hauteur où le voit son ami l'ours, le journaliste dont nous parlions tout à l'heure, où « les détails échappent », où Paris est comme un grain de moutarde et les hommes comme des noisettes ? Il n'a donc rien vu dans ce Paris d'où il avait annoncé qu'il « sortirait sans armes et irait au-devant des Prussiens », qu'il renverrait chez eux. Mais pour avoir une république sans état de siège et sans gendarmes, sans bagnes, sans déportations, il faut d'abord établir une république sans voleurs, sans assassins, sans incendiaires.

Je suis fâché d'avoir à le dire, mais ces cascades de paradoxes, ces feux d'artifices d'antithèses ne prouveraient pas, — sauf cinq ou six phrases bien faites — que V. Hugo est un grand poëte, si la chose était à prouver pour celui qui a écrit « Notre-

Dame de Paris », « Les Rayons et les Ombres », « Les Voix intérieures », « Les Feuilles d'automne », etc., mais ils prouvent avec une triste limpidité qu'il n'est ni un « penseur », ni un homme politique et qu'il ne sera qu'un très-médiocre sénateur.

Il a raison, Paris est, en effet, une grande et noble ville, autrefois capitale du monde civilisé, mais qui, si on laissait faire messieurs de la commune, ne tarderait pas à en devenir la Canongate et le Lupanar. Paris appartient au monde : on comprend l'Europe sans Berlin, sans Londres, sans Vienne, sans Madrid, etc., — on ne comprend pas l'Europe sans Paris. Paris était tout cela, surtout encore à l'époque où V. Hugo ne se mêlait pas de politique et la dédaignait.

Aussi, tout en acceptant une partie du dithyrambe du poëte, faut-il dire la vérité sur Paris, pour le refaire et le maintenir.

C'est ce que je faisais en 1848, et ceci servira encore une petite fois de réponse à un bon petit papier rouge qui a allumé mon feu ce matin et qui m'accuse encore bêtement et à tout hasard de palinodie. — Je vais copier ce que les Guêpes disaient de Paris en 1848 après la terrible bataille de juin, — et ce que je pense aujourd'hui, comme alors, comme toujours :

<( Sur Paris :

» Que l'on se persuade bien une chose, c'est que la France ne veut plus permettre que les émeutes de Paris décident de la politique du gouvernement et de tous les intérêts du pays. La France est décidée à secouer le joug du faubourg Saint-Antoine *.

» Il ne faut pas songer à déplacer le siège du gouvernement 2. Paris est et doit rester la capitale de la France, — le séjour des arts, du luxe, et le siège du gouvernement, — mais Paris est le salon, il faut le balayer et le tenir propre.

» On a fini par faire de ce beau Paris une sentine, un égout, où arrivent toutes les ordures de la France et du monde entier. Paris est une ville où de tous les points du monde, on vient faire ce qu'on n'oserait et ne laisserait faire nulle part ailleurs; — il ne s'agit pas de toujours comprimer, on ne comprime que pour un temps; la compression au moral, comme au physique, augmente la force de ce qu'on comprime, et finit par une explosion.

» Je ne détaille rien dans les Guêpes, — je ne donne que des résumés, — j'ai souvent pensé, en cent pages, ce que je vous écris en trois lignes : « Je laisse à d'autres à dévider les cocons que je file, si jamais on découvre que c'est de la soie. »

1. On dirait aujourd'hui « le joug de Belleville », c'est le seul changement à faire.

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