‹ On rend l'argent (volume 2)Chapitre 10 sur 23 · V ARCHITECTE · texte numérisé non relu

V ARCHITECTE

ce farceur mangea le reste de la grenouille. Ruiné, écœuré, me voilà sur le pavé de Paris, avec un métier qui ne nourrit pas son homme quatre- 5 vingts fois sur cent. Je me mis à chercher un emploi et je commençai les dures étapes du solliciteur. J'avais quitté mon appartement de la rue de Vaugirard, et perdu de vue, oublié

lo même à peu près complètement mes voisines. . . Comment aurais-je pu supposer que cette jeune fille m'avait gardé un souvenir indulgent, s'intéressait à mon sort, avait appris mon

15 malheur et en avait été attristée?

C'était ainsi pourtant. • • Un soir de printemps que je rentrais chez moi, fort mélancolique, après toute une journée de démarches vaines, voilà

20 que, tout à coup, en traversant le Jardin des Tuileries, je me trouvai en

face de Cécile, tout habillée de deuil.

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Elle me tendit la main, m'apprit que sa mère était morte depuis six mois, qu'elle était seule au monde, qu'elle savait mes ennuis, et elle m'adressa quelques bonnes et délicates paroles s de consolation. . . Ah ! monsieur l'abbé, je ne sais pas ce que je lui dis alors ni ce qu'ont dû penser de nous les mamans et les nourrices assises sous les marronniers fleuris ; mais je lo me rappelle très bien que j'ai pris et gardé longtemps les mains de la chère enfant dans les miennes. . .

J'offris mon bras à Cécile, elle l'accepta et consentit même — oii était le 15 mal ? — à dîner avec moi dans une petite gargote de la rive gauche, — dame ! j'étais au bout de mes ressources, — oh, pour un franc cinquante par tête, on avait droit, comme disait 20 la carte imprimée, à deux plats détestables et à un piteux dessert. Mais

L^ARCHltECfÈ lie

j'étais si content que la chère fille fût restée mon amie, que je crois n'avoir jamais rien mangé de meilleur que la semelle de botte aux champignons 5 qu'on nous servit. . . Après dîner, nous nous promenâmes encore sur les quais, le long de la rivière où tremblait le reflet des premières étoiles; et à la façon dont le bras de Cécile

10 s'appuyait sur le mien, au regard de bonne et tendre pitié qu'elle levait vers moi, je sentis— oh ! que c'était doux I— qu'elle m'aimait, qu'elle m'avait toujours aimé ! Oh ! je ne vous

15 cacherai pas que, sur le trottoir, devant l'Hôtel des Monnaies, — à cette heure-là, c'est un endroit oh il ne passe personne, — ^je ne vous cacherai pas que j'ai pris et donné un baiser à

20 ma Cécile. Mais c'était en lui jurant que je lui dévouais mon cœur, qu'elle serait ma femme, que, tant pis ! on

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vivrait comme on pourrait et que, désormais, nous irions bras dessus, bras dessous, par la pluie et le beau temps, par les bons et les mauvais chemins. . . Et ça n'a pas traîné, je vous 5 .

prie de le croire. Après les délais, on est allé faire un tour à la mairie et à la paroisse. Et j'ai vendu mes derniers bibelots — un tas de bêtises japonaises, qui m'avaient coûté horri- 10 blement cher et qu'on a maintenant à vil prix au " Bon Marché " — et j'ai acheté la robe blanche et le bouquet de la mariée. Par bonne chance, j'obtins, la veille de la noce, cette 15 place d'architecte dans un chemin de fer, oli je ne suis encore que le sousordre des sous-ordres et oh, comme vous voyez, je n'ai pas à construire des Parthénons. . . Mais on vit tout ao de même, et nous sommes un ménage d'amoureux. L'existence la plus ché-

VA RCHITECTS || %

tive est bonne s'il y pousse quelques fleurs de sentiment. C'est comme des capucines sur une humble salade ; elle est parée, elle semble meil- Sleure. . . D'ailleurs, tout cela, j'y songe, c'est du passé," dit Henri Burtal en s'interrompant. " J'ai cinq cent mille francs, je suis riche, et le voilà résolu pour ma chérie, le pro-

lo blême des bottines et des robes. . .

Je connais une jolie parure d'émeraudes, au Palais-Royal, et dès demain. . . Non, je suis trop heureux !

Il faut que je fasse du bien à quel-

15 qu'uni . . . Vous, monsieur l'abbé, vous connaissez sans doute beaucoup de misères. . . Je vous en prie, indiquez-m'en une à soulager, puisque me voilà riche.

20 — Eh bien, mon cher monsieur," répondit le prêtre qui ne perdait jamais de vue son cher quartier Mouf-

fêtard, " si la pauvreté vous a donné Pamour et le bonheur, je sais, moi, deux braves jeunes gens pour qui c'est exactement tout le contraire. . .

L'amoureuse est dans les perles faus- 5 ses et l'amoureux dans les mottes à brûler. . . La fille est sage, ce qui est assez rare, dans la paroisse Saint- Médard. . . Il ne leur manque que cinq cents francs pour se mettre en 10 ménage.

— Ils en auront mille," dit l'architecte en prenant congé du vicaire.

"Venez quand vous voudrez, monsieur l'abbé, pour toucher la somme." 15

DANS " LA HA UTE ** i jg

DANS "la haute"

En arrivant devant Thôtel du marquis de Capdecamp, qui est situé boulevard Malesherbes, près du parc Monceau, le fiacre de Tabbé Moulin S dut prendre la file, car il y avait, ce soir-là, réception chez le marquis et, à sa porte, encombrement de coupés et de landaus.

Sur le seuil. — oh! que de plantes 10 vertes, de fleurs, de lumières ! et quel beau tapis d'Orient couvrant les marches du perron ! — sur le seuil, un laquais ouvrait les portières. Un laquais superbe, en livrée somptueuse,

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les cheveux enfarinés, et dont la paire de mollets moulée dans la soie blanche eût suffi jadis, à la cour de Catherine II, pour transformer un simple grenadier en général en chef ou 5 en premier ministre.

A l'aspect de l'ecclésiastique, qui, selon l'expression populaire, " marquait mal " avec son vieux chapeau, sa douillette flétrie et son rabat cras- 10 seux, le magnifique larbin, malgré l'impassibilité professionnelle, eut un recul d'étonnement et même de dégoût.

Mais, dans son fiacre, en attendant 15 son tour de descendre de voiture, l'abbé s'était armé d'assurance. Il n'avait plus que cette visite à faire et ne voulait pas échouer au port.

" J'ai absolument besoin de parler 20 un instant à M. le marquis," dit-il au laquais.

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" Mais ... je ne sais si M. le marquis pourra vous recevoir," répondit rhomme aux mollets. . . " £n6n, le valet de chambre de M. le marquis 5 est là. . . Adressez-vous à lui. . ." Avant de gravir les degrés du perron, le vicaire, sans se laisser intimider par la présence de cinq ou six grands drôles à aiguillettes et à tête 10 poudrée, réclama le valet de chambre, — en bas de soie noire, celui-ci, avec jabot et manchettes, — et lui renouvela sa requête.

D'abord, le valet se récria, 1 5 Déranger M. le marquis I En un pareil moment, quand il y avait trois cents personnes dans les salons ! . . .

Pourtant, le prêtre insistant toujours et le prestige de la soutane 20 ayant fini par opérer, M. Auguste — c'était le nom de l'important personnage—consentit à aller prévenir son

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maître ; et Tabbé, tout de même un peu embarrassé de sa personne dans la splendîde antichambre, se dissimula de son mieux entre deux caisses d'azalées en fleurs. 5

L'attente fut assez longue.

En face de lui, au vestiaire, Tabbé Moulin vit plusieurs belles dames émerger de leurs fourrures de chinchilla ou de renard bleu, en grand lo décolleté, et, pour la première fois de sa vie, il fut admis à contempler une série de nuques, de poitrines, de bras et d'épaules, que vous connaissez comme vos poches. Monsieur et cher 15 lecteur, pour peu que vous soyez abonné de l'Opéra et habitué assidu des réunions mondaines. Mais le bonhomme était plus inébranlable que saint Antoine lui-même ; et, seuls, 20 les bijoux et les parures excitèrent l'attention et aussi le mécontentement

du vieillard charitable jusqu'à Texcès, qui s'était ruiné pour les pauvres, du socialiste selon TÉvangile.

" Décidément," songeait-il en fai- 5 sant la grimace, " elles ont trop de diamants tout de même. . . Quand je songe que, par ce froid, à la Butte-aux-Cailles, mes pauvres diables de chiffonniers en sont réduits à 10 mettre "chez ma tante" leurs matelas et leurs couvertures ! . . . On aura beau dire, tout cela est mal arrangé."

Le retour de M. Auguste le tira de 15 ses réflexions.

" Si Monsieur Tabbé veut bien me suivre } "

Allons ! la soutane avait fait encore

une fois son pptit effet.

20 Et après avoir monté, derrière son

guide, un étroit escalier, Tabbé fut

introduit, au premier étage, dans une

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vaste pièce. Un lustre hollandais y éclairait discrètement des bibliothèques, et d'énormes bûches de chêne flambaient dans une cheminée monumentale. 5

"M. le marquis prie monsieur Tabbé de l'attendre quelques minutes," dit le valet de chambre en se retirant.

Mais elles n'en finissaient plus, les lo minutes.

Uabbé examina d'abord les armoiries fort compliquées du marquis, qui surmontaient la grande cheminée, sans trouver là d'ailleurs une distraction 15 bien intéressante. Car il ignorait la noble science du blason et ne pouvait comprendre toutes les beautés de cet écusson écartelé, oh il y avait des tours pareilles à celles du jeu d'é- 20 checs, une croix rouge comme sur les bouteilles d'absinthe suisse, des ce-

quilles comme à la porte d'un marchand de vins, dans la saison des huîtres, et un lion qui avait plutôt Tair d'un caniche de cirque forain et 5 qui faisait le beau en tirant la langue.

Il ju^ea même, faut-il le dire ? absolument dépourvue de modestie chrétienne la fîère devise des Capdecamp :

" Toujours en teste ! " et, quand il se

10 rappela que les membres de cette glorieuse famille avaient participé aux plus illustres défaites de notre histoire, le fameux " Toujours en teste ! " — si fort admiré par les d*Hozier con-

15 temporains et tous les amateurs d'héraldisme — apparut au digne prêtre comme une grotesque fanfaronnade.

Cependant, depuis qu'il était dans

20 cette chambre, il entendait, tout près de lui, derrière une épaisse et sombre portière de velours, un vague brou-

haha, une rumeur étouffée et confuse.

Là, derrière ce voile, était le " monde *', dont Tabbé avait si souvent parlé, dans ses homélies, sans en rien connaître " de chic ", — qu'on S nous pardonne cette façon de parler irrévérencieuse, — le " monde ", dont il recommandait aux enfants du catéchisme de fuir les pompes, les séductions et les dangers, à peu près com- lo me il leur aurait défendu de mettre leur doigt dans leur nez ; car, comme connaissance du " monde ", l'excellent homme était à peu près aussi ignorant que son auditoire, composé 15 de gamins de dix à onze ans, de gosses et de gosselines du faubourg Saint- Marceau, appartenant au " monde " des chiffons et de la tannerie, et qui, en fait de voluptueuses concupiscen- 20 ces, n'avaient guère qu'un désir, celui de posséder un sou — bien à eux—

pour s'acheter une pipe en sucre, une poupée en carton ou une page de soldats d'Épinal.

Mais, enfin, ce " monde " si mysté- 5 rieux, contre lequel le pauvre prêtre avait tant de fois fulminé en citant de confiance un tas de Pères de rÉglise, ce " monde " était là, à deux pas. L'abbé Moulin n'avait qu'à

10 glisser un doigt, qu'à risquer un œil, entre ces deux pièces de velours lourdement drapées, et il le voyait, ce fameux " monde ", il le surprenait au sein des plaisirs qui le mènent à sa

15 perdition.

Avouons le péché — oh ! bien véniel — de l'abbé Moulin. La curiosité fut la plus forte. Il regarda par la fente, entre les deux rideaux, et il eut ce

20 spectacle extraordinaire.

Un salon éclatant de lumière. Deux cents femmes, vues de dos, — il y avait

de jolis dos, ne soyons pas injuste, — assises sur de grêles chaises d*or et serrées comme des sardines. A droite et à gauche, sous les baldaquins des portes un grand nombre d^ommes 5 plastronnes de blanc, aux visages mornes et fatigués, tous debout et encaqués, eux aussi, comme des harengs. Et là-bas, devant la cheminée, tournant le dos à un délicieux lo buste de Pajou, — celui de la maréchale de Capdecamp, dont le mari, l'illustre maréchal, a été tellement rossé par le grand Frédéric, — un individu isolé, plus laid que les autres, 15 à la face glabre et suifeuse de cabotin, aux lèvres empâtées, qui débitait, avec des tics d'alcoolique et un aplomb de marchand de pommade pour les cors, on ne sait quelle Infor- 20 me prose, saupoudrée de séniles calembours et de blagues caduques sur

DANS •* LA HA UTE " 12g

les pêcheurs à la ligne, les maris trompés et les belles-mères.

Tous ces infortunés écoutaient un monologue !

5 L'abbé Moulin, simple d'esprit, n'était point une bête.

Cette foule compacte, oU les deux sexes étaient séparés, — comme au catéchisme,— cette odeur nauséabonde

10 de parfumerie, de fleurs mourantes et de viande humaine, surtout les contorsions et ks grimaces abjectes du lointain saltimbanque, lui firent horreur. Il retira son doigt d'entre les

15 deux rideaux, qui se refermèrent hermétiquement.

Comme on eût étonné le brave homme, si on lui avait dit que les gens du monde empilés dans le salon

20 voisin étaient à ce point las et dégoûtés les uns des autres et trouvaient leurs entretiens si fastidieux qu'ils

préféraient encore à leur conversation ce monologue imbécile, et que le pitre qui le leur récitait — non content de la quarantaine de mille francs qu'il gagnait à son théâtre — se faisait payer 5 vingt-cinq louis par soirée et exigeait encore des égards, des politesses et des compliments à n'en plus finir !

C'est alors que l'abbé Moulin aurait trouvé qu'on jetait l'argent par 10 les fenêtres et qu'il se serait indigné en pensant à la misère de ses pauvres chiffonniers !

Mais une porte s'ouvrit. L'abbé était en présence du marquis de Cap- 1 5 decamp.

Oh ! superbe ! Cinquante ans et les mois de nourrice, mais superbe I Un peu teint, sans doute, avec quelques reflets lilas dans la barbe et des po- 20 ches d'eau sous les yeux. Mais quelle tenue ! quelle prestance de

ï>Aî^s ''LA Haute*'

gentilhomme ! Et le nez de François I*^' ! Allez voir le Titien du Louvre. Tout à fait ça ! Et puis, je parlais de plastron de chemise, tout à S l'heure. Voilà un homme qui était cuirassé d'empois. Une banquise dans son gilet, tout bonnement. Une Sibérie traversée par le cordon noir du lorgnon ! Certains snobs se font

lo blanchir à Londres. Passé de mode !

Vieux jeu ! Le marquis envoyait son linge à New- York, oîi Ton commence déjà à trouver des blanchisseurs chinois, les premiers de Tunivers.

15 Pauvres élégants de pacotille, vous pouvez, tant que vous voudrez, implorer votre repasseuse, lui faire la cour même, vous n'obtiendrez jamais cet éclat, cette pureté de neige. De-

20 vant le plastron de M. de Capdecamp, on baissait les yeux, de peur d'ophtalmie.

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Après un petit salut de la tête, très sec, probablement pour ne pas détruire réconomie de son éblouissant plastron :

" Vous désirez, monsieur l'abbé ? . ." s demanda le marquis d'une voix nasale et impertinente.

Franchement, il lui déplaisait, le gentilhomme, à Tabbé Moulin. On l'avait fait attendre, il ne voulait pas 10 se mettre en retard. Ma foi, il ne prit pas de gants pour s'expliquer avec le noble seigneur, et il lui conta promptement, brutalement même, sa petite affaire. "Renaudel. . . Votre ancien 15 banquier. . . Tout le monde remboursé. . . Voici la traite. . . Un million, etc., etc. . . Et mon reçu, s'il vous plaît, monsieur le marquis ? "

Bien qu'ayant rougi jusqu'aux oreil- 20 les, dès les premiers mots, M. de Capdecamp voulut montrer du sai^-froid,

opposer l'impassibilité du dandy à la rudesse plébéienne du prêtre. Il logea son lorgnon dans un de ses yeux pochés, examina la traite attentive- 5 ment comme pour s'assurer qu'elle était régulière, la plia en quatre, la glissa dans le gousset de son gilet, signa le reçu sur un coin de table et le rendit à Tabbé, du bout des

10 doigts.

Et le prêtre saluait déjà pour se retirer, quand, tout à coup, épuisé par Tefïort et brisé par l'émotion, l'homme du monde s'a^Eala, s'écroula dans

15 un fauteuil; et, les coudes aux genoux, le front dans les mains, il murmura d'une voix douloureuse, sanglotante, navrée :

" Trop tard ! . . . Trop tard ! . . .

20 — Grand Dieu ! monsieur le marquis. . , Qu'avez-vous ? " s'écria le vicaire, stupéfait

Mais M. de Capdecamp se releva d'un bond, la face pourpre de colère, et faisant rageusement de grands pas dans la vaste pièce :

" Ah ! vraiment," dit-il avec une S amère fureur, " il restitue ce qu'il a pris, ce voleur! Il indemnise ses victimes, cet escroc et ce faussaire 1 . . .

Avec les intérêts ! . . . Car, je m'en souviens, la somme qu'il m'a dérobée lo était loin d'être aussi forte. . . Et vous vous attendez sans doute, monsieur qui faites ses commissions, que je vais vous charger de présenter au sieur Renaudel tous mes compliments 15 pour ce beau trait. . . Renoncez à cet espoir, je vous prie, et dites au contraire de ma part à ce drôle qu'on ne se réhabilite point si facilement, que — en ce qui me concerne — il n'a rien 20 réparé du mal qu'il a fait, que je le considère toujours comme le dernier

des misérables, et que je n'ai pour lui que mépris et que haine I "

Il écumait ; et, marchant sur Tabbé qui recula vers la muraille :

S " Un million ! . . . " cria-t-il en regardant le prêtre dans les yeux. " Je me moque bien de son million I . . .

J'en ai douze ! . . . Les millions de

Mlle Mardock, c'est-à-dire de Mme 10 la marquise de Capdecamp, qui donne ce soir une fête délicieuse et de qui la toilette sera décrite demain dans vingt journaux. . . Et l'argent de ma femme, entendez-vous ? c'est comme 15 l'argent de Renaudel; c'est de l'argent volé ! . . . Un million I . • . qu'est-ce qu'il veut que j'en fasse de son million ? . . . Est-ce que je peux racheter mon honneur avec? . . . " 20 Ah ! il n'était plus correct du tout, l'homme du monde, et il ne se souciait plus, allez ! de son plastron de

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neige, et il se fourrageait la poitrine de sa main crispée et tremblante.

" Ma franchise vous étonne, n'estce pas ? . . . Tant pis ! J'ai cela sur le cœur depuis trop longtemps. . . Il 5 faut que j'éclate! . . . Non, mais voyez-vous ce Renaudel, ce bas coquin, qui me rend mon argent et qui se croit quitte? . . . C'est un peu fort. . . Pardieu I jusqu'au jour oîi il 10 m*a dépouillé par son ignoble vol, je n'avais pas vécu comme un niais, c'est clair. . . Dissipation et débauche, dites-vous ? Nous appelons cela, nous, galanterie et générosité! Ce 15 sont vices de bonne compagnie, peccadilles de gentilhomme; et vous êtes là, vous autres prêtres, pour nous en absoudre, une fois l'an. . . J'avais eu la main ouverte, comme un 20 homme bien né que je suis, voilà touL . . Justement, j'en avais assez

DAI^S " LA HAUTE ♦> i^y

de la vie de plaisir, je songeais à disparaître et à finir décemment. Il me restait quelques centaines de mille francs ; de quoi payer mes dernières 5 dettes et me retirer, avec une pipe et un fusil de chasse, dans un petit domaine que j'ai encore chez moi, dans la Mayenne. . . J'allais le faire, je m'en étais donné ma parole. . . Tout

lo à coup ce Renaudel prend la fuite, et me voilà tout nu, avec vingt créanciers pendus à ma sonnette. . . Que faire ? A quarante-sept ans, on ne s'engage pas aux chasseurs d'Afri-

15 que. . . Travailler 1 Fi donc ! . . .

Et puis, à quoi ? . . . £t puis, est-ce que j'aurais pu ?.. . J'ai été lâche. . • Pai cherché si je n'avais pas encore quelque chose à vendre, un gage à

20 porter chez les Juifs. . . Et je l'ai trouvé tout de suite, cet objet de commerce, cette proie pour l'usurier."

I^g OIT REND VARGENf^

Alors, désignant de la main son blason de famille :

" Il me restait ça," continua M. de Capdecamp. " Et j*2^i eu les millions de la juive moyennant la couronne 5 de marquis, la devise, les lions, les tours, les coquilles, et toute la boutique ! . . . Et je suis le gendre de ce Mardock, qui a vendu des contremarques dans sa jeunesse, qui a tenu 10 un tripot, de ce Mardock, qui, avec son fameux *' Comptoir de l'Agriculture ", a vidé les bas de laine des ouvriers et des paysans, qui a volé les pauvres, de ce Mardock, qui, si les lois et 15 la justice n'étaient pas une farce, devrait être à Nouméa en compagnie de votre Renaudel et manger avec lui à la même gamelle de haricots ! . . . ^ Dites-lui bien cela, à votre monsieur 20 à scrupules tardifs, dites-lui bien que c'est son œuvre. . . Et qu'il ne hausse

DA A^S *' LA HA UTE " 13c

pas les épaules ; qu'il ne dise pas :

" Ce pauvre marquis ! Il s'y fera, il "en prendra son parti. . . " Voilà quatre ans que je suis marié, et j'ai S toujours dans la bouche Faffreuse bile de ma honte. . . D'autres, beaucoup d'autres ont agi comme moi, sans doute, et dorment très tranquillement sur le même oreiller que la

10 fille d'un voleur. . . Il y en a quelques-uns de cette espèce, ici, dans ce salon, derrière ce rideau, mêlés aux connaissances de ma femme, tas de parvenus et de rastaquouères. . .

15 D'autres aussi, qui n'ont pas vendu leur nom, qui sont irréprochables, sont tout de même venus, ce soir, du fond de leur noble " Faubourg ", attirés par l'or, pour voir du luxe, par

20 bassesse devant la fortune, et ceux-là ont aussi perdu le droit de me mépriser, ou du moins de le dire trop

haut. . . Que m'importe Topinion de cette tourbe sur ma conduite? Je ne pense plus qu'à l'opinion des gens d'honneur, hélas 1 et je la con-

nais."

Le marquis s'était assis de nouveau, et l'abbé le considérait, effrayé de son accablement.

" Un million ! " reprit le gentilhomme avec un accent ironique. lo ** On peut se payer un beau caprice, avec un million. . . Je sais, dans l'Yonne, un château historique qui va être mis en vente. . . Oh ! tout à fait le grand style. . . Mansard et Le '5 Nôtre, s'il vous plaît. . . Mme de Caj>decamp, qui a le goût magnifique, en aurait envie, et les enchères n'atteindront certainement pas huit cent mille francs. . . Il serait galant de 20 ma part, n'est-ce pas? d'offrir à la marquise ce cadeau royal. . , Mais

DAirS " LA HA UTE ** 141

elle est assez riche. Je n'ai que ce pauvre million. Il m'est permis de songer un peu à moi. . . Par malheur, il n'y a qu'une chose qui me ferait S plaisir, et elle n'est pas à vendre." Alors, levant de nouveau les yeux sur le vieux prêtre :

" Écoutez cela, monsieur l'abbë. . .

J'ai servi, pendant la guerre de 1870,

10 dans les zouaves de Charrette, avec un de mes cousins, le baron Louis de Capdecamp, qui est mon a!né de quinze ans. Il appartient à une branche fort pauvre de notre famille. . .

15 J'ai connu peu d'hommes aussi braves. Un courage gai. . . A Patay, quand nous nous sommes lancés pour la fameuse charge, il m'a regardé et m'a crié avec son rire à la Kléber :

20 « Capdecamp, toujours en tête ! . . . " Un instant après, il tombait, le bras droit fracassé. On l'amputa, et il a

eu la médaille militaire, dont il ne porte pas le ruban, par esprit d'humilité ; car il est très pieux. . . Louis a aujourd'hui soixante-cinq ans. Il vit de trois mille francs de rentes 5 viagères, et il est trop fier pour que les siens osent lui proposer la moindre assistance. Il habite une petite chambre, au cinquième, rue Jacob, et, quoique estropié, fait lui-même son 10 ménage et sa cuisine, afin de pouvoir encore donner, par ci par là, sa pièce de cent sous à des misères intéressantes, qu'il recherche. . . Si vous le rencontriez, toujours décemment 15 vêtu, la manche vide de sa redingote repliée sous Faisselle, quand il se rend à la messe de huit heures à Saint-Germain-des-Prés, vous diriez, devant ses yeux de lion et sa mous- 20 tache blanche : " Voilà l'honneur qui passe !'*.., Trois mois après mon

Ti. ~".TI

DANS " LA HA UTE " j ^^j

mariage, à propos duquel il ne m'avait pas donné signe de vie, je rencontrai Louis sur la place de la Concorde et je m'avançai, la main tendue.

5 II s'arrêta, recula d'un pas, me lança un regard terrible, — mais plus triste encore que terrible, — enfonça dans sa poche sa main unique, et passa en détournant la tête. . . Eh bien, mon-

10 sieur l'abbé," ajouta le marquis dont la voix se chargeait de sanglots, *' la seule chose qui me ferait plaisir et que tous les millions du monde ne peuvent me rendre, c'est la poignée

15 de main du cousin Louis."

Et le malheureux se cacha la tête dans ses mains.

Devant cette douleur, — car il ne s'agissait plus, maintenant, de tenue,

20 de grand air et de chemise bien empesée, et l'altier marquis n'était plus qu'un pauvre homme qui pleqrait à

chaudes larmes, — ^l'abbé Moulin était profondément ému.

Mais que dire devant l'irréparable?

Cependant, au bout de quelques minutes, le gentilhomme se redressa, 5 prit son mouchoir, s'essuya les yeux> et, se levant avec un efiEort :

" Je viens de vous donner," dit-il, '* un bien ridicule spectacle. Excusezmoi, monsieur Fabbé. . . Je n'ai pas 10 besoin non plus, je pense, de vous recommander la discrétion. C'est l'ordinaire vertu des prêtres. . . J'ai eu tort, d'ailleurs, de parler comme je l'ai fait de ce Renaudel. J'ai été 15 trop sévère. Ce n'est pas sa faute, après tout, si j'ai épousé Mlle Mardock. . . Seulement, il est bien heureux, lui, de pouvoir se nettoyer la conscience avec de l'argent. . . Dites- 20 lui, s'il vous plait, que je ne lui en veux point et que je lui souhaite bonne

chance. . . Auguste va vous indiquer le chemin."

Et le marquis tira nerveusement un cordon de sonnette.

5 En venant chez cet homme et en lui apportant ce million, l'abbé Moulin avait bien songé, l'on s'en doute, à recueillir, là aussi, quelque belle aumône pour ses pauvres. Mais il

10 n'eut pas le courage de rien demander. Et puis, il lui semblait que cet argent-là leur aurait porté malheur.

Le dos au feu, devant la haute cheminée, debout sous son blason vendu,

'51e marquis de Capdecamp se tenait immobile, les yeux baissés, honteux de son accès de désespoir, de cette défaillance de son orgueil.

L'abbé le salua silencieusement et

20 suivit le valet de chambre.

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